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THEATRE
DE
VOLTAIRE
PARIS
1879
OEDIPE.
AVERTISSEMENT
SUR L'ŒDIPE.
L'auteur composa cette pièce à l'âge de dix-neuf ans. Elle fui jjouée , en I7I8, quarante-cinq fois de suite. Ce fut le sieur Du- pesne , célèbre acteur, de l'âge de l'auteur, qui joua le rôle ïrŒdipe; la demoiselle Desmares, très-grande actrice, joua
Ipelui de Jocaste. On a rétabli dans cette édition le rôle de.Phi- jpoctète tel qu'il fut joué à la première représentation. I La pièce fut imprimée pour la première fois en 17 19. M. de 'la Motle approuva la tragédie â' Œdipe. On trouve dans son approbation celte phrase remarquable : « Le public, à la re- K présentation de cette pièce, s'est promis un digne successeur « de Corneille et de Racine; et je crois qu'à la lecture il nera-
I « battra rien de ses espérances. »
L'abbé de Chaulieu lit une mauvaise épigramme contre ceite approbation : il disait que l'on connaissait la Motte pour un mauvais auteur, mais non pour un faux prophète. C'est ainsi que les grands hommes sont traités au commencement de leur carrière ; mais il ne faut pas que tous ceux que l'on traite de même s'imaginent pour cela être de grands hommes : la médio- crilé insolente éprouve les mêmes obstacles que le génie; et cela prouve seulement qu'il y a plusieurs manières de blesser l'amour- propre des hommes.
PREFACE
DE L'ÉDITION DE 1730.
L'OEdipe, dont on donne cette nouvelle édition, fut représenté, pour la première fois, à la lin de l'année 1718. Le public le re- nd avec beaucoup d'indulgence. Depuis même, cette tragédie s'est toujours soutenue sur le théâtre, et on la revoit encore avec quelque plaisir, malgré ses défauts; ce que j'attribue, en l'.irlio, à l'avantage qu'elle a toujours eu d'être très-bien repré- <'ntée,el en partie à la pompe et au palhétiquc du spectacle iiiOmc.
voLT.vir.F;. thiUthe. i
2 PREFACE D'ŒDIPE.
Le P. Folard, jésuite, et M. de la Motte, de r Académie française, ont depuis traité tous deux le mémo sujet, et tous deux ont évité les défauts dans lesquels je suis tombe. Il ne m'ap- partient pas de parler de leurs pièces; raes critiques et même mes louanges paraîtraient également suspectes.
Je suis encore plus éloigné de prétendre donner une poétique à l'occasion de cette tragédie : je suis persuadé que tous ces raisonnements délicats , tant rebattus depuis quelques années, ne valent pas une scène de génie , et qu'il y a bien plus a ap- prendre dans Polyeucte et dans C^/^.«a que dans tous les préceptes de l'abbé d'Aubignac : Sévère et PauUne sont les véritables mai- U-es de l'art. Tant de livres faits sur la peinture par des connais- seurs n'instruiront pas tant un élève que la seule vue d'une tête de Raphaël. .
Les principes de tous les arts qui dépendent de l'imagination sont tous aisés et simples, tous puisés dans la nature et dans la raison. Les Pradon et les Boyer les ont connus aussi bien que les Corneille et les Racine : la différence n'a été et ne sera jamais que dans l'application. Les auteurs CCArmide et d' Jsse , et les plus mauvais compositeurs, ont eu les mêmes règles de musique ; Lf Poussin a travaillé sur les mêmes principes que Vignon. Il pa- rait donc aussi inutile de parler de règles à la tète d'une tragé- die , qu'il le serait à un peintre de prévenir le public par des dissertations sur ses tableaux, ou à un musicien de vouloir dé- montrer que sa musique doit plaire. , , . ,
Mais puisque M. de la Motte veut établir des règles toutes contraires à celles qui ont guidé nos grands maîtres, il est juste de défendre ces anciennes lois, non parce qu'elles sont anciennes, mais parce qu'elles sont bonnes et nécessaires , et qu'elles pour- raient avoir dans un homme de son mérite un adversaire redou- table.
DES TROIS UNITÉS.
M. de la Motte veut d'abord proscrire l'unité d'action , de lieu et de temps. . ,
Les Français sont les premiers d'entre les nations modernes qui ont fait'revivre ces sages régies du théâtre : les autres peu- ples ont été longtemps sans vouloir recevoir unjoug qui parais sait si sévère; mais comme ce joug était juste , et que la raisor triomphe enlin de tout, ils s'y sont soumis avec le temps. Au- jourdMiuimême, en Angleterre, les auteurs affectent d'averti) au-devant de leurs pièces que la durée de l'action est égale . celle de la représentation ; et ils vont plus loin que nous, qui ei cela avons été leurs maîtres. Toutes les nations commencent regarder comme barbares les temps où cette pratiquerait ignore de^s Dlus grands génies , tels que don Lope de Vega et Shakes
PRÉFACE D'ŒDIPE. 3
peare; elles avouent même l'obligation qu'elles nous ont de les avoir retirées de cette barbarie : faut-il qu'un Français se serve aujourd'hui de tout son esprit pour nous y ramener?
Quand je n'aurais autre chose à dire à M. de la Motte , sinon que MM. Corneille, Racine, Molière, Addison, Congrève, Maffei, ont tous observé les lois du théâtre , c'en serait assez pour devoir arrêter quiconque voudrait les violer : mais M. de la Motte mérite qu'on le combatte par des raisons plus que par des autorités.
Qu'est-ce qu'une pièce de théâtre? La représentation d'une ac- tion. Pourquoi d'une seule , et non de deux ou trois? C'est que l'esprit humain ne peut embrasser plusieurs objets à la fois ; c'est que l'intérêt qui se partage s'anéantit bientôt ; c'est que nous sommes choqués de voir même dans un tableau deux événe- ments; c'est qu'enfin la nature seule nous a indiqué ce précepte, qui doit être invariable comme elle.
Par la même raison , l'unité de lieu est essentielle ; car une seule action ne peut se passer en plusieurs lieux à la fois. Si les personnages que je vois sont à Athènes au premier acte, comment peuvent-ils se trouver en Perse au second ? M. le Brun a-t-il peint Alexandre à Arbelles et dans les Indes sur la même toile? « Je ne serais pas étonné, dit adroitement M. de la Motte, qu'une « nation sensée, mais moins amie des règles , s'accommodât de « voir Coriolan condamné à Rome au premier acte , reçu chez « les Volsques au troisième, et assiégeant Rome au quatrième , « etc. » Premièrement, je ne conçois point qu'un peuple sensé et éclairé ne fut pas ami de règles toutes puisées dans le bon sens, et toutes faites pour son plaisir. Secondement, qui ne sent que voilà trois tragédies , et qu'un pareil projet , fùt-il exécuté même en beaux vers, ne serait jamais qu'une pièce de Jodelle ou de Hardy , versifiée par un moderne habile ?
L'unité de temps est jointe naturellement aux deux premières. En voici , je crois , une preuve bien sensible. J'assiste à une tra- gédie, c'est-à-dire à une représentation d'une action ; le sujet est l'accomplissement de celte action unique. On conspire contre Au- guste dans Rome: je veux savoir ce qui va arriver d'Auguste et des conjurés. Si le poêle fait durer l'action quinze jours, il doit me rendre compte de ce qui se sera passé dans ces quinze jours ; car je suis là pour être informé de ce qui se passe , et rien ne doit arriver d'inutile. Or, s'il met devant mes yeux quinze jours d'événements, voilà au moins quinze actions différentes, quel- que petites qu'elles puissent être. Ce n'est plus uniquement cet accomplissement de la conspiration auquel il fallait marcher rapidement : c'est une longue histoire, qui ne sera plus int-,' ressante, parce qu'elle ne sera plus vive , parce que tout se sera
4 PREFACE 13'ŒDIPE.
écarté du moment de la décision , qui est Je seul que j'alt'nds. Je ne suis point venu à la comédie pour entendre l'histoire d'un- héros, mais pour voir un seul événement de sa vie. Il y a plus : le spectateur n'est que trois heures à la comédie ; il ne faut donc pas que l'action dure plus de trois heures. Cinjia , Andromaque, Bajazet, Œdipe, soit celui du grand Corneille, soit celui de M. de la Motte , soit même le mien , si j'ose en par- ler, ne durent pas davantage. Si quelques autres pièces exigent plus de temps . c'est une licence qui n'est pardonnable qu'en fa- veur des beautés de l'ouvrage; et plus cette licence est grande, plus elle est faute.
Nous étendons souvent l'unité de temps jusqu'à vingt-quatre heures, et l'unité de lieu à l'enceinte de tout un palais. Plus de sévérité rendrait quelquefois d'assez beaux sujets impratica- bles , et plus d'indulgence ouvrirait la carrière à de trop grands abus. Car s'il était une fois établi qu'une action théâtrale pût se passer en deux jours, bientôt quelque auteur y emploierait deux semaines , et un autxe deux années ; et si l'on ne réduisait pas le lieu de la scène en un espace limité, nous verrions en peu de temps des pièces telles que l'ancien Jules César des An- glais , où Cassius et Brutus sont à Rome au premier acte , et en Thessalie dans le cinquième.
Ces lois observées , non-seulement servent à écarter les dé- fauts , mais elles amènent de vraies beautés ; de même que les règles de la belle architecture, exactement suivies, composent nécessairement un bâtiment qui plaît à la vue. On voit qu'avec l'unité de temps , d'action et de lieu, il est bien difficile qu'une pièce ne soit pas simple : aussi voilà le mérite de toutes les piè- ces de M. Racine, et celui que demandait Aristote. M. de la Motte , en défendant une tragédie de sa composition , préfère à cette noble simplicité la multitude des événements : il croit son sentiment autorisé par le peu de cas qu'on fait de Bérénice^ par l'estime où est encore ^e Cid. Il est vrai que le Cid est plus tou- chant que Bérénice; mais Bérénice n'est condamnable que parce que c'est une élégie plutôt qu'une tragédie simple; et le Cid, dont l'action est véritablement tragique , ne doit point son suc- cès à la multiplicité des événements; mais il plaît , malgré celte multiplicité, comme il touche malgré l'Infante, mais non pas à cause de l'Infante.
M. de la Motte croit qu'on peut se mettre au-dessus de toutes ces règles, en s'en tenant à l'unité d'intérêt, qu'il dit avoir inventée, et qu'il appelle un paradoxe : mais celte unité d'inté- rêt ne me paraît autre chose que celle de l'action. « Si plu- « sieurs personnages, dit-il, sont diversement intéressés dans « le même événement, et s'ils sont tous dignes que j'entre dans
PRÉFACE D'ŒDIPE. 5
« leurs passions , il y a alors unité d'action , et non pas uni!é f( d'intérêt '. »
Depuis que j'ai pris la liberté de disputer contre M. de la Motte sur cette petite question , j'ai relu le discours du grand Corneille sur les trois unités : il vaut mieux consulter ce grand mailre que moi. Voici comme il s'exprime : « Je tiens donc, et « je l'ai déjà dit , que l'unité d'action consiste en l'unité d'intri- « gue, et en Tunité de péril. » Que le lecteur lise cet endroit de Corneille, et il décidera bien vile entre M. de la Motte et moi; et , quand je ne serais pas fort de l'autorité de ce grand homme , n'ai-je pas encore une raison plus convaincante? c'est l'expé- rience. Qu'on lise nos meilleures tragédies françaises , on tron- vera toujours les personnages principaux diversement intéressés; mais ces intérêts divers se rapportent tous à celui du personnage principal, et alors ily â unité d'action. Si, au contraire, tous ces intérêts différents ne se rapportent pas au principal acteur, si ce ne sont pas des lignes qui aboutissent à un centre commun, l'intérêt est double ; et ce qu'on appelle action au théâtre Tesl aussi. Tenons-nous-en donc, comme le grand Corneille, aux trois unités, dans lesquelles les autres règles, c'est-à-dire les autres beautés, se trouvent renfermées.
> « Je soupçonne qu'il y" a une erreur dans cette proposifion, qui m'avait paru d'abord très-plausible; je supplie M. de la Motte de Icxaminer avec moi.N'ya-t-il pas dans Rodof/une plusieurs personnages principaux diversement intéressés? Cependant il n'y a réellement qu'un seul intérêt dans la pièce , qui est celui de l'amour de Rodogune et d'Antiochus. Dans Britannicus , Agrippine , Néron, Narcisse , Britan- nicus, Junie,' n'ont-ils pas tous des intérêts sépares? ne méritent-ils pas tous mon attention? Cependant ce n'est qu'à l'amour de Britannicus et de Junie que le public prend une part intéressante. Il est donc très- ordinaire qu'un seul et unique intérêt résulte de diverses passions bien ménagées. C'est un centre où plusieurs lignes différentes aboutissent; c'est la principale ligure dutablc.TU, (jue les autres font paraître sans se dérober à la vue. Le défaut n'est pas d'amener sur la scène plusieurs personnages avec des désirs et des desseins différents; le dé- faut est de ne savoir pas fixer notre intérêt sur un seul objet, lorsqu'on en présente plusieurs. C'est alors qu'il n'y a plus unité d'intérêt; et c'est alors aussi qu'il n'y a plus unité d aetion.
« La tragédie de Pompce en est un exemple : César vient en Egypte pour voir Cléopàtrc; l'onipée, pour s'y réfugier; Cléopâtre veut être aimée, et régner; Cornélie veut se venger sans savoir comment; Pto- iéméc songe à conserver sa couronne. Toutes ces parties désassemblées ne composent point un tout; aussi l'action est double et même triple, et le spectateur ne s'intéresse pour personne.
« Si ce n'est point une témérité d'oser mêler mes défauts avec ceux du grand Corneille, j'ajouterai que mon OEdipe est encore une preuve que (les intérêts três-Jivcrs, et, si je puis user de ce mot, mal assortis, funt nécessairement une duplicité d'action. L'amour de Philoelête n est point lié à la situation d'OEdipe, et dés là cette pièce est double.,,
I
A PREFACE D'ŒDIPE.
M. de la Motte les appelle des principes de fantaisie , et pré- tend qu'on peut fort bien s'en passer dans nos tragédies , parce qu'elles sont négligées dans nos opéra : c'est, ce me semble, vouloir réformer un gouvernement régulier sur l'exemple d'une anarchie.
DE l'opéra.
L'opéra est un ^spectacle aussi bizarre que magnifique, où les yeux et les oreilles sont plus satisfaits que l'esprit , où l'asser- vissement à la musique rend nécessaires les fautes les plus ridi- cules , où il faut chanter des ariettes dans la destruction d'une ville , et danser autour d'un tombeau ; où l'on voit le palais de Pluton et celui du Soleil ; des dieux , des démons , des magi- ciens, des prestiges, des monstres, des palais formés et détruits en un clin d'oeil. On tolère ces extravagances, on les aime même, parce qu'on est là dans le pays des fées; et, pourvu qu'il y ait du speclacle, de belles danses, une belle musique, quelques scè- nes intéressantes , on est content. Il serait aussi ridicule d'exiger dans Alceste l'unité d'action, de lieu et de temps , que de vou- loir introduire des danses et des démons dans Cinna et dans Rodogune.
Cependant, quoique les opéra soient dispensés de ces trois règles, les meilleurs sont encore ceux où elles sont le moins vio- lées : on les retrouve même, si je ne me trompe, dans plusieurs, tant elles sont nécessaires et naturelles', et tant elles servent à intéresser le spectateur. Comment donc M. de la Moite peut-il reprocher à notre nation la légèreté de condamner dans un spec- tacle les mêmes choses que nous approuvons dans un autre ? Il n'y a personne qui ne pût répondre à M. de la Motte : « J'exige « avec raison beaucoup plus de perfection d'une tragédie que '< d'un opéra , parce qu'à une tragédie mon attention n'est point « partagée, que ce n'est ni d'une sarabande, ni d'un pas de deux, K que dépend mon plaisir, et que c'est à mon âme uniquement « qu'il faut plaire. J'admire qu'un homme ait su amener et con- te duire dans un seul lieu et dans un seul jour un seul événement « que mon esprit conçoit sans fatigue, et où mon cœur s'inté' « resse par degrés. Plus je vois combien cette simplicité est dif- « licile , plus elle me charme ; et si je veux ensuite me rendre « raison de mon plaisir, je trouve que je suis de l'avis de M. Des- « préaux, qui dit {Art pocL, III, 45) :
u Qu'en un lieu , qu'en un jour, un seul fait accompli « Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
« J'ai pour moi, pourra-t-il dire, l'autorité du grand Corneille : j'ai plus encore ; j'ai son exemple , et le plaisir que me font
I
PiîÉFACt: D'ŒDIPE. 7
•<■ ses ouvrages, à proportion qu'il a plus ou moins obéi à cette « règle. M
M. de la Moite ne s'est pas contenté de vouloir ôter du théâ- tre ses principales règles , il veut encore lui ôter la poésie, et nous donner des tragédies en prose.
DES TRAGÉDIES EN PROSE.
Cet auteur ingénieux et fécond, qui n'a fait que des vers en sa vie, ou des ouvrages de prose à l'occasion de ses vers , écrit contre son art même , et le traite avec le même mépris qu'il a traité Homère , que pourtant il a traduit. Jamais Virgile, ni le Tasse, ni M. Despréaux, ni M. Racine, ni M. Pope, ne se sont avisés d'écrire contre l'harmonie des vers ; ni M. de Lulli , con- tre la musique ; ni 31. Newton , contre les mathématiques. Ou a vu des hommes qui ont eu quelquefois la faiblesse de se croire supérieurs à leur profession , ce qui est le sur moyen d'être au- dessous ; mais on n'en avait point encore vu qui voulussent l'avilir. Il n'y a que trop de personnes qui méprisent la poésie , faute de la connaître. Paris est plein de gens de bon sens, nés avec des organes insensibles à toute harmonie , pour qui de la musique n'est que du bruit, et à qui la poésie ne parait qu'une folie ingénieuse. Si ces personnes apprennent qu'un homme de mérite, qui a fait cinq ou six volumes de vers, est de leur avis , ne se croiront-elles pas en droit de regarder tous les au- tres poètes comme des fous , et celui-là comme le seul à qui la raison est revenue ? Il est donc nécessaire de lui répondre, pour l'honneur de l'art, et, j'ose dire, pour l'honneur d'un pays qui doit une partie de sa gloire, chez les étrangers, à la perfec- tion de cet art même.
M. de la Motte avance que la rime est un usage barbare inventé depuis peu.
Cependant tous les peuples de la terre , excepté les anciens Romains elles Grecs, ont rimé et riment encore. Le retour des mêmes sons est si naturel à l'homme, qu'on a trouvé la rime établie chez les sauvages comme elle l'est à Rome, à Paris, à Londres , et à Madrid. Il y a dans Montaigne une chanson en rimes américaines traduite en français; on trouve dans un des Spectateurs de M. Addison une traduction d'une ode laponne rimée , qui est pleine de sentiment.
Les Grecs, quibus dédit ore rotundo Musa loqui , nés sous un ciel plus heureux, et favorisés par la nature d'organes plus dé- licats que les autres nations, formèrent une langue dont toutes les syllabes pouvaient, par leur longueur ou leur brièveté, exprimer les sentiments lents ou impétueux de l'àme. De celte variété de syllabes et d'intonations résultait dans leurs vers, et même aussi dans leur prose , une harmonie que les anciens
8 PRÉFACE D'ŒDIPE.
Italiens sentirent, qu'ils imitèrent, et qu'aucune nation n'a pu saisir. après eux. Mais, soit rime, soit syllabes cadencées, la poésie, conti-e laquelle M. de la Motte se révolte, a été et sera toujours cultivée par tous les peuples.
Avant Hérodote, l'histoire même ne s'écrivait qu'en vers chez les Grecs, qui avaient pris cette coutume des anciens Égyptiens , le peuple le plus sage de la terre, le mieux policé, et le plus savant. Cette coutume est très-raisonnable; car le but de l'his- toire était de conserver à la postérité la mémoire du petit nom- bre de grands hommes qui lui devait servir d'exemple. On ne s'était point encore avisé de donner l'histoire d'un couvent , ou d'une petite ville , en plusieurs volumes in-folio; on n'écri- vait que ce qui en était digne , que ce que les hommes devaient retenir par cœur. Voilà pourquoi on se servait de l'harmonie des vers pour aider la mémoire. C'est pour cette raison que les premiers philosophes, les législateurs, les fondateurs des reli- gions, et les historiens , étaient tous poètes.
Il semble que la poésie dût manquer communément , dans de pareils sujets , ou de précision ou d'harmonie : mais, depuis que Virgile et Horace ont réuni ces deux grands mérites , qui parais- sent si incompatibles ; depuis que MM. Despréaux et Racine ont écrit comme Virgile et Horace , un homme qui les a lus , et qui sait qu'ils sont traduits dans presque toutes les langues de l'Eu- rope, peut-il avilir à ce point un talent qui lui a fait tant d'hon- neur à lui-même? Je placerai nos Despréaux et nos Racine à côté de Virgile pour le mérite de la versification , parce que si l'auteur de VÉnéide était né à Paris , il aurait rimé comme eux ; et si ces deux Français avaient vécu du temps d'Auguste , ils auraient fait le même usage que Virgile de la mesure des vers latins. Quand donc M. de la Motle appelle la versilication un travail mécanique et ridicule^ c'est charger de ce ridicule non-seulement tous nos grands poètes, mais tous ceux de l'anti- quité.
Virgile et Horace se sont asservis à un travail aussi mécani- que que nos auteurs : un arrangement heureux de spondées et de dactyles était aussi pénible que nos rimes et nos hémisti- ches. Il fallait que ce travail fût bien laborieux, puisque VÉnéide, après onze années, n'était pas encore dans sa perfection.
M. de la Motte prétend qu'au moins une scène de tragédie mise en prose ne perd rien de sa grâce ni de^a force. Pour le prou- ver, il tourne en prose la première scène de Mithridaie, et per- sonne ne peut la lire. lî ne songe pas que le grand mérite des vers est qu'ils soient aussi corrects que la prose; c'est cette ex- trême difliculté surmontée qui charme les connaisseurs: rédui- sez les vers en prose, il n'y a plus ni mérite ni plaisir.
« Mais , dit-il, nos voisins ne riment point dans leurs tragé-
PRÉFACE D'ŒDIPE. 9
dies. » Cela est vrai ; mais ces pièces sont en vers , parce qu'il faut de l'harmonie à tous les peuples de la terre. Il ne s'agit donc plus que de savoir si nos vers doivent être rimes ou non. MM. Corneille et Racine ont employé la rime; craignons que si nous voulons ouvrir une autre carrière, ce soit plutôt par l'impuissance de marcher dans celle de ces grands hommes , que par le désir de la nouveauté. Les Italiens et les Anglais peuvent se passer de rimes , parce que leur langue a des inver- sions , et leur poésie mille libertés qui nous manquent. Chaque langue a son génie déterminé par la nature de la construction de ses phrases , par la fréquence de ses voyelles ou de ses con- sonnes , ses inversions , ses verbes auxiliaires , etc. Le génie de notre langue est la clarté et l'élégance ; nous ne permettons nulle licence à noire poésie, qui doit marcher , comme notre prose, dans l'ordre précis de nos idées. Nous avons donc un besoin essentiel du retour des mêmes sons pour que notre poésie ne soit pas confondue avec la prose. Tout le monde connaît ces vers :
Où me cacher .!* fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? mon père y tient lurne fatale; Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains : ISlinos juge aux enfers tous les pâles Immains,
Mettez à la place :
Où me caclier? fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je.^ mon père y tient l'urne funeste; Le sort, dit-on , l'a mise en ses sévères mains : Minos juge aux. enfers tous les paies mortels.
Quelque poétique que soit ce morceau, fera-t-il le même plai- sir, dépouillé de l'agrément de la rime? Les Anglais et les Italiens diraient également, après les Grecs et les Romains : Les pâles hu- mains Minos aux enfers juge , et enjamberaient avec grâce sur l'autre vers ; la manière même de réciter des vers en italien et eji anglais fait sentir les syllabes longues et brèves , qui soutiennent encore l'harmonie sans besoin de rimes : nous , qui n'avons au- cun de ces avantages, pourquoi voudrions-nous abandonner ceux que la nature de notre langue nous laisse?
M. de la Moite compare nos poètes , c'est-à-dire nos Corneille, nos Racine, nos Despréaux , à des faiseurs d'acrostiches , et à un charlatan qui fait passer des grains de millet par le trou d'une aiguille; il ajoute que toutes ces puérilités n'ont d'autre mérite que celui de la dllliculté surmontée. J'avoue que les mauvais vers sont à peu près dans ce cas ; ils ne diffèrent de la mauvaise prose que par la rime : et la rime seule ne fait ni le mérite du poêle, ni le plaisir du lecteur. Ce ne sont point seulement des dactyles et des spondées qui plaisent dans Homèr(i <l dans Virgile .-ce qui enchante toute la terre, c'est l'harmonie ciiar-
10 PRÉFACE D'ŒDIPE.
mante qui naît de cette mesure diflicile. Quiconque se J)orne d vaincre une difliculté pour le mérite seul de la vaincre , est un fou; mais celui qui tire du fond de ces obstacles mêmes des beautés qui plaisent à tout le monde , est un homme très-sage et près que unique. 11 est très-diflicile de faire de beaux tableaux , de bel- les statues , de bonne musique , de bons vers : aussi les noms des hommes supérieurs qui ont vaincu ces obstacles dureront-ils beaucoup plus peut-être que les royaumes où ils sont nés.
Je pourrais prendre encore la liberté de disputer avec M. de la Motte sur quelques autres points; mais ce serait peut-être marquer un dessein de l'attaquer personnellement, et faire soupçonner une malignité dont je suis aussi éloigné que de ses sentiments. J'aime beaucoup mieux profiter des réflexions ju- dicieuses et fines qu'il a répandues dans son livre, que de m'engager à en réfuter quelques-unes qui me paraissent moins vraies que les autres. C'est assez pour moi d'avoir tâché de défendre un art que j'aime, et qu'il eut dû défendre lui-même.
Je dirai seulement un mot , si M. de la Faye veut bien me le permettre, à l'occasion de l'ode en faveur de l'harmonie, dans laquelle il combat en beaux vers le système de M. de la Motte , et à laquelle ce dernier n'a répondu qu'en prose. Voici une stance dans laquelle M. de la Faye a rassemblé en vers harmonieux et pleins d'imagination presque toutes les raisons que j'ai alléguées :
De la contrainte rigoureuse Où l'esprit semble resserré Il reçoit cette force heureuse Qui l'élève au plus haut degré. Telle , dans des canaux pressée. Avec plus de force élancée, L'onde s'élève dans les airs; Et la règle, qui semble austère , N'est qu'un art plus certain de plaire , Inséparable des beaux vers.
Je n'ai jamais vu de comparaison plus juste, pkis gPRcieuse, ni mieux exprimée. M. de la Motle, qui n'eût du y répondre qu'en l'imitant seulement, examine si ce sont les canaux qui font que l'eau s'élève, ou si c'est la hauteur dont elle tombe qui fait la mesurede son élévation. «Or où trouvera-t-on , continue- «t-il, dans les vers plutôt que dans la prose, cette première « hauteur de pensées? etc. »
Je crois que M. de la Motte se trcwmpe comme physicien, puis- qu'il est certain que, sans la gène des canaux dont il s'agit, l'eau ne s'élèverait point du tout , de quelque hauteur qu'elle tombât. Mais ne se trompe-t-il pas encore plus comme poêle? Comment n'a-l-il pas senti que comme la gène de la mesure des
PREFACE D'ŒDIPE. H
vers produit une harmonie agréable h l'oreille, ainsi cette prison où l'eau coule renfermée produit un jet d'eau qui plait à la vue? La comparaison n'est-elle pas aussi juste que riante? M. de la Faye a pris sans doute un meilleur parti que moi ; il s'est con- duit comme ce philosophe qui , pour toute réponse à un so- phiste qui niait le mouvement , se contenta de marcher en sa présence. M. delà Motte nie l'harmonie des vers; M. de la Faye lui envoie des vers harmonieux: cela seul doit m'avertir tle finir ma prose.
OEDIPE,
TRAGEDIE EN CINQ ACTES AVEC DES CHOEURS, REPRÉSENTÉE LE 18 NOVEMBRE 1718.
PERSONNAGES.
ÔEDIPE. roideThèbes. JOCASTE, reine de Thèbes. PHILOCTÈTE , prince d'Eubée. LE GRAND PRÊTRE. ARASPE , confident d'Œdipe. ÉGINE, confidente de Jocaste. DIMAS , ami de Philoctète. PHORBAS, vieillard thébain. ICARE, vieillard de Corinthe.
CHOEUR DE TreÉB.\I>'S.
La scène est à Thèbes.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE. PHILOCTÈTE, DIMAS.
DlMAS.
Philoctète, est-ce vous? quel coup affreux du sort Dans ces lieux empestés vous fait chercher la mort? Venez-vous de nos dieux affronter la colère ? " Nul mortel n'ose ici mettre un pied téJ^éraire-: jCes climats sont remplis du céleste courroux ;_ JSt la mort dévorante habite parmi nous. Thèbes, depuis longtemps aux horreurs consacrée. Du reste des vivants semble être séparée ; Retournez.,..
PHILOCTÈTE.
Ce séjour convient aux malheureux : Va, laisse-moi le soin de mes destins affreux , Et dis-moi si des dieux la colère inhumaine.
ACTE ], SCÈ.\E I. 13
En accablant ce peuple, a respecté la reine.
DIMAS.
Oui, seigneur, elle vit; mais la contagion Jusqu'au pied de son trône apporte son poison. Chaque instant lui dérobe un serviteur fidèle, Et la mort par degrés semble s'approcher d'elle. On dit qu'enfin le ciel, après tant de courroux. Va retirer son bras appesanti sur nous. Tant de sang , tant de morts , ont dû le satisfaire.
PniLOCTÈTE.
Eh ! quel crime a produit un courroux si sévère?
DIMAS.
Depuis la mort du roi...
PIIIL0CTi:TF..
Qu'entends-je? quoi! Laïus...
DIMAS.
Seigneur, depuis quatre ans, ce héros ne vit plus,
PHILOCTÈTE.
Il ne vit plus ! quel mot a frappé mon oreille ! Quel espoir séduisant dans mon cœur se réveille! Quoi! Jocaste... Les dieux me seraient-ils plus dou\.^ Quoi! Philoctète enfin pourrait-il être à vous? 11 ne vit plus!... quel sort a terminé sa vie?
DIMAS. ,
Quatre ans sont écoulés depuis qu'en Béotie Pour la dernière fois le sort guida vos pas. A peine vous quittiez le sein de vos États , A peine vous preniez le chemin de l'Asie, Loi-sque, d'un coup perfide, une main ennemie Ravit à ses sujets ce prince infortuné.
PIIILOCTIiTE.
Quoi ! Dimas , votre maître est mort assassiné !
DIMAS.
Ce fut de nos malheurs la première origine;
Ce crime a de l'empire entraîné la ruine.
Du l)ruit de son trépas mortellement frappés ,
\ répandre des pleurs nous étions occupés.
Quand, du courroux des dieux ministre épouvantable ,
Funeste à l'innocent, sans punir le coupable ,
Un monstre (loin de nous que faisicz-vous alors ?) ,
14 ŒDIPE.
Un monstie furieux vint ravager ces bords. • Le ciel , industrieux dans Sii triste vengeance, Avait à le former épuisé sa puissance. Né parmi des rochers, au pied du Cithéron, Ce monstre à voix humaine , aigle , femme , et lion , De la nature entière exécrable assemblage, Unissait contre nous l'artifice à la rage. Il n'était qu'un moyen d'en préserver ces lieux.
D'un sens embarrassé dans des mots captieux, Le monstre, chaque jom-, dans Thèbe épouvantée, Proposait une énigme avec art concertée ; Et si quelque mortel voulait nous secourir. Il devait voir le monstre et l'entendre , ou périr. A cette loi terrible il nous fallut souscrire. D'une commune voix Thèbe offrit son empire A l'heureux interprète inspiré par les dieux , Qui nous dévoilerait ce sens mystérieux. Nos sages, nos vieillards , séduits par l'espérance, Osèrent, sur la foi d'une vaine science, Du monstre impénétrable affronter le courroux : Nul d'eux ne l'entendit; ils expirèrent tous. Mais Œdipe , héritier du sceptre de Corinthe , Jeune, et dans l'âge heureux qui méconnaît la crainte. Guidé par la fortune en ces lieux pleins d'effroi . Tint,- vit ce monstre atTreuXj l'entendit, et fut roi. 11 vit , il règne encor ; mais sa triste puissance Ne voit que des mourants sous son obéissance. Hélas ! nous nous flattions que ses heureuses mains Pour jamais à son trône enchaînaient les destins. Déjà même les dieux nous semblaient plus faciles : Le monstre en expirant laissait ces murs tranquilles; (^Mais la stérilité , sur ce funeste bord ,
^ Bientôt avec la faim nous rapporta la mort.
{}- Les dieux nous ont conduits de supplice en supplice ; La famine a cessé , mais non leur injustice ; Et la contagion , dépeuplant nos États ,
V Poursuit un faible reste échappé du trépas. X Tel est l'état horrible où les dieux nous réduisent. Mais vous, heureux guerrier que ces dieux favorisent. Qui du sein delà gloire a pu vous arracher? Dans ce séjour affreux que venez-vous chercher?
ACTE I, SCÈNE I. 15
PmLOCTÈTE .
J'y viens porter mes pleurs et ma douleur profonde . Apprends mon infortune et les malheurs du monde. Mes yeux ne verront plusce digne fils des dieux , Cet appui de la terre, invincible comme eux. L'innocent opprimé perd son dieu tutélaire; Je pleure mon ami, le monde pleure un père.
BIMAS.
Hercule est mort?
I'HlLOCTi:TE.
Ami, ces malheureuses mains Ont mis sur le bûcher le plus grand des humains. Je rapporte en ces lieux ses flèches invincibles , Du fils de Jupiter présents chers et terribles; Je rapporte sa cendre, et viens à ce héros , Attendant des autels, élever des tombeaux. Crois-moi ; s'il eût vécu , si d'un présent si rare Le ciel pour les humains eût été moins avare, J'aurais loin de Jocaste achevé mon destint El , dût ma passion renaître dans mon sein , Tu ne me verrais point, suivant l'amour pour guide. Pour servir une femme abandonner Alcide.
DDIAS.
J'ai plaint longtemps ce feu si puissant et si doux; 11 naquit dans l'enfance, il croissait avec vous.
Jûcaste , par un père , à son hymen forcée ,
Au trône de Laïus à regret fut placée.
Hélas! par cet hymen qui coûta tant de pleurs.
Les destins en secret préparaient nos malheurs.
Que j'admirais en vous cette vertu suprême ,
Ce cœur digne du trône , et vainqueur de soi-même !
En vain l'amour parlait à ce cœur agité :
C'est le premier tyran que vous avez dompté.
PIIILOCTIITE.
II fallut fuir pour vaincre; oui , je te le confesse ,
Je luttai quelque temps; je sentis ma faiblesse :
Il fallut m'arracher de ce funeste lieu ,
Et je dis à Jocaste un éternel adieu.
Cependant l'univers, tremblant au nom d' Alcide ,
Attendait son destin de sa valeur rapide ;
A ses divins travaux j'osai m'associei-;
10 ŒDIPE.
Je marchai près de lui , ceint du môme laurier.
C'est alors , en effet , que mon âme éclairée ,
Contre les passions se sentit assurée.
L'amitié d'un grand liomme est un bienfait des dieux ;
Je lisais mon devoir et mon sort dans ses yeux ;
Des vertus avec lui je fis l'apprentissage ;
Sans endurcir mon cœur, j'affermis mon courage ;
L'inflexible vertu m'enchaîna sous sa loi.
Qu'eussé-je été sans lui? rien que le fils d'un roi,
Rien qu'un prince vulgaire, et je serais peut-être
Esclave de mes sens , dont il m'a rendu maître.
m MAS.
Ainsi donc désormais , sans plainte et sans courroux , Vous reverrez Jocaste et son nouvel époux ?
PHILOCTÈTE.
Comment! que dites-vous.^ un nouvel hyménée...
DIMAS.
Œdipe à cette reine a joint sa destinée.
PHILOCTÈTE.
Œdipe est trop heureux; je n'en suis point surpris; Et qui sauva son peuple est digne d'un tel prix : Le ciel est juste.
DIMAS.
Œdipe en ces lieux va paraître : Tout le peuple avec lui, conduit par le grand prêtre, ^ Vient des dieux irrités conjurer les rigueurs.
PHILOCTt:TE.
Je me sens attendri , je partage leurs pleurs.
0 toi, du haut des cieux , veille sur ta patrie;
Exauce en sa faveur un ami qui te prie,
Hercule! sois le dieu de les concitoyens !
Que leurs vœux jusqu'à toi montent avec les miens !
SCÈNE 11.
LE GRAND PRÊTRE , le chœur.
( I.a porte du temple s'ouvre, et le grand prêtre paraît au milieu du peuple.)
PREMIER PERSONNAGE DU CHOEUR.
Esprits contagieux , tyrans de cet empire.
ACTE I, SCÈNE 111.
Qui soufflez dans ces murs la mort qu'on y respire,
Redoublez contre nous votre lente fureur,
Et d'un trépas trop long épargnez-nous l'horreur.
SECOND PERSONNAGE.
?<w Frappez , dieux tout- puissants; vos victimes sont prêtes : O monts, écrasez-nous... Cieux, tombez sur nos têtes! O mort, nous implorons ton funeste secours ! O mort , viens nous sauver, viens terminer nos jours !
LE GRAND PRÊTRE.
Cessez, et retenez ces clameurs lamentables, Faible soulagement aux maux des misérables. f Fléchissons sous un dieu qui veut nous éprouver. Qui d'un mot peut nous perdre , et d'un mot nous sauver. 11 sait que dans ces murs la mort nous environne, Et les cris des Thébains sont montés vers son trône! Le roi vient. Par ma voix le ciel va lui parler ; Les destins à ses yeux veulent se dévoiler. Les temps sont arrivés ; cette grande journée Va du peuple et du roi changer la destinée,
SCÈNE III.
œ:dipe, jocaste, le grand prêtre, égine,
DIMAS, ARASPE, le choeur.
OEDIPE.
Peuple, qui, dans ce temple apportant vos douleurs,
Présentez à nos dieux des offrandes de pleurs,
Que ne puis-je , sur moi détournant leurs vengeances.
De la mort qui vous suit étouffer les semences !
Mais un roi n'est qu'un homme en ce connnun danger,
Et tout ce qu'il peut fairQ est de le partager.
(au grand prêtre.)
Vous, mhiistre des dieux que dans Thèbe on adore,
Dédaignent-ils toujours la voix (|ui les implore.'
Verront-ils sans pitié finir nos tristes jours.' .
t Ces maîtres des humains sont-ils nmets et sourds.' ' I
LE GRAND J'IlT^TRE.
Roi, peuple, écoutez-moi. Cette nuit, à ma vue, Du ciel sur nos autels la flamme est descendue; L'ombredu grand Laïus a paru parmi nou.-s ,
. 18 ŒDIPE.
Terrible , et resinrant la haine et le courroux.
Une effrayante voix s'est fait alors entendre : ^.^•'■^
« Les Thébains de Laïus n'ont point vengé la cendre j ""
« Le meurtrier du roi respire en ces États,
« Et de son souffle impur infecte vos climats.
« Il faut qu'on le connaisse , il faut qu'on le punisse.
« Peuple , votre salut dépend de son supplice. »-
^^^ ŒDIPE.
Thébains, je l'avouerai , vous souffrez justement D'un crime inexcusable un rude châtiment. Lanis vous était cher, et votre négligence De ses mânes sacrés a trahi la vengeance. Tel est souvent le sort des plus justes des rois * ! Tant qu'ils sont sur la terre on respecte leurs lois, On porte jusqu'aux ci«ux leur justice suprême; Adorés de leur peuple , ils sont des dieux eux-même : Mai.:, a[)rès leur trépas que sont-ils à vos yeux ? Vous éteignez l'encens que vous brûliez pour eux; Et , comme à l'intérêt l'âme humaine est liée , La ^ ertu qui n'est plus est bientôt oubliée. X Ainsi , du ciel vengeur implorant le courroux , Le sang de votre roi s'élève contre vous. Apaisons son murmure, et qu'au lieu d'hécatombe Le sang du meurtrier soit versé sur sa tombe. A chercher le coupable appliquons tous nos soins. Quoi! de la mort du roi n'a-t-on pas de témoins? Et n'a-t-on jamais pu , parmi tant de prodiges. De ce crime impuni retrouver les vestiges ? On m'avait toujours dit que ce fut un Thébain Qui leva sur son prince une coupable main.
(à Jocaste.) Pour moi, qui, de vos mains recevant sa couronne , Deux ans après sa mort ai monté sur son trône, Madame, jusqu'ici, resi)ectant vos douleurs, Je n'ai point rappelé le sujet de vos pleurs ; Et, de vos seuls périls chaque jour alarmée, Mon âme à d'autres soins semblait être fermée.
» Aux premières.représentations , on appliqua ces vers à Louis XIV, dont la mémoire avait été outragée avec fureur par les Parisiens, mais que déjà ils commençaient à regretter. (K.)
ACTE I, SC£>E lil.
JOCASTE.
.Seigneur, quand le destin , me réservant à vous . Par un coup imprévu m'enleva mon époux; Lorsque, de ses États parcourant les frontières , Ce héros succomba sous des mains meurtrières, Phorbas en ce voyage était seul avec lui ; Phorbas était du roi le conseil et l'appui : Laïus, qui connaissait son zèle et sa prudence, Partageait avec lui le poids de sa puissance. Ce fut lui qui du prince , à ses yeux massacré. Rapporta dans nos murs le corps défiguré : Percé de coups lui-même , il se traînait à peine ; 11 tomba tout sanglant auy genoux de sa reine : . , « Des inconnus , dit-il , ont porté ces grands coups ; « Ils ont devant mes yeux massacré votre époux ; « Ils m'ont laissé mourant , et le pouvoir céleste « De mes jours malheureux a ranimé le reste. 3) Il ne m'en dit pas plus ; et mon cœur agité Voyait fuir loin de lui la triste vérité ; Et peut-être le ciel , que ce grand crime irrite , Déroba le coupable à ma juste poursuite : Peut-être , accomplissant ses décrets éternels , Afin de nous punir, il nous fit criminels. Le sphinx bientôt après désola cette rive ; A ses seules fureurs Thèbes fut attentive : Et l'on ne pouvait guère, en un pareil effroi, Venger la mort d'autrui quand on tremblait pour soi.
ŒDIPE.
Madame , qu'a-t-on fait de ce sujet fidèle?
JOCASTE.
.seigneur, on paya mal son service et son zèle.
Tout l'État en secret était son ennemi :
Il était trop puissant pour n'être point haï ;
Et du peuple et des grands la colère insensée
Brûlait de le punir de sa faveur passée.
On l'accusa lui-même , et d'un commun transport
Thèbe entière à grands cris me demanda sa mort :
Et moi, de tous côtés redoutant l'injustice ,
Je tremblai d'ordonner sa grâce ou son supplice.
Dans un château voisin conduit secrètement ,
Je dérobai sa tête à leur emportement.
20 ŒDIPE.
Là , depuis quatre hivers . ce vieillard vénérable, De la faveur des rois exemple déplorable , Sans s€ plaindre de moi ni du peuple irrité, De sa seule innocence attend sa liberté.
OEDIPE. (à sa suite.)
Madame, c'est assez... Courez , que l'on s'empresse; Qu'on ouvre sa prison , qu'il vienne , qu'il paraisse. Moi-même devant vous je veux l'interroger. J'ai tout mon peuplg ..^sf^iible et Laïus à venger. 11 faut tout écouter ; il faut d'un œij stJyAre Sonder la profondeur de ce triste mystère. ■^ 4^^HJ^t vous , dieux des Thébains^djeux qui nous exaucez» Punissez l'assassin^ vous qui le connaissez ! Soleil , cache à ses yeux le jour qui nous éclaire ! Qu'en horreur à ses fils , exécrable à sa mère , Errant, abandonné, proscrit dans l'univers', 11 rassemble sur lui tous les mauTdes enfers ; Et que son corps sanglant , privé de sépulture . Des vautours dévorants devienne la pàtureX,
LE GRA^D l'RÈTP.E.
A ces serments affreux nous nous unissons tous.
OEDIPE.
Dieux, que le crime seul éprouve enfin vos coups! « Ou si de vos décrets l'éternelle justice Abandonne à mon bras le soin de son supplice. Et si vous êtes las enfin de nous haïr, Donnez , en commandant , le pouvoir d'obéir. Si sur un inconnu vous poursuivez le crime, Aclicvez votre ouvrage et nommez la victime. Vous , retournez au temple; allez, que votre voix Interroge ces dieux une seconde fois ; Que vos vœux parmi nous les forcent à descendre: S'ils ont aimé Laïus, ils vengeront sa cendre; Et, conduisant un roi facile à se tromper, Us marqueront la place où mon bras doit frapper.
ACTE II, SCENE I.
ACTE SECOND.
SCÈNE PREMIERE. JOCASTE , ÉGINE , ARASPE , le choeur.
ARASPE.
Oui, ce peuple expirant, dont je suis l'interprète, D'une commune voix accuse Pliiloctète, Madame; et les destins, dans ce triste séjour, Pour nous sauver, sans doute, ont permis son retour.
JOCASTE.
Qu'ai-je entendu , grands dieux !
ÉGINE.
Ma surprise est extrême!.
JOCASTE.
Qui ?lui: qui? Philoctète!
ARASPE.
Oui , madame , lui-môme. A quel autre, en elfet, pourraient-ils imputer Un meurtre qu'à nos yeux il sembla méditer.? 11 haïssait Laïus , on le sait; et sa haine Aux yeux de votre époux ne se cachait qu'à peine : La jeunesse imprudente aisément se trahit; Son front mal déguisé découvrait son dépit. J'ignore quel sujet animait sa colère; Mais au seul nonidujoi , trop prompt ej^ trop sincère. Esclave d'tmrjinrrniiY qu'il ne pouvait dompter ^ V<r-;^'•'^ Jusques à la menace il osa s'emporter : Il partit; et, depuis, sa destinée errante Ramena sur nos bords sa fortune flottante. Même il était dans Thèbe en ces temps malheureux Que le ciel a marqués d'un parricide affreux : Depuis ce jour fatal, avec quelque apparence, De nos peuples sur lui tomba la défiance. Que dis-je? assez longtemps les soupçons des Thébains Entre Phorbas et lui flottèrent incertains : Cependant ce grand nom qu'il s'ac(iuit dans la yucrrc.
-n ŒDIPE.
Ce titre si fameux de vengeur de la terre,
Ce respect qu'aux héros nous portons malgré nous, •
Fit taire nos soupçons et suspendit nos coups.
Mais les temps sont cliangés : ïhèbe , en ce jour funeste ,
D'un respect dangereux dépouillera le reste;
En vain sa gloire parle à ces cœurs agités :
Les dieux veulent du sang, et sont seuls écoutés.
PREMIER PEUSONNAGE DU CHOEUR.
O reine! ayez pitié d'un peuple qui vous aime. Imitez de ces dieux la justice suprême; Livrez-nous leur victime, adressez-leur nos vœux : Qui peut mieux les toucher qu'un cœur si digne d'eux?
JOCASTE.
Pour fléchir leur courroux s'il ne faut que ma vie, Hélas ! c'est sans regret que je la sacrifie. Thébains, qui me croyez encor quelques vertus. Je vous offre mon sang : n'exigez rien de plus. Allez.
scÈrsE II.
ÏOCASTE, ÉGINE.
Écr]>nE. Que je vous plains!
JOCASÏE.
Hélas ! je porte envie A ceux qui dans ces murs ont terminé leur vie. Quel état ! quel tourment pour un cœur vertueux :
ÉGINE.
Il n'en faut point douter , votre sort est affreux ! Ces peuples , qu'un faux zèle aveuglément anime, Vont bientôt à grands cris demander leur victime. Je n'ose l'accuser ; mais quelle horreur pour vous, Si vous trouvez en lui l'assassin d'un époux !
JOCASTE.
Et l'on ose à tous deux faire un pareil outrage ! Le crime , la bassesse eût été son partage! Égine , après les nœuds qu'il a fallu briser , 11 manquait à mes maux de l'entendre accuser. Apprends que ces soupçons irritent ma colère ,
ACTE II, SCÈNE II. 23
El qu'il est vertueux , puisqu'il m'avait su plaire.
ÉGINE.
Cet amour si constant. . .
JOCASTE.
Ne crois pas que mon cœur De cet amour funeste ait pu nourrir l'ardeur; Je l'ai trop combattu. Cependant, chère Égine, Quoi que fasse un grand cœur où la vertu domine , On ne se cache point ces secrets mouvements, De la nature en nous indomptables enfants; Dans les replis de l'âme ils viennent nous surprendre; Ces feux qu'on croit éteints renaissent de leur cendre : Et la vertu sévère , en de si durs combats, Résiste aux passions , et ne les détruit pas.
ÉGIXE.
Votre douleur est juste autant que vertueuse; Et de tels sentiments...
JOCASTE.
Que je suis malheureuse! Tu connais , chère Égine , et mon cœur et mes maux ; J'ai deux fois de l'hymen allumé les flambeaux; Deux fois, de mon destin subissant Tinjustice, J'ai changé d'esclavage, ou plutôt de supplice; Et le seul des mortels dont mon cœur fut touché .. A mes vœux pour jamais dcviiiLiitre-aixadié. „ Pardonnez-moi , grands dieux , ce souvenir funeste I D'un feu que j'ai dompté c'est le mal lieu reux reste. Égine, tu nous vis l'un et l'autre charmés, Tu vis nos nœuds rompus aussitôt que formés : Mon souveram m'aima, m'obtii.t malgré moi-môme; Mon front, chargé d'ennuis, fui ceint du diadème; Il fallut oublier dans ses embrassements Et mes premiers amours et mes premiers serments. Tu sais ({u'à mon devoir tout entière attachée. J'étouffai de mes sens la révolte cachée; Que, déguisant mon trouble et dévorant mes pleurs, Je n'osais à moi-môme avouer mes douleurs...
, rélNE.
Comment donc pouvie/-vous du joug de Ihyménée Une seconde fois tenter la <lestinée ?
2i ŒDIPIi.
JOCASTE.
Hélas!
ÉGINE.
M'est-il permis de ne vous rien cacher?
JOC.\STE.
Parle.
ÉGINE.
Œdipe, madame , a paru vous toucher; Et votre cœur, du moins sans trop de résistance, De vos États sauvés donna la récompense.
JOCASTE.
Ah ! grands dieux !
ÉGINE.
Était-il plus heureux que Laïus, Ou Philoctète absent ne vous touchait-il plus? Entre ces deux héros étiez-vous partagée.'
JOCASTE.
Par un monstre cruel Thèbe alors ravagée
A son libérateur avait promis ma foi ;
Et le vainqueur du sphinx était digne de moi.
ÉGINE.
Vous l'aimiez ?
JOCASTE.
Je sentis pour lui quelque tendresse ; Mais que ce sentiment fut loin de la faiblesse! Ce n'était point , Égine , un feu tumultueux , De mes sens enchantés enfant impétueux ; Je ne reconnus point cette brûlante flamme Que le seul Philoctète a fait naître en mon âme , Et qui , sur mon esprit répandant son poison , De son charme fatal a séduit ma raison. Je sentais pour Œdipe une amitié sévère : Œdipe est vertueux , sa vertu m'était chère ; Mon cœur avec plaisir le voyait élevé Au trône des Thébains, qu'il avait conservé. Cependant sur ses pas aux autels entraînée , Egine, je sentis dans mon âme étonnée Des transports inconnus que je ne conçus pas ; Avec horreur enfin je me vis dans ses bras. Cet hymen fut conclu sous un affreux augure : Égine , je voyais dans une nuit obscure,
ACTE II, SCÈNE III.
Près d'Œdipe et de moi , je voyais des enfers
Les gouffres éternels à mes pieds entr 'ouverts;
De mon premier -époux l'ombre pâle et sanglante
Dans cet abîme affreux paraissait menaçante :
II me montrait mon llls , ce fils qui dans mon flanc
Avait été formé de son malheureux sang;
Ce (ils dont ma pieuse et barbare injustice
Avait fait à nos dieux un secret sacrifice :
De les suivre tous deux ils semblaient m'ordonner ;
Tous deux dans le Tartare ils semblaient m'entrai ncr.
De sentiments confus mon âme possédée
Se présentait toujours cette effroyable idée;
Et Philoctète encor, trop présent dans mon cœur,
De ce trouble fatal augmentait la terreur.
ÉGINE.
J'entends du bruit , on vient , je le vois qui s'avance.
JOCASTE.
C'est lui-même ; je tremble : évitons sa présence. SCÈNE III.
JOCASTE, PHILOCTÈTE.
PilILOCTÈTE.
Ne fuyez point , madame , et cessez de trembler;
Osez me voir, osez m'entendre et me parler.
Ke craignez point ici que mes jalouses larmes
De votre hymen heureux troublent les nouveaux charmes
N'attendez point de moi des reproches honteux ,
Ni de lâches soupirs indignes de tous deux.
Je ne vous tiendrai point de ces discours vulgaires
Que dicte la mollesse aux amants ordinaires.
Un cœur qui vous chérit, et, s'il faut dire plus,
S'il vous souvient des nœuds que vous avez rompus,
Un cœur pour qui le vôtre avait quelque tendresse,
N'a point appris de vous à montrer de faiblesse.
JOCASTK.
De pareils sentiments n'appartenaient qu'à nous; J'en dois donner l'exemple , ou le prendre de vous. Si Jocaste avec vous n'a pu se voir unie. Il est juste , avant tout , qu'elle s'en justifie.
■i
26 ŒDIPE.
Je vous aimais, seigneur : une suprême loi Toujours malgré moi-même a disposé de moi ; Et du sphinx et des dieux la fureur trop connue Sans doute à votre oreille est déjà parvenue ; Vous savez quels fléaux ont éclaté sur nous , Et qu'Œdipe...
PlIILOCTÈTE.
Je sais qu'Œdipe est votre époux; Je sais qu'il en est digne; et , malgré sa jeunesse, L'empire des Thébains sauvé par sa sagesse , Ses exploits, ses vertus , et surtout votre choix, Ont mis cet heureux prince au rang des plus grands rois. Ah ! pourquoi la fortune , à me nuire constante , Emportait-elle ailleurs ma valeur imprudente? Si le vainqueur du sphinx devait vous conquérir , Fallait-il loin de vous ne chercher qu'à périr ? Je n'aurais point percé les ténèbres frivoles D'un vain sens déguisé sous d'obscures paroles; Ce bras, que votre aspect eût encore animé, A vaincre avec le fer était accoutumé : Du monstre à vos genoux j'eusse apporté la tête. D'un autre cependant Jocaste est la conquête ! Un autre a pu jouir de cet excès d'honneur.
JOCASTE.
Vous ne connaissez pas quel est votre malheur.
philoctÎ::te. Je perds Alcide et vous : qu'aurais-je à craindre encore?
JOCASTE.
Vous êtes en des lieux qu'un dieu veiigeur abhorre;
Un feu contagieux annonce son courroux,
Et le sang de Laïus est retombé sur nous.
Du ciel qui nous poursuit la justice outragée
Venge ainsi de ce roi la cendre négligée :
On doit sur nos autels immoler l'assassin ;
On le cherolie, on vous nomme , on vous accuse enfii .
PHILOCrÈTE.
Madame, je me tais ; une pareille offense Étonne mon courage , et me force au silence. Qui.^ moi , de tels forfaits ! moi , des assassinats .' Et que de votre époux ... Vous ne le croyez pas.
ACTE 11, SCEINE IV. 27
JOCASTE.
Non , je ne le crois point, et c'est vous faire injure
Que daigner un raomenl combattre l'imposture,
Totre cœur m'est connu , vous avez eu ma foi ,
Et vous ne pouvez point être indigne de moi.
Oubliez ces Tbébains que les dieux abandonnent ,
Trop dignes de périr depuis qu'ils vous soupçonnent.
Fuyez-moi , c'en est fait : nous nous aimions en vain ;
Les dieux vous réservaient un plus noble destin ;
Vous étiez né pour eux : leur sagesse profonde
•}s'a pu fixer dans Tlièbe un bras utile au monde,
■NM souffrir que l'amour, remplissant ce grand cœur,
Enchaînât près de moi votre obscure valeur.
Non , d'un lien charmant le soin tendre et timide
Ne doit point occuper le successeur d'Alcide :
De toutes vos vertus comptable à leurs besoins,
Ce n'est qu'aux malheureux que vous devez vos soins.
Déjà de tous côtés les t}rans reparaissent;
Hercule est sous la tombe , et les monstres renaissent :
Allez , libre des feux dont vous fûtes épris ;
Partez , rendez Hercule à l'univers surpris.
Seigneur, mon époux vient, souffrez que je vous laisse : ..
Non que mon cœur troublé redoute sa faiblesse;
Mais j'aurais trop peut-être à rougir devant vous , Puisque je vous aimais, et qu'il est mon époux.
SCÈNE IV. ŒDIPE, PHILOCTÈTE, ARASPE.
OEDIPE.
Araspe, c'est donc là le prince Philoctète.'
PHILOCTÈTE.
Oui, c'est lui qu'en ces murs un sort aveugle jettc.^ Et que le ciel encore , à sa peite animé , . A souffrir des affronts n'a point accoutumé. Je sais de quels forfaits on veut noircir ma vie; Seigneur, n'attendez pas que je m'en justifie, l'ai pour vous trop d'estime ; et je ne pense pas Que vous puissiez descendre à des soupçons si bas. Si stu- les mômes pas nous marchons l'un et l'autre ,
28 ŒDIPE.
Ma gloire d'assez près est unie à la vôtre.
Thésée, Hercule , et moi, nous vous avons montré
Le chemin de la gloire où vous êtes entré.
Ne déshonorez point par une calonmie
La splendeur de ces noms où votre nom s'allie;
Et soutenez surtout par un trait généreux:
L'honneur que vous avez d'être placé près d'eux,
OEDIPE.
Être utile aux mortels, et sauver cet empire, Voilà, seigneur, voilà l'honneur seul où j'aspire, Et ce que m'ont appris en ces extrémités Les héros que j'admire et que vous imitez. Certes, je ne veux point vous imputer un crime : Si le ciel m'eût laissé le choix de la victime , Je n'aurais immolé de victime que moi : Mourir pour son pays , c'est le devoir d'un roi ; C'est un honneur trop grand pour le céder à d'autres. J'aurais donné mes jours et défendu les vôtres ; J'aurais sauvé mon peuple une seconde fois; Mais, seigneur, je n'ai point la liberté du choix. Cest un sang criminel que nous devons répandre : Vous êtes accusé, songez à vous défendre; Paraissez innocent : il me sera bien doux D'honorer dans ma cour un héros tel que vous ; Et je me' tiens heureux s'il faut que je vous traite, Non comme un accusé , mais comme JPhiloctète.
PHILOCTÈTE.
Je veux bien l'avouer; sur la foi de mon nom , J'avais osé me croire au-dessus du soupçon.
Cette main qu'on accuse, au défaut du tonn^re,
D'infâmes assassins a délivré la terre ; Hercule à les dompter avait instruit mon bras : Seigneur, qui les punit ne les imite pas.
OEDIPE.
Ah ! je ne pense point qu'aux exploits consacrées Vos mains par des forfaits se soient déshonorées, Seigneur; et si Laïus est tombé sous vos coups. Sans doute avec honneur il expira sous vous : Vous ne lavez vaincu qu'en guerrier magnanime. Je vous rends trop justice.
ACTE ÎI, SCÈNE l\. 29
riilLOCTÈTE.
Eh ! quel serait mon crimo? Si ce fer chez les morts eût fait tomber Laïiis, Cf n'eût été pour moi qu'un triompliede phis. Un mi pour ses sujets est un dieu qu'on révèi'e; iN'Ui lltrcule et pour moi , c'est un homme jûidmairc. J'ai défendu des rois; et vous devez songer Que i'ai pu les combattre, ayant pu les venger.
ŒDIPE.
Je connais Philoctète à ces illustres marques^
Des guerriers comme vous sont égaux aux monarques;
Je le sais : cependant , prince , n'en doutez pas ,
Le vainqueur de Laïus est digne du trépas;
Sa tête répoudra des mallieurs de l'empire:
Et vous...
PHlLOCTi:;TE.
Ce n'est point moi : ce mot doit vous suffire. Seigneur, si c'était moi, j'en ferais vanité : En vous parlant ainsi, je dois être écouté. C'est aux hommes communs , aux âmes ordinaires , A se justifier par des moyens vulgaires ; Mais un prince , un guerrier tel que vous , tel que moi . Quand il a dit un mot , en est cru sur sa foi. Du meurtre de Laïus Œdipe me soupçonne; Ah ! ce n'est point à vous d'en accuser personne : Son sceptre et son épouse ont passé dans vos bras , C'est vous qui recueillez le fruit de son trépas. Ce n'est pas moi surtout de qui l'heureuse audace Disputa sa dépouille et demanda sa place. Le trône est un objet qui n'a pu me tenter: ■
Hercule à ce haut rang dédaignait de monter. Toujours libre avec lui , sans sujets et sans maître , J'ai fait des souverains, et n'ai point voulu l'être. -Mais c'est trop me défendre et trop m'humilier : La vertu s'avilit à se justifier.
OEDII'i:.
Voire vertu m'est chère, et votre orgueil m'offense. ÎJTï""wnstngera , prnice; et si votre innocence De l'équité des lois n'a rien à redouter, Avec plus de splendeur elle en doit éclater. Demeurez parmi nous...
3.
30 ŒDIPE.
PHILOCTÈTE.
J 'y resterai, sans doute . Il y va de ma gloire ; zt le ciel qui m'écoute Ne me verra partir que vengé de l'affront Dont vos soupçons hontea.v ont fait rougir mon front.
SCÈNE Y.
ŒDIPE, ARASPE.
OEDIPE.
Je l'avouerai , j'ai peine à le croire coupable. D'un cœur tel que le sien l'audace inébranlable Ne sait point s'abaisser à des déguisements : Le mensonge n'a point de si liants sentiments. Je ne puis voir en lui cette bassesse infâme. Je te dirai bien plus ; je rougissais dans l'âme De ine voir obligé d'accuser ce grand cœur : Je me plaignais à moi de mon trop de rigueur. Nécessité cruelle attachée à l'empire ! Dans le cœur des humains les rois ne peuvent lire; Souvent sur l'innocence ils font tomber leurs coups, Et nous sommes, Araspe, injustes malgré nous. Mais que Phorbas est lent pour mon impatience! C'est sur lui seul enfin que j'ai quelque espérance; Car les dieux irrités ne nous répondent plus : Us ont par leur silence expliqué leur refus.
ARASPE. .
Tandis que par vos soins vous pouvez tout apprendre. Quel besoin que le ciel ici se fasse entendre ? Ces dieux dont le pontife a promis le secours, Dans leurs temples , seigneur, n'habitent pas toujours. On ne voit point leur bras si prodigue en miracles : Ces antres , ces trépieds , qui rendent leurs oracles , Ces organes d'airain que nos mains ont formés, Toujours d'un souffle pur ne sont pas animés. Ne nous endormons point sur la foi de leurs prêtres, Au pied du sanctuaire il est souvent des traîtres, Qui, nous asservissant sous un pouvoir sacré, Font parler les desthis, les font taire à leur gré. Voyez , examinez avec un soin extrême
ACTE III, SCÈNE I. 3i
Philoctète, Phorbas, et Jocaste elle-même.
Ne nous fions qu'à nous ; voyons tout par nos yeux :
Ce sont là nos trépieds , nos oracles , nos dieux.
ŒDIPE.
Serait-il dans le temple un cœur assez perfide... Non , si le ciel enfin de nos destins décide, On ne le verra point mettre en d'indignes mains Le dépôt précieux du salut des Thébains. Je vais , je vais moi-même, accusant leur silence, Par mes vœux redoublés fléchir leur inclémence. Toi , si pour me servir tu montres quelque ardeur, De Phorbas que j'attends cours hâter la lenteur : Dans l'état déplorable où tu vois que nous sommes, Je veux interroger et les dieux et les hommes.
ACTE TROISIEME.
SCENE PREMIÈRE.
JOCASTE , ÉGINE.
JOCASTE.
Oui , j'attends Philoctète , et je veux qu'en ces 'jeux Pour la dernière fois il paraisse à mes yeux.
ÉGlNE.
Madame, vous savez jusqu'à quelle insolence
Le peuple -a de ses cris fait monter la licence :
Ces Thébains , que la mort assiège à tout moment ,
N'attendent leur salut que de son châtiment;
Vieillards, femmes, enfants, que leur malheur accable
Tous sont intéressés à le trouver coupable.
Vous entendez d'ici leurs cris séditieux ;
Ils demandent son sang de la part de nos dieux.
Pourrez-vous résister à tant de violence.^
Pourrez-vous le servir et prendre sa défense?
JOCASTE.
Moi ! si je la prendrai ? dussent tous les Thébains Porter jusque sur moi leurs parricides mains,
32 ŒDIPE.
Sous ces murs tout lumants dussé-je être écrasée,
Je ne trahirai point l'innocence accusée.
Mais une juste crainte occupe mes esprits ;
Mon cœur de ce héros fut aulrefois épris;.
On le sait : on dira que je lui sacrifie
Ma gloire, mes époux , mes dieux , et ma patrie; _
Que mon cœur brûle encore.
ÉGINE.
Ah ! calmez cet effroi : Cet amour malheureux n'eut de témoin que moi ; Et jamais...
JOCASTK.
Que dis-tu ? crois-tu qu'une princesse Puisse jamais cacher sa haine ou sa tendresse.^ Des courtisans sur nous les inquiets regards Avec avidité tombent de toutes parts; A tiavers les respects leurs trompeuses souplesses Pénètrent dans nos cœurs , et cherchent nos faiblesses; A leur malignité rien n'échappe et ne fuit; Un seul mot, un soupir, un coup d'œil nous trahit; Tout parle contre nous , jusqu'à notre silence ; Et quand leur artifice et leur persévérance Ont enfin , malgré nous, arraché nos secrets , Alors avec éclat leurs discours indiscrets, Portant sur notre vie une triste lumière, Vont de nos passions remplir la terre entière.
ÉGINE.
Eh! qu'avez-vous, madame, à craindre de leurs coups? ()iw\s regards si perçants sont dangereux pour vous.'' Quel secret pénétré peut flétrir votre gloire? Si l'on sait votre amour, on sait votre victoire : On sait que la vertu fut toujours votre appui.
JOCASTE.
Et c'est cette vertu qui me trouble aujourd'hui. Peut-être , à m'accuser toujours prompte et sévère, Je porte sur moi-même un regard trop austère ; Peut-être je méjuge avec trop de rigueur : Mais enfin Philoctète a régné sur mou coeurs; — Dans ce cœur malheureux son image est Aiâcée^ La vertu ni le temps ne l'ont point effacée. . -- Que dis-je? je ne sais, quand je sauve ses jours,
ACTE III, SCÈNE II. 33
Si la seule équité m'appelle à son secours ; Ma pitié me parait trop sensible et trop tendre ; Je sens trembler mon bras, tout prêt à le défendre; Je me reproche enfin mes bontés et mes soins : Je le servirais mieux , si je l'eusse aimé moins.
ÉGINE.
.^lais voulez-vous qii'il parte?
JOCASTE.
Oui , je le veux sans doute; C'est ma seule espérance; et, pour peu qu'il m'écoute, Pour peu que ma prière ait sur lui de pouvoir, 11 faut qu'il se prépare à ne me plus revoir. De ces funestes lieux qu'il s'éearte, qu'il fuie; Qu'il sauve, en s'éloignant, et ma gloire et sa vie. Mais qui peut l'arrêter ? il devrait être ici. Chère Égine , va , cours.
SGÈÎSE II.
JOCASTE , PHILOCTÈTE , ÉGINE.
J0CA.STE.
Ah ! prince , vous voici ! Dans le mortel effroi dont mon âme est émue , Je ne m'excuse point de chercher votre vue : Mon devoir, il est vrai , m'ordonne de vous fuir; Je dois vous oublier, et non pas vous trahir : Je crois que vous savez le soit qu'on vous apprête.
i>hiloctî:te. ,Un vain peuple en tumulte a demandé ma tête : Il souffre, il est injuste; il faut lui pardonner.
JOCASTE.
Gardez à ses fureurs de vous abandonner. Partez ; de votre sort vous êtes encor maître : Mais ce moment, seigneur, est le dernier peut-être Où je puis vous sauver d'un indigne trépas. Fuyez; et, loin de moi précipitant vos pas, Pour prix de votre vie heureusement sauvée. Oubliez que c't-st moi qui vous l'ai conservée.
l'UlLOCTÈTE.
Daignez" montrer, madame, à mon cœur ^gité
34 ŒDIPE.
Moins de compassion et plus de fermeté; Préférez , comme moi , mon iionneur à ma vie ; Commandez que je meure , et non pas que]e7uie ; Et ne me forcez point , quand je suis innocent , A devenirxoupable en vous obéissant. Des biens que m'a ravis la colère céleste , Ma gloire, mon honneur est le seul qui me resle : Ne m'ôtez pas ce bien dont je suis si jaloux , Et ne m'ordonnez pas d'être indigne de vous. J'ai vécu , j'ai rempli ma triste destinée , iNIadame : à votre époux ma parole est donnée ; Quelque indigne soupçon qu'il ait conçu de moi , Je ue sais point encor comme on manque de foi.
JOCASTE.
Seigneur , au nom des dieux , au nom de cette flamme Dont la triste Jocaste avait touché votre âme , Si d'une si parfaite et si tendre amitié Vous conservez encoreun reste de pitié, Enfin s'il vous souvient que, prorais l'un à l'autre. Autrefois mon bonheur a dépendu du vôtre , Daignez sauver des jours de gloire environnés , Des jours à qui les miens ont été destinés !
PUILOCTÈTE.
Je vohs les consacrai; je veux que leur carrière De vous, de vos vertus , soit digne tout entière. J'ai vécu loin de vous, mais mon sort est trop beau Si j'emporte, en mourant, votre estime au tombeau. Qui sait même , qui sait si d'un regard propice Le ciel ne verra point ce sanglant sacrifice ? Qui sait si sa clémence , an sein de vos États , Pour ra'immoler à vous n'a point conduit mes pas.^ Peut-être il me devait cette grâce infinie De conserver vos jours aux dépens de ma vie ; Peut-être d'un sang pur il peut se contenter. Et le mien vaut du moins qu'il daigne l'accepter.
SCÈNE III.
ŒDIPE, JOCASTE, PHILOCTÈTE, ÉGINE, ARASPE, suite.
OEDIPE.
Prince, ne craignez point l'impétueux caprice
ACTE m, SCÈNE IV. 3 5
D'un peuple dont la voix presse votre supplice : J'ai calmé son tumulte, et même contre lui Je vous viens , s'il le iaut, présenter mon appui. On vous a soupçonné ; le peuple a dû le faire. Moi, qui ne juge point ainsi que le vulgaire, Je voudrais , que perçant un nuage odieux , Déjà votre innocence éclatât à leurs yeux. Mon esprit incertain , que rien n'a pu résoudre N'ose vous condamner, mais ne peut vous absoudre. C'est au ciel, que j'implore , à me déterminer. Ce ciel enfin s'apaise , il veut nous pardonner ; Et bientôt, retirant lainain qui nous opprime. Par la voix du grand prêtre il nomme la victime ; Et je laisse à nos dieux, plus éclairés que nous , Le soin de décider entre mon peuple et vous.
PHlLOCXiiTF..
Votre équité , seigneur , est inflexible et pure ;
Mais l'extrême justice est une extrême injure :
Il n'en faut pas toujours écouter la rigueur. .
Des lois que nous suivons , la première est l'honneur. T-
Je me suis vu réduit à l'affront de répondre "^ '
A de vils délateurs que j'ai trop su confondre.
Ah ! sans vous abaisser à cet indigne soin ,
Seigneur, il suffisait de moi seul pour témoin :
C'était, c'était assez d'examiner ma vie; ^
Hercule, appui des dieux et vainqueur de l'Asiej
Les monstres, les tyrans qu'il m'apprit à dom[)terj
Ce sont là les témoins qu'il me laut. conli'oiiter^ _
De vos dieux cependant interrogez l'organe :
Nous apprendrons de lui si leur voix me condamne. .
Je n'ai pas besoin d'eux , et j'attends leur arrêt
Par pitié pour ce peuple, et non par intérêt.
SCÈNE IV.
ŒDIPE , JOCASTE, LE GRAND PRÊTRE, ARASPE, IMll' LOCTÈTE, ÉGINE, suite, le choeur.
oeniPE. Eh bien', les dieux, touchés des vœux qu'on lem- adresse, Suspendent-ils enfin leur fureur vengeresse? Quelle main parricide a i>u les offenser?
•30 ŒDIPE.
rHiLocTÈin. Parlez, quel est le sang que nous devons verser?
LE GRAND PRÊTRE.
Fatal présent du ciel , science malheureuse , Qu'aux mortels curieux vous êtes dangereuse ! Plût aux cruels destins, qui pour moi sont ouverts. Que d'un voile éternel mes yeux fussent couverts !
PHILOCTÈTE.
Eh hien l que venez-vous annoncer de sinistre?
ŒDIPE.
D'une haine éternelle êtes-vous le ministre?
PHILOCTÈTE. -
Ne craignez rien.
OEDIPE.
Les dieux veulent-ils mon trépas.'
LE GRAND PRÊTRE , à Œdipe.
Ah ! si vous m'en croyez , ne m'interrogez pas.
OEDIPE.
Quel que soit le destin que le ciel nous annonce , Le salut des Thébains dépend de sa réponse.
PHILOCTÈTE.
Parlez.
ŒDIPE.
Ayez pitié de tant de malheureux ; Songez qu'Œdipe...
LE GRAND PRÊTRE.
Œdipe est plus à plaindre qu'eux.
PREMIER PERSONNAGE DU CHŒUR.
Œdipe a pour son peuple une amour paternelle; Nous joignons à sa voix notre plaiale éternelle. Yous à qui le ciel parle , entendez nos clameurs.
DEUXIÈME PERSONNAGE DU CHOEUR.
Nous mourons, sauvez-nous, détournez ses fureurs; Nommez cet assassin , ce monstre , ce perfide.
PREMIER PERSONNAGE DU CHŒUR.
Nos bras vont dans son sang laver son parricide.
LE GRAND PRÊTRE.
Peuples infortunés, que me demandez- vous?
PRE.'.IIER PERSONNAGE DU CHOEUR.
Dites un mot, il meurt , et vous nous sauvez tous.
LE GRA?<D PRÊTRE.
Quand vous serez instruits du .lestin qui l'accable.
ACTE III, SCI SE IV. 3-,
Vous frémirez d'horreur au seul nom du coupable. Le dieu qui par ma voix vous parle en ce moment Commande que l'exil soii son seul châtiment; Mais bientôt, é^)rouvant un désespoir funeste,' Ses mains ajouteront à la rigueur céleste : De sou supplice affreux vos yeux seront surpris , Et vous croirez vos jours trop payés à ce prix. '
OKDIPE.
Obéissez.
PHILOCTÈTE.
Parlez.
OEDIPE.
C'est trop de résistance.
LE GRAND PRÊTRE, à Œdipe.
C'est vous qui me forcez à rompre le silence.
OEDIPE.
Que ces retardements allument mon courroux!
LE GRAND PRETRE.
Vous le voulez... eh bien!., c'est...
0ED)PE.
Achève : qui,^
LE GRAND PRLTRE.
Vous.
C'CDIPE.
Hoi ?
LE GRAND PRÉTP>E.
Vous, malheureux prince.
nECXli:ME PEaSOISNAGE DU CnOEUR.
Ah! que viens-je d'entendre'
JOCASTE.
iilerprèle des dieux , qu'osez-vous nous apprendre ^
(à Œdipe.) ;>'' , vous de mon époux vous seriez l'assassin ? /•lis a (pu j'ai donné sa couronne et ma main ' ••n, seigneur, non : des dieux l'oracle nous abuse- "trc vertu dément la voix qui vous accuse.
PREMIER PERSONNAGE DU CUOEUR.
'-'t^l , dont le pouvoir préside à notre sort '<"nmcz une autre tôte, ou rendez-nous la mort. I'U[locté:te. «tteudoz point, seigneur, outrage pour outrage;
VOI.TAlHt. TUÉATItE. ,
38 CEDIPE.
Jo ne tirerai p(3int un indigne avantage
Du jcvers inouï qui vous presse à mes yeux :
Je vous crois innocent malgré la voix des dieux .
Je vous rends la justice enfin qui vous est dlie,
Et que ce peuple ej vous ne m'avez point rendue.
Contre vos ennemis je vous offre mon bras ;
Entre un pontife et vous je ne balance pas.
Un prêtre, quel qu'il soit, quelque dieu qui l'inspire.
Doit prier pour ses rois, et non pasTês maudire.
ŒDIPE.
Quel excès de vertu ! mais quel comBîê'd'horreur ! L'un parle en demi-dieu , l'autre en prêtre imposteur.
(au grand prêtre.) Voilà donc des autels quel est le privilège! Grâce à l'impunité, ta bouche sacrilège, Pour accuser ton roi d'un forfait odieux , Abuse insolemment du commerce des dieux ! Tu crois que mon courroux doit respecter encore Le ministère saint que ta main déshonore. Traître , au pied des autels il faudrait t'immoler, A l'aspect de tes dieux que ta voix fait parler!
LE GRAND PRÊTRE.
.Ma vie est en vos mains , vous en êtes le maître : Profitez des moments que vous avez à l'êtce; Aujourd'hui votre arrêt vous sera prononcé. Tremblez , malheureux roi , votre règne est passé ; Une invisible main suspend sur votre tête Le [glaive menaçant que la vengeance apprête ; Rientôt., de vos forfaits vous-même épouvanté j Fuyant loin de ce trône oîi vous êtes monté, Privé des feux sacrés et des eaux salutaires , Remplissant de vos ciis les antres solitaires ,
vous chercherez la mort : la mort fuira de vous. Le ciel , ce ciel témoin de tant d'objets funèbres, N'aura plus pour vos yeux que d'horribles ténèbres. Au crime, au châtiment malgré vous destiné, Vous seriez trop heureux de n'être jamais né.
OEDIPE.
J'ai forcé jusqu'ici ma colère à t'entendre :
Si ton sang »péjifait qu'on daignât le répandre,
ACTE 111, SCÈNE V. 39
De lui) juste trépas mes regards satisfaits De ta prédiction préviendraient les ciïets. Va , luis , n'excite plus le transport qui m'agite , Et respecte un courroux que ta présence irrite; Fuis, d'un mensonge indigne abominable auteur.
LE GRAND PRÊTRE.
Vous me traitez toujours de traître et d'imposteur : Votre père autrefois me c.mait plus sincère.
ŒDIPE.
Arrête : que dis-tu.^ qui? Polybe mon père..-
LE GRAND PRÊTRE.
Vous apprendrez trop tôt votre funeste sort ; Ce jour va vous donner la naissance et la mort. Vos destins sont comblés , vous allez vous connaître.
Malheureux ! savez-vous quel sang vous donna l'être.' Entouré de forfaits à vous seul réservés , Savez-vous seulement avec qui nous vivez.? O Corinthe! ô Phocide! exécrable hyménée! Je vois naître une race impie, infortunée, Digne de sa naissance , et de qui la fureur Remplira l'univers d'épouvante et d'horreur. Sortons.
SCÈNE V.
ŒDIPE, PHILOCTÈTE, JOCASTE.
OEDH'E.
Ces derniers mots me rendent immobile :
.le ne sais où je suis; ma fureur est tranquille :
Il jne semble qu'un dieu descendu parmi nous, >Iaitre de mes transports, enchaîne mon courroux Et, prêtant au pontife une force divine, Par sa terrible voix m'annonce ma ruine.
PniLOCTÈTE.
Si vous n'aviez , seigneur, à craindre (pie des rois , — // n i v. -
Philoctèteavec vous combattrait sous vos lois; v_>/ t à} f Q
Mais un prêtre est ici d'autant plus redoutable .'J .7 ^
Qu'il vous perce à nos yeux par un trait respectiibl_e.. ^ ^^
Fu«ftenient appuyé sur des oracles vains , (^ Un pontife est souvent terrible aux souverains; Et, dans son zèle aveugle, un peuitle ()[)iiiiàtre,
40 ŒDIPE.
De ses liens sacrés imbécile idolâtre, _ Foulant par piété les plus saintes des iois,— Croit honorer les dieux en trahissant _sesjroisj_
Surtout quand l'intérêt, père de la hcence. Vient de leur zèle impie enhardir l'insolence.
OEDIPE.
Ahl seigneur, vos vertus redoublent mes douleurs •; Ta grandeur de^ votre ârneJgaTe mes mâlTLéi AccâîM soûs le poids du soin qui me dévore, __
Vouloir me soulager, c'est m'accabler encore.
Quelle plaintive voix crie au fond de mon cœur:
Quel crime ai-je commis ? Est-il vrai , dieu vengeur ?
JOCASTE.
Seigneur, c'en est assez, ne parlons plus de crime;
A ce peuple expirant il faut une victime ;
Il faut sauver l'État, et c'est trop différer.
Épouse de Laïus , c'est à moi d'expirer;
C'est à moi de chercher sur l'infernale rive
D'un malheureux époux l'ombre errante et plaintive;
De ses mânes sanglants j'apaiserai les cris ;
J'irai... Puissent les dieux, satisfaits à ce prix ,
Contents de mon trépas , n'en point exiger d'autre ,
Et que mon sang versé puisse épargner le vôtre î
OEDIPE.
Vous mourir ! vous , madame ! ah ! n'est-ce pohit assez De tant de maux affreux sur ma tête amassés?, Quittez , reine , quittez ce langage terrible ; Le sort de votre époux est déjà trop horrible , Sans que , de nouveaux traits venant me déchirer, Vous me donniez encor votre mort à pleurer. Suivez mes pas, rentrons; il faut que j'écîaircisse Un soupçon que je forme avec trop de justice. Venez.
JOCASTE.
Comment, seigneur, vous pourriez...
OEDIPE.
Suivez-moi Et venez dissiper ou combler mon effroi.
ACTE IV, SCÈNE I. 41
ACTE QUATRIEME.
SCENE PREMIERE. ŒDIPE, JOCASTE.
OEDII'E.
Non , quoi que vous disiez , mou âme inquiétée De soupçons importuns n'est pas moins agitée. Le grand prêtre me gêne , et, prêt à l'excuser. Je commence en secret moi-même à m'accuser. 5ur tout ce qu'il m'a dit, plein d'une horreur extrême, Te me suis en secret interrogé moi-même ; £t mille événements de mon àme effacés le sont offerts en foule à mes esprits glacés, ^e passé m'interdit , et le présent m'accable; fe lis dans l'avenir un sort épouvantable : t le crime partout semble suivre mes pas.
JOCASTE.
ïé quoi! votre vertu ne vous rassure pas! ^'êtes-vous pas enfin sûr de votre innocence?
OEDH'E.
)n est plus criminel quelquefois ({u'on ne pense.
JOCASTE.
i\\ ! d'un prêtre indiscret dédaignant les fureurs Cessez de l'excuser par ces làcbcs terreurs.
OEDIPE.
lU nom du grand Laïus et du courroux céleste , }uand Laïus entreprit ce voyage funeste, ivait-il près de lui des gardes, des soldats.'
JOCASTE.
e VOUS l'ai déjà dit, un seul suivait ses pas.
OEDIPE.
Jn seul homme?
JOCASTE.
Ce roi, plus grand que sa fortune' ,
La première fois que l'empereur Joseph II parut à laComéilic-Fran-
4.
l
^>^.
42 ŒDIPE,
Df^daignait comme vous une pompe importune; Ou. ne voyait jamais marclier devant son char D'un bataillon nombreux le fostueux rempart; Au milieu des sujets soumis à sa puissance, Comme il était sans crainte, il marchait sans défense: Par l'amour de son peuple il se croyait gardé.
OEDII'E,
O héros par le ciel aux mortels accordé , Des véritables rois exemple au^uuste et rare , Œdipe a-t-il sur toi porté sa main barbare? Dépeignez-moi du moins ce prince malheureux.
JOCASTE.
Puisque vous rappelez un souvenir fâcheux, Malgré le froid des ans , dans sa mâle vieillesse. Ses yeux brillaient encor du feu de la jeunesse; Son front cicatrisé sous ses cheveux blanchis Imprimait le respect aux mortels interdits ; Lt si j'ose, seigneur, dire ce que j'en pense , __Laïus eut avec vous assez de ressemblance; Et je m'applaudissais de retrouver en vous. Ainsi que les vertus, les traits de mon époux. Seigneur, qu'a ce discours qui doive vous surprendre?
ŒDIPE.
J'entrevois des malheurs que je ne puis comprendre : Je crains que par les dieux le pontife inspiré Sur mes destins affreux ne soit trop éclairé. Moi, j'aurais massacré... Dieux! serait-il possible.^
JOCASTE.
Cet organe des dieux est-il donc infaillible? Un ministère saint les attache aux autels ; Ils approchent des dieux , mais ils sont des mortels. Pensez-vous qu'en effet au gré de leur demande Du vol de leurs oiseaux la vérité dépende? Que sous un fer sacré des taureaux gémissants Dévoilent l'avenir à leurs regards perçants , Et que de leurs festons ces victimes ornées Des humains dans leurs flancs portent les destinées? Non, non : chercher ainsi l'obscure vérité, ^| I
1
çaisc, à Paris , en 1777, on donnail OEdipe , et le public lui appliqu j J rcs vers. (K.) . ] ]
ACTE IV, SCÈNE I. ^3
C'est usurper les droits de la Divinité.
Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense :
Notre crédulité fait toute leur science.
OEDIPE.
Ah dieux ! s'il était vrai , quel serait mon bonheur !
JOCASTE.
Seigneur, il est trop vrai ; croyez-en ma douleur.
Comme vous autrefois pour eux préoccupée,
Hélas! pour mon malheur je suis bien détrompée,
Et le ciel me punit d'avoir trop écouté
D'un oracle imposteur la fausse obscurité.
Il m'en coûta mon fils- Oracles que j'abhorre!
Sans vos ordres , sans vous , mon fils vivrait encore.
OEDlPE.
Votre fils , par quel coup l'avez-vous donc perdu ? Quel oracle sur vous les dieux ont-ils rendu. ^
JOCASTE.
Apprenez, apprenez, dans ce péril extrême. Ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même ; Et d'un oracle faux ne vous alarmez plus. Seigneur, vous le savez , j'eus un fils de Laïus. Sur le sort de mon fils ma tendresse inquiète Consulta de nos dieux la fameuse interprète. Quelle fureur, hélas ! de vouloir arracher Des secrets que le sort a voulu nous cacher 1 Mais enfin j'étais mère , et pleine de faiblesse ; Je me jetai craintive aux pieds de la prêtresse : Voici ses propres mots, j'ai dû les retenir ; Pardonnez si je tremble à ce seul souvenir : '( Ton fils tuera son père , et ce fils sacrilège, « Inceste et parricide... » Odieux! achèverai-je?
OEDlPE.
Eh bien! madame?
JOC.ASTE.
Enfin, seigneur, on me prédit Que mon fils, que ce monstre entrerait dans mon lilj Que je le recevrais , moi , i-cigneur, moi sa mère , Dégouttant dans mes bras du meurtre de son père; Et que, tous deux unis par ces liens affreux , Je donnerais des fils à mon fils malheureux. Vous vous troublez, seigneur, à ce récit funeste;
4^ Q'DIPE.
Vous craignez de m'entend re et d'écouter le reslo.
OEDIPE.
Ah! madame, achevez : dites, que fites-vous De cet enfant, l'objet du céleste courroux?
JOCA.STE,
Je crus les dieux, seigneur; et, saintement cruelle,
J'étouffai pour mon fils mon amour maternelle.
En vain de cette amour l'impérieuse voix
S'opposait à nos dieux , et condamnait leurs lois ;
Il fallut dérober cette tendre victime
Au fatal ascendant qui l'entraînait au crime ;
Et, pensant triompher des horreurs de'son sort,
J'ordonnai par pitié qu'on lui donnât la mort.
O pitié criminelle autant que malheureuse !
O d'un oracle faux obscurité trompeuse !
Quel fruit me revient-il de mes barbares soins ?
Mon malheureux époux n'en expira pas moins ;
Dans le cours triomphant de ses destins prospères ,
11 fut assassiné par des mains étrangères :
Ce ne fut point son fils qui lui porta ces coups;
Et j'ai perdu mon fils sans sauver mon époux !
Que cet exemple affreux puisse au moins vous instruire :
Bannissez cet effroi qu'un prêtre vous inspire ;
Profitez de ma faute , et calmez vos esprits.
OEDIPE.
Après le grand secret que vous m'avez appris, Il est juste à mon tour que ma reconnaissance Fasse de mes destins l'horrible confidence. Lorsque vous aurez su , par ce triste entretien, Le rapport eftrayant de votre sort au mien , l^eut-être , ainsi que moi , frémirez-vous de crainte.
Le destin m'a fait naître au trône de Corinthe : Cependant, de Corinthe et du trône éloigné, Je vois avec horreur les lieux où je suis né. Un jour (ce jour affreux, présent à ma pensée. Jette encor la terreur dans mon âme glacée) , Pour la première fois, par un don solennel, Mes mains jeunes encore enrichissaient l'autel : Du temple tout à coup les combles s'entr'ouvrirent; De traits affreux de sang les marbres se couvrirent; De l'autel ébranlé par de longs tremblements
ACTE IV, SCÈNE I
Une invisible main repoussait mes présents; Et les rents , au milieu de la foudre éclatante , Portèrent jusqu'à moi cette voix effrayante : (c rse viens plus des lieu.v saints souiller la pureté; u Du nombre des vivants les dieux t'ont rejeté; « Ils ne reçoivent point tes offrandes impies; «■ Va porter tes présents aux autels des Furies ; « Conjure leurs serpents prêts à te déchirer : « Va , ce sont là les dieux que tu dois implorer. » Tandis qu'à la frayeur j'abandonnais mon âme, Cette voix m'annonça (le croirez- vous, madame?) Tout l'assemblage affreux des forfaits inouïs Dont le ciel autrefois menaça votre fils ; JMe dit que je serais l'assassin de mon père.
JOCASTE.
Ah dieux !
OEDIFE.
Que je serais le mari de ma mère.
JOCASTE.
Où suis-je? Quel démon , en unissant nos cœurs,
Cher prince, a pu dans nous rassembler tant d'horreurs?
OEDIPE.
Il n'est pas encor temps de répandre des larmes; Vous apprendrez bientôt d'autres sujets d'alarmes. Écoutez-moi , madame , et vous allez trembler.
Du sein de ma patrie il fallut m'exiler. Je craignis que ma main, malgré moi criminelle, Aux destins ennemis ne fût im jour fidèle; Et, suspect à moi-même , à moi-même odieux , Ma vertu n'osa point lutter contre les dieux. Je m'arrachai des bras d'une mère éplorée; Je partis , je courus de contrée en contrée ; Je déguisai partout ma naissance et mon nom : Un ami, de mes pas fut le seul compagnon. Dans plus d'une aventure, en ce fatal voyage, Le dieu (jui me guidait seconda mon courage : Heureux si j'avais pu , dans l'un de ces combats. Prévenir mon destin par un noble trépas ! Mais je suis réservé sans doute au parricide. Enfin je me souviens ([u'aux cham[>s de la Phocide ( Et je ne conçois pas par (picl enchantement
46 ŒDIPE.
J'oubliais jusqu'ici ce grand évéûement; La main des dieux, sur moi si longtemps suspendue. Semble ôter le bandeau qu'ils mettaient sur ma vue), Dans un cbemin étroit je trouvai deux guerriers Sur un char éclatant (\ue traînaient deux coursiers; Il fallut disputer, dans cet étroit passage, Des vains honneurs du pas le frivole avantage. J'étais jeune et superbe , et nourri dans un rang Où l'on puisa toujours l'orgueil avecle-sang. Incoimu , dans le sein d'une terre étrangère, Je me croyais encore au trône de mon père ; Et tous ceux qu'à mes yeux le sort venait offrir Me semblaient mes sujets ,^ et faits pour m'obéir : - Je marche donc vers eux , et ma main furieuse Arrête des coursiers la fougue impétueuse ; Loin du char à l'instant ces guerriers élancés Avec fureur sur moi fondent à coups pressés. La victoire entre nous ne fut point incertaine : Dieux puissants , je ne sais si c'est faveur ou haine , .Mais sans doute pour moi contre eux vous combattiez; Et l'un et l'autre enfin tombèrent à mes pieds. L'un d'eux , il m'en souvient, déjà glacé par l'âge, Couché sur la poussière , observait mon visage; Il me tendit les bras , il voulut me parler ; De ses yeux expirants je vis des pleurs couler; Moi-même en le perçant je sentis dans mon àme , Tout vainqueur que j'étais... Vous frémissez, madame.
JOCASTE.
Seigneur, voici Phorbas , on le conduit ici.
OEDIPE.
Hélas ! mon doute affreux va donc être éclairci !
SCÈNE IL
ŒDIPE, JOCASTE, PHORBAS , suite.
OEDlPE.
Viens, malheureux vieillard, viens, approche... A sa vue D'un trouble renaissant je sens mon àme émue : Un confus souvenir vient encor m'affliger : Je ticmble de le voir et di l'interroger.
ACTE IV, SCÈNE li. 47
PnOHBAS.
E'i bien! est-ce aujonnriiui qu'il faut que je périsse? Grande reine , avez-vous ordonné mon supplice? Vous ne fûtes jamais injuste que pour moi.
J0CA8TE.
nassurez-vQus, Piiorbas , et répondez au roi.
PHORBAS.
Au roi :
JOCASTF.
C'est devant lui que je aous fais païaître. puor.BAS. O (lieux : Laïus est mort, et vous êtes mon maître! Vous, seigneur':"
OEDIPE.
Épargnons les discours superflus : Tu fus le seul témoin du meurtre de Laïus; Tu fus blessé, dit-on, en voulant le défendre.
PHORBAS.
Seigneur, Laïus est mort, laissez en paix sa cendre; N'insultez pas du moins au malheureux destin D'un fidèle sujet blessé de votre main.
OEniPE,
Je t'ai blessé? qui , moi?
PHORBAS.
Contentez votre envie; Achevez de m'dter une importune vie ; Seigneur, que votre bras, que les dieux ont trompé, Verse un reste de sang qui vous est échappé;
Et puisqu'il vous souvient de ce sentier funeste
Où mon roi...
ŒDIPE.
Malheureux ! épargne-rtioi le jeste ; J'ai tout fait, je le vois, c'en est assez. O dieux! Enfin après quatre ans vous dessillez mes yeux.
JOCASTE.
Hélas ! il est donc vrai?
OEDJPE.
Quoi ! c'est toi (lue ma rage Attafpia vers Daulis en cet étroit passage I Oui, c'est toi : vainement je cherche à m'abuser; Tout parle contre moi, tout sert à m'accuscr;
48 ŒDIPE.
VA mon a'il étonné ne peut te méconnaître.
PHORBAS.
11 est vrai, sous vos coups j'ai vu tomber mon maître; Vous a.vez fait le crime, et j'en fus soupçonné; J'ai vécu dans les fers , et vous ave/ régné.
OEDIPE.
Va , bientôt à mon tour je me rendrai justice; Va , laisse-moi du moins le soin de mon supplice : Laisse-moi , sauve-moi de l'affront douloureux De voir un innocent que j'ai fait malheureux.
SCÈINE III.
ŒDIPE, JOCASTE.
OEDIPE.
Jocaste... car enfin la fortune jalouse M'interdit à jamais le tendre nom d'épouse; Vous voyez mes forfaits : libre de votre foi , Frai)pez, délivrez- vous de l'horreur d'être à moi.
JOCASTE.
Hélas !
OEDIPE.
Prenez ce fer, instrument de ma rage; Qu'il vous serve aujourd'hui pour un plus juste usage; Plongez-le dans mon sein.
JOCASTE.
Que faites-vous , seigneur.' Arrêtez; modérez cette aveugle douleur; Vivez.
OEDIPE.
Quelle pitié pour moi vous intéresse ? Je dois mourir. ^
JOCASTE.
Vivez, c'est moi qui vous en presse ; Écoutez ma prière.
OEDIPE.
Ah ! je n'écoute rien ; J'ai tué votreépoux.
JOCASTE.
Mais VOUS êtes le mien!
OEDIPE.
Je le suis par le crime.
ACTE IV, SCÈXE III. 49
JOCASTE.
Il est involontaire.
N'importe , il est commis..._^
TDCXSTE.
O comble de misère !
ŒDIPE.
O trop funeste hymen ! ô feux jadis si doux!
JOCASTE.
Ils ne sont point éteints j vous êtes mon époux.
OEDIl'E.
Non , je ne le suis plus ; et ma main ennemie îs"a que trop bien rompu le saint nœud qui nous lie. Je remplis ces climats du malheur qui me suit. Redoutez-moi, craignez le dieu qui me poursuit : Ma timide vertu ne sert qu'à me confondre, Et de moi désormais je ne puis plus répondre. Peut-être, de ce dieu partageant le courroux , L'horreur démon destin s'étendrait jusqu'à vous : Ayez du moins pitié de tant d'autres victimes; Frappez, ne craignez rien; vous m'épargnez des crimes.
JOCASTE.
Ne VOUS accusez point d'un destin si cruel ;
Vous êtes malheureux , et non pas criminel :
Dans ce fatal combat que Daulis vous vit rendre,
Vous ignoriez quel sang vos mains allaient répandre;
Et, sans trop rappeler cet affreux souvenir.
Je ne puis que me plaindre , et non pas vous punir.
Vivez...
OEDU'E.
Moi, que je vive! il faut que je vous fuie. Ilclas! oi!i traînerai-je une mourante vie? Sur quels bords malheureux , en quels tristes climats*. Ensevelir l'horreur qui s'attache à mes pas? Irai-je, errant encore, et me fuyant moi-même, Mériter par le meurtre un nouveau diadème? Irai-je dans Corinthe , où mon triste destin A des crimes plus grands réserve encor ma main ? Corinthe! que jamais ta détestable rive...
50 ŒDIPE.
SCÈNE IV.
ŒDIPE, JOC ASIE, DÎMAS.
DIMAS.
Seigneur, en ce moment un étranger arrive : Il se dit de Corinthe , et demande à vous voir.
OEDIPE.
Allons , dans un moment je vais le recevoir.
(à Jocaste.)
Adieu : que de vos pleurs la source se dissipe. Vous ne reverrez plus l'inconsolable Œdipe : C'en est fait , j'ai régné , vous n'avez plus d'époux ; En cessant d'être roi , je cesse d'être à vous. Je pars : je vais chercher, dans ma douleur mo! telle. Des pays où ma main ne soit point criminelle ; Et, vivant loin de vous, sans États, mais en roi, Justifier les pleurs que vous versez pour moi.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
ŒDIPE, ARASPE , DIMAS , suite.
OEDIPE.
Finissez vos regrets, et retenez vos larmes : Vous plaignez mon exil , il a pour moi des charmes ; Ma fuite à vos malheurs assure un prompt secours : En perdant votre roi vous conservez vos jours. Du sort de tout ce peuple il est temps que j'ordonne. J'ai sauvé cet empire en arrivant au trône-: J'en descendrai du moins comme j'y suis ijiouté; ,„JiIa gloire me suivra dans moji adver^ité- Mon destin fut toujours de vous rendre la,. yifi^^.. Je quitte mes enfants , mon trône , ma patrie : Écoutez-moi du moins pour la dernière fois ; Puisqu'il vous faut un roi, consultez-en mon choix. Philoctèle est puissant, vertueux, intrépide :
ACTE V, SCÈNE il. 51
L'n monarque est son pères il fut Tami d'Alcide ; Que je parte, et qu'il règne. Allez chercher Phorhas, Qu'il paraisse à mes yeux , qu'il ne me craigne pas ; Il faut de mes bontés lui laisser quelque marque , Et quitter mes sujets et le trône en monarque. Que l'on fasse approcher l'étranger devant moi. Vous , demeurez.
SCÈ?sE II.
ŒDIPE, ARASPE, ICARE, slite.
OEDIPE.
Icare, est-ce vous que je voi.^ Vous , de mes premiers ans sage dépositaire , Vous , digne favori de Pol} be mon père ? Quel sujet important vous conduit parmi nous ?
ICARE.
Seigneur, Polybe est mort.
OEDIPE.
Ah : que m'apprenez-vous ? Mon père...
IC\RE.
A son trépas vous deviez vous attendre. Dans la nuit du tombeau les ans l'ont fait descendre; Ses jours étaient remplis ; il est mort à mes yeux.
OEDIPE.
Qu'ètes-vous devenus , oracles de nos dieux ?
Vous qui faisiez trembler nja vertu trop timide,
Vous qui me prépariez l'horreur d'un parricide.
"Mon père est chez les morts, et vous m'avez trompé ;
Malgré vous dans son sang mes mains n'ont point trempé.
Ainsi, de mon erreur esclave volontaire,
Occupé d'écarter un mal imaginaire.
J'abandonnais ma vie à des malheurs certains.
Trop crédule artisan de mes tristes destins !
O ciel ! et quel est donc l'excès de ma misère,
Si le trépas des miens me devient nécessaire?
Si , trouvant dans leur perte un bonheur odieux ,
Pour moi la mort d'un père est un bienfait des dieux?
» II était fils du roi d"Eiibéc, aujourd'liui Xt'grepont.
52 ŒDIPE.
Allons , il faut partir ; il faut que je m'acquitte Des funèbres tributs que sa cendre mérite. Partons. Vous vous taisez, je vois vos pleurs coul,?:-; Que ce silence...
ICARE.
0 ciel ! oserai-je parler?
OEDIPE.
Vous reste-t-il encordes mallieursà m'apprendre.^
ICARE.
Un moment sans témoin daignerez-vous m'en tendre.'
OEDIPE.
(à sa suite.)
.\llez, retirez-vous. Que va-t-il m'annoncer ?
ICARE.
A Corinthe , seigneur, il ne faut plus penser : Si vous y paraissez, votre mort est jurée.
OEDIPE.
Eh ! qui de mes États me défendrait l'entrée?
ICARE,
Ou sceptre de Polybe un autre est l'héritier.
OEDIPE.
Est-ce assez? et ce trait sera-t-il le dernier? Poursuis, Destin, poursuis, tu ne pourras m'abattre. Eh bien i j'allais régner ; Icare , allons combattre : A mes lâches sujets courons me présenter. Parmi ces malheureux , prompts à se révolter , Je puis trouver du moins un trépas honorable : ilourant chez les Thébains , je mourrais en coupable : Je dois périr en roi. Quels sont mes ennemis? Parle, quel étranger sur mon trône est assis?
ICARE.
Le gendre de Polybe; et Polybe lui-même Sur son front en mourant a mis le diadème. A son maître nouveau tout le peuple obéit.
OEDIPE.
Hé quoi! mon père aussi, mon père me trahit? Delà rébellion mon père est le complice? Il me chasse du trône!
ICARE.
Il vous a fait justice; Vous n'étiez point son fils.
ACTE V, SCÈ^^E II.
OEDWE.
Icare!...
ICARE.
Avec regret Je révèle en tremblant ce terrible secret; Mais il le faut, seigneur; et toute la province...
OEDIl'E.
Je ne suis point son fils !
ICARE.
>'on , seigneur; et ce prince A tout dit en mourant. De ses remords pressé, Pour le sang de nos rois il vous a renoncé; Et moi , de son secret confident et complice , Craignant du nouveau roi la sévère justice, Je venais implorer votre appui dans ces lieux.
OEDIPE.
Je n'étais point son fds ! et qui suis-je , grands dieux ?
ICARE.
Le ciel, qui dans mes mains a remis votre enfance, D'une profonde nuit couvre votre naissance; Et je sais seulement qu'en naissant condamné, Et sur un mont désert à périr destiné, La lumière sans moi vous eût été ravie.
OEDIPE. ,^ftSi aonc mon mallipiir rnmnipnrp .ivpr. niA vift; ,^
53
J'étais dès le berceau l'horreur de ma maisi Où tombai-je en vos mains .^
ICARE.
Sur le mont Citliéron. OEorrE. Près de Thèbe ?
IC\RE.
Un Thébain , qui se dit votre père , Exposa votre enfance en ce lieu solitaire. Quelque dieu bienfaisant âiiida vers vous mes^jas :, La pitié me saisit , je vous pris dans mes bras ; Je ranimai dans vous la chaleur presque éteinte. Vous viviez; aussitôt je vous porte à Corinlhe; Je vous présente au prince : admirez votre sort î Le prince vous adopte au lieu de son fils mort; Et, par ce coup adroit, sa politique heureuse
r^
5.
64 ŒDIPE.
Affermit pour jamais sa puissance douteuse. Sous le nom de son (ils, vous fûtes élevé Par cette môme main qui vous avait sau^ é. Mais le trône en effet n'était point votre place ; L'intérêt vous y mit, le remords vous en chasse.
OEDIPE.
O vous qui présidez aux fortimes des rois, Dieux ! faut-il en un jour m'accabler tant de lois. Et , préparant vos coups par vos trompeurs oracles , Contre un faible mortel épuiser les miracles? Mais ce vieillard , ami , de qui tu m'as reçu , Depuis ce temps fatal ne l'as-tu jamais vu?
ICARE.
Jamais ; et le trépas vous a ravi peut-être
Le seul qui vous eût dit quel sang vous a fait naître.
Mais longtemps de ses traits mon esprit occupé
De son image encore est tellement frappé.
Que je le connaîtrais s'il venait à paraître.
OEDIPE.
Malheureux ! eh! pourquoi chercher à le connaître?
Je devrais bien plutôt, d'accord avec les dieux ,
Chérir l'heureux bandeau qui me couvre les yeux.
J'entrevois mon destin ; ces recherches cruelles
Ne me découvriront que des horreurs nouvelles.
Je le sais ; mais , malgré les maux que je prévoi ,
Un désir curieux m'entraîne loin de moi.
Je ne puis demeurer dans cette incertitude;
Le doute en mon malheur est un tourment trop rude;
J'abhorre le flambeau dont je veux m'éclairer ;
Je crains de me connaître , et ne puis m'ignorer,„
SCÈNE III.
ŒDIPE, ICARE, PHORBAS.
OEDIPE.
Ah ! Phorbas , approchez !
ICARE.
Ma surprise est extrême Plus je le vois, et plus... Ah! seigneur, c'est lui-même j C'est lui.
PIIORBAS, à Icare, Pardonnez-moi si vos traits inconnus...
ACTE V, SCÈNE iU. 5&
ICAKE.
Quoi! du mont CithtT>:i ne vous souvient-il plus?
piionB.vs. Comment ?
ICARE.
Quoi! cet enfant qu'en mes mains vous remîtes; Cet enfant qu'au trépas...
PH0RBA8.
Ah ! qu'est-ce que vous dites ? Et de quel souvenir venez-vous m'accableri'
ICARE.
Allez , ne craignez rien , cessez de vous troubler ; Vous n'avez en ces lieux que des sujets de joie. Œdipe est cet enfant.
l'HORBAS.
Que le ciel te foudroie î Mallieureux ! qu'as-tu dit ?
ICARE , à Œdipe.
Seigneur, n'en doutez pas ; Quoi que ce Thébain dise, il vous mit dans mes bras : Vos destins sont connus , et voilà votre père...
ŒDIPE.
O sort qui me confond ! ô comble de misère !
( il Fliorbas. )
Je serais né de vous.^ le ciel aurait permis Que votre sang versé...
l'IIORBAS.
Vous n'êtes point rao'i lils.
OEDiPE.
ilé quoi! n'avez-vous point exposé mou enfance.^
PHORBAS.
Seigneur, permettez-moi de fuir voire présence, Et de VOUS épargner cet horrible entretien.
ŒDIPE.
Phorbas, au nom des dieux , ne me déguise rien.
PHORBAS.
l'artez, seigneur; fuyez vos enfants et la reine.
OEDIPE.
Réponds-moi seulement; la résistance est vaine. Cet enfant, par toi-même à la mort drstiné,
( en montrant Icare. ) •
Le mis-tu dans ses bras.^
S6 ŒDIPE.
Oui , je le lui donnai. Que ce jour ne fut-il le dernier de ma vie !
OEDIPE.
Quel était son pays ?
PHOBBAS.
ïllèbe était sa patrie.
OEDIPE.
Tu n'étais point son père !
PHOBBAS.
Hélas ! il était né D'un sang plus glorieux et plus infortuné.
OEDIPE.
-Quel était-il enfin.?
PHOBBAS se jeltc aux genoux du roi.
Seigneur, qu'allez-vous faire.'
OEDIPE.
Achève, jè^e veux.
PHOBBAS.
Jocaste était sa mère.
ICARE.
Et voilà donc le fruit de mes généreux soins .=
PHOBBAS.
Qu'avons-nous fait tous deux ?
OEDIPE.
Je n'attendais pas moins.
ICABE.
Seigneur...
OEDÏPE.
Sortez , cruels , sortez de ma présence; De vos affreux bienfaits craignez la récompense ; Fuyez; à tant d'horreurs par vous seuls réserve, Je vous punirais trop de m'avoir conservé.
SCÈNE IV.
ŒDIPE.
Le voilà donc rempli cet oracle exécrable Dont ma crainte a pressé l'effet inévitable! Et je me vois enfin , par un mélange affreux ^ Inceste et parricide, et pourtant vertueux. Misérable vertu , nom stérile et funeste , Toi par qui j'ai réglé des jours que je déteste,
ACTE V , SCK>E V.
A mon noir ascendant tu n'as pu résister : Je tombais dans le piège en voulant l'éviter. Un dieu plus foit que toi m'entraînait veis le crime.-; — Sous mes pas fugitifs il creusait un abîme; i:t j'étais, malgré moi, dans mon aveuglement , D'un pouvoir inconnu l'esclave et l'instrument. Voilà tous mes forfaits ; je n'en connais point d'autres. Impitoyables dieux, mes crimes sont les vôtres, Et vous m'en punissez ! Ou suis-je? Quelle nuit Couvre d'un voile affreux la clarté qui nous luit? Ces murs sont teints de sang; je ^ois les Euménides Secouer leurs flambeaux , vengeurs des parricides ; Le tonnerre en éclats semble fondre sur moi; ' L'enfer s'ouvre... O Laïus , 6 mon père ! est-ce toi.^ Je vois, je reconnais la blessure mortelle Que te fit dans le flanc cette main criminelle, inmis-moi , venge-toi d'un monstre détesté, D'un monstre qui souilla les flancs qui l'ont porté. Approche, entraîne-moi dans les demeures sombres; J'irai de mon supplice épouvanter les ombres. Viens, je te suis.
SCENE V. ŒDIPE, JOCASTE, ÉGINE, r.E cuccliî.
JOCASTE.
Seigneur, dissipez mon effroi; Vos redoutables cris sont venus jusqu'à moi.
OEDU'E.
Terre, pour m'engloutir entr'ouvre tes abîmes !
JOCASTE.
Quel malheur imprévu vous accable?
ŒDIPE.
Mes crimes.
JOCASTE.
Seigneur...
OEDIPE.
Fuyez, Jocaste.
JOCASTE.
Ah! trop cruel époux 1
ŒDIPE.
Malheureuse ! arrêtez; quel nom prononcez- vous?
3» ŒDIPE.
Moi votre époux ! quittez ce tilre abominable, Qui nous rend l'un à l'autre un objet exécrable.
JOCASTE.
Qu'entends-je?
OliDII'E.
C'en est fait ; nos destins sont remplis. Laïus était mon père, et je suis votre fils.
(Il sort.) PREMIER PERSONNAGE DU CHŒUR.
O crime !
SECOND PERSONNAGE DU CHOEUR.
O jour affreux ! jour à jamais terrible !
JOCASTE.
Égine , arracbe-moi de ce palais borrible.
ÉGINB.
Hélas!
JOCASTE.
Si tant de maux ont de quoi te toucher, Si ta main , sans frémir, peut encor m'approcher, Aide-moi, soutiens-moi; prends pitié de ta reine.
PREMIER PERSONNAGE DU CHŒUR.
Dieux ! est-ce donc ainsi que finit votre haine .^ Reprenez, reprenez vos funestes bienfaits; Cruels ! il valait mieux nous punir à jamais.
SCÈNE VI.
JOCASTE, ÉGINE, LE GRAND PRÊTRE,
LE CHOEUR. LE GRAND PRÊTRE.
Peuples , un cahne heureux écarte les tempêtes ; Un soleil plus serein se lève sur vos têtes ; Les feux contagieux ne sont plus allumés ; Vos tombeaux , qui s'ouvraient, sont déjà refermés; La mort fuit , et le dieu du ciel et de la terre Annonce ses bontés par la voix du tonnerre. (Ici on enteud gronder la fondre, et Ton voit briller les éclairs. ) JOCASTE.
Quels éclats! ciel ! où suis-je? et qu'est-ce que j'entends? Barbares!...
ACTE V, SCÈNE VI. 59
LE GRAND PRÊTRE.
C'en est lait, et les dieux sont contents. Laïus, du sein des morts, cesse de vous pouisuivre ; II vous permet encor de régner et de vivre ; Le sang d'Œdipe enfin suffit à son courroux.
LE CHOEUR.
Dieux I
JOCASTE.
O mon fils I hélas l dirai-je mon époux ? O des noms les plus cliers assemblage effroyable î Il est donc mort?
LE GRAND PRÊTRE.
Il vit , et le sort qui l'accable Des morts et des vivants semble le séparer : Il s'est privé du jour avant que d'expirer. Je l'ai vu dans ses yeux enfoncer cette épée Qui du sang de son père avait été trempée; Il a rempli son sort, et ce moment fatal Du salut des Thébains est le premier signal. Tel est l'ordre du ciel , dont la fureur se lasse : Comme il veut, aux mortels il fait justice ou grâce Ses traits sont épuisés sur ce malheureux fils. Vivez, il vous pardonne.
J0CASTE,se frappant.
Et moi , je me punis. J\Tr un pouvoir affreux réservée à l'inceste, ^La mort est le seul bien, le seul dieu qui me reste,_. Laïus, reçois mon sang, je te suis chez les morts ; , J'ai vécu vertueuse, et je meurs sans remords. _ •
LE CHOEUR.
O malheureuse reine [ ô destin que j'abhorrej
JOGASTE.
i\e plaignez que mon fils , puisqu'il respire encore. Prêtres , et vous , Thébains , qui fûtes mes sujets , Honorez mon bûcher, et songez à jamais Qu'au milieu des horreurs du destin qui m'opprime J'.ii fait rougir les dieux qui m'ont forcée au crime.
FIN BCH-Ull'E.
BRUTUS.
DISCOURS SUR LA TRAGEDIE. A MILORD BOLINGBROKE.
Si je dédie à un Anglais un ouvrage représenté à Paris, ce n'est pas , milord, qu'il n'y ait aussi dans ma patrie des juges très-éclairés , et d'excellents esprits auxquels j'eusse pu rendre cet hommage ; mais vous savez que la tragédie de Brutus est née en Angleterre. Vous vous souvenez que lorsque j'étais retiré à Wandsworth , chez mon ami M. Falkener, ce digne et ver- tueux citoyen , je m'occupai chez lui à écrire en prose anglaise le premier acte de cette pièce , à peu près tel qu'il est aujour- d'hui en vers français. Je vous en parlais quelquefois, et nous nous étonnions qu'aucun Anglais n'eut traité ce sujet, qui, de tous, est peut-être le plus convenable à votre théâtre ^ "Vous m'encouragiez à continuer un ouvrage susceptible de si grands sentiments. Souffrez donc que je vous présente Brutus, quoique écrit dans une autre langue, docte sennonls utriusque lùiffuœ, à vous qui me donneriez des leçons de français aussi bien que d'anglais, à vous qui m'apprendriez du moios à i-endre à ma langue cette force et cette énergie qu'inspire la noble liberté de penser; car les sentiments vigoureux de l'àme passent toujours dans le langage: et qui pense fortement parle de même.
Je vous avoue, milord, qu'a mon retour d'Angleterre, ou j'avais passé près de deux années dans une étude contiau(?il;; de votre langue, je me trouvai embarrassé lorsque je voulus composer une tragédie frança;se. Je m'étais presque accoutumé à penser en anglais; je sentais que les termes de ma langue ne venaient plus se présenter à mon imagination avec la même abMi- dance qu'auparavant : c'était comme un ruisseau dont la source avait été détournée ; il me fallut du temps et de la peine pour !e faire couler dans son premier lit. Je compris bien alors que, lK)ur réussir dans un art, il le faut cultiver toute sa vie.
De la rime, et de la difficulté de la versification française.
Ce quim'effraya )e plus en rentrant dans cette carrière, ce fut la sévérité de notre poésie , et l'esclavage de la rime. Je regret- tais cette heureuse liberté que vous avez d'écrire vos tragédies en vers non rimes : d'allonger, et surtout d'accourcir presque
• Il y a uu Brutus d'un auteur nommé Lee; mais c'est un ouvrapc ignoré, qu'on ne représente jamais à Londres. (1749.)
DISCOURS SUR LA TRAGÉDIE. Gl I
tous vos mots, de faire enjaraber les vers les uns sur les au-' très, et de créer, dans le besoin, des termes nouveaux, qui sont toujours adoptés chez vous lorsqu'ils sont sonores, inteili- | gibles, et nécessaires. Un poète, disais-je, est un homme libre j qui asservit sa langue à son génie; le Français est un esclave delà rime, obligé de faire quelquefois quatre vers pour ex- 1 primer une pensée qu'un Anglais peut rendre en une seule ligne. ' / L'Anglais dit tout ce qu'il veut, le Français ne dit que ce qu'il / peiit; l'un court dans une carrière vaste, et l'autre marche avec / des entraves dans un chemin glissant et étroit.
Malgré toutes ces réflexions et toutes ces plaintes, nous ne pourrons jamais secouer le joug de la rime; elle est essentielle à la poésie française'[_Notre langue ne comporte que peu d'in- versions; nos vers ne souffrent point d'enjambement, du moins cette liberté est très-rare; nos syllabes ne peuvent produire une harmonie sensible par leurs mesures longues ou brèves; nos césures et un certain nombre de pieds ne suffiraient pas pour distinguer la prose d'avec la versification : la rime est donc né- cessaire aux vers français) De plus, tant de graLÏÏs'maft'rés q^i^^ ont fait des vers rimes, tels que les Corneille, les Racine, les Despréaux, ont tellement accoutumé nos oreilles à cette har- monie, que nous n'eu pourrions pas supporter d'autre; et, je le répète encore, quiconque voudrait se délivrer d'un fardeau qu'a porté le grand Corneille serait regardé avec raison, non pas comme un génie hardi qui s'ouvre une route nouvelle , mais comme un hoii'ime très-faible qui ne peut marcher dans l'ancienne carrière.
Tragédies en prose. »
On a tenté de nous donner des tragédies en prose; mais je ne crois pas que cette entreprise puisse désormais réussir : qui a le plus ne saurait se contenter du moins. On sera toujours mal venu à dire au public : Je viens diminuer votre plaisir. Si, au milieu des tableaux de Rubens ou de Paul Véronèse, quelqu'un venait placer ses dessins au crayon, n'aur^it-il pas tort de s'égaler à ces peintres? On est accoutumé dans les fêtes à des danses et a des» chants : serait-ce assez de marcher et de parler, sous prétexte qu'on marcherait et qu'on parlerait bien, et que cela serait plus aisé et plus naturel?
H y a grande apparence qu'il faudra toujours des vers sur tous les théâtres tragiques, el, de plus, toujours des rimes sur les nôtres. C'est même à cette contrainte de la rime, à celte sévé- rité extrême de notre versification, que nous devons ces excel- lents ouvrages que nous avons dans notre langue. Nous vou- lons que la rime ne coûte jamais rien aux pensées, qu'elle ne soit ni triviale ni trop recherchée; nous exigeons rigoureuse-
G-2 DISCOURS SUR LA TRAGÉDIE.
ment dans un vers la même pureté, la même exactitude que dans la prose. INous ne permettons pas la moindre licence ; nous demandons qu'un auteur porte sans discontinuer toutes ces chaî- nes, "et cependant qu'il paraisse toujours libre; et nous ne re- connaissons pour poëtes que ceux qui ont rempli toutes ces conditions.
Exemple de la difficulté des vers français.
Voilà pourquoi il est plus aisé de faire cent vers en toute autre langue, que quatre vers en français. L'exemple de notre abbé Regnier-Desmarais , de l'Académie française et de celle delaCrusca, en est une preuve bien évidente : il traduisit Anacréon en italien avec succès, et ses vers français sont, à l'exception de deux ou trois quatrains, au rang des plus mé- diocres. Notre Ménage était dans le même cas. Combien de nos beaux esprits ont fait de très-beaux vers latins , et n'ont pu être supportables en leur langue !
La rime plait aux Français , même dans les comédies.
Je sais combien de disputes j'ai essuyées sur notre versifica- tion en Angleterre , et quels reproches me fait souvent le savant évêque de Rochester sur celte contrainte puérile , qu'il prétend que nous nous imposons de gaieté de cœur. Mais soyez persua- dé, milord, que plus un étranger connaîtra notre langue, et plus il se réconciliera avec cette rime qui l'effraye d'abord^^Non- seulement elle est nécessaire à notre tragédie, mais elle embel- lit nos comédies mêmes. Un bon mot en vers en est retenu plus aisémept : les portraits de la vie humaine seront toujours plus frappants en vers qu'en prose; et qui dit vers, en français , dit nécessairement des vers rimes i en un mot , nous avons des comédies en prose du célèbre Molitre , que l'on a été obligé de mettre en vers après sa mort , et qui ne sont plus jouées que de celte manière nouvelle.
Caractère du théâtre anglais.
Ne pouvant , milord , hasarder sur le théâtre français des vers non rimes , tels qu'ils sont en usage en Italie et en Angle- terre , j'aurais du moins voulu transporter sur notre scène certaines beautés de la vôtre. Il est vrai , et je l'avoue , que le théâtre anglais est bien défectueux. J'ai entendu de votre bou- che que vous n'aviez pas une bonne tragédie; mais en récom- pense , dans ces pièces si monsirueuses , vous avez des scènes admirables. Il a manqué jusqu'à présent à pr^'sque tous les auteurs tragiques de voire nation cette pureté, cette conduite régulière, ces bienséances de l'action et du stjie, celte élégance, et toutes ces finesses de l'art qui ont établi la réputation du Ihéà-
DISCOURS SUR LA TRAGEDIE. 63 y
trc français depuis le grand Corneille; mais vos pièces les plus irrégulières ont un grand mérite, c'est celui de l'action.
Défaut du théâtre français.
IN'ous avons en France des tragédies estimées, qui sont plutôt des conversations qu'elles ne sont la représentation d'un événe- ment. Un auteur italien m'écrivait dans une lettre sur les théâ- tres : « Un critico del nostro Pasiorfido disse, che quel com- « ponimento era un riassunto di bellissimi madrigali : credo , se « vivesse , che direbbe délie tragédie francesi , che sono un rias- « sunto di belle elegie e sontuosi epitalami. » J'ai bien peur que cet Italien n'ait trop raison. (Notre délicatesse excessive nous"? force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions expo- / /^/^^ ser aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spec- ) tacles nouveaux devant une nation accoutumée à tourner en ri- ) dicule tout ce qui n'est pas d'usage. '
L'endroit où l'on joue la comédie , et les abus qui s'y sont glissés , sont encore une cause de celte sécheresse qu'on peut reprocher à quelques-unes de nos pièces. Les bancs qui sont sur le théâtre, destinés aux spectateurs, rétrécissent la scène, et rendent toute action presque impraticable '. Ce défaut est cause que les décorations , tant recommandées par les anciens , sont rarement convenables à ia pièce. Il empêche surtout que les ac- teurs ne passent d'un appartement dans un autre aux yeux des spectateurs, comme les Grecs et les Romains le pratiquaient sagement, pour conserver à la fois l'unité de lieu et la vrai- semblance.
Exemple du CaxO-N anglais.
Comment oserions- nous, sur nos théâtres, faire paraître, par exemple, l'ombre de Pompée, ou le génie de Brutus , au milieu de tant de jeunes gens qui ne regardent jamais les choses les plus sérieuses que comme l'occasion de dire un bon mot? Comment apporter au milieu d'eux sur ia scène le corps de Marcus devant Caton son père , qui s'écrie : « Heureux jeune homme , tu ej « mort pour ton pays ! O mes amis , laissez-moi compter ces gio- «i rieuses blessures! Qui ne voudrait mourir ainsi pour la patrie! « Pourquoi n'a-t-on qu'une vie à luisacrilier ?... Mes amis, ne « pleurez point ma perte, ne regrettez point mon lils ; pleurez « Kouie : la maîtresse du monde n'est plus. O liberté ! o ma pa- « trie! 6 vertu, etc. « Voilà ce que feu M. Addison ne craignit point de faire représenter à Londres ; voilà ce qui fut joué , tra- duit en italien, dans plus d'une .ville d'Italie.. Mais si nous ha- sardions à Paris un tel spectacle, n'entendez-vous pas déjà le
* Ces plaintes réitérées de Voltaire ont opéré la réforme du tliéàlre en France, et ces abus ne subsistent plus depuis «7«o.
^'
04 DJSCOURS SUR LA TRAGÉDIE.
parterre qui se récrie, et ne voyez-vous pas nos femmes qui dé- tournent la tète?
Comparaison du Manlius de M. de la Fosse avec la Venise sauvée de M. Otway.
Vous n'imaginerez pas à quel point va cette délicatesse. L'au- teur de notre tragédie de Manlius prit son sujet de la pièce an- glaise de I\L Otvt'ay, intitulée Fcnise sauvée. Le sujet est tiré de l'histoire de la conjuration du marquis de Bedmar, écrite par ral)bé de Saint-Réal ; et permettez-moi de dire en passant que ce morceau d'histoire , égal peut-être à Salluste , est fort au-des- sus de la pièce d'Otway et de notre Manlius. Premièrement, vous remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms romains une aventure connue, que l'anglais a traitée naturellement sous les noms véritables. On n'a point trou- vé ridicule au théâtre de Londres qu'un ambassadeur espagnol s'appelât Bedmar, et que les conjurés eussent le nom de Jaflier, de Jacques-Pierre, d'Elliot; cela seul en France eût pu faire tomber la pièce.
Mais voyez qu'Otway ne craint point d'assembler tous les conjurés. Renaud prend leur serment, assigne à chacun son poste, prescrit l'heure du carnage, et jette de temps en temps des regards inquiets et soupçonneux sur Jaffier, dont il se délie. Il leur fait à tous ce discours pathétique, traduit mot pour mot de l'abbé de Saint-Réal : « Jamais repos si profond ne « précéda un trouble si grand. Notre bonne destinée a aveuglé « les plus clairvoyants de tous les hommes, rassuré les plus « timides , endormi les plus soupçonneux , confondu les plus « subtils : nous vivons encore , mes chers amis; nous vivons , « et notre vie sera bientôt funeste aux tyrans de ces lieux, « etc. M
Qu'a fait l'auteur français ? Il a craint de hasarder tant de per- sonnages sur la scène; il se contente défaire réciter par Re- naud, sous le nom de Rutile, une faible partie de ce même dis- cours, qu'il vient, dit-il, de tenir aux conjurés. Ne sentez -vous pas, parce seul exposé, combien cette scène anglaise est au- dessus de la française, la pièce d'Otway fùt-elle d'ailleurs mons- trueuse?
Examen du Jules-César de Shahspeare,
Avec quel plaisir n'ai-je point vu à Londres votre tragédie de Jules-César, qui , depuis cent cinquante années , failles délices de votre nation ! Je ne prétends pas assurément approuver les irrégularités barbares dont elle est remplie ; il est seulement étonnant qu'il ne s'en trouve pas davantage dans un ouvrage composé dans un siècle d'ignorance, par un homme qui même
DISCOURS SUR LA TRAGKJIE. G4
ne savait pas le latin , et qui n'eut de maître que son génie. Mais , au milieu de tant de fautes grossières, avec quel ravissement je voyais Brutus, tenant encore un poignard teint du sang de Cé- sar, assembler le peuple romain, et lui parler ainsi, du haut de la tribune aux harangues ;
«Romains, compatriotes, amis, s'il est quelqu'un de vous « qui ait été attaché à César, qu'il sache que Brutus ne l'était « pas moins : oui, je l'aimais , Romains; et si vous me deman-- « de/, pourquoi j'ai versé son sang, c'est que j'aimais Rome da- « vantage. Youdriez-vous voir César vivant, et mourir ses «esclaves, plutôt que d'acheter votre liberté par sa mort? « César était mon ami, je le pleure; il était heureu.x, j'applau- « dis à ses triomphes; il était vaillant, je l'honore : mais il était « ambitieux, je l'ai tué. Y a-t-il quelqu'un parmi vous assez « lâche pour regretter la servitude? S'il en est un seul, qu'il « parle, qu'il se montre; c'est lui que j'ai offensé : y a-t-il quel- K qu'un assez infâme pour oublier qu'il est Romain ? qu'il parle ; <■ c'est lui seul qui est mon ennemi.
CHOEUR DES ROMAINS.
«Personnel non, Brutus, personne!
BRL'TUS.
« Ainsi donc je n'ai offensé personne. Voici le corps du dicta- « leur qu'on vous apporte ; les derniers devoirs lui seront ren- « dus par Antoine , par cet Antoine qui , n'ayant point eu de u part auchàliment de César , en retirera le même avantage que « moi ; et que chacun de vous sente le bonheur inestimable d'être « libre ! Je n'ai plus qu'un mot à vous dire : j'ai tué de celte « main mon meilleur ami pour le salut de Rome; je garde ce « même poignard pour moi , quand Rome demandera ma vie. LE cnoEUR .
« Vivez , Brutus ! vivez à jamais ! »
Après cette scène, Antoine vient émouvoir de pitié ces mêmes Romains à qui Brutus avait inspiré sa rigueur et sa barbarie. Antoine, par un discours artificieux, ramène insensiblement ces esprits superbes; et quand il les voit radoucis, alors il leur montre le corps de César; et, se servant des ligu^^es les plus pathétiques, il les excite au tumulte et ;i la vengeance. Peut- être les Français ne souffriraient pas (|ue l'on fil paraître sur leurs théâtres un chœur composé d'artisans et de plébéiens ro- mains , que le corps sanglant de César y fut exposé aux yeux du p€uple, et qu'on excitai ce peuple à la vengeance, du haut de la tribune aux harangues : c'est à la coutume , (jui est la reine de ce monde, à changer le goût des nations, et à tourner en plaisir les objets de noire aversion-
6G DISCOURS SUR LA TRAGÉDIE.
Spectacles horribles chez les Grecs.
Les Grecs ont hasardé des spectacles non moins révoltants pour nous. Hippoljie , brisé par sa chute, vient compter ses blessures et pousser des cris douloureux. Philoctète tombe dans ses accès de souffrance ; un sang noir coule de sa plaie. OEdipe, couvert du sang qui dégoutte encore des restes de ses yeux qu'il vient d'arracher, se plaint des dieux et des hommes. On entend les cris de Clytemnestre que son propre fils égorge , et Electre crie sur le théâtre : « Frappez , ne l'épargnez pas ! elle n'a pas épargné notre père, v Promélhée est attaché sur un rocher avec des clous qu'on lui enfonce dans l'estomac et dans les bras. Les Furies répondent à l'ombre sanglante de Clytemnestre par des hurlements sans aucune articulation. Beaucoup de tragédies grecques , en un mot , sont remplies de cette terreur portée à l'excès.
Je sais bien que les tragiques grecs , d'ailleurs supérieurs aux anglais, ont erré en prenant souvent l'horreur pour la terreur, et le dégoûtant et l'incroyable pour le tragique et le merveilleux. L'art était dans son enfance du temps d'Eschyle, comme à Londres du temps de Shakspeare; mais, parmi les grandes fautes des poêles grecs, et même des vôtres, on trouve un vrai pathétique et de singulières beautés; et si quelques Français qui ne connaissent les tragédies et les mœurs étrangères que par des traditions et sur des ouï-dire, les condamnent sans aucune restric- tion, ils sont, ce me semble, comme des aveugles qui assureraient qu'une rose ne peut avoir de couleurs vives , parce qu'ils en compteraient les épines à tâtons. Mais si les Grecs et vous, vous passez les bornes de la bienséance , et si les Anglais surtout ont donné des spectacles effroyables, voulant en donner de terribles, nous autres Français, aussi scrupuleux que vous avez été té- méraires, nous nous arrêtons trop , de peur de nous emporter; et quelquefois nous n'arrivons pas au tragique, dans la crainte d'en passer les bornes.
Je suis bien loin de proposer que la scène devienne un lieu de carnage , comme elle l'est dans Shakspeare et dans ses suc- cesseurs , qui , n'ayant pas son génie , n'ont imité que ses défauts; mais j'ose croire qu'il y a des situations qui ne pa- raissent encore que dégoûtantes et horribles aux Français, et qui, bien ménagées , représentées avec art , et surtout adoucies par le charme des beaux vers , pourraient nous faire une sorte de plaisir dont nous ne nous doutons pas.
Il n'est point de serpeat, ni de monstre odieux, Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux. • BoïLEAU, Artpoct., ru, 1-2.
DISCOURS SCR LA TRAGEDIE. 67
Bienséa/ices et unités.
Du moins que l'on me dise pourquoi il est permis à nos héros el à nos liéroïiies de théâtre de se tuer, et qu'il leur est défendu de tuer personne? La scène est-elle moins ensanglantée par la mort d'Atalide qui se poignarde pour son amant, qu'elle ne le serait par le meurtre de César : et si le spectacle du iils de Caton, qui parait mort aux yeux de son père, est l'occasion d'un discours admirable de ce vieux Romain; si ce morceau a été applaudi en Angleterre et en Italie par ceux qui sont les plus grands partisans de la bienséance française ; si les femmes les plus délicates n'en ont point été choquées , pourquoi les Français ne s'y accoutumeraient-ils pas ? La nature n'est-e'lle pas la même dans tous les hommes ?
j Toutes ces lois, de ne point ensanglanter la scène, de ne point faire parler plus de trois interlocuteurs, etc. , sont des lois qui, ^ ce me semble , pourraient avoir quelques exceptions parmi nous\ comme elles en ont eu chez les Grecs. Il n'en est pas des ■ régies de la bienséance, toujours un peu arbitraires, comme des règles fondamentales du théâtre , qui sont les trois unités : il y aurait de la faiblesse et de la stérilité a étendre une action au delà de l'espace de temps et du lieu convenable. Demandez à quiconque aura inséré dans une pièce trop d'événements , la raison de cette faute : s'il est de bonne foi, il vous dira qu'il n'a pas eu assez de génie pour remplir sa pièce d'un seul fait ; et s'il prend deux jours et deux villes pour son action , croyez que c'est parce qu'il n'aurait pas eu l'adresse de la resserrer dans l'espace de trois heures dans l'enceinte d'un palais , comme l'exige la vraisemblance. Il en est tout autrement de celui qui iiasarderait un spectacle horrible sur le théâtre : il ne choquerait point la vraisemblance; et cette hardiesse , loin de supposer de la l'aiblcsse dans l'auteur , demanderait au contraire un. grand génie pour mettre, par ses vers, de la véritable grandeur dans une action qui, sans un style sublime, ne serait qu'atroce el dégoûtante.
Cinquième acte de Rodogune.
Voilà ce qu'a osé tenter une fois notre grand Corneille , dans sa Rodogui^e. Il fait paraître une mère qui , en présence de la cour et d'un ambassadeur , veut empoisonner son Iils et sa belle-tille, après avoir tué son autre fils de sa propre main. Elle leur présente la coupe empoisonnée; et, sur leurs refus et leurs soupçons, elle la boit elle-même, et meurt du poison qu'elle leur destinait. Des coups aussi terribles ne doivent pas être prodigués, et il n'appartient pas à toul le monde d'oser les frap- per. Ces nouveautés demandent une grande circonspection, el
68 DISCOURS SUR LA TRAGÉDIE. .
une exécution de maître. Les Anglais eux-mêmes avouent que Shakspeare, par exemple, a été le seul parmi eux qui ait su évoquer et faire parler des ombres avec succès : Within that circle none durst niove but be. Pompe et dignité du spectacle dans la tragédie.
Plus une action théâtrale est majestueuse ou effrayante , plus elle deviendrait insipide, si elle était souvent répétée; à peu près comme les détails des batailles , qui , étant par eux-mêmes ce qu'il y a de plus terrible, deviennent froids et ennuyeux, à force de reparaître souvent dans les histoires. La seule pièce où M. E.acine ait mis du spectacle, c'est son chef-d'œuvre d'Athalie. On y voit un enfant sur un Irône, sa nourrice el des prêtres qui l'environnent, une reine qui commande à ses soldats de le massacrer, des lévites armés qui accourent pour le défendre. Toute cette action est pathétique; mais si le style ne l'était pas aussi, elle ne serait que puérile.
Plus on veut frapper les yeux par un appareil éclatant , plus on s'impose la nécessité de dire de grandes choses ; autrement on ne serait qu'un décorateur, et non un poète tragique. Il y a pn-s de trente années qu'on représenta la tragédie de Mon- tezume , à Paris ; la scène ouvrait par un spectacle nouveau ; c'était un palais d'un goût magnifique et barbare: Montezume paraissait avec un habit singulier ; des esclaves armés de flèches étaient dans le -fond; autour de lui étaient huit grands de sa cour, prosternés le visage contre terre : Montezume commençait la pièce en leur disant :
Levez-vous ; voire roi vous permet aujourd'hui Et de l'envisager, et de parler à lui.
Ce spectacle charma : mais voilà tout ce qu'il y eut de beau dans cette tragédie-
Pour moi,j'avOue que ce n'a pas été sans quelque crainte que j'ai introduit sur la scène française le sénat de Rome, en robes rouges, allant aux opinions. Je me souvenais que lorsque j'in- troduisis autrefois dans Œdipe un chœur de Thébains qui di- sait,
O mort , nous implorons ton funeste secours !
0 mort , viens nous sauver, viens terminer nos jours !
le parterre, au lieu d'être frappé du pathétique qui pouvait être en cet endroit, ne sentit d'abord que le prétendu ridicule d'a- voir mis ces vers dans la bouche d'acteurs peu accoutumés , et il lit un éclat de rire. C'est ce qui m'a empêché, dans Drul.us, de faire parler les sénateurs quand Titus est accusé devant eux , et d'aug'menter la terreur de la situation en exprimant l'étonne- ment et la douleur de ces pères de Rome , qui sans doule de-
DISCOURS SUR LA TRAGÉDIE. 69
valent marquer leur surprise autrement que par un jeu muet , qui même n'a pas été exécuté. v^
Les Anglais donnent beaucoup plus à l'action que nous, iU parlent plus aux yeux : les Français donnent plus à l'élégance, à l'harmonie , aux charmes des vers. Il est certain qu'il est plus diflicile de bien écrire que de mettre sur le théâtre des assassi- nats, des roues, des potences, des sorciers et des revenantSj^ Aussi la tragédie de Caton, qui fait tant d'honneur à M. Addi- son, votre successeur dans le ministère; cette tragédie, la seule bien écrite d'un bout à l'autre chez votre nation, à ce que je vous ai entendu dire à vous-même, ne doit sa grande réputation qu'à ses beaux vers, c'est-à-dire à des pensées fortes et vraies, exprimées en vers harmonieux. Ce sont les beautés de détail qui soutiennent les ouvrages en vers, et qui les font passer à la pos- térité. C'est souvent la manière singulière de dire des choses communes; c'est cet art d'embellir par la diction ce que pensent et ce que sentent tous les hommes, qui fait les grands poètes. Il n'y a ni sentiments recherchés, ni aventure romanesque, dans le quatrième livre de Virgile ; il est tout naturel, et c'est l'effort de l'esprit humain. M. Racine n'est si au-dessus des autres qui ont tous dit les mêmes choses que lui, que parce qu'il les a mieux dites. Corneille n'est véritablement grand que quand il s'ex- prime aussi bien qu'il p^nse. Souvenons-nous de ce précepte de Despréaux {.4rt poe'h, Ml, 157-58):
Et que tout ce qu'il dit, facile à retenir.
De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.
Voilà ce que n'ont point tant d'ouvrages dramatiques que l'art d'un acteur, et la ligure et la voix d'une actrice, ont fait valoir sur nos théâtres. Combien de pièces mal écrites ont eu plus de représentations que C//j»?rt et 5n7rt««jc«s .' Mais on n'a jamais retenu deux vers de ces faibles poèmes, au lieu qu'on sait une partie de Britannicus et de Cinna par cœur. En vain le Régiilus de Pradon a fait verser des larmes par quelques situations tou- chantes: cet ouvrage et tous ceux qui lui ressemblent sont mé- prisés, tandis que leurs auteurs s'applaudissent dans leurs pré- faces.
De ramoiir.
Des critiques judicieux pourraient me demander pourquoi j'ai parié d'amour dans une tragédie dont le titre est Jimius Bruius ; pourquoi j'ai mclé cette passion avec l'austère vertu du sénat romain et la politique d'un ambassadeur.
On reproche à notre nation d'avoir amolli le théâtre par trop de tendresse; et les Anglais méritent bien le même reproche depuis prés d'un siècle , car vous ave/, toujours un peu pris
70 DISCOURS SUR LA TRAGEDIE.
nos modes el nos vices. Mais me permettez-vous de vous dire mon sentiment sur cotte matière?
Vouloir de l'amour dans toutes les tragédies me paraît un goût efféminé ; l'en proscrire toujours est uae. mauvaise humeur bien déraisonnable.
Le théâtre, soit tragique , soit comique, est la peluture vi- vante des passions humaines. L'ambition d'un prince est re- présentée dans la tragédie : la comédie tourne en ridicule la vanité d'un bourgeois. Ici, vous riez de la coquetterie et des intrigues d'une citoyenne; là, vous pleurez la malheureuse passion de Phèdre : de même, l'amour vous amuse dans un roman , el il vous transporte dans la Didon de Virgile. L'amour ^ans une tragédie n'est pas plus un défaut essentiel que dans V Enéide; il n'est à reprendre que quand il est amené mal à propos, H)u traité sans art.
Les Grecs ont rarement hasardé cette passion sur le théâtre d'Athènes : premièL-ement , parce que leurs tragédies n'ayant roulé d'abord que sur des sujets terribles, l'esprit des specta- teurs était plié à ce genre de spectacle; secondement, parce que les femmes menaient une vie beaucoup plus retirée que les nôtres, et qu'ainsi le langage de l'amour n'étant pas, comme aujourd'hui , le sujet de toutes les conversations, les poêles en étaient moins invités k traiter cette passion , qui de toutes est la plus difficile à représenter, par les ménagements délicats qu'elle demande. Une troisième raison , qui me parait assez forte , c'est que l'on n'avait point de comédiennes; les rôles des femmes étaient joués par des hommes masqués : il semble que l'amour eut été ridicule dans leur bouche.
C'est tout le contraire à Londres et à Paris ; et il faut avouer que les auteurs n'auraient guère entendu leurs intérêts, ni connu leur auditoire, s'ils n'avaient jamais fait parler les Old- iield , ou les Duclos et les Lecouvreur , que d'ambition et de politique.
Le mal est que l'amour n'est souvent chez nos héros de théâtre que de la galanterie ; et que chez les vôtres il dégénère quelque- lois en débauche. Dans notre Alcibiade, pièce très-suivie , mais faiblement écrite , et ainsi peu estimée , on a admiré longtemps ces mauvais vers que récitait d'un ton séduisant l'Ésopus ' da dernier siècle :
Ali ! lorsque , pénétré d'un amour véritable , Et gémissant aux pieds d'un objet adorable. J'ai connu , dans ses yeux timides ou distraits , Que mes soins de son cœur ont pu troubler la paix ; Que , par l'aveu secret d'une ardeur mutuelle,
» Le comédien Baron.
!
DISCOURS SUR LA TRAGÉDIE. 7l
La mienne a pris encore une force nouvelle; Dans ces moments si doux, j'ai cent /ois éprouvé Qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé.
Dans votre Venise sauvée, le Tieux Renaud veut violer la femme de Jaflier, et elle s'en plaint en termes assez indécents, jusqu'à dire qu'il est venu à elle unhuttori'd, déboulonné.
Pour que l'amour soit digne du théâtre tragique, il faut qu'il ^ soit le nœud nécessaire de la pièce, et non qu'il soit amené par la force, pour remplir le vide de vos tragédies et des nôtres, r^ii sont toutes trop longues; il faul que ce soit une passion véritablement tragique, regardée comme une faiblesse, et com- / battue par des remords. Il faut, ou que l'amour conduise aux / I malheurs et aux crimes, pour faire voir combien il est dange- ' reux: ou que la vertu en triomphe, pour montrer qu'il n'est/ pas invincible : sans cela ce n'est plus qu'un amour d'églogu/ ou de comédie.
C'est à vous, milord , à décider si j'ai rempli quelques-unes de ces conditions : mais que vos amis daignent surtout ne poiiit juger du génie et du goût de notre nation par ce discours et par celle tragédie que je vous envoie. Je suis peut-être un de ceux qui cultivent les lettres en France a', ec le moins de succès ; et si les sentiments que je soumets ici à votre censure sont désapprou- vés, c'est à moi seul qu'en appartient le blâme.
Au reste, je dois vous dire que dans le grand nombre de fautes dont cette tragédie est pleine, il y en a quelques-unes contre 1 l'exacte pureté de notre langue. Je ne suis point un auteur assez îonsidérable pour qu'il me soit permis de passer quelquefois [)ar-dessus les règles sévères de la grammaire. Il y a un endroit m Tullie dit :
Rome et moi dans un jour ont vu changer iear sort.
Il fallait dire, pour parler purement :
Rome et moi dans nn jour avons changé de sort,
Tai fait la même faute en deux ou trois endroits ; et c'esf beaucoup trop dans un ouvrage dont les défauts sont rachetés )arsi peu de beautés.
laisl
BRUTUS,
TRAGEDIE EN CINQ ACTES, REPRÉSENTÉE TOUR LA PREMIERE FOIS LE 11 DÉCEMBRE 1730.
PERSONNAGES.
JUNIUS BRUTUS, •) consuls
VALÉRIUS PUBLICOLA, j TITUS, fils de Brutus. TULLIE, fille de Tarquin. ALGINE, confidente de Tiillie. ARONS, ambassadeur de Porscnna. MESSALA, ami de Titus. PROCULUS, tribun militaire. ALBIN, confident d'Arons.
SÉNATECRS. LICTEURS.
La scène est à Rome.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Le théâtre représente une partie de la maison des consuls sur le mont Tarpéien ; le temple du Capitule se voit dans le fond. Les sénateurs sont assemblés entre le temple et la maison, devant l'autel de Mars. Brutus et Valérius Publicola, consuls, prési- dent à cette assemblée : les sénateurs sont rangés en demi-cer- cle. Des licteurs avec leurs faisceaux sont debout derrière les sénateurs.
BRUTUS, VALÉRIUS PUBLICOLA, les sénateurs.
BRUTUS.
Destructeurs des tyrans, vous qui n'avez pour rois Que les dieux de Nuina, vos vertus et nos lois, Enfin notre ennemi commence à nous connaître. Ce superbe Toscan qui ne parlait qu'en maître , Porsenna , de Tarquin ce formidable appui ,
ACTE I, SCENE J. 73
Ce tyran , protecteur d'un tyran comme lui, Qui couvre de son camp les rivages du Tibre, Respecte le sénat et craint un peuple libre. Aujourd'hui, devant vous abaissant sa hauteur, Il'demande à traiter par un ambassadeur. Arons , qu'il nous députe , en ce moment s'avance : Aux sénateurs de Rome il demande audience : 11 attend dans ce temple; et c'est à vous de vo.'r S'il le faut refuser, s'il le faut rec€voii-.
VALÉP.IUS PUBLICOLA.
Quoi qu'il vienne annoncer, quoi qu'on puisse en attendre,
le faut à son roi renvoyer sans l'entendre : Tel est mon sentiment. Rome ne traite plus A.vec ses ennemis que quand ils sont vaincus. Votre fils, il est vrai, vengeur de la patrie, A deux fois repoussé le tyran d'Étrurie; Je sais tout ce qu'on doit à ses vaillantes mains; Je sais qu'à votre exemple il sauva les Romains : Mais ce n'est point assez ; Rome , assiégée encore , Voit dans les champs voisins ces tyrans qu'elle abhorre. Que Tarquin satisfasse aux ordres du sénat; Exilé par nos lois, qu'il sorte de l'État; De son coupable aspect qu'il purge nos frontières. Et nous pourrons ensuite écouler ses prières. Ce nom d'ambassadeur a paru vous frapper; Tarquin n'a pu nous vaincre, il cherche à nous tromper. L'ambassadeur d'un roi m'est toujours redoutable; Ce n'est qu'un ennemi, sous un titre honorable, Qui vient , rempli d'orgueil ou de dextérité , Insulter ou trahir avec impunité, [lome, n'écoute point leur séduisant langage! Fout art t'est étranger; combattre est ton partage. Confonds tes ennemis , de ta gloire irrités ; Tombe , ou punis les rois : ce sont là tes traités.
BRLTtS.
^ome sait à quel point sa liberté m'est chère : tfais, plein du même esprit, mon sentiment diffère. Te vois cette ambassade, au nom des souverains , jomme un premier hommage aux citoyens romains. Vccoulumons des rois la fierté despolicpie ^ tiaitcr en égale avec la république;
VOI.TAU-.E. TIIKVTRE 7
74 BRUTUS.
Attendant que, du ciel remplissant les décrets, Quelque jour avec elle ils traitent en sujets. Arons vient voir ici Rome encor chancelante, Découvrir les ressorts de sa grandeur naissante , Épfer son génie , observer son pouvoir : Romains , c'est pour cela qu'il le faut recevoir. L'ennemi du sénat connaîtra qui nous sommes. Et l'esclave d'un roi va voir enfin des hommes. Que dans Rome à loisir il porte ses regards : Il la verra dans vous; vous êtes ses remparts. Qu'il révère en ces lieux le diea qui nous rassemble; Qu'il paraisse au sénat, qu'il écoute, et qu'il tremble. (Les sénateurs se lèvent, et s'approchent un moment pour donner Icu: voix.) VALÉRIUS PUBLICOLA..
Je vois tout le sénat passer à votre avis ; Rome et vous l'ordonnez : à regret j'y souscris. Licteurs, qu'on l'introduise; et puisse sa présence N'apporter en ces lieux rien dont Rome s'offense i
(à Brutus.)
C'est sur vous seul ici que nos yeux sont ouverts , C'est vous qui le premier avez rompu nos fers : De notre liberté soutenez la querelle ; Rrutus en est le père , et doit parler pour elle.
SCÈNE II.
LE SÉNAT, ARONS, ALBIN, suite.
(Arons entre par le côté du théâtre , précédé de deux licteurs el d'Albin, son confident; il passe devant les consuls et le sénat qu'il salue ; el il va s'asseoir sur un siège préparé pour lui su le devant du théâtre. )
ARONS.
Consuls, et vous sénat, qu'il m'est doux d'être admis Dans ce conseil sacré de sages ennemis ! De voir tous ces héros dont l'équité sévère N'eut jusques aujourd'hui qu'un reproche à se faire! Témoin de leurs exploits , d'admirer leurs vertus ! D'écouter Rome enfin par la voix de Brutus! Loin des cris de ce peuple indocile et barbare. Que la fureur conduit , réunit et sépare,
ACTE 1, SCÈNE 11.
Aveugle dans sa liaine , aveugle en son amour, Qui menace et qui craint , règne et sert en un jour; Dont l'audace...
BRUTUS.
Arrêtez ! sachez qu'il faut qu'on nomme Avec plus de respect les citoyens de Rome. La gloire du sénat est de représenter Ce peuple vertueux que l'on ose insulter. Quittez l'art avec nous ; quittez la flatterie : Ce poison qu'on prépare à la cour d'Étrurie N'est point encor connu dans le sénat romain. Poursuivez.
A.RONS.
Moins piqué d'un discours si hautain Que touché des malheurs où cet État s'expose, Comme un de ses enfants j'embrasse ici sa cause.
Vous voyez quel orage éclate autour de vous; C'est en vain que Titus en détourna les coups : Je vois avec regret sa valeur et son zèle N'assurer aux Romains qu'une chute plus belle. Sa victoire affaiblit vos remparts désolés; Du sang qui les inonde ils semblent ébranlés. Ah : ne refusez plus une paix nécessaire ! Si du peuple romain le sénat est le père, Porsenna l'est des rois que vous persécutez.
Mais vous, du nom romain vengeurs si redoutés. Vous, des droits des mortels éclairés interprètes. Vous qui jugez les rois , regardez où vous êtes. Voici ce Capitole et ces mêmes autels Où jadis, attestant tous les dieux immortels. J'ai vu chacun de vous , brûlant d'un autre zèle, A Tarquin votre roi jurer d'être fidèle. Quels dieux ont donc changé les droits des souverains? Quel pouvoir a rompu des nœuds jadis si saints ? Qui du front de Tarquin ravit le diadème? ^ui peut de vos serments vous dégager?
BRUTCS.
Lui-même.
N'alléguez point ces nœuds que le crime a rompus, 3es dieux ([u'il outragea, ces droits qu'il a perdus. Sous avons fait, Arons, en lui rendant hommage.
70 BRUT US.
Scnncnt d'obéissance , et non point d'esclavage ;
Et, puisqu'il vous souvient d'avoir vu dans ces lieux
Le sénat à ses pieds faisant pour lui des vœux,
Songez qu'eii ce lieu même, à cet autel auguste,
Devant ces mêmes dieux, il jura d'être juste.
De son peuple et de lui tel était le lien :
Il nous rend nos serments lorsqu'il trahit le sien;
Et , dès qu'aux lois de Rome il ose être infidèle,
Rome n'est plus sujette , et lui seul est rebelle.
ARONS.
Ah ! quand il serait vrai que l'absolu pouvoir
Eût entraîné Tarquin par delà son devoir.
Qu'il en eût trop suivi l'amorce enchanteresse,
Quel homme est sans erreur, et quel roi sans faiblesse.^
Est-ce à vous de prétendre au droit de le punir ,
Vous, nés tous ses sujets; vous , faits pour obéir .^
Un fils ne s'arme point contre un coupable père ;
Il détourne les yeux, le plaint, et le révère.
Les droits des souverains sont-ils moins précieux?
Nous sommes leurs enfants ; leurs juges sont les dieux.
Si le ciel quelquefois les donne en sa colère ,
jN'allez pas mériter un présent plus sévère,
Trahir toutes les lois en voulant les venger,
Et renverser l'État au lieu de le changer.
Instruit par le malheur, ce grand maître de l'homme,
Tarquin sera plus juste et plus digne de Rome.
Vous pouvez raffermir, par un accord heureux.
Des peuples et des rois les légitimes nœuds.
Et faire encor fleurir la liberté publique
Sous l'ombrage sacré du pouNoir monarchique.
BRUTUS.
Arons , il n'est plus temps : chaque État a ses lois , Qu'il tient de sa nature, ou qu'il change à son choix. Esclaves de leurs rois , et même de leurs prêtres , Les Toscans semblent nés pour servir sous des maîtres. Et, de leur chaîne antique adorateurs heureux, Voudraient que l'univers fût esclave comme eux. La Grèce entière est libre, et la molle lonie Sous un joug odieux languit assujettie. Rome eut ses souverains, mais jamais absolus. Son premier citoyen fut le grand Romulus;
ACTE 1, SCÈNE II. 77
Nous paitagioiis le poids de sa grandeur suprême, rsuma, qui fit nos lois , y fut soumis lui-même. Rome enfin , je l'avoue , a fait uri mauvais choix : Ciiez les Toscans, chez vous, elle a choisi ses rois; ils nous ont apporté du fond del'Étrurie Les vices de leur cour, avec la tyrannie.
(Il se lève.) Pardonnez-nous , grands dieux , si le peuple romain A tardé si longtemps à condamner Tarquin ! Le sang qui regorgea sous ses mains meurtrières De notre obéissance a rompu les barrières. Sous un sceptre de fer tout ce peuple abattu A force de malheurs a repris sa vertu. Tarquin nous a remis dans nos droits légitimes ; Le bien public est né de l'excès de ses crimes; Et nous donnons l'exemple à ces mêmes Toscans , S'ils pouvaient à leur tour être las des tyrans.
(Les consuls descendent vers l'autel, et le sénat se lève.)
0 Mars ! dieu des héros, de Rome et des batailles, • Qui combats avec nous, qui défends ces murailles, Sur ton autel sacré, Mars, reçois nos serments Pour ce sénat , pour moi , pour tes dignes enfants. Si dans le sein de Rome il se trouvait un traître Qui regrellàtlesroiset qui voulût un maître. Que le perfide meure au milieu des tourments! Que sa cendre coupable, abandonnée aux vents, Ne laisse ici qu'un nom i)lns odieux encore Que le nom des tyrans que Rome entière abhorre !
ARONS, a'vancant vers l'autel. Et moi , sur cet autel qu'ainsi vous profanez, Je jure, au nom du roi que vous abandonnez, AU nom de Porsenna, vengeur de sa querelle, A vous, à vos enfants, une guerre immortelle. (Les sénateurs l'ont un pas vers le Capiloie.) Sénateurs , arrêtez ! ne vous séparez pas ; Je ne me suis pas plaint de tous vos attentats. La fille de Tanpiiu , dans vos mains demeurée. Est-elle une victime à Rome consacrée.^ Et donnez-vous des fers à ses royales mains Pour mieux braver son père et tous les souverains.' Que dis-je! tons ces biens, ces trésors, ces richesses,
7.
7» BRUTUS.
Que des Tarquiiis dans Rome épuisaient les largesses , Sont-ils votre conquête, ou vous sont-ils donnés? Est-ce pour les ravir que vous le détrônez? Sénat, si vousl'osez, que Brutus les dénie.
BRUTUS , se tournant vers Arons.
Vous connaissez bien mal et Rome et son génie. Ces pères des Romains, vengeurs de l'équité, Ont blanchi dans la pourpre et dans la pauvreté ; Au-dessus des trésors , que sans peine ils vous cèdent , Leur gloire est de dompter les rois qui les possèdent. Prenez cet or, Arons; il est vil à nos yeux. Quant au malheureux sang d un tyran odieux, Malgré la juste horreur que j'ai pour sa famille, Le sénat à mes soins a confié sa fdle; Elle u'a point ici de ces respects flatteurs Qui des enfants des rois empoisonnent les cœurs; Elle n'a point trouvé la pompe et la mollesse Dont la cour des Tarquins enivra sa jeunesse; Mais je sais ce qu'on doit de bontés et d'honneur A son sexe, à son âge, et surtout au malheur. Dès ce jour, en son camp que Tarquin la revoie; Mon cœur même en conçoit une secrète joie : Qu'aux tyrans désormais rien ne reste en ces lieux Que la haine de Rome et le courroux des dieux. Pour emporter au camp l'or qu'il faut y conduire, Rome vous donne un jour ; ce temps doit vous suffire Ma maison cependant est votre sûreté; Jcuissez-y des droits de l'hospitalité. Voilà ce que par moi le sénat vous annonce. Ce soir, à Porsenna rapportez ma réponse : Reportez-lui la guerre , et dites à Tarquin Ce que vous avez vu dans le sénat romain.
(Aux sénateurs.) Et nous , du Capitole allons orner le faîte Des lauriers dont mon fils vient de ceindre sa tête; Suspendons ces drapeaux et ces dards tout sanglants Que ses heureuses mains ont ravis aux Toscans. Ainsi puisse toujours, plein du même courage, Mon sang, digne de vous, vous servir d'âge en âge.' Dieux , protégez ainsi contre nos ennemis Le consulat du père et les armes du fils !
ACTE I, SCÈNE lîl. 79
SCÈNE III.
AROIN'S, ALBIN,
(qui sont supposés être entrés de la salle d'audience dans un autre appartement de la maison de Brutus. )
ARONS.
As-tu bien remarqué cet orgueil inflexible, Cet esprit d'un sénat qui se croit invincible? Il le serait, Albin , si Rome avait le temps D'affermir cette audace au cœur de ses enfants. Crois-moi, la liberté, que tout mortel adore, Que je veux leur ôter, mais que j'admire encore. Donne à l'homme un courage , inspire une grandeur. Qu'il n'eût jamais trouvés dans le fond de son cœur. Sous le joug des Tarquins , la cour et l'esclavage Amollissaient leurs mœurs , énervaient leur courage ; Leurs rois, trop occupés à dompter leurs sujets, De nos heureux Toscans ne troublaient point la paix : Mais si ce fier sénat réveille leur génie , Si Rome est Hbre, Albin, c'est fait de l'Italie. Ces lions, que leur maître avait rendus plus doux Vont reprendre leur rage et s'élancer sur nous. Étouffons dans leur sang la semence féconde Des maux de l'Itali*^ et des troubles du monde ; Affranchissons la terre, et donnons aux Romains Ces fers qu'ils destinaient au reste des humains. Messala viendra-t-il? Pourrai-je ici l'entendre? Osera- t-il ?
ALBII^.
Seigneur, il doit ici se rendre; ^ toute heure il y vient : Titus est son appui.
ARONS.
As-tu pu lui parler? puis-je compter sur lui?
ALBIN.
Seigneur, ou je me trompe , ou Messala conspire Pour changer ses destins pluscpie ceux de l'empire : Il est ferme, intrépide, autant ([ue si l'honneur Du l'amour du pays excitait sa valeur; Maître de sou secret, et maître de lui-mônie, mpénélrable, et calme en sa fureur extrême.
80 CRUTUS.
ARONS.
TeJ autrefois tlans Rome il parut à mes yeux , Lorsque Tarquin régnant me reçut dans ces lieux ; tt ses lettres depuis... Mais je le vois paraître.
SCÈNE IV.
ARONS, MESSALA , ALBIN.
ARONS.
Généreux Messala , l'appui de votre maître ,
Eh bien ! l'or de Tarquin , les présents de mou roi ,
Des sénateurs romains n'ont pu tenter la foi.^
Les plaisirs d'une cour, l'espérance, la crainte ,
A ces cœurs endurcis n'ont pu porter d'atteinte.^
Ces fiers patriciens sont-ils autant de dieux
Jugeant tous les mortels , et ne craignant rieji d'eux ?
Sont-ils sans passions, sans intérêt, sans vice.?
MESSALA.
Ils osent s'en vanter; mais leur feinte justice,
Leur âpre austérité que rien ne peut gagner,
N'est dans ces cœurs hautains que la soif de régner ;
Leur orgueil fou le aux pieds Torgueil du diadème;
Ils ont brisé le joug pour l'imposer eux-même.
De notre liberté ces illustres vengeurs,
Armés pour la défendre , en sont les oppresseurs.
Sous les noms séduisants de patrons et de pères,
Ils affectent des rois les démarches altières.
Rome a changé de fers ; et , sous le joug des grands ,
Pour un roi qu'elle avait, a trouvé cent tyrans.
AROiXS.
Parmi vos citoyens , en est-il d'assez sage Pour détester tout bas cet indigne esclavage.?
MESSALA.
Peu sentent leur état; leurs esprits égarés De ce grand changement sont encore enivrés; Le plus vil citoyen , dans sa bassesse extrême, Ayant chassé les rois, pense être roi lui-même. iNIais je vous l'ai mandé , seigneur, j'ai des amis Qui sous ce joug nouveau sont à regret soumis; Qui , dédaignant l'erreur des peuples imbéciles,
ACTE I , SCÈNE IV. 81
Dans ce torrent fougueux restent seuls immobiles; Des mortels éprouvés , dont la tête et les bras Sont faits pour ébranler ou changer les États.
ARONS.
De ces braves Romains que faut-il que j'espère? Serviront-ils leur prince ?
MESSALA.
Ils sont prêts à tout faire; Tout leur sang est à vous : mais ne prétendez pas Qu'en aveugles sujets ils servent des ingrats; Ils ne se piquent point du devoir fanatique De servir de victime au pouvoir despotique , Ni du zèle insensé de courir au trépas Pour venger un tyran qui ne les connaît pas. Tarquin promet beaucoup; mais, devenu leur maître, 11 les oubliera tous , ou les craindia peut-être. Je connais trop les grands : dans le malheur amis. Ingrats dans la fortune , et bientôt ennemis : Nous sommes de leur gloire un instrument servile , Rejeté par dédain dès qu'il est inutile , Et brisé sans pitié s'il devient dangereux. A des conditions on peut compter sur eux : Ils demandent un chef digne de leur courage, Dont le nom seul impose à ce peuple volage; Un chef assez puissant pour obliger le roi, Même après le succès, à nous tenir sa foi; Ou , si de nos desseins la trame est découverte, Un chef assez hardi pour venger notre perte.
ARONS.
Mais vous m'aviez écrit que l'orgueilleux Titus...
MESSALA.
Il est l'appui de Rome, il est filsdeBrutus; Cependant...
ARONS.
De quel œil voit-il les injustices Dont ce sénat superbe a payé ses services? Lui seul a sauvé Rome, et toute sa valeur En vain du consulat lui mérita l'honneur; Je sais qu'on le refuse.
MESSALA.
Et je sais «lu'il murmure ;
82 BRUTUS.
Son cœur altier et prompt est plein de cette injure; Pour toute récompense, il n'obtient qu'un vain bruit. Qu'un triomphe frivole, un éclat qui s'enfuit. J'observe d'assez près son âme impérieuse, Et de son fier courroux la fougue impétueuse : Dans le champ de la gloire il ne fait que d'entrer; Jl y marche en aveugle , on l'y peut égarer. La bouillante jeunesse est facile à séduire : ftlais que de préjugés nous aurions à détruire ! Rome, un consul , un père, et la haine des rois. Et l'horreur de la honte, et surtout ses exploits. Connaissez donc Titus ; voyez toute son âme. Le courroux qui l'aigrit j le poison qui l'enflamme ; Il brûle pour Tullie.
ARONS.
îll'aimerait?
MESSALA.
Seigneur, A peine ai-je arraché ce secret de son cœur : 11 en rougit lui-même , et cette âme mflexible ?s'ose avouer qu'elle aime , et craint d'être sensible. Parmi les passions dont il est agité , Sa plus grande fureur est pour la liberté.
AROINS.
C'est donc des sentiments et du cœur d'un seul homme Qu'aujourd'hui , malgré moi , dépend le sort de Rome !
(à Albain.) Ne nous rebutons pas. Préparez- vous , Albin, A vous rendre sur l'heure aux tentes de Tarquin.
(à Messala.)
Entrons chez la princesse. Un peu d'expérience M'a pu du cœur humain donner quelque science ; Je lirai dans son âme, et peut-être ses mains Vont former l'heureux piège où j'attends les Romains.
ACTE II, SCÈNE I. 83
ACTE SECOND.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Le théâtre représente ou est suprosé représenter un appartement du palais des consuls. )
TITUS, MESSALA.
MESSALA.
Non , c'est trop offenser ma sensible amitié;
Qui peut de son secret me cacher la moitié
En dit trop et trop peu , m'offense et me soupçonne.
TITUS.
Va, mon cœur à ta foi tout entier s'abandonne; Ne me reproche rien.
MESSALA.
Quoi ! vous , dont la douleur Du sénat avec moi détesta la rigueur, Qui versiez dans mon sein ce grand secret de Rome , Ces plaintes d'un héros, ces larmes d'un grand homme, Comment avez- vous pu dévorer si longtemps Une douleur plus tendre et des maux plus touchants? De vos feux devant moi vous étouffiez la flamme. Quoi donc ! l'ambition qui domine en votre âme Éteignait-elle en vous de si chers sentiments? Le sénat a-t-il fait vos plus cruels tourments? Le haissez-vous plus que vous n'aimez Tullie?
TITUS.
Ah ! j'aÙTie avec transport , je hais avec furie : Je suis extrême en tout , je l'avoue , et mon cœur Voudrait en tout se vaincre, et connaît son erreur.
MESSALA.
Et pourquoi, de vos mains déchirant vos blessures. Déguiser votre amour, et non pas vos injures?
TITUS.
Que veux-tu , Messala? J'ai , malgré mon courroux , Prodigué tout mon sang pour ce sénat jaloux : Tu le sais, ton courage eut part à ma victoire.
84 IBRUTUS.
Je sentais du plaisir à parler de ma gloire; Mon cœur, enorgueilli du succès de mon bras. Trouvait de la grandeur à venger des ingrats; On confie aisément des malheurs qu'on surmonte ; Mais qu'il est accablant de parler de sa honte !
MESSALA.
Quelle est donc cette honte et ce grand repentir? Et de quels sentiments auriez-vous à rougir?
TITUS.
Je rougis de moi-même et d'un feu téméraire, Inutile, imprudent, à mon devoir contraire.
MESSALA.
Quoi donc! l'ambition, l'amour et ses fureurs, Sont-ce des passions indignes des grands cœurs?
TITUS.
L'ambition , l'amour, le dépit, tout m'accable; De ce conseil de rois l'orgueil insupportable Méprise ma jeunesse , et me refuse un rang Brigué par ma valeur et payé par mon sang. Au milieu du dépit dont mon âme est saisie, Je perds tout ce que j'aime, on m'enlève ïuUie : On te l'enlève , hélas ! trop aveugle courroux ! Tu n'osais y prétendre , et ton cœur est jaloux. Je l'avouerai, ce feu , que j'avais su contraindre, S'irrite en s'échappant et ne peut plus s'éteindre. Ami , c'en était fait, elle partait ; mon cœur De sa funeste flamme allait être vainqueur; Je rentrais dans mes droits, je sortais d'esclavage : Le ciel a-t-il marque ce terme à mon courage ? Moi , le fils de Brutus; moi , l'ennemi des rois , C'est du sangdeTarquin que j'attendrais des lois! Elle refuse encor de m'en donner, l'ingrate! Et, partout dédaigné, partout ma honte éclate. Le dépit, la vengeance, et la honte, et l'amour. De mes sens soulevés disposent tour à tour.
MESSALA.
Puis-je ici vous parler, mais avec confiance?
TITUS.
Toujours de tes conseils j'ai chéri la prudence. Eh bien ! fais-moi rougir de mes égarements.
ACTE II, SCÈ-\E I. 85
MESSALA.
J'approuve et votre amour et vos ressentiments.
Faudra-t-il donc toujours que Titus autorise
Ce sénat de tyrans dont l'orgueil nous maîtrise?
Non : s'il tous faut rougir, rougissez en ce jour
De votre patience, et non de votre amour.
Quoi! pour prix de vos feux et de tant de vaillance.
Citoyen sans pouvoir, amant sans espérance,
Je vous verrais languir victime de l'État,
Oublié de TuUie , et bravé du sénat ?
Ah ! peut-être , seigneur, un cœur tel que le vôtre
Aurait pu gagner l'une, et se venger de l'autre.
TITUS.
De quoi viens-tu flatter mon esprit éperdu? Moi , j*aurais pu fléchir sa haine ou sa vertu I N'en parlons plus : tu vois les fatales barrières Qu'élèvent entre nous nos devoirs et nos pères : 5a haine désormais égale mon amour. Klle va donc partir ?
MESSALA.
Oui, seigneur, dès ce jour.
TITUS.
fe n'en murmure point. Le ciel lui rend justice; 1 la fit pour régner.
MESSALA.
Ah ! ce ciel plus propice jui destinait peut-être un empire plus doux ; it sans ce fier sénat , sans la guerre , sans vous... 'ardonnez : vous savez quel est son héritage j ion frère ne vit plus, Rome était son partage, e m'emporte, seigneur; mais si pour vous servir, >i pour vous rendre heureux il ne faut que périr; ;i mou sang.,.
TITUS.
Non , ami; mon devoir est le maître; ion , crois-moi, l'homme est libre au moment qu'il veut l'être, e l'avoue, il est vrai, ce dangereux poison i pour quelques moments égaré ma raison ; lais le cœur d'un soldat sait dompter la mollesse , t l'amour n'est puissant que par notre faiblesse.
MESSALA.
DUS voyez des Toscans venir l'ambassadeur;
86 BRUTUS.
Cet honneur qu'il vous rend...
TITUS.
Ah! quel funeste honneur! Que me veut-il .=* C'est lui qui m'enlève TulUe , C'est lui qui met le comble au malheur de ma vie.
SCÈNE II.
TITUS, AROXS.
ARONS.
Après avoir en vain , près de votre sénat ,
Tenté ce que j'ai pu pour sauver cet État,
Souffrez qu'à la vertu rendant un juste hommage,
J'admire en liberté ce généreux courage ,
Ce bras qui venge Rome , et soutient son pays
Au bord du précipice où le sénat l'a mis.
Ah! que vous étiez digne et d'un prix plus auguste,
Et d'un autre adversaire, et d'un parti plus juste!
Et que ce grand courage, ailleurs mieux employé.
D'un plus digne salaire aurait été payé!
il est, il est des rois, j'ose ici vous le dire,
Qui mettraient en vos mains le sort de-leur empire,
Sans craindre ces vertus qu'ils admirent en vous ,
Dont j'ai vu Rome éprise , et le sénat jaloux.
Je vous plains de servir sous ce maître farouche ,
Que le mérite aigrit, qu'aucun bienfait ne touche;
Qui , né pour obéir, se fait un lâche honneur
D'appesantir sa main sur son libérateur;
Lui qui, s'il n'usurpait les droits de la couronne.
Devrait prendre de vous les ordres qu'il vous donne.
TITUS.
Je rends grâce à vos soins , seigneur, et mes soupçons
De vos bontés pour moi respectent les raisons.
Je n'examine point si votre politique
Pense armer mes chagrins contre ma république ,
Et porter mon dépit , avec un art si doux ,
Aux indiscrétions qui suivent le courroux.
Perdez moins d'artifice à tromper ma francMse;
Ce cœur est tout ouvert , et n'a rien qu'il déguise.
Outragé du sénat , j'ai droit de le haïr ;
ACTE II, SCÈNE II. 87
Je le liais : mais mon bras est prêt à le servir. Quand la cause commune au combat nous appelle, Rome au cœur de ses fils éteint toute querelle ; Vainqueurs de nos débats, nous marchons réunis ; Et nous ne connaissons que vous pour ennemis. Voilà ce que je suis , et ce que je veux être. Soit grandeur, soit vertu , soit préjugé peut-être, >'é parmi les Romains, je périrai pour eux : J'aime encor mieux. , seigneur, ce sénat rigoureux , Tout injuste pour moi, tout jaloux qu'il peut être. Que réclat d'une cour et le sceptre d'un maître. Je suis fils de Brutus, et je porte en mon cœur La liberté gravée , et les rois en horreur.
ARONS.
Ne vous flattez-vous point d'un cbarme imaginaire ? Seigneur, ainsi qu'à vous la liberté m'est chère : Quoique né sous un roi, j'en goûte les appas; Vous vous perdez pour elle, et n'en jouissez pas. Est-il donc, entre nous, rien de plus despotique Que l'esprit d'un État qui passe en république? Vos lois sont vos tyrans; leur barbare rigueur Devient sourde au mérite, au sang, à la faveur : Le sénat vous opprime , et le peuple vous brave ; Il faut s'en faire craindre, ou ramper leur esclave. Le citoyen de Rome , insolent ou jaloux , Ou hait votre grandeur, ou marche égal à vous. Trop d'éclat l'effarouche, il voit d'un œil sévère, Dans le bien qu'on lui fait, le mal qu'on lui peut faire; Et d'un bannissement le décret odieux Devient le prix du sang qu'on a versé pour eux.
Je sais bien que la cour, seigneur, a ses naufrages; Mais ses jours sont plus beaux , son ciel a moins d'orages. Souvent la liberté, dont on se vante ailleurs, l-lale auprès d'un roi ses dons les plus flatteurs; Il récompense, il aime, il provient les services : La gloire auprès de lui ne fuit pofcnt les délices. Aimé du souverain , de ses rayons couvert , Vous ne servez qu'un maître , et le reste vous sert. Lhloui d'un éclat qu'il respecte et qu'il aime. Le vulgaire applaudit jusqu'à nos fautes môme : ^ous ne rcdmitons rien d'un sénat trop jaloux;
88 BRUT US.
Kt les sévères lois se taisent devant noits.
Ah! que, né pour la cour, ainsi que pour les armes,
Des faveurs de Tarquin vous goûteriez les charmes!
Je vous l'ai déjà dit, il vous aimait, seigneur;
Il aurait avec vous partagé sa grandeur :
Du sénat à vos pieds la fierté prosternée
Aurait...
TITUS.
J'ai vu sa cour, et je l'ai dédaignée. Je pourrais, il est vrai, mendier son appui, Et, son premier esclave , être tyran sous lui. Grâce au ciel , je n'ai point cette indigne faiblesse ; Je veux delà grandeur, et la veux sans bassesse; Je sens que mon destin n'était point d'obéir; Je combattrai vos rois : retournez les servir,
ARONS.
Je ne puis qu'approuver cet excès de constance; Mais songez que lui-môme éleva votre enfance. 11 s'en souvient toujours : hier encor, seigneur, En pleurant avec moi son fils et son malheur : Titus, me disait-il, soutiendrait ma famille , Et lui seul méritait mon empire et ma fille.
TITUS, en se dctoiirnanl. Sa fille! dieux! Tullie! O vœux infortunés! ARONS , en regardant Titus.
Je la ramène au roi que vous abandonnez ; Elle va, loin de vous et loin de sa patrie , Accepter pour époux le roi de Ligurie. Vous cependant ici servez votre sénat, Persécutez son père, opprimez son État. J'espère que bientôt ces voûtes embrasées , Ce Capitole en cendre, et ces tours écrasées, Du sénat et du peuple éclairant les tombeaux , A cet hymen heureux vont servir de flambeaux.
SCÈNE III.
TITUS, MESSALA.
TITUS.
Ah! mon cher Messala, dans quel trouble il me laisse l Tarquin me l'eût donnée? ô douleur qui me presse!
ACTE II, SCENE III. S9
Moi , j'aurais pu... Mais non; ministre dangereux. Tu venais épier le secret de mes feux. Hélas! en me voyant se peut-il qu'on l'ignore.' Il a la dans mes yeux l'ardeur qui me dévore. Certain de ma faiblesse, il retourne à sa cour Insulter aux projets d'un téméraire amour. J'aurais pu l'épouser, lui consacrer ma vie ! Le ciel à mes désirs eût destiné TuUie ! Malheureux que je suis!
MESSALA.
Vous pourriez être heureux ; Arons pourrait servir vos légitimes feux. Croyez-moi.
TITUS.
Bannissons un espoir si frivole : Rome entière m'appelle aux murs du Capitolc; Le peuple, rassemblé sous ces arcs triomphaux Tout chargés de ma glaire et pleins de mes travaux , M'attend pour commencer les serments redoutable^ De notre liberté garants inviolables.
MESSALA.
Allez servir ces rois.
TITUS.
Oui, je les veux servir; Oui , tel est mon devoir, et je le veux remplir.
MESSALA.
Vous gémissez pourtant !
TITUS.
Ma victoire est cruelle.
MESSALA.
Vous l'achetez trop cher.
TITUS.
Elle en sera plus belle. Ne m'abandonne point dans l'état où je suis.
MESSALA, ;i part.
Allons, suivons ses pas; aigrissons ses ennuis; Enfonrons dans son cœur le trait qui le déclare.
9Q BRUTUS.
SCÈNE IV.
BRUTUS, MESSALA.
BRUTUS.
Arrêtez , Messala ; j'ai deux mots à vous dire.
MESSAL4.
A moi , seigneur?
BRUTUS.
A vous. Un funeste poison Se répand en secret sur toute ma maison. Tibérinus, mon fils, aigri contre son frère, Laisse éclater déjà sa jalouse colère : Et Titus, animé d'un autre emportement, Suit contre le sénat son fier ressentiment. L'ambassadeur toscan, témoin de leur faiblesse, En profite avec joie autant qu'avec adresse ; Jl leur parle , et je crains les discours séduisants D'un ministre vieilli dans l'art des courtisans. Il devait dès demain retouriier vers son maître : Mais un jour quelquefois est beaucoup pour un traître. Messala, je prétends ne rien craindre de lui; Allez lui commander de partir aujourd'hui : Je le veux.
MESSALA.
C'est agir sans doute avec prudence, Et vous serez content de mon obéissance.
BRUTUS.
Ce n'est ] as tout : mon fils avec vous est lié ; Je sais sur son esprit ce que peut l'amitié. Comme sans artifice , il est sans défiance : Sa jeunesse est livrée à votre expérience. Plus il se fie à vous, plus je dois espérer Qu'habile à le conduire, et non à l'égarer. Vous ne voudrez jamais, abusant de son âge, Tirer de ses en-eurs un indigne avantage , Le rendre ambitieux , et corrompre son cœur.
MESSAL\.
C'est de quoi dans l'instant je lui parlais , seigneur. 11 sait vous imiter, servir Rome, et lui plaire; Il aime aveuglément sa patrie et son père.
ACTE II, SCÈNE IV. 91
BRUTUS.
Il le doit : mais surtout il doit aimer les lois; Il doit en être esclave , en porter tout le poids. Qui veut les violer n'aime point sa patrie.
MESS A LA.
Nous avons vu tous deux si son bras l'a servie.
BRliTLS.
Il a fait son devoir.
MESS\LA.
Et Rome eût lait le sien , En rendant plus d'honneur à ce cher citoyen.
BRUTUS.
Non, non : le consulat n'est point fait pour son âge; J'ai moi-même à mon fils refusé mon suffrage. Croyez-moi, le succès de son ambition Serait le premier pas vers la corruption. Le prix de la vertu serait héréditaire : Bientôt l'indigne fils du plus vertueux père, Trop assuré d'un rang d'autant moins méiité, L'attendrait dans le luxe et dans l'oisiveté : Le dernier des Tarquins en est la preuve insigne. Qui naquit dans la pourpre en est rarement digne. Nous préservent les cieux d'un si funeste abus, Berceau de la mollesse et tombeau des vertus ! Si vous aimez, mon Tils (je me plais à le croire) , Représentez-lui mieux sa véritable gloire ; Étouffez dans son cœur un orgueil insensé : C'est en servant l'État qu'il est récompensé. D3 toutes les vertus mon fils doit un exemple : C'est l'appui des Romains que dans lui je contemple ; Plus il a fait pour eux , plus j'exige aujourd'iiui. Connaissez à mes vœux l'amour que j'ai pour lui; Tempérez cette ardeur de l'esprit d'un jeune homme : Le llatter, c'est le perdre , et c'est outiager Rome.
MESSALA.
e me bornais, seigneur, à le suivre aux conibaf^; .''imitais sa valeur, et ne l'instruisais pas. J'ai peu d'autorité; mais, s'il daigne me croire, Rome verra bientôt comme il chérit la gloire.
BRUTUS.
Allez donc, et jamais n'encensez ses erreurs: ije hais les tyrans Je hais pins les llatteurs.
09 BRUTUS.
SCÈNE V.
MESSALA.
11 n'est point de tyran plus dur, pins haïssable Que la sévérité de ton cœur intraitable. Ta , je verrai peut-être à mes pieds abattu Cet orgueil insultant de ta fausse vertu. Colosse qu'un vil peuple éleva sur nos tètes, Je pourrai t*écraser, et les foudres sont prêtes.
ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
ARONS, ALBIN, MESSALA
ARONS , une lettre à la maÎD.
. Je commence à goûter une juste espérance ; Vous m'avez bien servi par tant de diligence : Tout succède à mes vœux. Oui, cette lettre, Albîn , Contient le sort de Rome et celui de Tarquin. Avez-vous dans le camp réglé l'heure fatale ? A-t-on bien observé la porte Quirinale? L'assaut sera-t-il prêt, si par nos conjurés Les remparts cette nuit ne nous sont point livrés ? Tarquin est-il content? crois-tu qu'on l'introduise Ou dans Rome sanglante, ou dans Rome soumise ?
ALBIN.
Tout sera prêt, seigneur, au milieu de la miit.
Tarquin de vos projets goûte déjà le fruit ;
11 pense de vos mains tenir son diadème;
Il vous doit, a-t-il dit, plus qu'à Porsenna même.
ARONS.
Ou les dieux , ennemis d'un prince malheureux , Confondront des desseins si grands, si dignes d'eux ; Ou demain sous ses lois Rome sera rangée , Rome en cendres peut-être, et dans son sang plongée. Mais il vaut mieux qu'un roi, sur le trône remis, Commande à des sujets malhenieux et soumis.
ACTl-: m, SCÈNE 11. 93
Que d'avoir à dompter, au sein de l'abondance. D'un peuple trop heureux l'indocile arrogance.
(à Albin.) Allez; j'attends ici la princesse en secret.
( à Mcssala. ) Messala, demeurez.
SCÈNE II. ARONS, MESSALA.
ARONS.
Eh bien ! qu'avez- vous fait ? Avez-vous de Titus fléchi le fier courage .^ Dans le parti des rois pensez-vous qu'il s'engage ?
MESSALA.
Je VOUS l'avais prédit : l'inflexible Titus
Aime trop sa patrie , et tient trop de Brutus.
Il se plaint du sénat, il brûle pour Tullie ;
L'orgueil , l'ambition , l'amour, la jalousie,
Le feu de son jeune âge et de ses passions ,
Semblaient ouvrir son âme âmes séductions.
Cependant, qui l'eût cru? la liberté l'emporte ; •
Son amour est au comble , et Rome est la plus forte.
J'ai tenté par degrés d'effacer cette horreur
Que pour le nom de roi Rome imprime en son cœur.
En vain j'ai combattu ce préjugé sévère ;
Le seul nom des Tarquins irritait sa colère,
De son entretien même il m'a soudain privé;
Et je hasardais trop , si j'avais achevé.
ARONS.
Ainsi de le fléchir Messala désespère.
MESSALA.
J'ai trouvé moins d'obstacle à vous donner son frère, Et j'ai du moins séduit un des fds de Brutus.
ARONS.
Quoi! vous auriez déjà gagné Tibérinus?
Par quels ressorts secrets , par quelle heureuse intrigue?
MESSALA.
Son ambition seule a fait toute ma brigue. Avec un œil jaloux il voit depuis longtemps De son frère et de lui les honneurs différents :
94 BRUT US.
Ces drapeaux suspendus à ces voûtes fatales,
Ces festons de lauriers , ces pompes triomphales,
Tous les cœurs des Romains et celui de Brutus
Dans ces solennités volant devant Titus ,
Sont pour lui des al'fionts qui, dans son âme aigrie.
Échauffent le poison de sa secrète envie.
Et cependant Titus, sans haine et sans courroux.
Trop au-dessus de lui pour en être jaloux ,
Lui tend encor la main de son char de victoire ,
lit semble en l'embrassant l'accabler de sa gloire.
J'ai saisi ces moments ; j'ai su peindre à ses yeux
Dans une cour brillante un rang plus glorieux j
J'ai pressé, j*ai prorais, au nom de Tarquin même,
Tous les honneurs de Rome après le rang suprême :
Je l'ai vu s'éblouir, je l'ai vu s'ébranler :
11 est à vous, seigneur, et cherche à vous parler.
AROiNS.
Pourra-t-il nous livrer la porte Quirinale ,
MESSALA.
Titus seul y commande , et sa vertu fatale N'a que trop arrêté le cours de vos destins : C'c^ un dieu qui préside au salut des Romains. Gardez de hasarder cette attaque soudaine. Sûre avec son appui , sans lui trop incertaine.
AROINS.
Mais si du consulat il a brigué l'honneur. Pourrait-il dédaigner la suprême grandeur, Et TuUie, et le trône, offerts à son courage?
MESSALA.
Le trône est un affront à sa vertu sauvage.
ARONS.
Mais il aime TuUie.
MESSALA.
Il l'adore , seigneur : II l'aime d'autant plus qu'il combat son ardeur. Il brûle pour la fille en détestant le père ; Il craint de lui parler, il gémit de se taire ; Il la cherche , il la fuit ; il dévore ses pleurs , Et de l'amour encore il n'a que les fureurs. Dans l'agitation d'un si cruel orage. Un moment quelquefois renverse un grand courage.
ACTE m , scè.m: iir. 95
Je sais quel est Titus : ardent, impétueux , S'il se rend, il ira plus loin que je ne veux. La fière ambition qu'il renferme dans l'àme Au flambeau de l'amour peut rallumer sa flamme. Avec plaisir sans doute il verrait à ses pieds Des sénateurs tremblants les fronts humiliés : Mais je vous tromperais , si j'osais vous promettre Qu'à cet amour fatal il veuille se soumettre. Je peux parler encore, et je vais aujourd'hui...
ARONS.
Puisqu'il est amoureux , je compte encor sur lui. Ud regard de TuUie , un seul mot de sa bouche , Peut plus, pour amollir celle vertu farouche, Que les subtils détours et tout l'art séducteur D'un chef de conjurés et d'un ambassadeur. N'espérons des humains rien que par leur faiblesse. L'ambition de l'un, de l'autre la tendresse , Voilà des conjurés qui serviront mon roi. C'est d'eux , que j'attends tout : ils sont plus forts que moi. ( Tullie entre. Messala se retue. "l
SCÈNE m.
TULLIE , ARONS , ALGLNE.
ARONS.
Madame, en ce moment je reçois cette lettre
Qu'en vos augustes mains mon ordre est de remettre,
Et que jusqu'en la miemie a fait passer Tarquin.
TULUE.
Dieux , protégez mon père , et changez son destin !
( Elle lit. ) « Le trône des Romains peut sortir de sa cendre, « Le vainqueur de son roi peut en être l'appui : «( Titus est un héros ; c'est à lui de défendre « Un sceptre que je veux partager avec lui. « Vous, songez que Tarquin vous a donné la vie; « Songez que mon destin va dépendre de vous. « Vous pourriez refuser le roi de Ligurie : .« Si Tilus vous est cher, il sera votre époux. »
Ai-je bien lu?... Titus?... Seigneur... est^l possible?
96 BRUT US.
Tarquiii , dans ses malheurs jusqu'alors inflexible. Pourrait... Mais d'où sait-il... et comment... Ah , seigneur! JXe veut-on qu'arracher les secrets de mon cœur ? Épargnez les chagrins d'une triste princesse ; Ne tendez point de piège à ma faible jeunesse.
ARONS.
Non , madame ; à Tarquin je ne sais qu'obéir, Écouter mon devoir, me taire , et vous servir ; Il ne m'appartient point de chercher à comprendre Des secrets qu'en mon sein vous craignez de répandre. Je ne veux point lever un œil présomptueux Vers le voile sacré que vous jetez sur eux ; Mon devoir seulement m'ordonne de vous dire Que le ciel veut par vous relever cet empire. Que ce trône est un prix qu'il met à vos vertus.
TULLIE.
Je servirais mon père , et serais à Titus! Seigneur, il se pourrait...
ARONS.
N'en doutez point , princesse. Pour le sang de ses rois ce héros s'intéresse. De ces républicains la triste austérité De son cœur généreux révolte la fierté ; Les refus du sénat ont aigri son courage : 11 penche vers son prince : aclievez cet ouvrage. Je n'ai point dans son cœur prétendu pénétrer ; Mais puisqu'il vous connaît, il vous doit adorer. Quel œil , sans s'éblouir , peut voir un diadème Présenté par vos mains, embelli par vous-même? Parlez-lui seulement, vous pourrez tout sur lui; De l'ennemi des rois triomphez aujourd'hui; Arrachez au sénat , rendez à votre père Ce grand appui de Rome et son dieu tutélaire; Et méritez l'honneur d'avoir entre vos mains i:t la cause d'un père, et le sort des Romains.
SCÈNE IV. TULLIE, ALGINE.
TULLIE.
Ciel ! que je dois d'encens à ta bonté propice!
ACTE m, SCESIL V. 97
Mes pleurs t'ont désarmé , tout change; et (a justice, Aux feux dont j'ai rougi rendant leur pureté, En les récompensant , les met en liberté.
(à Algine. ) Va le chercher, va, cours. Dieu\! il m'évite encore l Faut-il qu'il soit heureux, hélas! et qu'il l'ignore? Mais n'écouté-je point un espoir trop flatteur? Titus pour le sénat a-t-il donc tant d'horreur ? Que dis-je? hélas ! devrais-je au dépit qui le presse Ce que j'aurais voulu devoir à sa tendresse?
ALGINE.
Je sais que le sénat alluma son courroux , Qu'il est ambitieux , et qu'il brûle pour vous.
TLLLIE.
11 fera tout pour moi , n'en doute point ; il m'aime.
(Algine sort.) Va, dis-je... Cependant ce cliangement extrême... Ce billet!... De quels soins mon cœur est combattu! Éclatez, mon amour, ainsi (lue ma vertu ! La gloire, la raison, le devoir, tout l'ordonne. Quoi ! mon père à mes feux va devoir sa couronne ! De Titus et de lui je serais le lien ! Le bonheur de l'État va donc naître du mien! Toi que je peux aimer , quand pourrai-je t'apprendre Ce changement du sort où nous n'osions prétendre? Quand pourrai-je, Titus, dans mes justes transports, T'enlendre sans regrets, te parler sans remords? Tous mes maux sont finis : Rome, je te pardonne; Rome , tu vas servir, si Titus t'abandonne ; Sénat , tu vas tomber, si Titus est à moi : Ton héros m'aime; tremble, et reconnais ton roi.
SCÈNE V. TITUS, TULLIE.
TITUS.
Madame, est-il bien vrai ? daignez-vous voir encore Cet odieux Romain que votre cœur abhorre, Si justement haï , si coupable envers vous ? Cet ennemi...
98 - BRUT US.
TULLIE.
Seigneur , tout est changé pour nous. Le destin me permet... Titus, il faut me dire Si j'avais sur votre âme un véritable empire.
TITUS.
Eh ! pouvez-vous douter de ce fatal pouvoir , De mes feux , de mon crime, et de mon désespoir? Vous ne l'avez que trop cet empire funeste ; L'amour vous a soumis mes jours , que je déteste. Commandez , épuisez votre juste courroux ; Mon sort est en vos mains.
TULLIE.
Le mien dépend de vous.
TITUS.
De moi ! Titus tremblant ne vous en croit qu'à peine ; Moi , je ne serais plus l'objet de votre haine! Ah ! princesse , achevez ! quel espoir enchanteur M'élève en un moment au faîte du bonheur !
TULLIE, en donnant la lettre.
Lisez , rendez heureux , vous , TuUie , et mon père.
( tandis qu'il lit. ) Je puis donc me flatter... Mais quel regard sévère ! D'où vient ce morne accueil et ce front consterné? Dieux!...
TITUS.
Je suis des mortels ie plus infortuné ; Le sort, dont la rigueur à m'accabler s'attache, îl'a montré mon bonheur , et soudain me l'arrache ; Et , pour combler les maux que mon cœur a soufferts , Je puis vous posséder, je vous aime, et vous perds.
TULLIE.
Vous, Titus?
TITUS.
Ce moment a condamné ma vie Au comble des horreurs ou de l'ignominie , A trahir Rome ou vous ; et je n'ai désormais Que le choix des malheurs ou celui des forfaits.
TULLIE.
Que dis-tu ? quand ma main te donne un diadème , Quand tu peux m' obtenir , quand tu vois que je t'aime I Je ne m'en cache plus; un trop juste pouvoir.
l
ACTE III, SCKNE V. 09
Autorisant mes vœux , m'en a fait un devoir. Hélas ! j'ai cru ce jour le plus beau de ma vie ; Et le premier moment où mon âme ravie Peut de ses sentiments s'expliquer sans rougir. Ingrat, est le moment qu'il m'en faut repentir! Que m'oses-tu parler de malheur et de crime? Ah ! servir des ingrats contre un roi légitime, M'opprimer, me chérir , détester mes bienfaits , Ce sont là mes malheurs , et voilà tes forfaits. Ouvre les yeux, Titus , et mets dans la balance Les refus du sénat, et la toute-puissance. Choisis de recevoir ou de donner la loi , D'un vil peuple ou d'un trône , et de Rome ou de moi. Inspirez-lui, grands dieux, le parti qu'il doit prendre!
TITUS, en lui rendant la lettre.
Mon choix est fait.
TCLUE.
Eh bien ! crains-tu de me l'apprendre? Parle, ose mériter ta grâce ou mon courroux. Quel sera ton destin?...
TITUS.
D'être digne de vous , Digne encor de moi-même , à Rome encor fidèle ; Brûlant d'amour pour vous , de combattre pour elle ; D'adorer vos vertus , mais de les imiter ; De vous perdre , madame , et de vous mériter.
TULUE.
Ainsi donc pour jamais...
TITUS.
Ah ! pardonnez , princesse ! Oubliez ma fureur , épargnez ma faiblesse ; Ayez pitié d'un cœur de soi-même ennemi, Moins malheureux cent fois quand vous l'avez haï. Pardonnez, je ne puis vous quitter ni vous suivre : Ni pour vous , ni sans vous , Titus ne saurait vivre; Et je mourrai plutôt qu'un autre ait votre foi.
TULLIE.
Je te pardonne tout , elle est encore à toi.
TITUS.
Eh bien! si vous m'aimez, ayez l'àine romaine, Aimez ma république, et soyez plus que reine;
100 ' nnuTus.
Apportez-moi pour dot, an lieu du rang des rois,
L'auiour de mon pays , et l'amour de mes lois.
Acceptez aujourd'hui Rome pour votre mère,
Son vengeur pour époux , Brutus pour votre père : /
Que les Romains , vaincus en générosité ,
A. la fille des rois doivent leur liberté.
TILLIE.
Qui ? moi , j'irais trahir...
TITUS.
Mon désespoir m'égare. Non , toute trahison est indigne et barbare. Je sais ce qu'est un père, et ses droits absolus; Je sais... que je vous aime... et ne me connais plus!
TULLIE.
Écoute au moins ce sang qui m'a donné la vie,
TITUS.
Eh ! dois-je écouter moins mon sang et ma patrie?
TULLIE.
Ta patrie ! ah ! barbare , en est-il donc sans moi r
TITUS.
Nous sommes ennemis... La nature , la loi Nous impose à tous deux un devoir si farouche.
TULLIE.
Nous ennemis ! ce nom peut sortir de ta bouche !
TITUS.
Tout mon cœur la dément.
TULLIE.
Ose donc me servir ; Tu m'aimes , venge-moi.
SCÈNE VI. BRUTUS , ARONS , TITUS, TULLIE , MESSALA , ALBIN,
PROCULUS, LICTEURS.
BRUTUS, à Tullie.
Madame, il faut partir. Dans les premiers éclats des tempêtes publiques , Rome n'a pu vous rendre à vos dieux domestiques ; Tarquin même en ce temps , prompt à vous oublier , Et du soin de nous perdre occupé tout entier, Dans nos calamités confondant sa famille.
ACTE III, SCÈNE VIL 101
PTa pas même aux Romains redemandé sa fille. Souffrez que je rappelle un triste souvenir : Je vous privai d'un père , et dus vous en servir. Allez , et que du trône , où le ciel vous appelle , L'inflexible équité soit la garde éternelle : Pour qu'on vous obéisse , obéissez aux lois ; Tremblez en contemplant tout le devoir des rois ; Et si de vos flatteurs la funeste malice Jamais dans votre cœur ébranlait la justice, Prête alors d'abuser du pouvoir souverain, Souvenez-vous de Rome , et songez à Tarquin ; Et que ce grand exemple, où mon espoir se fonde. Soit la leçon des rois et le bonbeur du monde.
(à Arons. ) Le sénat vous la rend , seigneur ; et c'est à vous De la remettre au mains d'un père et d'un époux. Proculus va vous suivre à la porte Sacrée.
TITUS , éloigné.
0 de ma passion fureur désespérée !
(Il va vers Arons. )
Je ne souffrirai point, non-.. Permettez , seigneur...
( Brutus et TuUie sortent avec leur suite; Arons et Messala restent.) Dieux ! ne mourrai-je point de bonté et de douleur! ( à Arons. )
Pourrai-je VOUS parler .?
ARONS.
Seigneur , le temps me presse. Il me faut suivre ici Brutus et la princesse; Je puis d'une heure encor retarder son départ : Craignez, seigneur, craignez de me parler trop tard. Dans son appartement nous pouvons l'un et l'autre Parler de ses destins , et peut-être du vôtre.
(Il sort.)
SCÈNE VII.
TITUS, MESSALA.
TITUS.
Sort qui nous as rejoints , et qui nous désunis, Sort , ne nous as-tu faits que pour être ennemis.' Ah! cache, si tu peux , t;. fureur et tes larmes.
9.
102 BRU lus.
îtfESSALA.
Je plains tant de vertus , tant d'amour et de cUarmé^; Un cœur tel que le sien méritait d'être à vons.
TITUS.
Non, c'en est fait; Titus n'en sera point l'époux.
MESSALA.
Pourquoi? quel vain scrupule à vos désirs s'oppose ?
TITUS.
Abominables lois que la cruelle impose ! Tyrans que j'ai vaincus, je pourrais vous servir! Peuples que j'ai sauvés, je pourrais vous trahir! L'amour, dont j'ai six mois vaincu la violence, L'amour aurait sur moi cette affreuse puissance ! J'exposerais mon père à ses tyrans cruels ! Et quel père ? un héros, l'exemple des mortels, L'appui de son pays , qui m'instruisit à l'être , Que j'imitai, qu'un jour j'eusse égalé peut-être. Après tant de vertus , quel horrible destin I
MESSALA.
Vous eûtes les vertus d'un citoyen romain;
Il ne tiendra qu'à vous d'avoir celles d'un maître :
Seigneur, vous serez roi dès que vous voudrez'l'être.
Le ciel met dans vos mains , en ce moment heureux ,
La vengeance, l'empire, et l'objet de vos feux.
Que dis-je? ce consul , ce héros que l'on nomme
Le père, le soutien, le fondateur de Rome,
Qui s'enivre à vos yeux de l'encens des humains
Sur les débris d'un trône écrasé par vos mains,
s'il eût mal soutenu cette grande querelle ,
S'il n'eût vaincu par vous, il n'était qu'un rebelle.
Seigneur, embellissez ce grand nom de vainqueur
Du nom plus glorieux de pacificateur;
Daignez nous ramener ces jours où nos ancêtres,
Heureux, mais gouvernés, libres, mais sous des maîtres.
Pesaient dans la balance , avec un même poids ,
Les intérêts du peuple et la grandeur des rois.
Rome n'a point pour eux une haine immortelle,
Rome va les aimer, si vous régnez sur elle.
Ce pouvoir souverain que j'ai vu tour à tour
Attirer de ce peuple et la haine et l'amour,
Qu'on craint en des États, et qu'ailleurs on désire,
ACTE III, SCÈNE Yll. 103
Est des gouvernements le meilleur ou le pire; Affreux sous un tyran, divin sous un bon roi.
TITLS.
Messala, songez-vous que vous parlez à moi?
Que désormais en vous je ne vois plus qu'un traître,
Et qu'en vous épargnant je commence de l'être?
MESSALA.
Eh bien ! apprenez donc que l'on va vous ravir L'inestimable honneur dont vous n'osez jouir; Qu'un autre accomplira ce que vous pouviez faire.
TITUS.
Un autre! arrête; dieux! parle... qui?
MESSALA.
Votre frère.
TITUS.
Mon frère ?
MESSALA.
A Tarquin même il a donné sa foi.
TITUS.
Mon frère trahit Rome ?
MESSALA.
II sert Rome et son roi ; Et Tarquin , malgré vous, n'acceptera pour genthe Que celui des Romains qui l'aura pu défendre.
TITUS.
Ciel !... perfide !... Écoutez : mon cœur longtemps séduit A méconnu l'abîme où vous m'avez conduit. Vous pensez me réduire au malheur nécessaire D'être ou le délateur ou complice d'un frère : Mais plutôt votre sang...
MESSALA.
Vous pouvez m'en punir; Frappez , je le mérite en voulant vous servir. Du sang de votre ami, que cette main fumante Y joigne encor le sang d'un frère et d'une amante ; U , leur tête à la main , demandez au sénat , Pour prix de vos vertus, l'honneur du consulat; ^u moi-même à l'instant , déclarant les complices, le m'en vais commencer ces affreux sacrifices.
TITUS.
Demeure, malheureux , ou crains mon désespoir.
101 BRUTUS.
SCÈNE VIII.
TITUS, MESSALA, ALBIN.
ALBIN.
L'ambassadeur toscan peut maintenant vous voir; 11 est chez la princesse.
TITLS.
Oui , je vais chez Tullie.. . J'y cours. O dieux de Rome, ô dieux de ma patrie, Frappez, percez ce cœur de sa honte alarmé, Qui serait vertueux s'il n'avait point aimé. C'est donc à vous, sénat, que tant d'amour s'immole.^
(à Messala.) A vous, ingrats!... Allons... Tu vois ce Capitule Tout plein des monuments de ma fidélité !
MESSALA.
Songez qu'il est rempli d'un sénat détesté.
TITUS.
Je le sais. Mais... du ciel qui tonne sur ma tête J'entends la voix qui crie : Arrête , ingrat, arrête! Tu trahis ton pays.. . Non , Rome ! non , Brutus ! Dieux qui me secourez, je suis encor Titus. La gloire a de mes jours accompagné la course; Je n'ai point de mon sang déshonoré la source; Votre victime est pure; et s'il faut qu'aujourd'liui Titus soit aux forfaits entraîné malgré lui, S'il faut que je succombe au destin qui m'opprime, Dieux , sauvez les Romains; frappez avant le crime'
ACTE QUATRIEME.
SCENE PREMIÈRE.
TITUS, AR0N5, MESSALA.
Tirus. Oui, j'y suis résolu , partez; c'est trop attendre; Honteux , désespéré, je ne veux rien entendre; Laissez-moi ma vertu , laissez-moi mes malheurs.
ACTE IV, SCÈNE I. 1C5
Fort contre vos raisons , faible contre ses pleurs , Je ne la verrai plus. Ma fermeté trahie Craint moins tous vos tyrans qu'un regard de TuUie. Je ne la verrai plus ! oui , qu'elle parte... Ah ! dieux !
ARONS.
Pour VOS intérêts seuls arrêté dans ces lieux , J'ai bientôt passé l'heiire avec peine accordée Que vous-même, seigneur, vous m'aviez demandée.
TITUS.
Moi , je l'ai demandée !
AROXS.
Hélas ! que pour vous deux J'attendais en secret un destin plus heureux! J'espérais couronner des ardeurs si parfaites : n n'y faut plus penser.
TITUS.
Ah! cruel que vous êtes, Vous avez vu ma honte et mon abaissement ; Vous avez vu Titus balancer un moment. \Ilez , adroit témoin de mes lâches tendresses, Allez à vos deux rois annoncer mes faibjesses; Contez à ces tyrans terrassés par mes coups 3ue!e fils de Brutus a pleuré devant vous. Mais ajoutez au moins que , parmi tant de larmes , Malgré vous et Tullie, et ses pleurs et ses charmes , Vainqueur encor de moi, libre, et toujours Romain, fe ne suis point soumis par le sang de Tarquin ; 3ue rien ne me surmonte , et que je jure encore " '■
L'ne guerre éternelle à ce sang que j'adore.
ARONS.
J'excuse la douleur où vos sens sont plongés; Je respecte en partant vos tristes préjugés. Loin de vous accabler, avec vous je soupire : Llle en mourra, c'est tout ce que je peux vous dire, ^dieu , seigneur.
MESSALA.
O ciel!
Ï06 BRUTUS.
SCÈNE IL
TITUS, MESS AL A.
TITUS.
Non , je ne puis souffrir Que des remparts de Rome on la laisse sortir : Je veux la retenir au péril de ma \ie.
MESSALA.
Vous voulez...
TITUS.
Je suis loin de trahir ma patrie ! Rome l'emportera , je le sais ; mais enfin Je ne puis séparer Tullie et mon destin. Je respire , je vis , je périrai pour elle. Prends pitié de mes maux , courons , et que ton zèle Soulève nos nmis , rassemble nos soldats : En dépit du sénat , je retiendrai ses pas ; Je prétends que dans Rome elle reste en otage : Je le veux.
MESSALA.
Dans quels soins votre amour vous engage! Et que prétendez-vous par ce coup dangereux , Que d'avouer sans fruit un amour malheureux?
TITUS.
Eh bien ! c'est au sénat qu'il faut que je m'adresse. Va de ces rois de Rome adoucir la rudesse. Dis-leur que l'intérêt de l'État , de Brutus... Hélas ! que je m'emporte en desseins superflus !
MESSALA.
Dans la juste douleur où votre âme est en proie. Il faut , pour vous servir...
TITUS.
Il faut que je la voie; Il faut que je lui parle. Elle passe en ces lieux ; Elle entendra du moins mes éternels adieux.
MESSALA.
Parlez-lui , croyez-moi.
TTTUS;
Je suis perdu , c'est elle !
ACTL IV, SCÈNE IlL tC7
SCÈNE III.
TITUS, MESSALA, TULLIE, ALGmE.
ALGINE.
On VOUS attend , madame.
TULUE
Ah ! sentence cruelle ! L'ingrat me touche encore, et Brutus à mes yeux Paraît un dieu terrible armé contre nous deux. J'aime, je crains, je pleure, et tout mon cœur s'égare. Allons.
TITUS.
Non , demeurez.
TULLIE.
Que me veux-tu , barbare? Me tromper, me braver ?
TITUS.
Ah ! dans ce jour affreu'i Je sais ce que je dois , et non ce que je veux ; Je n'ai plus de raison , vous me l'avez ravie. Eh bien ! guidez mes pas , gouvernez ma furie ; Régnez donc en tyran sur mes sens éperdus; Dictez, si vous l'osez, les crimes de Titus. Non , plulùt que je Uvre aux flammes , au carnage, Ces murs, ces citoyens qu'a sauvés mon courage; Qu'un père abandonné par un fils furieux, Sous le fer de Tarquin...
TULLIE.
M'en préservent les dieux ! La nature te parle , et sa voix m'est trop chère ; Tu m'as trop bien appris à trembler pour un père. Rassure-toi ; Brutus est désormais le mien ; Tout mon sang est à toi , qui te répond du sien ; Notre amour, mon hymen , mes jours en sont le gage : Je serai dans tes mains sa fille, son otage. Peux-tu déhbérer.^ Penses-tu qu'en secret Brutus te vît au trône avec tant de regret.' fln'a point sur son front placé le diadème; Mais, sous un autre nom, n'est-il pas roi lui-même.' Son rèi^ne est d'une année , et bientôt... Mais, hélas! Que de faibles raisons, si tu ne m'aimes pas!
108 BRUTUS.
Je ne dis plus qu'un mot. Je pajjs... et je t'adore. Tu pleures, tu frémis; il en est temps encore : Achève, parle, ingrat! que te faut-il de plus?
TITUS.
Votre haine; elle manque au malheur de Titus.
TULLIE.
Ah ! c'est trop essuyer tes indignes murmures,
Tes vains engagements, tes plaintes, tes injures;
Je te rends ton amour dont le mien est confus ,
Et tes trompeurs serments, pires que tes refus.
Je n'irai point chercher au fond de l'Italie
Ces fatales grandeurs que je te sacrifie ,
Et pleurer loin de Rome , entre les bras d'un roi.
Cet amour malheureux que j'ai senti pour toi.
J'ai réglé mon destin. Romain dont la rudesse
jN'affecte de vertu que contre ta maîtresse ,
Héroà pour m'accabler, timide à me servir ;
Incertain dans tes vœux , apprends à les remplir.
Tu verras qu'une femme , à tes yeux méprisable ,
Dans ses projets au moins était inébranlable;
Et, par la fermeté dont ce cœur est armé ,
Titus, tu connaîtras comme il t'aurait aimé.
Au pied de ces murs même où régnaient nos ancêtres ,
De ces murs que ta main défend contre leurs maîtres ,
Où tu m'oses trahir, et m'outrager comme eux,
Où ma foi fut séduite , où tu trompas mes feux ,
Je jure à tous les dieux qui vengent les parjures
Que mon bras, dans mon sang effaçant mes injures,
Plus juste que le tien , mais moins irrésolu ,
Ingrat , va me punir de t'avoir mal connu ;
Et je vais...
TITUS, l'arrêtant.
Non , madame , il faut vous satisfaire Je le veux , j'en frémis , et j'y cours pour vous plaire; D'autant plus malheureux que, dans ma passion , Mon cœur n'a pour excuse aucune illusion; Que je ne goûte point, dans mon désordre extrême, Le triste et vain plaisir de me tromper moi-même ; Que l'amour aux forfaits me force de voler; Que vous m'avez vaincu sans pouvoir m' aveugler ; Et qu'encore indigné de l'ardeur qui m'anime,
ACTE IV , SCÈNE IV. 109
I, chéris la vertu , mais j'embrasse le crime. Il aïssez-moi , fuyez, quittez un malheureux Qui meurt d'amour pour vous, et déteste ses feux ; Qui va s'unir à vous sous ces affreux augures , Parmi les attentats , le meurtre , et les parjures.
TULLIE.
Vous insultez , Titus , à ma funeste ardeur ; Vous sentez à quel point vous régnez dans mon cœur. Oui , je vis pour toi seul , oui , je te le confesse ; Mais malgré ton amour, mais malgré ma faiblesse , Sois sur que le trépas m'ins[)ire moins d'effroi Que la main d'un époux qui craindrait d'être à moi , Qui se repentirait d'avoir servi son maître, Que je fais souverain , et qui rougit de l'être.
Voici l'instant affreux qui va nous éloigner. Souviens-toi que je t'aime et que tu peux régner. L'ambassadeur m'attend ; consulte, délibère : Dans une heure avec moi tu reverras mon père. Je pars , et je reviens sous ces murs odieux Pour y rentrer en reine , ou périr à tes yeux.
TITUS.
Vous ne périrez point. Je vais...
TDLLIE.
Titus, arrête; En me suivant plus loin tu hasardes ta tète ; On peut te soupçonner; demeure : adieu; résons D'être mon meurtrier ou d'être mon époux.
SCÈNE IV.
TITUS.
ru l'emportes , cruelle , et Rome est asservie ; Reviens régner sur elle ainsi que sur ma vie ; Reviens : je vais me perdre, ou vais te couronner : Le plus grand des forfaits est de t'abandonne r. Qu'on cherche Messala; ma fougueuse imprudence \ de son amitié lassé la patience. Maîtresse, amis, Romains, je perds tout en un jour.
VOY^TAIRE. THÉ\TRE. 10
tlO BRUTUS.
SCÈNE V.
TITUS, MF.SSALA.
TITUS.
Sers ma fureur enfin, sers mon fatal amour; Viens, suis-moi.
messala. Commandez; tout est prêt; mes colicrles Sont au mont Quirinal , et livreront les portes. Tous nos braves amis vont jurer avec moi De reconnaître en vous l'héritier de leur roi. Ne perdez point de temps ; déjà la nuit plus sombre Voile nos grands desseins du secret de son ombre.
TITUS.
L'heure approche; TuUieen compte les moments... Et Tarquin, après tout , eut mes premiers serments.
(Le fond du tliéàlre s'ouvre.)
Le sort en est jeté. Que vois-je? c'est mon père !
SCÈNE VI. BRUTUS , TITUS , MESSALA , licteurs.
BRUTUS.
Viens, Rome est en danger; c'est en toi que j'espère.
Par un avis secret le sénat est instruit
Qu'on doit attaquer Rome au milieu de la nuit.
J'ai brigué pour mon sang, pour le héros que j'aime.
L'honneur de commander dans ce péril extrême :
Le sénat te l'accorde ; arme-toi , mon cher fils;
Une seconde fois va sauver ton pays ;
Pour notre liberté va prodiguer ta vie!
Va, mort ou triomphant, tu feras mon envie.
TITUS.
Ciel!... I
BRUTUS.
Mon fils!... 1
TITUS. i
Remettez , seigneur , en d'autres mains J Les faveurs du sénat et le sort des Romains. j
MESSALA. 1
Ah ! quel désordre affreux de son âme s'empare! |
ACTE IV , SCÈNE VII. 1 « I
BRLTUS.
Vous pourriez refuser l'honneur qu'on vous prépare?
TITUS.
Qui? moi, seigneur!
BRLTLS.
Hé quoi ! votre cœur égaré Des refus du sénat est encore ulcéré ! De vos prétentions je vois les injustices. Ah ! mon fils, est-il temps d'écouter vos caprices? Vous avez sauvé Rome, et n'êtes pas heureux? Cet immortel honneur n'a pas comblé vos vœux? Mon fils au consulat a-t-il osé prétendre Avant l'âge où les lois permettent de l'attendre? Va, cesse de briguer une injuste faveur; La place où je t'envoie est ton poste d'honneur; Va, ce n'est qu'aux tyrans que tu dois ta colère : De l'État et de toi je sens que je suis père. Donne ton sang à Rome, et n'en exige rien; Sois toujours un héros ; sois plus , sois citoyen. Je touche , mon cher fils , au bout de ma carrière ; Tes triomphantes mains vont fermer ma paupière ; Mais , soutenu du tien , mon nom ne mourra plus ; Je renaîtrai pour Rome , et vivrai dans- Titus. Que dis-je? je te suis. Dans mon âge débile Les dieux ne m'ont donné qu'un courage inutile ; Mais je te verrai vaincre , ou mourrai , comme toi , Vengeur du nom romain, libre encore , et sans roi.
TITUS.
Ah ! Messala,
SCÈNE VIL BRlJtUS, VALÉRIUS, TITUS, MESSALA.
:! VALÉRIDS.
Seigneur, faites qu'on se retire.
CRDTUS , à son fils.
Cours, vole...
(Titus ei Messala sortent) VALÉRIUS.
On trahit Rome.
112 BRUTUS.
BFUTUS.
Ah! qu'entends-je? ^
TALÉRIDS.
On conspire Je n'en saurais douter; on nous trahit , seigneur. De cet affreux complot j'ignore encor l'auteur: Mais le nom de Tarquin vient de se faire entendre, Et d'indignes Romains ont parlé de se rendre.
BRUTUS.
Des citoyens romains ont demandé des fers !
VALÉRIUS.
Les perfides m'ont fui par des chemins divers; On les suit. Je soupçonne et Menas et Lélie, Ces partisans des rois et de la tyrannie, Ces secrets ennemis du bonheur de l'État, Ardents à désunir le peuple et le