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DES

DEUX MONDES

XXXI* ANNÉE. SECONDE PÉRIODE

TOME WXII, 1" VAB5 18G1.

ÎAJIIS. ~ IMPRIMERIE DE J. CLAYE

RUE SAINT-BENOÎT, 7.

REVUE

DES

DEUX MONDES

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XXXI* ANNÉF. SECONDE PÉRIODE

TOME TREÎSTO^DEUXIÈME

PARIS

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES

RUE SAINT-BENOIT, 20 1S61

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TROIS MINISTRES

DE L'EMPIRE R03IAIN

SOUS LES FILS DE THÉODOSE.

BCFIX, EUTROPE, STILICOM,

II.

EUTROPE.

I.

Eutrope naquit, dans une des contrées voisines de l'Euphrate, d'un père et d'une mère esclaves (1). Son maître, pour lui donner plus de prix, ayant décidé qu'il serait eunuque, un opérateur arménien (c'étaient, à ce qu'il paraît, les plus habiles) l'arracha à la mamelle de sa mère et le mutila : l'enfant faillit en mourir; mais lorsqu'il revint à la vie, il avait doublé de valeur. L'âge de la vente arrivé, le maître l'envoya, sous la conduite d'un Galate, agent de la traite des eunur j.. ^^rcourir les marchés de l'Halis et du Thermodon, se tf it. alors comme aujourd'hui, le principal siège de ce comn ,ndu et revendu plusieurs fois, le jeune Eutrope passa

par ^ .as de bien des maîtres, soit qu'il fût un esclave difficile,

soit que son intelligence et sa bonne mine en fissent au contraire un objet d'échange avantageux. La condition de cette classe d'en- fans était vraiment déplorable; voués pour la plupart à une hon-

(4) Voyez la première de ces études, Bufln, dans la Revue du i" novembre Î860.

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teuse jeunesse, et destinés plus tard à servir d'intermédiaires aux passions de leurs maîtres, ils allaient, quand l'âge les frappait, affronter dans les gynécées la haine d'un sexe^t le mépris des deux: c'était le dernier degré et le plus redouté de la condition servile. A cette école d'opprobre et de misère, Eutrope, doué d'une grande intelligence naturelle, acquit tous les vices qu'engendre l'avilis- sement : il devint fourbe, ingrat, avide d'argent; détestant le nom de maître et aspirant à l'être un jour, ne fût-ce que pour se ven- ger, il accumula au fond de son âme une haine mortelle contre qui- conque l'avait connu à l'époque de sa dégradation, qu'il lui eût fait du mal ou du bien. Il finit par étendre ce sentiment à toute la so- ciété qui versait sur ses pareils avec tant d'indifférence la souf- france et l'abjection; mais, habile à dissimuler, il n'en laissait rien percer au dehors. Quelques rayons de tendresse venaient cepen- dant traverser de temps à autre cette âme sombre et désespérée. Il était chrétien sincère et catholique ardent, quoiqu'on lui niât plus tard ce titre, lorsqu'il eut à lutter contre l'église, et il aimait avec passion une sœur, née comme lui dans la servitude. Tout ce que cet homme pouvait concevoir d'affection, il le reporta sur cette femme, son égale par le sang et par la misère. Elle avait été sa consolation dans les jours de détresse ; aux temps de la prospérité, il mit sa fierté à la rendre riche et puissante, à lui faire partager ses honneurs, son palais, h lui donner une cour, à humilier devant elle les plus nobles matrones. Exempte des mauvais instincts de son frère, elle n'abusa point de sa puissance, et mérita d'être épargnée quand la roue de la fortune vint à tourner. On l'appelait par déri- sion la femme de l'eunuque.

Le premier maître d'Eutrope, ou du moins le plus ancien dont l'histoire se souvienne, fut un certain Ptolémée, préposé aux haras militaires de l'Egypte, soldat brutal, qui mêlait quelques qualités à sa grossièreté, et se fit aimer de son esclave. Celui-ci commençait à s'attacher, quand un beau jour Ptolémée l'envoya au marché et le vendit : ce fut un des premiers chagrins de l'eunuque. Des mains de Ptolémée, il tomba dans celles d'un vieux général illustré par de beaux services sous les règnes de Valens et de Théodose, l'ancien maître des milices Arinthée, qui le prit pour confident de ses af- faires, où figuraient souvent des intrigues galantes. Eutrope resta plusieurs années chez ce maître; puis, l'âge arrivant avec les rides et la perte des cheveux, on le jugea indigne de parader à table ou dans les vestibules avec les jeunes et élégans esclaves qui for^ maient le cortège d'un patricien d'Orient et un des ameublemens de son palais. Sur ces entrefaites, Arinthée, ayant marié sa fille, le donna à son gendre, et, suivant le mot énergique d'un contempo-

TROIS MINISTRES DE L EMPIRE ROMAIN. /

rain, le futur consul de l'Orient figura comme meuble dotal dans les apports matrimoniaux de l'épousée. Toutes les misères à la fois vinrent fondre sur Eutrope dans cette nouvelle situation. On l'em- ployait aux plus pénibles comme aux plus vils travaux du gynécée, à casser le bois, à préparer le bain, à faire chauffer l'eau, et les écrivains du temps nous le représentent, tantôt demi-nu et couvert de sueur, fléchissant sous le poids de deux énormes aiguières d'ar- gent, tantôt immobile, près du lit de sa maîtresse, un éventail de queue de paon à la main, écartant les mouches qui pouvaient la troubler dans son sommeil. La jeune mariée, élégante, impérieuse, pleine de caprices, se dégoûta bientôt d'un eunuque vieux et laid, et le mit à la porte, sans même chercher à le vendre. On ignore comment il vivait, lorsqu'un officier du palais, nommé Abundantius, daigna s'intéresser à lui, et le fit entrer, non sans peine, dans les derniers rangs des eunuques palatins, qui se crurent presque dés- honorés de l'avoir pour inférieur. Eutrope ne tarda pas à faire voir qu'il pourrait être leur supérieur au besoin : l'intelligence de son service, quelques mots heureux et les marques d'une piété fervente ayant éveillé l'attention de Théodose, ce prince l'attacha à sa per- sonne, et l'essaya dans quelques missions difficiles dont l'eunuque sut se tirer à souhait.

Bien différentes des missions qu'il avait plus d'une fois reçues dans son triste métier d'esclave, celles que lui confiait Théodose étaient aussi respectables par le but que délicates dans l'accomplissement, à cause des personnages avec lesquels il fallait traiter. C'étaient or- dinairement des questions de conscience, des scrupules sur lesquels ce religieux prince voulait consulter en dehors de son gouvernement, ce qui mit Eutrope en relation directe avec plusieurs des plus illus- tres représentans de l'église. L'année 394 fournit au chambellan l'occasion de montrer le degré de confiance dont il jouissait même près des saints. C'était l'année de l'usurpation d'Eugène et des sou- lèvemens païens de la Gaule et de l'Italie; or de grands doutes tour- mentaient Théodose , déjà malade et affligé de la perte récente de sa femme Galla : il se demandait si Dieu exigeait véritablement de lui une nouvelle guerre, à laquelle il ne survivrait peut-être pas, et si, contre tant de forces réunies, contre le sénat romain, contre le redoutable Arbogaste, l'espérance même d'une victoire lui était permise. Une défaite, se disait-il, pouvait compromettre la cause du catholicisme jusque dans l'empire d'Orient et ruiner d'un seul coup le travail de toute sa vie. Dans cette cruelle incertitude, il dépêcha secrètement son chambellan vers un solitaire de l'Egypte, nommé Jean, qui passait pour avoir le don de prophétie. Eutrope avait pour mission de l'amener à Constantinople, ou du moins de rapporter sa

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réponse aux consultations du prince. Jean refusa de quitter sa soli- tude; mais il dévoila à l'eunuque les chances obscures de l'avenir. « Dieu veut cette guerre, lui dit-il, et ton maître doit partir. Avec l'assistance du ciel, il remportera une victoire longtemps balancée, mais il ne reverra jamais l'Orient. » Cette réponse décida Théodose, dont le cœur n'était pas fait pour de viles appréhçnsions, et il mar- cha avec joie au-devant de cette victoire, que sa mort devait cou- ronner. La mission d'Eutrope, ébruitée bientôt, appela sur l'ambas- sadeur, avec les louanges du parti catholique, toutes les moqueries du parti païen. Dans les conciliabules des polythéistes, il ne fut plus question que de l'eunuque prophète, du nouveau Tirésias, in- terprète bizarre des volontés célestes et arbitre des victoires; plus tard même, quand la mort de Théodose sembla donner crédit à la clairvoyance du solitaire égyptien, les allures prophétiques de l'eu- nuque continuèrent à être un sujet de moquerie. Rufin dut voir de mauvais œil cette fortune naissante qui semblait menacer la sienne, et de les inimitiés sourdes qui déjà les divisaient quand Théo- dose mourut. Le chambellan sut alors se glisser près du fils, comme il avait fait près du père; il démasqua lés projets de Rufin sur l'em- pire, et déjoua ses desseins sur le jeune empereur en faisant épou- ser à celui-ci la fille de Bautho. Ce mariage, œuvre d'une habileté consommée, l'avait rendu maître dans l'intérieur du palais, quand la chute du tout-puissant ministre le conduisit de la chambre à cou- cher au cabinet d'xircadius.

Eutrope, ainsi qu'on l'a pu voir, n'avait eu au renversement et au meurtre de Rufin qu'une part très subordonnée : après le succès, quand la faveur populaire accueillit comme un acte de justice cet acte de violence, il en revendiqua tout le mérite, et on le crut. Les hommes sont portés à s'exagérer la puissance des manœuvres souterraines et de l'intrigue : on ne douta donc point que l'eunuque n'eût conçu le projet, dressé les lacs, attiré la victime, et ses créatures le pro- clamèrent le sauveur du prince et de l'empire. On parla à peine de Stilicon, soigneusement relégué dans l'ombre, et quant à Gainas, sanglant exécuteur de la pensée d' autrui, on le jugea assez payé par la maîtrise des milices d'Orient; encore Eutrope trouva- t-il moyen de borner l'action directe du Barbare au commandement de ses com- patriotes. Gainas' était joué, il se plaignit; mais personne ne l'é- couta : sa brutalité inspirait autant de répulsion que son incapacité de dédain. Sous le prétexte de veiller sur l'empire et l'empereur qu'il venait de sauver, Eutrope s'empara de la direction du gouver- nement, sans prendre néanmoins la place de Rufin : trop avisé pour changer dès son début la position qui faisait sa force, il continua ses fonctions domestiques plus assidûment que jamais, ne s'attribuant

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d'autre titre que celui de primicier de la chambre sacrée, ou grand- chambellan. Autant Rufin avait montré d'arrogance, autant il afficha de modération, ne s' occupant en apparence que de la sûreté de son pupille, l'enveloppant de ses replis en réalité avec la ruse et la sou- plesse du serpent. Admis près de lui à toute heure de nuit et de jour, jusque dans l'intimité du gynécée, il sut l'isoler de tout le monde, des grands de la cour, de ses officiers, et même de sa femme dont il redoutait l'ascendant, lui imposer ses avis, dicter ses moindres désirs; en un mot, les écrivains du temps nous disent énergiquement qu'il le domina comme une bête. Tout en faisant ainsi main-mise directe sur le prince, Eutrope se saisissait indirec- tement des grands postes administratifs au moyen de ses créatures qu'il y glissait. Les amis de Théodose, écartés l'un après l'autre sous divers prétextes, se virent remplacés peu à peu par des gens de bas étage qui livraient à l'eunuque la puissance et la fortune publique, tandis qu'on exaltait son désintéressement et sa modestie.

L'avènement de cet étrange ministre ne produisit point la même impression dans les deux empires, et encore se manifestent les profondes différences morales qui séparaient ces deux moitiés du monde romain. En Occident, ce fut un violent éclat d'indignation et de surprise; il y eut en Orient plus de moquerie que de colère. La classe de gens à laquelle appartenait le primicier de la chambre sa- crée n'était point à Constantinople et dans les provinces d'Asie l'ob- jet de cette répulsion invincible qui la frappait au-delà des mers. Tandis qu'en Italie on la supportait à peine dans le palais d'Hono- rius et près des princesses, elle était nombreuse, chèrement payée et répandue partout en Orient, elle formait un article de luxe. Une maison opulente de Constantinople, d'Antioche, d'Alexandrie, de Smyrne, étalait sous ses portiques et dans ses vestibules un trou- peau déjeunes et beaux eunuques, magnifiquement costumés, comme preuve de sa richesse et de son bon goût; les plus modestes en pos- sédaient de vieux pour le service du gynécée. Entrés dans les se- crets de la famille, ces esclaves, s'ils étaient adroits, parvenaient à y dominer, et ce qui venait de se passer dans le palais d'Arcadius n'était guère qu'un épisode de la vie commune en Orient. Ajoutez à cela les traditions historiques de l'Asie, qui n'avaient rien de con- traire à la domination des eunuques non plus qu'à celle des femmes. Les grandes monarchies dont se composait la partie asiatique de l'empire romain, la Syrie, la Babylonie, l'Arabie, l'Egypte, avaient vu jadis à leur tête des femmes dont la mémoire était restée glo- rieuse, et récemment encore, durant les guerres civiles qui suivi- rent la captivité de Valérien chez les Perses, Antioche n'avait pas hésité à reconnaître pour empereur la reine de Palmyre, Zénobie.

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Enfin, sur les rives mêmes de l'Euphrate, la monarchie des Perses, modèle de l'autocratie romaine en tant de choses, avait donné fré- quemment le spectacle d'eunuques tout-puissans gouvernant au nom du grand roi. Les mœurs orientales pouvaient donc accepter sans colère, quoique avec moquerie, comme une bizarrerie ridicule, ce que l'austérité des mœurs latines repoussait absolument, avec indignation et dégoût.

En même temps qu'il accaparait cauteleusement toutes les hautes fonctions de l'état, en y plaçant ses créatures dévouées, Eutrope entoura son jeune maître d'une société dissipée et turbulente ca- pable d'inspirer à un plus ferme esprit l'aversion des travaux sé- rieux. Les spectacles, les courses de chars, les festins, les danses, seules occupations des nouveaux habitués du palais, étaient aussi les seules qu'on préconisât maintenant dans cette cour austère de l'empereur catholique. Chaque printemps, pour varier ses plaisirs, l'eunuque emmena Arcadius dans les délicieuses campagnes d'An- cyre, parmi ces populations phrygiennes si renommées par leur mol- lesse : là, au sein de voluptés nouvelles, le fds de Théodose oubliait Constantinople ; les charmes de la belle Eudoxie perdaient peu à peu leur ascendant sur lui, et, privé de tout autre conseil que celui de l'eunuque, il devenait de plus en plus étranger aux affaires de son gouvernement; plusieurs lois importantes rendues dans cette période sont en effet datées d'Ancyre. Les instrumens de cette cor- ruption systématique étaient puisés par le chambellan dans la classe de ses complaisans les plus sûrs et de ses anciens amis, c'est-à-dire dans des rangs généralement peu honorables et peu distingués de la société byzantine. Claudien nous en fait un tableau qu'on aime à croire forcé, mais l'on trouve de curieuses et tristes révélations sur le monde romain oriental.

« se voyaient, nous dit-il, de jeunes hommes arrogans, effron- tés, à côté de vieillards usés par la débauche, qui ne connurent ja- mais d'autre triomphe que de tenir table éternellement, d'autre gloire que de varier des mets empoisonnés. C'est à force d'or que ces hommes excitent leur appétit; rien n'échappe à leur voracité, ni l'oiseau radieux de Junon, ni le babillard ailé que le noir Indien nous envoie; leur gourmandise insatiable franchit les bornes de l'empire , et les mers les plus lointaines viennent mêler pour eux leurs poissons à ceux des golfes de la Grèce. Ils n'ont souci que de leurs vôtemens parfumés; soulever le rire par une vaine saillie est leur plus belle victoire. Quelle recherche indigne de l'homme règne dans leur parure! Que de labeur dans l'ajustement efféminé de leur chevelure! On dirait qu'ils ont peine à traîner la soie qui les couvre. Les Iluns ou les Sarmates peuvent menacer les murs de leur ville:

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le théâtre restera-t-il debout? Voilà la question qui les intéresse. Ces gens-là n'estiment que Constantinople , n'admirent que leurs palais reflétés par les eaux du Bosphore; Rome est l'objet de leur mépris, l'Italie de leur indifférence : c'est ainsi qu'ils sont Romains. Mais aussi donnez-leur un chœur de danse, vous verrez avec quelle grâce ils le conduisent, et s'il faut diriger un char datis la carrière, ils défieront les meilleurs cochers. Le peuple ou plutôt la basse po- pulace a fourni la plupart de ces hommes, opulens aujourd'hui et chefs de nos armées. On en compte plus d'un qui garde aux pieds et aux jambes l'empreinte des fers qu'il a portés; ils siègent maintenant parmi nos magistrats, ils rendent la justice, le sceau de l'infamie au front, et les stigmates qu'ils étalent à tous les yeux proclament l'in- dignité de leur fortune. »

Les deux principaux parmi les favoris d'Eutrope étaient le géné- ral Léon et l'intendant des largesses Hosius. Claudien n'a pas man- gue de nous esquisser leurs portraits avec son talent et sa partialité ordinaires dans une satire à la fois comique et sanglante. Disons-le ici pour la justification de nos récits, Claudien est cité si fréquem- ment : il n'existe, pour arucune époque de l'histoire, aucun docu- ment plus précieux que ces poèmes, ou, pour me ser\ir d'une expression moderne qui rende mieux ma pensée, ces pamphlets poé- tiques de l'ami de Stilicon, écrits jour par jour sous l'inspiration des haines de l'Italie, récités devant Honorius et dans le sénat de Rome , applaudis par des milliers de mains sur le Forum de la ville éternelle, répandus à profusion dans les provinces et jusqu'en Orient, ils versaient le ridicule et l'odieux sur les chefs du gou- vernement. C'est de l'histoire s'il en fut jamais, de l'histoire pas- sionnée, injuste parfois, mais vivante, et qui laisse percer la vérité sous les exagérations de parti ou sous celles de la poésie. Claudien est pour nous, au bout de quatorze siècles, un admirable écho des sentimens de l'Occident en face de la révolution qui poussait le monde romain à se scinder en deux empires distincts : révolution qu'il accéléra peut-être lui-même par les violences de son génie.

Léon avait été dans sa jeunesse préposé aux travaux des fileuses d'un gynécée; dégoûté de cette vie oisive, il s'était enrôlé, et avait ga- gné ses grades militaires moins par son courage que par sa bonne hu- meur et ses saillies naturelles, qui lui attirèrent la faveur des sol- dats avec la protection des chefs. Gourmand à l'excès, il menait dans les rangs moyens de la société byzantine la double vie de pa- rasite et de bouffon : point de bons repas le général Léon n'eût sa place marquée, et à ce métier il avait acquis un embonpoint dé- mesuré qui complétait le ridicule du personnage. C'était dans ces so- ciétés de dissipation, sinon de débauche, qu'Eutrope l'avait connu.

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« Voici venir Léon , nous dit Claudien dans son poème à'Eiitrope, Léon au large ventre, dont la faim surpasse celle du cyclope, et qui défierait une harpie à jeun; il doit à son appétit, non pas à sa vaillance, l'honneur insigne de porter le nom du lion (1). Brave contre les absens, redoutable par la langue, aussi petit d'âme qu'énorme de corps, il fut jadis cardeur habile, passé maître dans l'art d'apprêter et de peigner la laine. Nul jamais ne sut mieux l'étendre dans des cor- beilles après l'avoir purgée de toute souillure, ni guider d'une main plus adroite la^dépouille huileuse des brebis à travers les dents acé- rées de la carde. Léon est l'Ajax d'Eutrope : dans sa colère, il frappe non un vaste bouclier, revêtu de sept cuirs de bœufs, corhme le hé- ros de nos poèmes, mais son ventre, qu'ont arrondi d'interminables repas et une vie. longtemps immobile au milieu des fileuses et des quenouilles. » Le personnage si grotesquement dessiné n'était pas moins que le vrai ministre de la guerre d'Arcadius, le général qu'Eu- trope plaça au-dessous ou plutôt à côté de Gaïnas, pour surveiller le Barbare mécontent et le réprirher au besoin.

Le comte des largesses, Hosius, transféré par Eutrope à la maî- trise des offices, n'avait ni la vulgarité ni les mœurs ignobles de Léon. Espagnol d'origine et venu en Orient dans la domesticité de Théodose , il avait su se former lui-même. Ses détracteurs préten- daient qu'on l'avait vu jadis dans les cuisines impériales, artiste re- nommé et arbitre souverain des sauces : en tout cas, il avait quitter de bonne heure le fourneau pour les écoles, car il avait étu- dié le droit, et au temps dont nous parlons, Hosius passait pour un jurisconsulte distingué. Théodose avait reconnu son mérite en lui confiant la direction des finances de l'empire. Le contraste des deux conditions qu'il était censé avoir traversées successivement fournissait à la médisance mille jeux de mots bouffons, qui circu- laient en Occident, et dont Claudien, g.vec sa verve satirique, pou- vait sans doute revendiquer une grande part. Ces jeux de mots, in- traduisibles en français, roulent principalement sur la double entente du mot j'uSj qui en latin signifie droit et Jus de viande ou sauce, et la plaisanterie gît dans une perpétuelle confusion entre l'exercice de la justice et les procédés de l'art culinaire. Ainsi on montrait Ho- sius assis sur son tribunal comme près d'un fourneau, assaisonnant point la justice, confectionnant les lois, adoucissant les arrè'ts, ne négligeant rien, en un mot, pour le service de son maître; et comme ce magistrat, d'un naturel emporté, était habile se con- tenir : « Il est tout miel, disait-on, mais le feu de la cuisine n'est pas loin! » Ces bouffonneries, qui ridiculisaient les ministres de la

(1^ On sait que leo en latin, Uôa en grec, signifient lion.

TROIS MINISTRES DE l' EMPIRE ROMAIN. 13

cour d'Orient, devaient les irriter d'autant plus gu elles arrivaient frappées d'un caractère presque officiel dans les vers du poète de Stilicon. Ilosius, parvenu de la science, n'en était atteint que faible- ment; mais il avait eu le tort de remplacer à la maîtrise des offices un magistrat d'antique et austère probité, de qui l'on a pu dire « qu'il était la vertu vivante dans un corps mortel. » Cet homme de bien se nommait Marcellus ; à Bordeaux et venu à Constantinople comme médecin de Théodose, il y avait embrassé la carrière admi- nistrative, qu'il quitta sans regret sous l'administration nouvelle. L'estime générale le vengea : retiré dans sa famille, Marcellus re- prit ses études favorites et composa pour l'instruction de ses enfans un recueil de recettes médicales que nous possédons encore.

On a peine à s'imaginer l'étrange infatuation que la haute fortune d'Eutrope produisit parmi ses pareils. D'un bout à l'autre de l'Orient la caste des eunuques s'émut; elle applaudit à son élévation, et, confondant sa cause avec celle du ministre sorti de ses rangs, elle forma pour lui dans l'empire une armée d'admirateurs fanatiques et d'espions volontaires, répandue partout et redoutable aux honnêtes gens. Malheur au maître qui eût exprimé librement sa pensée sur ce bouleversement des conditions! il eût soulevé autour de lui bien des orages et compté presque autant d'ennemis que de domesti- ques. Bien plus, l'ambition s'empara de ces êtres repoussés de la société. Ils se crurent prédestinés tous à gouverner l'état, et on les vit de toutes parts accourir à Constantinople, solliciter tous les em- plois, remplir d'un air triomphant les antichambres du ministre et les avenues du palais. Le ministre plaça le plus qu'il put de ces fidèles satellites. L'esprit des Orientaux, une fois exalté, arrive bien vite à la folie, et il se passa un phénomène que nous refuserions de croire, s'il n'était affirmé par un témoin oculaire, l'historien Eunapius, qui habitait alors l'Asie; il nous raconte que plus d'un ambitieux à qui manquait le privilège des protégés d'Eutrope se mutila lui-même pour se rendre digne des honneurs, et que quel- ques-uns en moururent.

II.

Tandis que ces événemens, à la fois tristes et burlesques, absor- baient l'attention de la cour d'Orient, Alaric s'emparait de la Grèce. Kous l'avons laissé, au mois de septembre de l'année 395, dans le nord de la Thessalie, assistant, de l'enceinte de son camp de cha- riots, à la dissolution de l'armée envoyée d'Occident contre lui et au double départ de Gaïaas et de Stilicon, Sitôt qu'il les vit éloignés, il s'empressa d'enlever ses palissades, d'atteler ses bœufs aux cha-

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riots, et il reprit sa course avec autant de tranquillité, nous dit un historien, que s'il eût été dans un stade, disputant le prix des jeux publics. Suivant les instructions données par Rufin, les garnisons romaines se gardèrent bien de l'inquiéter, le laissant piller tout à son aise. Cette inaction força les Thessaliens de pourvoir eux-mêmes à leur sûreté ; réunis en armes près de l'embouchure du Pénée, ils se jetèrent à l'improviste sur les Goths au moment ceux-ci passaient le fleuve, et leur tuèrent ou noyèrent trois mille hommes. Alaric se vengea par des dévastations odieuses : tout ce qu'avait célébré l'his- toire et chanté la poésie, dans ce pays illustré par la guerre et les arts, fut détruit ou profané. Des Goths campèrent dans les champs de Pharsale; les frais ombrages de Tempe disparurent sous la hache barbare, et le Sperchius, défoncé par la roue des chariots, ne roula plus qu'une eau limoneuse. Les auteurs du temps sont pleins de ces lamentations, que répétaient avec attendrissement les amis de la poésie. Ce fut bientôt le tour des Thermopyles. Ce défilé fameux que trois cents Lacédémoniens avaient défendu jadis contre un mil- lion de Perses s'ouvrit à la première sommation d' Alaric : la vue d'un soldat goth suffit pour le forcer. Les provinces situées au midi de rOEta subirent le sort des autres : en Phocide, en Béotie, une seule ville fut épargnée, Thèbes, que protégeait sa forte situation, et que ses habitans osèrent défendre. Elle eût exigé un long siège, et comme Alaric n'avait pas de temps à perdre, il passa outre.

Athènes l'attirait : le roi goth avait hâte d'arriver à cette ville fa- meuse qui occupait dans le domaine de l'intelligence et des arts une place comparable à celle de Rome dans le domaine des conquêtes, ou de Jérusalem dans celui des traditions religieuses. Athènes, nous dit un contemporain, n'était plus qu'un mot; mais ce mot, plein d'enthousiasme, dominait toujours le monde. La gloire passée de l'institutrice des nations survivait à son abaissement actuel. On faisait des pèlerinages à Athènes, comme on en fit plus tard en Palestine, pour visiter une terre sacrée, et le voyageur, rentré dans ses foyers, était fier de lui-même et envié des autres. « Ce n'est pas qu'on en comprenne mieux Aristote ou Platon, disait un de ces pè- lerins de la science , mais on a foulé le pavé du Portique et senti sur son front l'ombre des jardins d'Académus. » Toutefois les sou- venirs mêmes d'Athènes étaient depuis longtemps mis au pillage par ses maîtres, et récemment encore un des proconsuls romains avait fait détacher des portiques du Pœcile une peinture murale de Polygnote pour décorer on ne sait quel palais de Constantinople. Le passé s'en allait ainsi pièce à pièce sous la main des hommes. Il est vrai que la ville de Minerve revendiquait, outre ses gloires sé- culaires, une illustration vivante, comme foyer de ce paganisme

mois MINISTRES DE l' EMPIRE ROMAIN. 15

philosophique qu'on appelait alors hellénisme, dernière forme du polythéisme grec, uni aux superstitions de la théurgie. Si la doc- trine symbolique, au moyen de laquelle les philosophes pythago- riciens et platoniciens prétendaient expliquer les fables du culte païen, trouvait dans les écoles d'Alexandrie de savans et courageux interprètes, ceux d'Athènes l'emportaient en considération, par le siège même de leur enseignement. On s'y croyait en communication plus directe avec les divinités et les génies, surtout avec Minerve, dont cette ville célèbre portait le nom.

Sans être, comme Stilicon ou Fravitta, un Barbare civUisé par l'étude, et sans nourrir à cet égard aucune prétention, Alaric avait assez entendu parler d'Athènes pour éprouver un vif désir de la voir; mais, quoique chrétien, il ressentait en même temps une se- crète frayeur à l'idée de la profaner. Il lui semblait sans doute que les grands dieux qui s'en monti-aient jadis les protecteurs assidus pouvaient se réveiller au bruit de la violation de leurs temples. En vain des fanatiques en manteau noh* (c'est ainsi que les païens dési- gnaient les moines) vinrent le trouver dans son camp pour l'exciter à détruire ce dernier habitacle des démons, le Balthe s'y refusa, et d'aillem's les magistrats de la cité surent à propos le désarmer par leur soumission. Déjà maître du Pirée, U se proposait de bloquer hermétiquement la vdle, se faisait sentir un commencement de famine, quand les archontes apportèrent dans son camp des propo- sitions de paLx. Ils consentaient à recevoir Alaric, mais seul, ou sui^i d'une simple escorte, demandant que non-seulement son armée ne pénétrât point dans leurs murs^ mais qu'elle évacuât au plus tôt le territoire de l'Attique, en s abstenant de tout dégât : à ces conditions, la ville ouvrait ses portes et payait pour sa rançon une somme con- sidérable en or et en objets précieux. Alaric accepta des proposi- tions qui allaient au-devant de ses vœux ; le traité fut juré de part et d'autre, et le lendemain le chef d'une année barbare, fédérée de l'empu-e de Gonstantinople , faisait son entrée dans Athènes, par la même porte qui avait autrefois donné passage aux légions de Sylla.

Reçu en grande pompe par les magistrats, le roi goth fut installé dans la splendide demeure qu'on lui avait préparée. U lui prit alors la singulière fantaisie de mener pendant une journée dans les murs d'Athènes la vie d'un véritable Athénien. S'étant fait conduire d'a- bord au bain, il voulut visiter ensuite les monumens les plus renom- més, puis l'Académie, le Lycée, le Portique, le Barbare intelligent et curieux se fit expliquer ce qu'on appelait les merveilles des arts. A l'heure du diner, on l'amena au Prytauée, où, sur l'inviution des archontes, les principaux citoyens lui offraient un grand repas. Le

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Barbare, qui avait à peine connu la cour de Gonstantinople , alla sans doute, dans cette visite, d'ébahissement en ébahissement; tou- tefois, suivant sa promesse, il partit le lendemain, au point du jour. Tant qu'il resta dans ces murs sacrés, Alaric conserva une sorte de terreur superstitieuse, qui ne s'effaça que par degrés quand il fut dehors. Néanmoins les païens zélés, rhéteurs ou sophistes compro- mis dans l'enseignement de l'hellénisme et de la théurgie, avaient eu soin de s'esquiver pendant la journée, soit que la mansuétude du Barbare ne les rassurât pas complètement, soit que le voisinage des hommes en manteau noir fût un épouvantail pour eux. La plu- part se dirigèrent vers Mégare avec leurs familles pour gagner Co- rinthe et le Péloponèse; mais ils rencontrèrent en route les soldats goths, qui les arrêtèrent et en tuèrent plusieurs. Parmi ces derniers se trouva le sophiste Priscus, initiateur de l'empereur Julien aux mystères de la magie : l'hellénisme le compta parmi ses martyrs.

Ainsi se passa la prise d'Athènes par Alaric, ou pour parler plus exactement la visite du roi des Goths dans la cité de Minerve. Au lieu d'attribuer à des causes naturelles la modération du Barbare , le peuple athénien, toujours vain, toujours léger et entêté de ses folles superstitions, imagina une fable qui, flattant à la fois son or- gueil et l'orgueil païen, devint pour tout véritable hellcne l'explica- tion incontestable de l'événement. Les Athéniens racontèrent qu'au moment de donner l'assaut, le roi ennemi, poussant une reconnais- sance au pied des murailles, avait aperçu un être surhumain qui en faisait le tour, comme une sentinelle attentive, et dont la forme, la taille, le visage, l'armure rappelaient à s'y méprendre les statues de Pallas. Troublé de cette vision, ajoutaient les mêmes témoins, Alaric avait porté ses regards au haut des murs, et s'était montrée à lui la figure d'un guerrier gigantesque, agitant une énorme pique et lançant du feu par ses prunelles : c'était, disaient encore les Athé- niens, le divin Achille lui-même, dans l'attitude le représente Homère lorsque, transporté de fureur, il court venger sur les Troyens la mort de Patrocle. Cette vue ayant fait perdre au roi des Goths toute envie d'attaquer une ville s'i bien gardée, de son plein gré il avait offert la paix aux magistrats. Telles étaient les fictions dont se berçait rhellénisme expirant pour se persuader à lui-même qu'il était une doctrine vivante et le faire croire au monde, et plus d'un de ces pieux mensonges, recueilli par la crédulité des contemporains, s'est glissé dans l'histoire avec toutes les prétentions de la vérité. L'historien Zosime, dévot polythéiste, ne craignait pas d'affirmer encore au bout de près d'un siècle la sincérité de ce récit.

Alaric rejoignit son armée sur la route qui conduisait d'Athènes àOorinthe, le long du golfe de Salamine; Eleusis fut sa première

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étape. On sait la place qu'occupaient dans l'ancienne religion grecque cette ville et son temple consacré aux mystères de Cérès et de Pro- serpine, les plus célèbres et les plus redoutables de tous les mys- tères païens. Ils subsistaient toujours malgré l'interdiction dont la loi chrétienne avait frappé en masse les conciliabules des idolâtres et leurs initiations; mais, en face d'Eleusis, Théodose avait renoncé à des mesures violentes qui eussent coûté des torrens de sang. Le temple , construit en marbre pentélique sous Périclès et décoré de bas-reliefs par Phidias, dominait la ville et le golfe, couvrant de sa sombre majesté cette terre vouée aux divinités infernales. Les païens n'en approchaient qu'avec terreur, et les doctrines qu'on y ensei- gnait, sous le sceau d'un secret inviolable, étaient devenues, au v* siècle, l'essence même et l'âme de la religion hellénique. A l'ap- proche de ces murs odieux aux chrétiens , les hommes à manteau noir reparurent et revinrent à la charge près d'Alaric. qu'ils trou- vèrent mieux disposé cette fois pour plusieurs raisons : Eleusis, long- temps enrichie des offrandes du monde, passait pour très opulente, et son nom n'était pas, comme celui d'Athènes, une de ces grandes gloires qu'on pouvait craindre d'affronter; puis le roi goth devait un dédommagement à son armée pour un pillage perdu; lui-même enfin se trouvait plus aguerri contre le pouvoir des démons après une nuit passée au milieu d'eux. Les moines triomphèrent donc, sans grande peine , à ce qu'il paraît, quoique les écrivains païens fassent retomber sur eux toute la responsabilité du mal. Ce qui n'est que trop certain, c'est que les soldats goths, faisant invasion dans le temple, le bouleversèrent de fond en comble, que les bas-reliefs de Phidias furent brisés, les blocs de marbre roulés les uns sur les au- tres, et que, guidés par les moines, les Barbares, la torche en main, altèrent fouiller ces souterrains jadis inviolables, et visités des seuls hiérophantes. La dévastation dut être complète, dirigée par les man- teaux noirs; cependant, après le départ des Goths, les païens re- prirent parmi ces ruines qu'ils déblayèrent leurs assemblées clan- destines, tant le culte des mystères de Cérès était tenace dans le cœur des Hellènes. Il y a peu de mois que des voyageurs français, explorant, après quatorze siècles, l'emplacement d'Eleusis , ont re- trouvé sous les décombres des cadavres de démolisseurs enseveUs à côté de leurs marteaux : c'étaient peut-être des soldats d'Alaric.

Le sac de la ville suivit celui du temple. Les habitans avaient eu hâte de fuir pendant qu'on exécutait leurs dieux : la cavalerie des Goths, les chargeant dans toutes les directions, en fit un grand car- nage, et reprit le butin qu'on lui dérobait. La ville de Mégare, se- conde étape d'Alaric, essaya de se défendre, et mal lui en prit; elle fut enlevée d'assaut. Les populations d'alentour se portaient en masse

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vers Corinthe, pour s'abriter derrière le grand rempart qui coupait l'isthme d'une mer à l'autre, et que les Péloponésiens réparaient jour et nuit : la route était donc encombrée de fugitifs sur lesquels venait fondre la cavalerie barbare, qu'elle dispersait ou tuait. Une résistance vigoureuse semblait du moins s'organiser de l'autre côté de l'isthme, Corinthe se préparait aux. dernières extrémités; les villes du Péloponèse lui envoyaient à l'envi leurs milices, et l'on comptait sur les soldats. C'était l'erreur, et ce fut la source du mal. Le commandement militaire de la presqu'île était toujours aux mains de ce Gérontius que Rulîn y avait placé pour ne la point défendre. Quoique ce ministre fût mort depuis un mois ou deux, à l'époque du siège d'Athènes, c'est-à-dire à la fin de décembre 395 ou au mois de janvier 396, rien n'était changé aux instructions du commandant du Péloponèse. Eutrope, qui balayait avec tant de soin sur toute la sur- face de l'empire les agens de son prédécesseur, avait oublié Géron- tius, ou plutôt il le conservait à cause de sa mission qu'il connaissait parfaitement. En réalité, Eutrope approuvait le plan de Rufin vis-à- vis du régent d'Occident, et le laissait exécuter sans en prendre la responsabilité directe : éloigner Stilicon, occuper la Grèce en vue d'une attaque possible des Occidentaux , s'attacher Alaric et les Goths, comme une armée orientale, et tenir par eux l'Italie en échec, telle était la politique de la cour d'Orient, et telle elle fut pendant tout le règne d'Arcadius.

Tandis que les habitans de la Mégaride et de l'Attique cherchaient un refuge dans le Péloponèse, la mer Ionienne se couvrait de na- vires qui amenaient par bandes nombreuses en Italie des Péloponé- siens fugitifs. Ces malheureux apportaient sur la terre d'Occident, avec le spectacle de leur misère, les malédictions de leur patrie contre le gouvernement d'Orient. Parmi eux se trouvaient des dé- putés de Corinthe qui venaient implorer l'assistance d'Honorius, et assuraient que leur ville pouvait tenir au moins jusqu'au prin- temps; la vue de ces émigrans et leurs cris de détresse émurent profondément l'Italie : peuple, armée, sénat, tout le monde de- manda qu'une prompte intervention vînt sauver des voisins, des amis, des frères. Il n'y eut pas jusqu'à Honorius qui, touché peut- être par ses réminiscences classiques, montra dans la circonstance une chaleur inaccoutumée : on dit qu'il ordonna lui-même à son tuteur de préparer une flotte et une armée d'expédition pour aller au secours de Corinthe. Stilicon n'eut garde de différer, et à peine les vents d'équinoxe laissèrent-ils la mer libre que la flotte cinglait vers la Grèce, sous le commandement même du régent; mais elle arri- vait déjà trop tard. Le mur de l'isthme avait été forcé par la con- nivence de Gérontius : Corinthe n'offrait plus qu'un monceau de

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débris; les milices du Péloponèse, en pleine déroute, regagnaient tristement leurs contrées natales, et Alaric marchait sur Ârgos.

Stilicon se mit à sa poursuite et l'atteignit entre cette ville et Sparte. Les deux armées manœuvrèrent quelque temps dans des ré- gions entrecoupées de montagnes et de bois; enfin les bords de l'Eurotas furent le théâtre d'une sanglante bataille les Goths fu- rent défaits. Alaric effrayé gagna en toute hâte les sources de ce fleuve pour passer dans la vallée de l'Alphée, et mettre, s'il se pou- vait, les hautes chaînes de l'Arcadie entre son ennemi et lui : il n'y réussit qu'à moitié, pressé qu'il était sur ses derrières par l' avant- garde romaine, et engagé chaque jour dans des combats il per- dait beaucoup de monde. Pendant les marches et contre-marches qu'amena ce mouvement des armées, le pays qu'elles occupaient fut réduit en désert. Ici, pour protéger sa marche, Alaric abattait les fo- rêts séculaires du Lycée; là, pour brûler ses morts, il mettait le feu aux bois sacrés du Ménale, et l'incendie, se propageant de montagne en montagne, dévastait toute la région. Stilicon n'en faisait pas moins pour gêner son ennemi. Ainsi disparurent l'une après l'autre ces antiques retraites des dieux de la Grèce, éternellement chères à la poésie, et les fraîches vallées de l'Arcadie, séjour de Pan et des Muses, et les ombrages du Taygète, témoins de tant de fêtes fréné- tiques, quand les vierges lacédémoniennes, le thyrse en main, cé- lébraient les orgies de Bacchus(l). Arrivé près d'Olympie, et ne trouvant ni dans cette ville ni à Pise de position assez favorable pour risquer une seconde bataille, Alaric courut se retrancher au nord de ces villes, sur un plateau du mont Pholoé, dernier sommet de l'Ery- manthe. Il s'y fortifia, et attendit de pied ferme l'armée romaine. La position était forte en effet, les Goths ayant pour eux^la pente du ter- rain; aussi Stilicon, informé d'ailleurs qu'ils manquaient de vivres, aima mieux les bloquer que de tenter l'attaque de leur camp. Il fit établir, suivant toutes les règles de la poliorcétique, une ligne de fossés palissades qui entoura la montagne dans presque tout son cir- cuit; une petite rivière qui fournissait de l'eau aux assiégés fut même détournée de son cours, et, la circonvallation achevée, Stilicon put espérer de réduire bientôt son ennemi par la famine.

Malheureusement le blocus se prolongea, au grand détriment de la discipline, car les soldats, trop voisins de Pise, quittaient à cha- que instant leur poste pour aller piller. Stilicon lui-même se relâcha de l'activité qui convenait à un général, et qu'on vantait au reste chez lui comme une de ses prmcipales qualités. Cette molle patrie

(Ij Virginibus bacchata lâchais

Taygeta. (>'ii^.» Georg. n.)

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des voluptés païennes exerçant sur l'époux de Sérena ses séductions dangereuses, le quartier prétorien regorgea de courtisanes et d'his- trions que le pays fournissait en abondance, et le chef passait les nuits en divertissemens, tandis que les soldats désertaient. Alaric profita de l'incurie générale pour se procurer des vivres par les côtés de la montagne qui se trouvèrent les plus mal gardés; il put même recevoir dans son camp, à l'insu des assiégeans, des émis- saires d'Eutrope qui lui apportaient des propositions d'arrangement au nom de l'empereur. Ces propositions le remplirent de joie : elles contenaient l'octroi de tout ce qu'il avait désiré et demandé jus- qu'alors, de tout ce qui avait été le motif ou le prétexte de sa prise d'armes, c'est-à-dire son élévation à la maîtrise des milices. L'em- pereur lui offrait cette fonction dans le département de l'Illyrie orientale, à la condition qu'il cesserait la guerre et se rendrait tout de suite en Epire, un cantonnement lui serait délivré. Le gou- vernement promettait en outre de lui fournir des vivres et d'or- ganiser les Goths à la romaine, comme une armée de Barbares réguliers. Chose à peine croyable, un pareil traité fut remis, dis- cuté, conclu sous les yeux mêmes de Stilicon, contre lequel il était fait. Suivant toute apparence, les envoyés d'Eutrope restèrent au- près d' Alaric pour le couvrir de l'autorité souveraine de l'empereur si l'armée occidentale l'attaquait; mais le roi goth préféra tenter une sortie nocturne qui réussit. Des intelligences pratiquées au dehors facilitèrent l'entreprise, il dégagea son armée, et lorsqu'au matin les Romains s'aperçurent que le camp ennemi était désert, Alaric se trouvait déjà loin : il traversait les forêts de l'Érymanthe, par lesquelles il regagna Gorinthe sans encombre.

Arrivé de l'autre côté de l'isthme, le roi des Goths changea de rôle subitement, comme par un coup de théâtre, et le plus inat- tendu. En vertu du rescrit impérial dont il était porteur, il se pro- clama lui-même et se fit proclamer gouverneur romain de rillyrie, sommant Stilicon de cesser ses ravages et d'évacuer le Péloponèse, lui seul avait le droit de commander. Les instructions de l'em- pereur lui prescrivaient de gagner l'Épire, et de s'y installer au plus vite de la manière qui lui serait indiquée : voyant que Stilicon ne le suivait pas, il prit la route du Pinde, qu'il traversa paisiblement par étapes, comme un général romain en marche pour le service de son prince. Un cantonnement lui fut assigné dans le voisinage de la frontière italienne, les Goths durent recevoir un armement complet en épées et javelots tirés des arsenaux de la Thrace, ainsi que l'habillement ordinaire des auxiliaires de cette nation, casaques de peaux de mouton pour les soldats et toisons teintes en pourpre pour les chefs. Les arsenaux ne suffisant pas à la distribution des

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armes, on en demanda aux villes, et, suivant le mot d'un contem- porain, « l'impôt du fer fat versé dans des mains barbares. » Cette organisation se fît à loisir; pour le moment, il suffisait à Eutrope de la présence d'Alaric aux portes de l'Italie : c'était la politique de Rufîn reprise hardiment et devenue plus menaçante encore.

Les projets de Stilicon, si longtemps médités, si hardiment con- duits dans cette dernière expédition, se trouvaient brisés pour ja- *mais : Stilicon s'était laissé prendre au piège de l'eunuque, ou plu- tôt il s'y était jeté lui-même par sa faute. Sa colère put s'exhaler en stériles menaces contre le ministre et son stupide maître ; mais passer l'isthme, marcher sur Constantinople en victorieux, se faire le régent des deux empires, il n'y avait plus à y songer. Quel pré- texte à une intervention protectrice, maintenant que la paix était signée? Contre qui Stilicon se porterait- il libérateur? Tout avait changé en un tour de main de l'eunuque : Alaric était aujourd'hui le fonctionnaire, Stilicon le rebelle. Il ne le comprit que trop et rembarqua ses troupes avec la précipitation d'un fugitif, couvert d'une honte d'autant plus grande que ses débuts avaient été plus glorieux. L'Orient le poursuivit longtemps de ses moqueries, lui reprochant son goût pour les comédiennes; l'Occident, blessé dans son orgueil, alla jusqu'à l'accuser de trahison. Ses ennemis dirent alors, et bien des fois depuis on lui répéta « que sa destinée était de prendre toujours Alasdc et de le laisser toujours échapper. » A ce débordement d'imputations diverses, Stilicon opposa pour sa justification une raison à laquelle on ne crut guère qu'à demi, le respect qu'il avait montrer pour l'autorité d'Arcadius, non-seu- lement comme régent dune partie du monde romain, mais comme ami de Théodose et tuteur des deux princes. « Il n'avait commis, disait-il, ni faute ni lâcheté; la sûreté de la Grèce et l'honheur de l'Occident n'avaient point failli dans ses mains: s'il avait mis bas les armes, c'était devant un ordre exprès du prince, dont l'infamie restait tout entière à celui qui l'avait conseillé. » Ce fut le thème adopté pour sa défense par lui même et par ses amis, et l'insistance que met Claudien à le reproduire en plusieurs endroits de ses poèmes prouve que le crédit de son patron se trouvait assez forte- ment ébranlé. Il déplore dans de beaux et tristes vers cette der- nière ignominie du gouvernement oriental, la plus grande assuré- ment, cette criminelle métamorphose d'un ennemi étranger changé comme par magie en magistrat romain. « Oui, s'écrie-t-il avec amertume, le dévastateur de la Grèce en est aujourd'hui le protec- teur obligé; il préside à l'illyrie, qu'il vient de piller. Il entre en représentant de l'empereur dans les villes qu'il assiégeait hier; il les harangue, il les rassure sur les maux de la guerre; il juge les

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peuples dont il traînait naguère les épouses captives, dont il a égorgé les enfans. C'est ainsi que l'Orient sait punir, c'est ainsi qu'il venge ses outrages. » « Alaric, dit- il encore, vous ne seriez plus, ni ton armée, ni toi, si la trahison, déguisée sous le nom sacré de loi, ne fût venue vous couvrir et vous arracher à la vengeance. »

Ces lamentables événemens portèrent dans tous les cœurs pa- triotes, dans tous les esprits prévoyans, une tristesse amère. A la« vue de ces tribus barbares, errant sur le sol romain en corps de nation, et que des ministres ambitieux se rejetaient de l'un à l'autre comme un disque dans une palestre , on maudit le jour Yalens avait accueilli les Goths sur la rive droite du Danube, au lieu de les laiss'er périr entre le fleuve et les Huns. Théodose non plus n'échap- pait pas au blâme : il avait, répétait-on, livré aux étrangers trop de postes importans; en excitant l'ambition des chefs barbares, il leur avait inspiré l'envie de gouverner l'empire ou de le boulever- ser. Maintenant que ces prétentions insolentes étaient justifiées par le succès d' Alaric, qu'allait devenir le gouvernement romain, har- celé par autant d'ambitieux mécontens qu'il aurait de rois barbares dans ses armées? On savait par quel procédé s'obtenaient les grades, les commandemens, les augmentations de solde, et il n'était Bar- bare si misérable qui n'en usât désormais : Alaric révélait à la bar- barie le secret de sa toute-puissance.

Voilà les craintes qui agitaient beaucoup' d'esprits, et elles firent explosion dès cette même année 396, en présence de l'empereur et de sa cour, dans une occasion solennelle. L'avertissement venait des extrémités occidentales de l'empire d'Orient, de cette province de Gyrène attenante d'un côté à l'Egypte, de l'autre à l'Afrique car- thaginoise, et qu'on désignait sous le nom de Pentapole à cause des cinq villes qu'elle renfermait. Elle venait d'être frappée de tous les fléaux de la nature et des hommes : à des tremblemens de terre qui ébranlèrent plusieurs de ses villes avait succédé une plaie de sauterelles amenées par le vent du désert : tout fut dévoré jusqu'à l'écorce des arbres; puis, au milieu des angoisses de la famine, un soulèvement des tribus indigènes mit le comble à la ruine publique. Hors d'état de payer ses impôts, la province en demanda décharge au gouvernement, et, suivant toute apparence, elle joignit à cette prière celle d'une prompte assistance contre les Barbares. Un dé- cret voté collectivement par les villes de la Pentapole dut aller por- ter leurs doléances au pied du trône impérial , et Gyrène fut char- gée de composer la députation, ou, suivant l'expression officielle, la légation qui se rendrait dans la métropole de l'Orient. Gés léga- tions étaient un des actes les plus importans de la vie provinciale ou municipale.

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La liberté de parler et d'écrire, très restreinte dans l'empire ro- main comme droit personnel du citoyen, reprenait toute sa pléni- tude dans les discours d'apparat prononcés devant l'empereur au nom des provinces et des villes, ou dans les mémoires envoyés pour le même objet et qui étaient ensuite publiés. On s'y exprimait avec une entière franchise sur les personnes et sur les choses, et les dis- cours ou mémoires de ce genre parvenus jusqu'à nous nous étonnent quelquefois par le ton hardi des remontrances. L'habitude de les publier dans des comptes-rendus qui parcouraient l'empire faisait aussi de ces légations, demi-politiques et demi-administratives, une sorte de joute littéraire, les curies des villes et les assemblées provinciales tenaient à honneur d'être bien représentées. Avaient- elles le bonheur de compter parmi leurs citoyens quelque rhéteur en crédit, quelque sophiste renommé, il était naturellement désigné pour la députation , et ne pouvait refuser à sa patrie le service de son éloquence.

Cyrène possédait alors un de ces hommes dans la personne de Synésius, le plus noble de ses citoyens, et probablement aussi de tout l'empire, s'il est vrai qu'il descendît d'Eurysthènes, premier roi lacédémonien de la race des Héraclides. Ses quinze siècles de noblesse, attestés, nous dit-il, par les actes publics, et confirmés par une longue suite de vieilles sépultures appelées à Cyrène les tombeaux doriens, ne l'avaient pas empêché de se livrer avec pas- sion aux occupations de l'esprit; il préférait la philosophie aux hon- neurs politiques comme aux jouissances de la richesse. Sa secte était le nouveau platonisme qu'il avait étudié en Egypte aux leçons de la célèbre Hypatie, restée dès lors son amie, ou plutôt, comme il s'ex- primait dans l'exaltation de son langage mystique, sa mère, sa sœur, sa maîtresse, son âme, son tout. Synésius était alors païen avec une propension marquée au christianisme, qu'il embrassa plus tard, et qui le conduisit par une élection violente à l'évêclié de Ptolémaïg^ malgré lui, et en dépit de certaines doctrines que l'orthodoxie chrétienne ne pouvait avouer. Pour le moment, une correspondance écrite en style élégant, quoique un peu recherché, des poésies pleines d'une gravité mélancolique, surtout son renom de philo- sophe, étaient, avec l'honnêteté de ses mœurs, ses grands titres à la désignation des Pentapolitains. Lui-même se flattait de faire en- tendre à un empereur enfant, dont l'éducation n'avait pas été bien philosophique, les austères leçons de la vérité. Il partit donc empor- tant, avec les décrets des cinq villes cyrénaïques, une couronne d'or qu'il était chargé d'offrir au prince. Son discours d'introduction de- vait, suivant l'habitude, rouler sur des généralités morales et phi- losophiques concernant le gouvernement des états; il réservait pour

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des audiences ultérieures, qu'il espérait du prince, les exposés spé- ciaux qui intéressaient particulièrement sa mission.

Sa double qualité d'envoyé d'une province importante et de phi- losophe déjà célèbre avait pu faire croire à Synésius qu'il trouverait à la cour de Gonstantinople un accès facile : quelques heures suf- firent à le détromper. On montra peu d'empressement pour un homme qui venait demander des réductions d'impôts, et non-seule- ment le cabinet impérial lui fut fermé, mais la demeure des minis- tres et des grands. Il se vit réduit à coucher en plein air dans le voisinage du palais, sur un tapis d'Egypte, pour guetter l'heure matinale quelque haut personnage recevait les salutations de sa clientèle et se glisser à la suite : ce tapis devint plus tard une relique que réclama un ami du philosophe. Tant de mécomptes et de re- buts affligèrent son âme honnête et mélancolique, plus faite pour la méditation que pour la pratique des affaires ; une terreur supersti- tieuse s'empara de lui; il se crut en butte à des maléfices, aux persé- cutions d'un esprit malfaisant suscité par ses ennemis (superstition que les platoniciens partageaient avec le vulgaire), et, ne sachant à qui s'adresser, il visitait tantôt les églises, tantôt les temples païens, suppliant avec larmes ici les génies autochthones de la Thrace, les élus du ciel chrétien, de lui laisser accomplir sa mission. Lui- même , dans un de ses poèmes , nous décrit ce bizarre état de son âme. Au défaut des saints ou des démons, la science lui tendit la main. Un professeur de Gonstantinople, en faveur près d'Arcadius, le recommanda au jeune prince. Un riche tachygraphe du sénat, qui de son palais situé sur le Bosphore aimait à observer les astres (Sy- nésius avait écrit sur l'astronomie), l'aida à balayer les chiens qui aboyaient contre lui, ce sont ses propres expressions ; un bel astro- labe d'argent récompensa plus tard ce service. Grâce à de si com- plaisans amis, il reçut enfin la lettre d'audience tant désirée.

Durant ces longues hésitations, on avait appris à connaître Syné- sius, et l'empereur, environné de sa cour, accueillit avec distinction le philosophe descendant d'Hercule. Supposant peut-être que le manteau du sage donnerait plus de poids aux vérités qu'il allait faire entendre, celui-ci avait revêtu l'habit de sa secte. L'assistance était nombreuse et moins bien disposée que le prince , car elle fit éclater, à ce que l'orateur lui-même nous dit, certains signes de mécontentement qui ne le démontèrent point. On sera peu surpris de cette désapprobation si l'on pense que parmi les assistans se trou- vaient peut-être Eutrope et Gainas, et très certainement beaucoup de leurs partisans.

La harangue roula sur les conditions d'un bon gouvernement et sur l'éducation d'un bon prince, c'est-à-dire qu'elle fut la critique

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fort transparente de tout ce qui se passait à Constantinople. Les préceptes philosophiques, appuyés d'exemples tirés de l'histoire, provoquaient des comparaisons que chacun pouvait saisir sans peine. A l'éducation efféminée du fils de Théodose par un eunuque, à ce conseil impérial qui semblait un appendice du gynécée, Synésius opposa l'éducation virile des grands hommes de la Grèce et des grands césars de Rome, élevés en plein air, sous la tente, parmi les soldats,. dans les campagnes, parmi les paysans, apprenant à con- naître le peuple, à l'aimer, se faire aimer de lui, par la commu- nication des habitudes et des sentimens. Le luxe, les prodigalités de toute sorte dont la cour offrait le spectacle furent aussi l'objet d'un blâme sévère. « Tout cela, disait Synésius, est le fait d'une monarchie barbare, et ne convient point à un gouvernement ro- main : revenons au vieil établissement de nos pères, à l'antique simplicité, à l'antique discipline; mais pour cela, prince, il te fau- dra changer tout ce qui t'environne. Ne t'abuse point, ce que nous voyons ne peut durer. La république est placée, comme on dit com- munément, sur le fil du rasoir; Dieu seul et un empereur peuvent la sauver. Réformons-nous, Dieu nous sera propice : toi, prince, tu nous donneras un empereur Ce fut avec la même austérité de langage qu'il parcourut les diverses parties de sa remontrance : lourdeur des impôts, dépopulation des campagnes, injustices criantes des préposés, abus, oppressions de toute espèce, il ne dissimule rien, n'atténue rien. Puis quand il vient à la question vitale pour l'empire, celle des Barbares, son style s'élève en même temps que grandit son courage ; il dévoile cette mortelle plaie du monde ro- main; il la met à nu, il la touche sans ménagement et la fait en quelque sorte frémir sous ses doigts : pourtant il parlait devant des généraux barbares !

« Empereur auguste, s'écrie-t-il, un roi enseigné par la sagesse ne s'en- ferme pas comme un reclus au fond d'un palais; il vit libre, au grand jour; il exerce son corps en développant son intelligence ; il apprend à combattre, il apprend à commander. On ne lui impose point ses soldats, il les choisit, et il les choisit parmi ses sujets, car la garde de la patrie et des lois appar- tient à ceux qui ont intérêt à les défendre. Ce sont les chiens dont nous parle Platon, prédestinés à la conservation du troupeau : que si le berger mêle des loups à ses chiens, il aura beau les prendre jeunes et chercher à les apprivoiser, malheur à lui! Dès que les louveteaux auront senti la faiblesse ou la lâcheté des chiens, ils les étrangleront, et après eux le pasteur et le troupeau. Un législateur qui confie les armes à ceux qui n'ont pas été éle- vés sous ses lois, qui n'en ont pas été imbus dès l'enfance, et qu'aucun de- voir d'affection n'oblige à les soutenir, n'est pas un législateur sensé. Lors-- qu'on songe à ce que peut entreprendre, dans un moment de péril pour l'état, une jeunesse étrangère nombreuse, formée par d'autres lois que nous,

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ayant d'autres idées, d'autres coutumes, il faut avoir perdu toute prévoyance pour ne pas trembler. La pierre de Sisyphe suspendue par un fil au-dessus de nos têtes, voilà la situation nous vivons. Que le moindre espoir de réussite se présente à eux, nous verrons quelles arrière-pensées nourrissent en secret nos défenseurs d'aujourd'hui. Eh ! n'en apercevons-nous pas déjà les sanglans préludes? Quand un virus tourmente le corps humain, vient un médecin qui le chasse par des remèdes vigoureux; toi, prince, n'es-tu pas le médecin de l'empire ?

« On combattra le venin qui tourmente l'état en opposant à cette force ennemie qui est dans notre sein une force contraire. Rappeler les Romains aux armes, c'est le premier remède; multiplier les exemptions du service, c'est assurer, c'est accroître l'effet du mal. Au lieu de livrer nos armes à des Scythes, confions-les à nos laboureurs, qui sauront protéger des campagnes fécondées de leurs sueurs; invitons les écoles, les métiers, le commerce, à nous fournir des soldats; la populace même de nos villes ne reculera pas devant la nécessité de ce devoir. L'oisiveté la jette aujourd'hui dans les théâtres, elle se dégrade; qu'on l'instruise, qu'on lui montre le danger commun de la patrie, et elle s'armera avant que la ruine commune ne la fasse passer du rire aux larmes.

« Avec les armes reviendront la vaillance et la gloire. Plus de victoires partagées avec des mercenaires, plus de partage nulle part et en rien. Les Barbares sont tout, qu'on les éloigne de partout. Que les magistratures leur soient fermées, et surtout la dignité sénatoriale, ce comble des honneurs romains. Thémis la bonne conseillère et le grand dieu de la guerre se voi- lent la face de honte quand ils voient un homme vêtu d'une mauvaise ca- saque de fourrure commander à des gens en chlamydes. Ils en font autant lorsqu'un autre, déposant sa peau de mouton pour endosser la toge, vient s'asseoir sur le siège de nos magistrats, le premier après le consul et ayant des Romains au-dessous de lui, et que cet homme délibère sur les destinées de notre empire. Nous savons ce que fera ce juge de nos concitoyens en descendant de son tribunal : il ira reprendre sa toison, et, rejetant la toge d'un air de mépris , il s'en moquera avec ses camarades : « Voilà, dira-t-il, un vêtement trop gênant pour tirer l'épée. » En vérité, je ne puis m'en taire, nous sommes bien les plus fous et les plus sots des hommes 1

6 Quoi ! il n'est pas une seule de nos familles, si peu aisée qu'elle soit, qui n'ait un esclave goth parmi ses membres : le maçon, le fournier, le porteur d'eau de nos maisons est ordinairement un Goth ; enfin ce sont des Goths ar- més de brancards qui nous servent de bêtes de somme, soulèvent ou traînent nos chaises; on dirait cette race destinée par nature à nous servir. Eh bien! je vois ces mêmes gens, à la crinière rousse et pendante, portefaix dans nos maisons, nos magistrats en public : spectacle étrange ou plutôt incompré- hensible, et qui est une énigme pour moi l Au temps de nos pères, il arriva que deux gladiateurs, Crixus et Spartacus, déserteurs de l'amphithéâtre, se réunissant à d'autres esclaves fugitifs, excitèrent une guerre formidable Rome faillit périr. Pourtant ce n'était qu'un ramassis d'esclaves de toute race et de tout pays, sans lien natal, sans conformité de mœurs, et qui n'a- vaient ni alliances ni intelligences parmi les hommes libres. Chez nous, au

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contraire, les conspirateurs possibles, les rebelles de demain, nos esclaves en un mot, sont liés par le sang à des magistrats qui nous gouvernent. Au premier signe de ces complices naturels, nos esclaves se joindront à eux; ils grossiront le nombre de leurs soldats; déjà maîtres de nos demeures, ils nous égorgeront après les avoir pillées. Voilà le danger qui menace l'empire; à qui la faute, si ce n'est à nous?

« Ose te mettre à l'œuvre, empereur auguste, et commence par purger nos camps. Saisis le van d'une main ferme ; sépare le grain natif de l'ivraie pa- rasite, car c'est dans l'armée qu'est la vraie racine du mal. Les Barbares ne sont pas si redoutables, puisque nos pères les ont vaincus ; les Romains non plus ne sont pas si amollis : en leur rendant des armes, tu ramèneras parmi eux les vieilles mœurs et l'antique énergie. L'empire jadis ouvrit son sein par pitié aux Goths fugitifs et supplians; qu'ils y vivent, s'il le faut,.en hôtes tolérés et reconnaissans, mais qu'ils n'en soient plus le fléau et la ruine ! »

Tel fut le discours de Synésius , tel est du moins celui que nous lisons dans ses œuvres, et nous avons peine à nous imaginer que ce soit exactement le même, qu'une pareille hardiesse de langage ait pu se produire devant un auditoire en partie composé de Barbares puissans à la cour. Synésius, comme beaucoup d'anciens, refit sans doute sa harangue avant de la publier, ou ne la prononça qu'avec de grandes suppressions; cependant les données principales et l'esprit de la composition restèrent bien évidemment les mêmes. Le succès qu'elle eut après la publication, puisque le temps nous l'a con- ser\'ée, prouve qu'elle répondait aux préoccupations publiques. Arcadius ne se fâcha point d'une leçon qu'il eût pu trouver fort vive; il reçut encore plusieurs fois le délégué de la Pentapole, s'en- tendit avec lui sur les intérêts de sa province, et finit par lui accorder toutes ses demandes. Telle était dans l'empire l'opinion générale; on s'accordait sur les maux dont la présence des Barbares menaçait l'empire, mais on différait sur le remède. Le remède théo- rique proposé par Synésius était bien lent, bien chanceux dans son application : la cour d'Orient croyait en avoir trouvé un plus sûr, rejeter les Goths sur l'Occident.

III.

Cependant l'eunuque devenait plus hardi à mesure que sa do- mination se prolongeait : sa cauteleuse prudence sembla même l'a- bandonner tout à fait. Mécontent de n'exercer l'autorité que hon- teusement, dans l'ombre et sous des noms d'emprunt, au lieu de gouverner par lui-même, comme Stilicon en Occident, il résolut enfin de braver le grand jour et le bruit. L'idée que sa condition l'excluait à jamais d'im pouvoir public et avoué l'irritait jusqu'à la fureur :

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toute opposition commençait à lui devenir une insulte ; le ridicule surtout l'exaspérait. Afin de mettre un terme aux risées qui le pour- suivaient jusqu'aux côtés du prince dont il était le conseiller su- prême, il songea à se rendre redoutable, et pour y réussir, il jeta d'abord son dévolu sur deux victimes.

Le choix de la première lui fut inspiré par le plus mauvais senti- ment de ses plus mauvais jours, par une basse rancune d'esclave échappé qui se retrouve en face de ses anciens maîtres, irrité des coups qu'il en a reçus, plus irrité peut-être de leurs bienfaits qu'il n'ose s'avouer : Eutrope s'en prit à cet Abundantius qui l'avait fait admettre par commisération dans la domesticité du palais impérial, et dont la vue lui rappelait incessamment sa misère passée. Qu'était- il arrivé entre ces deux hommes depuis l'élévation du premier? Le protégé d'autrefois avait-il voulu prendre vis-à-vis du protecteur des airs insolens que celui-ci avait réprimer? On ne sait pas. Quoi qu'il en soit, Abundantius se vit tout à coup accusé du crime de lèse-majesté, sur la provocation d'Eutrope. Reconnu coupable aus- sitôt qu'accusé, le malheureux fut relégué à Pityonte en Golchide, où, sans la pitié des sauvages habitans du lieu , il serait mort de faim, tandis que l'eunuque faisait main-basse sur ses biens. On plai- gnit la victime, mais on ne fut pas fâché que sa qualité de bienfai- teur eût mis en relief la noire ingratitude de l'obligé. On y reconnut aussi un avertissement de l'esclave à ses anciens maîtres, auxquels il semblait dire par ce terrible exemple : « Que tous ayez été mé- chans ou bons pour moi, que je vous doive du bien ou du mal, oubliez-moi. Vous rappeler que j'ai été votre esclave, c'est offenser le prince qui m'a fait son ministre. »

Le choix de la seconde victime, prise dans les plus hauts rangs de la société de Constantinople , et tout à côté du trône, eut une signification plus générale et non moins menaçante. Eutrope s'a- dressa à un personnage consulaire , maître de la cavalerie en 386, des deux milices en 389, consul la même année, et commandant en chef des troupes romaines, avec Stilicon, en 39Zi, au combat de la Rivière-Froide; cet éminent personnage se nommait Timasius. Amoureux de la guerre, qu'il avait faite toute sa vie, il portait dans les relations du monde un peu des habitudes des camps; sa parole était aigre et cassante, son caractère porté au blâme, et il qualifiait de sincérité une critique souvent imprudente de ce qui se passait sous ses yeux. Théodose, dont il avait été le familier, et l'ami, lui pardonnait sa rudesse en raison de ses grands services. 11 n'en fut pas de môme à la nouvelle cour, le vieux général, choqué de tant de choses ignominieuses, s'exprima librement sur le compte d'Eutrope, en mêlant l'empereur à ses propos. C'en était assez pour

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le rendre suspect de conspiration contre la vie du souverain et de manœuvre criminelle dans la pensée de s'emparer de l'empire, etEu- trope lui prépara une accusation de lèse-majesté. Tiraasius entrete- nait fort inconsidérément dans sa maison, comme client et parasite, un .homme décrié de mœurs, ancien charcutier, chassé de Laodicée^ pour ses vols, puis de Constantinople, Timasius l'avait fait ren- trer par son crédit. Avec cela, Bargus (c'était son nom), doué d'un grand savoir-faire et de beaucoup d'esprit naturel, insinuant, flat- teur, conteur joyeux, avait su se rendre nécessaire au vieux soldat. A la première ouverture que lui firent les agens d'Eutrope, il ra- massa des pièces qu'on pouvait rendre compromettantes pour son maître (l'histoire assure même qu'il les fabriqua), et elles furent de nature à comprendre dans l'accusation du consulaire son fils Sya- grius, sa femme Pentadia, et bon nombre de ses amis. L'eunuque en cela poursuivait un double but : l'anéantissement d'une maison qui lui était ennemie et l'exploitation d'une mine d'or, car les confisca- tions qui suivraient le procès devaient être considérables. Les pièces envoyées par Bargus furent mises sous les yeux de l'empereur.

Bien qu'Eutrope les connût déjà, il parut, en les lisant, épou- vanté des périls du prince, et ne négligea rien pour l'effrayer lui- même. Cette affaire, suivant lui, compromettait de si hauts person- nages et pouvait s'étendre si loin, qu'il importait beaucoup que l'empereur en personne présidât au jugement : ne devait-il pas voir de ses yeux quels étaient ses amis et ses ennemis? Au fond, Eu- trope, grâce à ses fonctions de chambellan qui le retenaient près d'Arcadius, voulait surveiller la marche des choses et la conduite des juges. Arcadius évoqua donc l'affaire; mais les juges, qu'il fal- lut prendre dans les rangs élevés de l'administration, montrèrent une indépendance à laquelle l'eunuque ne s'attendait pas. Ils furent presque unanimes à blâmer un procès entamé sur la simple dénon- ciation de Bargus. « Est-il convenable, est-il digne, répétait-on, de recevoir partie contre un consulaire, un misérable vendeur de saucisses banqueroutier, contre un protecteur, son obligé? » La liberté de paroles dont on usait commençant à émouvoir Arcadius, le chambellan conseilla à son jeune maître de remettre le juge- ment à une commission de deux membres, afin de lui épargner de tristes débats. La commission se scinda en deux, un des membres ayant été pour l'absolution, l'autre pour la condamnation; mais ce dernier l'emporta, et Timasius fut condamné à un exil perpétuel dans l'île d'Oasis, en Egypte. Son fils, sa femme, ses prétendus complices furent également frappés de diverses peines. Les soldats envoyés pour le saisir parvinrent à s'emparer de lui, mais Syagrius s'échappa; Pentadia en fit autant et se réfugia dans l'église avec

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quelques amis. Ainsi tombait en un moment cette maison, naguère florissante et enviée, devenue le modèle des douleurs. L'infâme Bar- giis, nommé au poste de préfet de cohorte, dans une province éloi- gnée, ne jouit pas longtemps de sa récompense; le délateur fut à son tour dénoncé par sa femme, qui le haïssait et qu'excitaient les agens d'Eutrope : ce second procès marcha plus vite encore que le premier, et Eutrope n'eut plus à craindre les indiscrétions d'un té- moin qui le gênait. Il y eut dans le public comme un éclair de joie quand on vit ces deux scélérats s'attaquer mutuellement et la jus- tice divine frapper l'auteur du crime par l'iniquité de son complice.

Si le procès de Timasius avait excité l'indignation des hautes classes de la société, les suites firent descendre jusque dans les derniers rangs du peuple la sympathie pour les victimes. Oasis, que l'exilé avait reçu pour prison, était une île du désert d'Egypte, séparée de la région habitable par un océan de sables mobiles, que les vents soulevaient et faisaient tourbillonner parfois comme les flots d'une véritable mer. Quand la tempête avait passé sur eux, toute trace de route, tout indice humain s'effaçaient, et le voyageur surpris n'avait plus qu'à mourir de faim et de soif, s'il ne trouvait un tombeau sous les sables : c'était la principale sûreté de cette triste .geôle. Malgré des difficultés presque insurmontables, Syagrius en- treprit d'en tirer son père. Il se rend en Egypte clandestinement, achète une des bandes de voleurs nomades qui parcouraient le dé- sert du côté d'Oasis, et fait prévenir l'exilé que des libérateurs l'at- tendent. Timasius s'esquive pour gagner le rendez -vous et ne re- paraît plus. On le chercha longtemps en vain ; son cadavre ne fut découvert qu'au bout de quatre années, enseveli sous des monceaux de sable. Les uns prétendirent qu'il s'était égaré et avait péri natu- rellement, les autres qu'un surveillant, attaché à ses pas, l'avait suivi, tué dans le désert, version qui prévalut en définitive. Sya- grius disparut également, sans qu'on pût connaître son sort. Ces aventures tragiques, l'eunuque semblait jouer le rôle d'une puissance infernale, étaient l'objet de toutes les conversations et agitaient tous les esprits.

Pentadia fut l'objet d'une autre aventure, dont les conséquences politiques furent plus graves. Ainsi que nous l'avons raconté tout à l'heure, elle s'était réfugiée dans l'église de Constantinople, accompagnée de quelques amis, et réclamant pour leur tête et pour la sienne le privilège des asiles. Eutrope voulut les faire ar- racher de force, l'évêque Nectaire s'y opposa, et, suivant toute probabilité, l'aflaire fut portée devant l'empereur. Le ministre, interprétant dans un sens étroit l'immunité attachée aux églises, prétendait qu'elle ne pouvait s'étendre à des criminels de lèse-ma-

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jesté; l'évêque répondait qu'aucune disposition légale n* ayant exclu cette nature de crime , la présence des réfugiés dans le sanctuaire les rendait inviolables. Le peuple de Constantinople appuyait sans doute les réclamations du clergé, et Eutrope jugea prudent de cé- der; toutefois il résolut de faire interpréter par une loi le droit d'asile ecclésiastique, de manière à ce qu'il ne fût plus une sauvegarde pour ses ennemis. La loi parut l'année suivante, 397, et causa une vive émotion dans le clergé catholique. Quant à Pentadia, privée de son mari et de son fils , et tombée du faîte des honneurs dans le veuvage et la pauvreté, elle se consacra au Dieu qui avait pro- tégé ses jours, et devint diaconesse de l'église métropolitaine de Constantinople.

L'importance historique de cette loi exige que nous en parlions avec quelque détail, et d'abord nous exposerons ce qu'était la légis- lation des asiles dans les temps païens. Nous dirons ce qu'elle de- vint après l'introduction du christianisme. Nous exposerons alors en quoi consistèrent les innovations introduites par Eutrope et qui sou- levèrent de si violens débats.

A la naissance des sociétés romaine et grecque, le droit de refuge attaché aux temples avait été inviolable et sacré. A défaut des lois humaines, nulles ou impuissantes contre la force, on avait fait appel aux dieux, pour mettre sous leur protection la vie du faible, de l'in- nocent et même du criminel, jusqu'à ce que, les emportemens de la passion s'étant calmés , la voix de la conscience pût se faire en- tendre; mais à cette époque même on trouva moyen d'éluder le pri- vilège du sanctuaire, qu'on prétendait respecter, pourvu qu'on ne le violât pas directement. La passion alors recourait à des violations indirectes : tantôt on mettait le feu au temple pour forcer le réfugié d'en sortir, tantôt on en murait la porte pour l'y faire mourir de faim , ou bien on en découvrait le toit pour l'y percer de flèches du haut des murs. Quelquefois on rendait impossible l'accès des asiles : celui de Romulus, à Rome, le plus sacré de tous, avait été à des- sein tellement obstrué qu'on n'y pénétrait qu'à grand'peine. A me- sure que la société s'adoucit, le droit d'asile dans les temples, ré- glementé par les lois humaines, devint un droit de convention qu'on étendit, diminua, supprima, suivant les conseils de la raison ou le besoin des circonstances. Appliqué à certaines catégories de crimes et de délits, il fut interdit pour les autres; la loi détermina le droit des dieux à la sauvegarde des coupables.

Aux dernières époques de la république romaine, dans ce temps d'incrédulité générale l'existence des dieux était mise en ques- tion, l'immunité de leurs temples ne couvrit plus personne, et de- vint même, dans la main des partis, un instrument d'oppression.

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Ainsi, pour empêcher Cicéron de reconstruire sa maison, Glodius, qui l'avait fait déposséder, en consacra l'emplacement, et y attacha le droit de refuge, ce dont Cicéron se moqua beaucoup à son re- tour de l'exil. Sous Tibère, on vit plusieurs cités de l' Asie-Mineure demander le maintien de leurs asiles, que leur contestaient les ma- gistrats romains, attendu que ces asiles ne servaient plus de garan- tie que contre la justice, les débiteurs y trouvant une retraite contre leurs créanciers, les meurtriers contre leurs juges, les esclaves contre leurs maîtres, les séditieux contre la force publique. Ces villes dé- fendaient des privilèges abusifs, qui leur profitaient en attirant beau- coup de monde dans leurs murs. Les unes en faisaient commerce, les autres y tenaient par patriotisme, comme à une institution an- tique qui rappelait leur autonomie. Le sénat de Rome, par un sage tempérament, confirma le droit en le restreignant et le réglant. De- puis lors, l'extension des lois romaines sur toute la surface de l'em- pire fit perdre aux asiles païens presque tout leur crédit.

Le christianisme rétablit le droit dans sa force première en l'ap- pliquant aux sanctuaires des églises et aux tombeaux des saints. Les églises remplacèrent les temples comme lieux de refuge , avec cette différence notable que le prêtre païen, la plupart du temps isolé, était réduit à de vaines protestations contre les violateurs de l'asile, tandis que l'immunité ecclésiastique fut défendue par un corps puis- sant, armé d'une loi religieuse qu'il ne craignait pas d'opposer, quand il en était besoin, à la loi civile. A cela se joignit l'orgueil des évo- ques, leur prétention d'indépendance ou même de supériorité vis-à- vis des magistrats. Le droit d'asile dans les églises présenta donc le bizarre spectacle d'une institution des sociétés primitives renaissant à une époque d'extrême civilisation et de corruption sociale. Aussi vit-on les sanctuaires chrétiens se peupler de débiteurs poursuivis, de marchands banqueroutiers, de criminels fuyant la justice, de Juifs même et de païens qui affichaient, pour être reçus, un simulacre de conversion dont ils se moquaient en partant. Les lois nous signalent ces abus, qu'elles essaient de déraciner. Un de leurs remèdes est ce- lui-ci : que le Juif sera livré à ses créanciers s'il ne se fait pas bap- tiser, et que le créancier à qui une église soustrait son débiteur aura une action d'indemnité contre le trésorier personnellement et contre le trésor de l'église. Quant aux réfugiés coupables de crimes, elles n'avaient point clairement défini les catégories, de manière qu'il restait du doute touchant les criminels de lèse-majesté. Eutrope, qui voyait par ses ennemis lui échapper, se hâta de remanier les lois sur le droit d'asile, afin qu'il ne se présentât plus à l'avenir d'affaire pareille à celle de Pentadia et de ses amis. Yoici ce qu'il fit statuer à. nouveau par un décret impérial.

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Le décret maintint d'abord et fortifia les justes droits du fisc à l'é- gard des débiteurs de l'état, ceux des villes à l'égard de leurs re- devables, et du prince à l'égard de ses esclaves. L'église qui aurait protégé leur retraite ou facilité leur évasion fut déclarée solidaire de la dette, qui put être recouvrée sur le trésor de ladite église, in- dépendamment de poursuites personnelles à exercer au besoin. En matière criminelle, il fut établi que les clercs et les moines pour- raient former appel à la juridiction supérieure en faveur des coupa- bles réfugiés dans leurs églises ou dans leurs couvens, mais qu'ils ne pourraient les soustraire aux officiers de la justice; que, s'ils le faisaient, la responsabilité en retomberait sur l'évêque, qui doit en- seigner le devoir à ses subordonnés , et non les porter à violer les lois. Ces dispositions générales étaient combinées de manière à rendre le gouvernement maître des individus réfugiés sous l'accu- sation de crimes quelconques. C'était enlever aux églises, implicite- ment et sans le dire, tous les criminels d'état, et une loi du h sep- tembre 397 fit bientôt connaître à l'empire ce qu'Eutrope entendait par criminels d'état. Cette loi, statuant sur les questions de lèse- majesté, entoura de pénalités terribles non-seulement les attentats contre le prince et sa famille, mais les complots contre ses ministres et ses officiers. Ce dernier genre d'attentat fut puni de la mort, de la confiscation des biens et de la mise hors la loi des fils des con- damnés, qui durent être*notés d'infamie et privés du droit de possé- der : loi atroce, qui se liait évidemment à celle des asiles et faisait corps avec elle; Eutrope voulait rendre les autels complices de ses vengeances. La loi des asiles en elle-même et dans son principe pouvait être bonne; dans l'intention d'Eulrope et comme garantie de la loi du /i septembre, elle devenait mauvaise et impie : elle enlevait à des innocens condamnés d'avance le seul recours qui leur restât en ce monde, la protection dn sanctuaire. Aussi l'opi- nion publique prit fait et cause pour le clergé quand celui-ci déclara la loi des asiles attentatoire à ses immunités. Eutrope, qui avait joui jusqu'alors de toute sa faveur, et qui avait cherché à la mériter par des lois d'une sévérité excessive contre les hérétiques, vit dès lors l'église catholique se retirer de lui. Une des conséquences de l'o- dieux procès de Timasius fut ainsi d'enlever au persécuteur un des plus fermes soutiens de sa puissance.

Eutrope du reste avait atteint le but qu'il se proposait par l'im- molation de ses deux victimes. Une sombre épouvante régnait par- tout; on craignait de prononcer son nom : « Nul dans Constantinople n'osait plus le regarder en face, nous dit un historien, et sa tète se perdait dans les nues. » Profitant de la stupeur publique, il se con- féra à lui-même une magistrature, on ignore laquelle ; mais on sait

TOME XXXU. 3

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qu'elle avait une juridiction, un tribunal il put faire comparaître ses ennemis, les condamner lui-même et battre sur eux monnaie de confiscations. L'eunuque revêtait donc enfin la toge du magistrat, l'esclave jugeait des hommes libres. Dans cette situation nouvelle et débarrassé de tout intermédiaire, il se mit à trafiquer en grand de son autorité; il portait la main sur tout. Un contemporain nous fait assister à une scène le ministre ouvre un encan des provinces et appelle les chalands dans son palais. « Eutrope, dit-il, s'est fait mar- chand d'emplois, brocanteur de provinces, courtier de l'empire d'O- rient. Vendu tant de fois, il veut vendre à son tour, et il vend tout. Un tarif affiché dans son vestibule fixe le prix des nations; à tant la Galatie, à tant le Pont, à tant la Libye. Voulez-vous la Lycie : dé- posez telle somme; un peu plus, la Phrygie est à vous. Les ama- teurs accourent, on calcule, on marchande. Celui-ci obtient l'Asie au prix de sa villa , celui-là livre les bijoux de sa femme afin d'admi- nistrer la Syrie, un troisième cède à regret la maison il est pour l'ancien royaume de Prusias. Étrange revers des choses humaines! Le trône de Grésus est tombé sous les coups de Gyrus afin qu'aujour- d'hui le Pactole verse ses flots d'or dans les mains d'un eunuque; Attale a fait Rome son héritière pour que l'héritage passe à un es- clave! C'est au futur profit d'Eutrope qu'Auguste soumettait l'E- gypte, Métellus la Crète, Servilius l'Isaurie. Cilicie, Judée, Armé- nie, triomphes du grand Pompée, travail séculaire de Rome, vous êtes devenus une marchandise; on vous jette dans une balance et on vous pèse contre de l'or ! » Ces éloquentes invectives, exprimées en beaux vers, faisaient frémir les Italiens d'indignation; mais ce n'était qu'une vaine et impuissante colère.

Une nouvelle fantaisie s'empara, d'Eutrope : il voulut être général pour s'égaler en tout à Stilicon. Ces hordes de Barbares que l'année précédente Rufin avait appelées sur l'Orient, et qui s'étaient retirées gorgées de butin, venaient de reparaître, et recommençaient leurs ravages. Des bandes hardies, composées de Huns et de Goths, pous- saient leurs courses jusque dans l' Asie-Mineure, d'où elles rame- naient captifs des femmes, des enfans, des troupeaux. Eutrope. dé- clara qu'il irait lui-même mettre fin à ces insolences, et qu'il se chargeait de cette guerre : on ne fut pas médiocrement surpris, mais on se tut. Il réunit en eff*et des troupes à Constantinople, s'af- fubla d'un costume guerrier pour les passer en revue, et partit avec elles pour l'Asie, un long carquois au dos et l'arc au poing. Beau- coup d'eunuques désertèrent les gynécées pour le suivre; c'était une sorte d'émancipation de cette race. Son apparition devant les lignes romaines produisit le plus grotesque des spectacles : à la vue de ce visage ridé qu'on comparait à un raisin sec, de ces membres

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efféminés pliant sous le poids d'une armure, au son de cette voix grêle et cassée qui singeait le ton du commandement, les sol- dats partirent d'un éclat de rire involontaire qui parcourut tous les rangs. Les Barbares en firent de même la première fois qu'ils l'a- perçurent : « Les Romains n'ont plus d'hommes, se disaient-ils les uns aux autres, voyez leur général! » Eutrope, sans se troubler de tout cela, acheva la campagne, se battit un peu, négocia beaucoup, s'aboucha avec les chefs ennemis, et obtint d'eux, à prix d'argent, qu'ils évacueraient l'Arménie et les terres romaines, puis il revint à Constantinople, avec quelques-unes des légions, dans une attitude triomphale. Comptant sur un accueil enthousiaste, il avait eu soin de paraître avec des vêtemens poudreux, un teint hâlé, une armure en désordre, toute l'apparence d'un guerrier las de combats et qui demande sa récompense ; mais il ne rencontra que froideur et mé- pris : ses cliens seuls et quelques flatteurs lui firent une espèce d'o- vation, à laquelle la population refusa de participer. Rentré pré- cipitamment dans son palais pour y dévorer sa colère, il se jeta, dit-on, dans les bras de sa sœur, et se mit à fondre en larmes. Eu- trope se croyait héroïque : « Voilà leur reconnaissance pour tant de fatigues et de dangers, répétait-il en sanglotant; que n'ai-je péri au fond de la mer plutôt que d'être en butte comme je le suis aux tempêtes de l'envie! » Nous ne connaissons guère cette expédition que par les satires qu'elle fit naître, surtout en Occident, l'on s'a- musa beaucoup et longtemps des exploits « de la vieille amazone, » c'est le surnom que reçut Eutrope. Il n'en est pas moins vrai que le but de la guerre se trouvait atteint, et que les Huns, déposant les armes, se retiraient devant le ministre de l'Orient, au même instant le régent d'Occident évacuait le Péloponèse en face d'Alaric.

On touchait à l'automne de l'année 396, et Stilicon, rentré en Italie, expiait son échec du Péloponèse, par l'affaiblissement de sa popularité, quand son rival sembla prendre à tâche de la lui rendre. La guerre de reproches et d'accusations que Rufin, après les événe- mens de Thessalie, avait commencée contre la cour d'Occident, fut reprise par Eutrope avec un redoublement d'acrimonie. Les lettres d'Arcadius à son frère devinrent de plus en plus hautaines et bles- santes par leur ton d'hostilité sourde; celles d' Eutrope à Stilicon, manifestement injurieuses. Des explications furent demandées sur l'expédition du Péloponèse, et les réponses ayant paru contenir des menaces, le sénat de Constantinople, prenant fait et cause dans la guerre, déclara le régent d'Occident ennemi public, et prononça la confiscation de ses propriétés en Orient : il possédait, entre autres biens, des palais magnifiques sur le Bosphore qui devinrent le lot d'Eutrope. L'irritable Stilicon fit en Italie quelques armemens que

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l'on supposa dirigés contre l'Orient, et un décret d'Honorius établit une ligne de douanes sur la Méditerranée entre les ports des pays grecs et ceux des pays latins. C'était répondre à une menace de scission par la scission même. A quelque temps de là, on saisit en Italie une lettre d'Eutrope qui provoquait à l'assassinat du régent, et bientôt on surprit un homme qui s'était chargé de le tuer.

Ce n'étaient pourtant que les préparatifs d'un coup plus vio- lent, médité tout à la fois contre Rome, l'Italie, l'empereur et le régent d'Occident. Au milieu de l'automne de l'année 397, la nou- velle arriva en Italie que les provinces d'Afrique venaient de se ré- volter, et s'étaient données à l'empire d'Orient : le fait était vrai, et la proclamation d'Arcadius avait eu lieu dans les principales villes africaines et particulièrement à Carthage. A cette première nouvelle en succéda une autre annonçant que la flotte chargée des approvisionnemens de blé pour l'alimentation de Rome avait été saisie par les révoltés , au moment elle mettait à la voile dans les ports d'Afrique. On sut enfin que le chef de l'insurrection était le commandant même de ces provinces, le Maure Gildon, qui les tenait de l'empire avec le titre de comte d'Afrique.

Pour comprendre combien ces événemens et surtout la saisie de la flotte annonaire, comme on l'appelait, durent alarmer l'Italie, il faut dire que depuis deux ans la récolte des blés avait été nulle dans ce pays, pour deux causes opposées, mais également fatales, une inondation des rivières suivie d'une sécheresse obstinée. Quoi- que la dernière moisson fût à peine rentrée, on attendait déjà avec impatience les arrivages de l'Afrique, le ciel plus propice avait donné une récolte abondante, et peut-être les préfets de l'annone et de la ville, inquiets de l'avenir, allaient-ils, comme faisait Sym- maque au temps de sa préfecture, épier du haut des collines du Tibre quelque bienheureuse voile venant d'Ostie avec un charge- ment de grains. A ce cri : « La flotte est saisie ! » Rome fut presque en révolution. Le peuple en tumulte remplit les rues et les places, insultant les magistrats, qu'il accusait de négligence, et mêlant la menace aux accusations. Ainsi donc perte d'une grande province, famine, guerre, sédition, tout venait fondre à la fois sur cette ville infortunée, et la main d'Eutrope se montrait partout. Stili- con, avec une louable activité, combattit d'abord la disette en ra- massant les quantités de farine et de blé que pouvaient fournir les diverses contrées de l'Italie et les faisant transporter à Rome; en même temps, une flotte équipée en toute hâte partait de Pise pour aller parcourir dans la même intention les ports de la Gaule et de l'Espagne.

Quant à l'insurrection de l'Afrique et aux mesures à prendre pour

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la réprimer, Stilicon décida qu'il en serait référé au sénat, arbitre de la paix et de la guerre, suivant l'ancienne coutume, et que ce corps auguste ordonnerait aussi les levées d'hommes qui devraient s'opérer en cas de guerre. C'était un retour aux vieilles lois de Borne, une restitution faite au sénat de droits précieux' que les empereurs lui avaient successivement ravis, et qu'il n'avait cessé de réclamer. La mesure fut donc accueillie avec joie, et donna quelque consola- tion aux Romains parmi tant de sujets d'alarmes. Bientôt arriva un message d'Honorius au sénat. Le jeune empereur s'abstenait de pa- raître lui-même à Rome, et le régent en faisait autant, afin d'écarter sans doute toute apparence de pression sur les délibérations de l'as- semblée. Le message s'exprimait en termes modérés sur la conduite du gouvernement d'Orient dans les affaires d'Afrique, et tendait évi- demment à ménager Arcadius, de qui l'on redoutait une interven- tion armée au profit de la révolte; mais il s'étendait longuement sur le caractère perfide, l'ingratitude et les crimes antérieurs de Gildon, crimes dépassés depuis par ceux dont il venait d'effrayer les villes romaines, et notamment Garthage, et par cette saisie odieuse de l'escadre frumentaire , dans la pensée d'affamer le peuple de Rome. 11 concluait à la guerre et à des levées d'hommes extraor- dinaires, tant pour la soutenir que pour mettre l'Italie à l'abri d'un coup de main.

La délibération eut lieu avec une solennité inaccoutumée. On dé- créta la guerre contre Gildon, une levée d'hommes pour l'augmen- tation de l'armée, et des prières publiques à l'effet de conjurer les maux de la famine. Le sénat regarda aussi comme un devoir de rap- peler le fils aîné de Théodose aux sentimens d'affection naturelle envers son frère, l'empereur d'Orient aux sentimens de concorde envers celui d'Occident, et afin que la leçon fût moins blessante pour le jeune souverain et pour ses conseillers, on pria Symmaque d'écrire la lettre en son propre nom, soit comme prince du sénat de Borne, soit comme ancien ami de Théodose. Prince du sénat, grand- pontife du culte national, et son courageux et éloquent défenseur vis-à-vis des empereurs chrétiens, Symmaque, aussi respecté pour son caractère que célèbre par son mérite, semblait l'âme et le génie de la vieille Rome. Sa lettre ne trouva pourtant à Constantinople qu'indifférence et mépris. Arcadius dut protester de son désir sin- cère de la paix : il était étranger à ce qui venait de se passer en Afrique; mais pouvait-il rejeter des peuples qui se donnaient à lui? Son gouvernement était romain comme celui de son frère, l'Afrique ne cesserait donc point d'appartenir la grande unité de l'empire. Telles furent sans doute ses raisons. Ouant à son assistance effective en faveur des provinces insurgées, il n'en parla probablement pas.

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mais on savait à Rome que Gildon attendait l'arrivée prochaine d'une flotte et d'une armée annoncées par Eutrope.

Pendant ces vaines tentatives de négociations qui ne ramenaient ni l'Afrique sous le sceptre de l'Occident, ni les blés de Numidie dans le port du Tibre, le sénat cherchait à calmer l'effervescence du peuple en dirigeant son esprit vers les espérances de la religion. Il fit célébrer en sa présence et sous son autorité les prières publiques ordonnées par son décret. Les prières, ou, pour parler le langage du rituel, la supplication adressée au ciel en temps de disette ou de sé- cheresse, portaient le nom de nudipedalia, parce qu'une partie du cortège y assistait pieds nus. Peuple, sénat, magistrats, se ren- daient en corps sur la colline de Tarpéia dans l'attitude du deuil et de la douleur : les magistrats avaient quitté leur pourpre, les licteurs portaient leurs faisceaux renversés, et les matrones en grand nom- bre et en rang marchaient nu-pieds, vêtues de la stole et les che- veux rejetés en désordre sur les épaules. On s'arrêtait au Gapitole : là, les prêtres invoquaient à haute voix, par leurs noms les plus re- doutables, les dieux et les génies qui veillaient à l'alimentation du peuple romain, puis une victime était immolée avec pompe. Tel était l'ancien rite; les lois nouvelles et l'existence du culte chré- tien devaient l'avoir modifié en beaucoup de points, quand se cé- lébrèrent les nudipedalia de l'année 397.

Gildon, ce terrible instrument des vengeances d'Eutrope, était issu des anciens rois de la Mauritanie : il comptait Juba parmi ses ancêtres, et cette descendance, qu'on ne mettait point en doute, lui donnait une suprématie également incontestable sur les chefs indi- gènes de l'Afrique : un auteur du temps nous dit qu'on voyait à sa suite tout un cortège de rois. Sa famille n'avait point cessé d'habiter Cyrtha, que son changement de nom ne rendait guère plus romaine, et que les Maures, soit indépendans, soit soumis, s'obstinaient à considérer toujours comme la capitale du roi Bocchus. Bien que les descendans de Juba eussent fait leur soumission d'abord à la ré- publique, puis à l'empire, et servissent avec des grades élevés dans les rangs des maîtres de leur pays, il ne s'était pas écoulé de siècle que Rome n'eût eu à réprimer quelque révolte dont ils étaient les provocateurs ou les chefs, mais que faisaient avorter leurs divisions intestines. On en avait eu un exemple bien récent sous le principat de Gratien. Firmus, un des six frères de Gildon, ayant levé le dra- peau de l'indépendance et pris le titre de roi de Mauritanie, Gildon avait soutenu la cause romaine et coopéré plus que personne à la défaite de son frère. Gratien l'en avait récompensé par le titre de comte d'Afrique et par le commandement de la province, et pour se l'attacher personnellement. Théodose avait marié au neveu de sa

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propre femme la fille de Gildon, qui portait le nom romain de Sal- vina. Cette alliance impériale n'empêcha pas le Maure de rester neutre entre Théodose et le tyran Eugène pendant la campagne de 394, ou plutôt de trahir le premier, en lui refusant, au moment de la lutte, les secours qu'il avait promis de fournir. La mort seule em- pêcha Théodose de punir cette perfidie.

Ainsi donc Gildon observait attentivement les discordes de l'em- pire romain, tout prêt à saisir l'occasion favorable pour se rendre, comme Firmus, indépendant et roi. L'incapacité des deux princes fils de Théodose et la rivalité de leurs ministres lui rendirent une espérance que la défaite d'Eugène avait renversée, et il attendait, quand les provocations d'Eutrope vinrent le chercher dans sa pro-, vince et lui remirent les armes en main. Il écouta les propositions du ministre d'Arcadius, entra complaisamment dans ses plans, pro- mit la réunion de l'Afrique à l'empire oriental, et la reconnaissance d'Arcadius comme légitime empereur : il ne refusa rien. Au fond, le petit-fils de Juba ne voulait pas plus d'un empereur que de l'autre, et ne se faisait sujet de Constantinople que pour n'être plus Ro- main. Son caractère était d'ailleurs empreint des passions sauvages de sa race : Gildon était avare, cruel , débauché jusqu'à la frénésie; aucune femme, aucune fille n'était à l'abri de ses attentats, aucune richesse de ses rapines. Habile à composer des poisons soit avec le venin des serpens, soit avec le suc des plantes, il les administrait lui-même à ses ennemis, attirés par ruse à sa table, et il les voyait avec bonheur pâlir et expirer au milieu des éclats de la joie. L'hos- pitalité du barbare était redoutée comme un piège de mort. Lorsque, à l'invitation d'Eutrope, il se jeta sur Carthage pour y faire recon- naître Arcadius, cette belle cité , qui avait opposé quelque résis- tance, fut traitée sans miséricorde : le pillage, le viol, l'incendie, accompagnèrent la proclamation du fils aîné de Théodose. Les con- temporains nous racontent que Gildon, dans un moment d'abomi- nable gaieté, livra les plus nobles matrones de la ville à des Éthio- piens, afin de savoir de quelle couleur étaient les produits d'une telle union. Ce fut aussi avec une joie infernale qu'il mit la main sur les navires annonaires, déjà chargés de grains et prêts à mettre à la voile pour l'Italie : il affamait le peuple romain.

Le châtiment de Gildon devait sortir de sa famille même : Mas- cezel, un de ses frères, fut pour lui ce qu'il avait été pour Firmus. Ces deux petits-fils des rois maures faisaient entre eux le plus com- plet et le plus bizarre contraste. Mascezel était chrétien, Gildon païen, et tandis que celui-ci affichait le retour à l'antique barbarie indigène, celui-là se montrait romain d'habitudes et de cœur, aimait les arts, les lettres, et recherchait l'appui de l'église. Dès les pre-

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miers jours de l'insurrection, Mascezel s'était rangé sous le drapeau romain : après la défaite des milices fidèles à l'empire, il se réfugia en Italie pour sauver sa tête; mais ses deux fils, tombés entre les mains de leur oncle, furent égorgés, leurs corps privés de sépulture. A la vue de Mascezel venant demander au gouvernement d'Italie vengeance de ses propres injures, et disposant en Afrique d'un parti puissant, Stilicon eut l'idée de l'opposer à son frère, et il lui offrit le commandement des troupes romaines qu'il allait envoyer en Afri- que. Ce choix l'affranchissait lui-même de la nécessité de quitter l'Italie, sa présence, utile pour bien des raisons, l'était surtout par l'attitude d'Alaric, qu'on voyait se rapprocher peu à peu de la frontière. Il n'était point douteux que ce mouvement des Goths ne fût une menace contre Rome : Eutrope environnait ce cœur du monde occidental de tous les périls, de tous les fléaux réunis.

Les levées d'hommes se firent avec une rigueur inaccoutumée; toutes les exemptions furent suspendues, même celles des séna- teurs; l'Italie d'une extrémité à l'autre retentit du cliquetis des armes. Stilicon n'attendit pas le résultat du recrutement pour en- voyer Mascezel en Afrique : il connaissait trop le prix du temps. Organisant à la hâte une petite armée composée des corps les plus éprouvés et les plus redoutables de l'ancienne milice romaine : Jo- viens, Herculiens, Heureux, Invincibles, Belges-Nerviens, Lions, il y joignit un corps de nouvelle formation, les Honoriaques, créés par lui en l'honneur du jeune Honorius, et qui allaient faire leurs preuves à son service. On n'est pas d'accord sur la force de cette armée, que les uns exagèrent et que les autres diminuent outre me- sure; mais tous reconnaissent que c'était l'élite des troupes occi- dentales. Une seconde flotte, disposée à Pise en quelques semaines, devait la transporter sur un point convenu de l'Afrique. Elle partit dans les premiers jours de février de l'année 398 malgré les incon- véniens de la saison qu'il fallait braver : assaillie par une violente tempête dans le voisinage de la Sardaigne, elle fut dispersée le long des côtes. Une partie des vaisseaux gagna le port d'Olbia, quelques- uns celui de Sulci; tous enfin purent se réunir dans la rade de Ca- gliari, ils attendirent le vent favorable. Rome était dans une impatience fébrile : on eût dit qu'Annibal ou Pyrrhus allait paraî- tre à ses portes, et le fantôme odieux de l'eunuque se mêlait à ces grandes ombres. Après d'autres retardemens encore qu'un sort con- traire semblait multiplier, on apprit que Mascezel et son armée étaient débarqués heureusement. Les mêmes orages avaient interrompu les arrivages de blés; on les reçut enfin de Gaule et d'Espagne, en assez grande abondance, grâce à l'activité des gouverneurs locaux mis en mouvement par Stilicon. Les souffrances de la disette avaient été

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vives et prolongées dans toute l'Italie, et elles amenèrent des mala- dies pestilentielles. Rien ne manquait aux malheurs de l'empire d'Occident.

Stilicon avait voulu frapper en Afrique un coup prompt et sûr qui étouffât la révolte avant l'arrivée des secours prorais par l'Orient et qui prévînt aussi les horribles exécutions de Gildon. Le Barbare en effet protestait que s'il était battu avec la connivence des villes ro- maines et obligé de faire retraite, soit du côté du désert, soit du côté de la Gyrénaïque, il ne laisserait pas pierre sur pierre dans Carthage, et réduirait en cendres tout ce qu'il rencontrerait de villes et de vil- lages sur sa route. Ses troupes d'ailleurs n'étaient pas encore com- plètement réunies, et il avait transporté son quartier-général près de Thébaste, aux confins du territoire numide, pour y recevoir les contingens des tribus lointaines du désert. C'étaient des Barbares sans discipline, nus ou presque nus, et porteurs d'armes informes. L'aspect étrange de cette armée dut étonner au premier coup d'oeil le soldat romain, sans l'effrayer pourtant. Ramas hideux de tout ce que l'Afrique nourrissait de monstres à figure humaine, elle présentait dans ses rangs, à côté de l'enfant cuivré de l'Atlas et du cavalier numide, ayant pour toute défense sa casaque roulée autour du bras gauche, des nègres aux cheveux crépus, armés de javelots empoi- sonnés, des Nubiens coiffés d'un diadème de flèches, des Nasamons, des Maziques, des Autololes, les uns vêtus de peaux de panthère et de lion, les autres empruntant leur costume aux dépouilles du serpent et portant sur leur tête, en guise de cimier, une gueule de céraste béante. Cette multitude ne formait pas moins de soixante-dix mille hommes. Les deux armées se rencontrèrent entre Thébaste et une ville nommée Métridéra, sur les bords d'une petite rivière. A l'aspect des Romains rangés en bataille, Gildon se mit à rire. « Quelle armée! s'écria-t-il avec dédain; ces Romains vont disparaître sous les pieds de nos chevaux, et les Gaulois fondront aux rayons de notre soleil ! d 11 en fut autrement. Mascezel s'étant approché de la ligne ennemie pour haranguer ses compatriotes, un porte-étendard de Gildon vou- lut le repousser avec son enseigne; mais Mascezel d'un coup d'épée lui engourdit le bras, et l'enseigne tomba à terre : ce fut le signal de l'engagement. Les cohortes nerviennes, les Joviens, les Hercu-. liens, tous enfin s'avancèrent en bon ordre contre ces bandes, qui ne les attendirent même pas. Un petit nombre seulement essaya de combattre et fut mis en pièces. Gildon, voyant sa défaite accomplie sans espoir de revanche, gagna la côte sous un déguisement, et se réfugia sur une barque, que les courans de la mer et le vent pous- sèrent dans le port de Tabraca. Reconnu malgré son costume étran- ger, battu, chargé de chaînes et traîné devant un magistrat, il fut

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mis en prison, en attendant l'arrivée de Mascezel; mais Gildon ne voulait pas tomber entre les mains de son frère : il s'étrangla dans son cachot.

Mascezel ne jouit pas longtemps de sa victoire : appelé en Italie pour y recevoir les félicitations de l'empereur et probablement aussi le commandement de la province qu'il avait recouvrée, il se noya, près de Milan, au passage d'une rivière, en se rendant avec Stilicon dans une villa voisine. Avec des haines toujours aux aguets pour dénaturer les moindres faits, aucun accident ne restait sur le compte du hasard. Stilicon devint coupable de celui-ci. Un écrivain païen et grec nous raconte que, jaloux de la gloire dont le prince maure venait de se couvrir, le régent lui avait tendu un piège en l'aventu- rant sur un pont en ruine, ou plutôt en le faisant jeter du haut des parapets dans le fleuve par les gens de sa suite, et qu'il riait lui- même aux éclats tandis que le malheureux luttait contre la mort. Telles sont les invraisemblances odieuses dont fourmille l'histoire de ce temps de discorde, les passions politiques, religieuses et personnelles travaillaient comme à l'envi à obscurcir la vérité.

L'Afrique était donc recouvrée, le nom d'Honorius rétabli dans les actes et sur les étendards de la province, et l'intervention ar- mée de l'Orient prévenue assez à temps pour que le gouvernement de Gonstantinople pût se retirer ou se justifier sans trop de honte : la guerre cessait d'être imminente entre les deux frères. D'un autre côté, Alaric avait été maintenu dans les limites de son cantonne- ment par la ferme attitude de l'Italie. De sages mesures avaient conjuré la famine, non pas, il est vrai, toutes ses angoisses, mais du moins ses plus effroyables extrémités. On devait ce résultat au génie de Stilicon, à sa décision hardie et sûre comme directeur d'une guerre lointaine, à son habileté comme administrateur, à cette in- cessante activité qui lui permettait de tout surveiller, de pourvoir à tout à la fois. Le sénat aussi lui devait son rétablissement dans des droits politiques importans, et l'en payait par une vive reconnais- sance. On lui savait gré encore de la modération dont il ne s'était jamais départi dans sa correspondance avec la cour orientale : rien de personnel, rien de provoquant n'avait envenimé des rapports difficiles; ses lettres, constamment fermes, n'avaient jamais manqué de mesure. Il n'avait pas même fait une affaire d'état du complot dirigé et presque exécuté contre sa vie; il semblait, par un oubli dé- daigneux, excuser ce procédé politique, comme naturel à son rival. Pour tout résumer' par un mot des contemporains, sa conduite fut jugée « digne du Latium. » On oublia les fautes du Péloponèse, et la popularité du régent s'accrut de toutes les frayeurs qu'il avait dissipées. Le sénat, de ce côté des mers, les villes africaines, de

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l'autre, voulurent célébrer par des monumens la délivrance de l'A- frique. Le temps a préservé deux des inscriptions votées à cette oc- casion, et le nom d'Ârcadius s'y trouve uni à celui de son frère, comme si la guerre contre Gildon avait été faite d'accord et sous les auspices des deux princes. La cour d'Orient accepta ces avances, sans que le cœur d'Arcadius en fût grandement touché. Quant aux deux ministres, leur haine resta plus implacable qu'auparavant.

Stilicon sortait de la lutte grandi dans l'opinion des peuples et raffermi dans son pouvoir : Eutrope en sortait à la fois vaincu et triomphant. Sans doute il avait échoué dans sa prodigieuse entre- prise, applaudie pourtant à Constantinople, d'étendre jusqu'aux co- lonnes d'Hercule les domaines de l'empire oriental et d'amoindrir tellement l'autre que Rome ne fût plus que la seconde ville de l'u- nivers romain; mais il avait remporté une grande victoire person- nelle. Le vil esclave stigmatisé du fouet, la vieille amazone, l'eu- nuque en un mot venait de prouver qu'il était homme et ennemi redoutable. Stilicon avait tremblé devant lui, les fiers patriciens des sept collines lui avaient demandé la paix à genoux, et il avait affamé Rome. Tout autre orgueil eût été satisfait, le sien était sans mesure. 11 voulut être consul et, quoiqu'on en pût rire, patrice, c'est-à-dire père du prince. Arcadius, heureux d'avoir fait peur à son frère, conféra comme récompense ce nouveau titre à son mi- nistre, en le désignant consul pour l'année suivante, 399. Le con- sulat, commun aux deux empires en ce qu'il donnait aux lois leur date et à l'année romaine son nom, devait entraîner, comme con- séquence directe, la reconnaissance d' Eutrope par l'Occident et son inscription dans les fastes de ce Gapitole qu'il avait un moment ébranlé : c'était de sa part le comble de l'audace, mais aussi, on le verra bientôt, ce fut l'évocation des tempêtes.

Amédée Thierry.

PHILOSOPHIE ANGLAISE

JOHN STUART MILL.

System of Logic, two vol. London 1859.

J'étais à Oxford l'an dernier pendant les séances de la Brîtish association for the advancement of learning^ et j'y avais trouvé, parmi les rares étadians qui restaient encore, un jeune Anglais, homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le soir au nouveau muséum, tout peuplé de spécimens : on y pro- fesse de petits cours, on met en jeu des instrumens nouveaux; les dames y assistent et s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines d'enthousiasme, elles chantèrent God save ihe Queen. J'ad- mirais ce zèle, cette solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces souscriptions volontaires, cette aptitude à l'association et au tra- vail, cette grande machine poussée par tant de braâ, et si bien con- struite pour accumuler, contrôler et classer les faits. Et pourtant dans cette abondance il y avait un vide : quand je lisais les comptes- rendus, je croyais assister à un congrès de chefs d'usines; tous ces savans vérifiaient des détails et échangeaient des recettes. Il me semblait entendre des contre-maîtres occupés à se communiquer leurs procédés pour le tannage du cuir ou la teinture du coton-i les idées générales étaient absentes. Je m'en plaignais à mon ami, et le soir, sous sa lamj)e, dans ce grand silence qui enveloppe là-bas une ville universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons.

Un jour, je lui dis : La philosophie vous manque, j'entends celle que les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des sa-

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vans, vous n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gêne; il est la cause suprême, et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. 11 est le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je vois bien qu'il le mérite, car il fait partie de la consti- tution, il est le gardien de la morale, -il juge en dernier ressort dans toutes les questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes dont les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins ce haut rang a l'inconvénient de toutes les positions offi- cielles; il produit un jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans. Voici tout près de nous le pauvre M. Max Mûller qui, pour acclimater ici les études sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas l'adoration d'un dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et d'Addison. Il y a quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation de la reine qui défend aux gens de j>)uer aux cartes, même chez eux, le dimanche. 11 paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon voleur en justice sans prêter le serment théologique préalable; sinon, Ton a vu le juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et l'injurier par-dessus le marché. Chaque année, quand nous lisons dans vos jour- naux le discours de la couronne, nous y trouvons la mention obli- gée de la divine Providence ; cette mention arrive mécaniquement, comme l'apostrophe aux dieux immortels à la quatrième page d'un discours de rhétorique, et vous savez qu'un jour la période pieuse ayant été omise, on fit tout exprès une seconde communication au parlement pour l'insérer. Toutes ces tracasseries et toutes ces pé- danteries indiquent à mon gré une monarchie céleste; naturelle- ment celle-ci ressemble à toutes les autres : je veux dire qu'elle s'appuie plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à vérifier ses titres. Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et morale, elle ne vous révolte pas; vous lui restez soumis sans difficulté, vous lui êtes attachés de cœur, vous craindriez en la touchant d'ébranler la con- stitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux parmi les hommages publics ; vous vous repliez, vous vous réduisez aux ques- tions de fait, aux dissections menues, aux opérations de laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact.

Vous êtes bien Français, me dit-il ; vous enjambez les faits, et vous voilà de prime saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par exemple. L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de " l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, Essays and Reviens', vos

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libertés philosophiques du dernier siècle, les conclusions récentes de la géologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exégèse alle- mande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre au- tres les polissonneries de Voltaire, le jargon nébuleux d'outre-Rhia et la grossièreté prosaïque de M. Comte ; à mon gré, la perte est petite. Attendez vingt ans, vous trouverez à Londres les idées de Paris et de Berlin. Mais ce seront les idées de Paris et de Berlin; qu'avez-vous d'original? Stuart Mill. Qu'est-ce que Stuart Mill? Un politique; son petit écrit On Liberty est aussi bon que le Contrat social de votre Rousseau est mauvais. C'est beaucoup dire. Non, car Mill conclut aussi fortement à l'indépendance de l'individu que Rousseau au despotisme de l'état. Soit, mais il n'y a pas de quoi faire un philosophe; qu'est-ce encore que votre Stuart Mill? Un économiste qui va au-delà de sa science et qui subordonne la production à l'homme, au lieu de subordonner l'homme à la production. Soit, mais il n'y a pas de quoi faire un philosophe; qu'est-ce encore que votre Stuart Mill? Un logi- cien. — Bien; mais de quelle école? De la sienne. Je vous ai dit qu'il est original. Est-il hégélien? Oh! pas du tout; il aime trop les faits et les preuves. Suit-il Port-Royal? Encore moins ; il sait trop bien les sciences modernes. Imite-t-il Con- dillac? Non certes; Condillac n'enseigne qu'à bien écrire. Alors quels sont ses amis? Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et Newton. Est-ce un systématique, un réforma- teur spéculatif? Il a trop d'esprit pour cela : il ne fait qu'ordon- ner les meilleures théories et expliquer les meilleures pratiques. 11 ne se pose pas majestueusement en restaurateur de la science; il ne déclare pas, comme vos Allemands, que son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre humain. Il marche pas à pas, un peu lente- ment, et souvent terre à terre, à travers une multitude d'exemples. Il excelle à préciser une idée, à démêler un principe, à le retrouver sous une foule de cas différens, à réfuter, à distinguer, à argumen- ter. Il a la finesse, la patience, la méthode et la sagacité d'un lé- giste. — Très bien, voilà que vous me donnez raison d'avance ; lé- giste, parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons que de la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande conception d'ensemble? Oui. A-t-il une idée personnelle et complète de la nature et de l'esprit? Oui. A-t-il rassemblé les opérations et les découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne à toutes un tour nouveau?

Oui, seulement il faut démêler ce principe. C'est votre affaire.

Mais je vais tomber dans les abstractions. U n'y a pas de mal. Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie d'é-

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 47

pines. Nous nous piquerons les doigts. Mais les trois quarts des gens jetteraient ces spéculations comme oiseuses. Tant pis pour eux. Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est complètement homme que par-là. Si quelque ha- bitant d'une autre planète descendait ici pour nous demander en est notre espèce, il faudrait lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et le monde. Cela seul lui donne- rait la mesure de notre intelligence. Exposez-moi votre théorie ; je m'en retournerai plus instruit qu'après avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester.

I. l'expérience. I.

Alors prenons les choses en logiciens, par le commencement : admettez-vous qu'il y ait une logique? Cela dépend. Admet- tez-vous qu'il y ait certaines choses distinctes dont la logique fasse son domaine, et dont nulle autre science ne fasse son domaine? Oui, si vous me les montrez. Vous n'avez qu'à ouvrir les yeux, ces choses sont les sciences : non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais encore il y a une botanique et une zoologie ; non-seu- lement il y a des lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore il y a une géométrie et une arithmétique. Les sciences sont donc des choses réelles comme les faits eux-mêmes : elles peu- vent donc être, comme les faits, un sujet d'étude. On peut les ana- lyser comme on analyse les faits, rechercher leurs élémens , leur composition, leur ordre, leurs rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences : c'est cette science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de Stuart Mill. On n'y décompose point les opérations de l'esprit en elles-mêmes, la mémoire, l'association des idées, la perception extérieure : ceci est une aflaire de psychologie. On n'y discute pas la valeur de ces opérations, la véracité de notre intelligence, la certitude absolue de nos connaissances élémentaires : ceci est une affaire de métaphysique. On y suppose nos facultés en exercice, et on y admet leurs découvertes originelles. On prend l'in- strument tel que la nature nous le fournit, et on se fie à son exac- titude. On laisse à d'autres le soin de démonter son mécanisme et la curiosité de contrôler ses résultats. On part de ses opérations pri- mitives; on recherche comment elles s'ajoutent les unes aux autres, comment elles se combinent les unes avec les autres, comment elles se transforment les unes les autres, comment, à force d'additions, de combinaisons et de transformations, elles finissent par composer

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un système de vérités liées et croissantes. On fait la théorie de la science comme d'autres font la théorie de la végétation, de l'esprit, des nombres. Yoilà l'idée de la logique, et il est clair qu'elle a, au même titre que les autres sciences, sa matière réelle, son domaine distinct, son importance visible, sa méthode propre et son avenir certain.

Accordé.

Mais toutes ces sciences, objet de la logique, ne sont que des amas de propositions, et toute proposition ne fait que lier ou sé- parer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce que nous désignons par un nom, en d'autres termes ce que nous connaissons dans les objets, ce que nous lions ou séparons, ce qui est la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. 11 y a un élément commun qui, perpétuellement répété, compose toutes nos idées. Il y a un petit cristal primitif qui, indéfiniment et diversement ajouté à lui-même, engendre la masse totale, et qui, une fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des corps complexes qu'il a formés. Or, quand nous regardons at- tentivement l'idée que nous nous faisons d'une chose, qu'y trou- vons-nous? Prenez d'abord les substances, c'est-à-dire les corps et les esprits (1). Cette table est brune, longue, large et haute de trois pieds à l'œil : cela signifie qu'elle fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes qu'elle produit une certaine sen- sation dans le nerf optique. Elle pèse dix livres : cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un poids de neuf livres, en d'au- tres termes qu'elle produit une certaine sensation musculaire. Elle est dure et carrée : cela signifie encore qu'étant poussée, puis par- courue par la main, elle y suscitera deux espèces distinctes de sen- sations musculaires. Et ainsi de suite. Quand j'examine de près ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien d'autre que les im- pressions qu'elle fait sur moi. Notre idée d'un corps ne comprend pas autre chose : nous ne connaissons de lui que les sensations qu'il excite en nous; nous le déterminons par l'espèce, le nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature intime, ni s'il en a une; nous affirmons simplement qu'il est la cause incon- nue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de nos sensations il a duré, nous voulons dire simplement que, si pendant

(1) Mill, System of Logic, 1. 1", p. 02. '

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 49

ce temps-là nous nous étions trouvés à sa portée , nous aurions eu les sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le définissons jamais que par nos impressions présentes ou passées, futures ou possibles, complexes ou simples. Cela est si vrai que des philosophes comme Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matière est un être imaginaire, et que tout l'univers sensible se réduit à un ordre de sensations. A tout le moins, il est tel pour notre connais- sance, et les jugemens qui composent nos sciences ne portent que sur les impressions par lesquelles il se manifeste à nous. Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a en nous une âme, un moi, un sujet ou « récipient » des sensations et de nos autres façons d'être , distinct de ces sensations et de nos autres fa- çons d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous apercevons en nous-mêmes, dit Mill (1), c'est une certaine trame d'états intérieurs, une série d'impressions (2), sensations, pensées, émotions et volontés. » Nous n'avons pas plus d'idée de l'esprit que de la matière; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur la matière. Ainsi les substances, quelles qu'elles soient, corps ou es- prits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des tissus plus ou moins compliqués, plus ou moins réguliers, dont nos impressions ou manières d'être forment tous les fils. Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par que, lors- que la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par que, lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de chaleur. «Quand nous disons d'un- esprit qu'il est dévot, ou superstitieux, ou médi- tatif, ou gai, nous voulons dire simplement que les idées, les émo- tions, les volontés désignées par ces mots reviennent fréquemment dans la série de ses manières d'être. » Quand nous disons que les corps sont pesans, divisibles, mobiles, nous voulons dire simple- ment qu'abandonnés à eux-mêmes, ils tomberont, que, tranchés, ils se sépareront, que, poussés, ils se mettront en mouvement, c'est-à- dire qu'en telle et telle circonstance ils produiront telle ou telle sen- sation sur nos muselés ou sur notre vue. Toujours un attribut dé- signe une de nos manières d'être ou une série de nos manières d'être. En vain nous les déguisons en les groupant, en les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les transformant de telle sorte que souvent nous avons peine à les reconnaître : toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et de nos idées, nous les y

(i) Tome I", p. 67.

(2) « Feelings, states of con&ciousness. »

TOHI XXXII. <i

50 REVUE DES DEUX MONDES.

trouvons, et nous n'y trouvons pas autre chose. « Décomposez, dit Mill, une proposition abstraite par exemple : une personne géné- reuse est digne d'honneur (1). Le mot généreux désigne certains états habituels d'esprit et certaines particularités habituelles de conduite, c'est-à-dire des manières d'être intérieures et des faits extérieurs sensibles. Le moi honneur ex^vimo, un sentiment d'appro- bation et d'admiration suivi à l'occasion par les actes extérieurs correspondans. Le mot digne indique que nous approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des phénomènes ou états d'esprit suivis ou accompagnés de faits sensibles. » Ainsi nous avons beau nous tourner de tous côtés, nous restons dans le même cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit complexe ou abstrait, composé ou simple, son étoffe pour nous est la même : nous n'y mettons que nos manières d'être. Notre esprit est dans la nature comme un thermomètre est dans une chaudière : nous définissons les propriétés de la nature par les impressions de notre esprit, comme nous désignons les états de la chaudière par les variations du ther- momètre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que des états et des changemens; nous ne composons l'un et l'autre que de données isolées et transitoires : une chose n'est pour nous qu'un amas de phénomènes. Ce sont les seuls élémens de notre science : partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un à l'autre, ou de lier un fait à un fait.

II.

A la bonne heure, voilà une grande idée, et riche de consé- quences, on ne peut être meilleur disciple de Bacon, plus ennemi des vérités à priori, plus amateur de la pure expérience. Si votre homme sait raisonner, il va tout renouveler avec son principe ; il ne verra, dans toutes les formes et à tous les degrés de la connais- sance, que la connaissance des faits et de leurs rapports. Il n'y voit pas autre chose. Alors il change l'idée qu'on avait du but et des moyens de la science ? Oui. Il retaille les deux pierres angulaires de la logique, la théorie de la définition et la théorie de la preuve? Certainement. J'ai peur qu'il ne les écorne. Attendez que vous ayez vu. J'écoute. Non, parlez; à vous d'ex- poser la théorie de l'ancienne école Soit; voici l'idée qu'on a chez nous de la définition. Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans doute l'objet a ses propriétés,

(1) Tome I", p. 110.

PHILOSOPHIE ANGLAISE. &1

mais il a aussi son essence. Il se manifeste au dehors par une mul- titude indéfinie d'effets et de qualités, mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les œuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché, seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni être conçu , et qui constitue son être et sa notion. Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu. Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant l'objet dans son groupe, et on définit cette notion en nommant le genre voisin et la différence propre. Les uns et les autres s'accor- dent à croire que nous pouvons saisir l'essence. Ils appellent défi- nitions les propositions qui la désignent, et décident que le meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions.

Au contraire ces sortes de propositions n'apprennent rien; elles enseignent le sens d'un mot, et sont purement verbales (1). Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal raisonnable , ou que le triangle est un espace compris entre trois lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution développée. Vous me dites deux fois la même chose, vous mettez le même fait sous deux termes différens : vous n'ajoutez pas un fait à un fait, vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'au- rais pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les proposi- tions qui concernent l'essence sont importantes, et que les proposi- tions qui concernent les qualités sont accessoires, il faut dire que les propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les propositions qui concernent les qualités sont importantes. Je n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure formée par la révolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui sous-tendent dans le cercle des arcs égaux sont égales, ou que trois points suffisent pour déterminer la circonférence. Ce qu'on appelle la nature d'un être est le réseau des faits qui consti- tuent cet être. La nature d'un mammifère carnassier consiste en ce que la propriété d'allaiter avec toutes les particularités de struc- ture qui l'amènent se trouve jointe à la possession des dents à ci- seaux ainsi qu'aux instincts chasseurs et aux facultés correspon- dantes. Voilà les élémens qui composent sa nature. Ce sont des faits liés l'un à l'autre comme une maille à une maille. Nous en aperce-

(1) Tome I", p. 128.

52 REVUE DES DEUX MONDES.

vons quelques-unes, et nous savons qu'au-delà de notre science pré- sente et de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses fils entre-croisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la somme indéfinie de ses propriétés. « Nulle définition, dit Mill, n'exprime cette nature tout entière, et toute proposition exprime quelque par- tie de cette nature (1). » Quittez donc la vaine espérance de démêler sous les propriétés quelque être primitif et mystérieux , source et abrégé du reste; laissez les entités à Duns Scot; ne croyez pas qu'en sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets d'a- près le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la science nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la méta- physique hégélienne, vous puissiez saisir la forme substantielle et suppléer à l'expérience. Il n'y a pas de définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des définitions de noms. Nulle phrase ne me dira ce que c'est qu'un cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces cinq lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des qualités qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner les faits qui correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme abstrait et sommaire elle nous fait re- monter aux attributs qu'il représente, et de ces attributs aux expé- riences intérieures ou sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien elle nous fait remonter aux attributs mammifère, car- nassier et autres qu'il représente, et de ces attributs aux expériences de vue, de toucher, de scalpel, qui leur servent de fondement. Elle réduit le composé au simple, le dérivé au primitif. Elle ramène notre connaissance à ses origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des définitions, comme celles de la géométrie, qui semblent capables d'engendrer de longues suites de vérités neuves (2), c'est qu'outre l'explication d'un mot elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la définition du triangle, il y a deux propositions dis- tinctes, l'une disant qu'il peut y avoir une figure terminée par trois lignes droites, l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un trian- gle. La première est un postulat, la seconde est une définition; la première est. cachée, la seconde est visible; la première est suscep- tible de vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer en un mot les faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde une commodité; la première est une partie de la science,

(1) Tome I", p. i03.

(2) T. I", p. i6i.

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 53

la seconde un expédient da langage. La première exprime une re- lation possible entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. La première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. Comprenons donc exactement la nature de notre con- naissance : elle s'applique ou aux mots, ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois. S'il s'agit de mots, comme dans les définitions de noms, tout son effort est de ramener les mots aux expériences pri- mitives, c'est-à-dire aux faits qui leur servent d'élémens. S'il s'agit d'êtres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de joindre un fait à un fait, pour rapprocher la somme finie des propriétés connues de la somme infinie des propriétés à connaître. S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui cachent une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de s'en- tendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre, c'est-à- dire de joindre des faits.

III.

Parfaitement déduit; voilà un logicien; ce sont les idées de Locke, mais maniées par un esprit plus fort et plus fin. Toutefois voyons-le à l'épreuve; il aura plus de peine à entamer la théorie de la démonstration. Personne n'y a touché depuis deux mille ans; on a mis sur le même rang les analytiques d'Aristote et la géométrie d'Euclide; on les a considérées également comme des vérités ac- quises, définitives, inattaquables. Que dira Mill contre ce syllogisme : « Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme, donc le prince Albert est mortel? » Voilà le modèle de la preuve, et toute preuve complète se ramène à celle-là. Or qu'y a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale concernant tous les hommes qui aboutit à une proposition particulière concernant un certain homme. De la première on passe à la seconde, parce que la seconde est con- tenue dans la première. Du général on passe au particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La seconde n'est qu'un cas de la première, sa vérité est enfermée paj avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les pré- misses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées du moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que la conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la marche de l'esprit humain quand il raisonne consiste à reconnaître dans les individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail

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ce qu'il a établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à pièce ce qu'il a posé tou,t d'un coup une première fois?

Point du tout, car si cela est, répond Mill, le raisonnement ne sert à rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai affirmé que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière, c'est- à-dire de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et no- tamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de nouveau maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien, elle n'ajoute rien à ma connaissance positive. Elle ne fait que mettre sous une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le rai- sonnement est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point instructif. J'en sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini. J'ai transformé des mots en d'autres mots, j'ai piétiné surplace. Or cela ne peut être, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des vérités neuves. J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le prince Albert est mortel, et je la découvre par la vertu du raisonnement, puisque, le prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se trom- pent, et par-delà la théorie toute scolastique du syllogisme qui ré- duit le raisonnement à des substitutions de mots, il faut chercher une théorie de la preuve toute positive qui démêle dans le raison- nement des découvertes de faits.

Pour cela, il suffît de remarquer que la proposition générale n'est point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le pa- raît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses sont ail- leurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un mémento, une sorte de registre abréviatif, j'ai consigné le fruit de mes ex- périences. "Vous pouvez considérer ce mémento comme un livre de notes vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre mé- moire ; mais ce n'est point du livre que vous tirez votre science : vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur que parles expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de va- leur que par les faits particuliers qu'elle résume. « La mortalité de Jean, Thomas et compagnie (1) est après tout la seule preuve que nous ayons de la mortalité du prince Albert. » « La vraie riaison qui nous.fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et nos ancêtres, et toutes les autres personnes qui leur étaient con- temporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies prémisses du rai-

(1) Tome I", p. 2)9,219,236.

PHILOSOPfflE ANGLAISE. 55

sonnement. » C'est d'eux que nous avons tiré la proposition géné- rale , ce sont eux qui lui communiquent sa portée et la vérité ; elle se borne à les mentionner sous une forme plus courte ; elle reçoit d'eux toute sa substance; ils agissent par elle et à travers elle pour amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur représentant, et à l'occasion ils se passent d'elle. Les enfans, les ignorans, les animaux, savent que le soleil se lèvera, que l'eau les noiera, que le feu les brûlera, sans Remployer l'intermédiaire de cette proposition. Ils raisonnent, nous raisonnons aussi, non du général au particulier, mais du particulier au particulier, a L'es- prit ne va jamais que des cas observés aux cas non observés, avec ou sans formules commémoratives. Kous ne nous en servons que pour la commodité. » « Si nous avions une mémoire assez ample et la faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous pourrions raisonner sans employer une seule pro- position générale. » Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mé- pris : ils ont donné le premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé sur l' arrière-plan les opérations fructueuses. Us ont donné la préférence aux mots sur les faits. Ils ont continué la science nomi- nale du moyen âge. Ils ont pris l'explication des noms pour la na- ture des choses, et la transformation des idées pour le progrès de l'esprit. C'est à nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous l'avons renversé dans les sciences, de relever les expériences parti- culières et instructives, et de leur rendre dans nos théories la pri- mauté et l'importance que notre pratique leur confère depuis trois tients ans.

IV.

Je ne discute pas encore, j'écoute. A tout le moins, ceci est neuf. Il fallait UQ esprit hardi pour refaire la théorie de la preuve. Reste une sorte de forteresse philosophique se réfugient les idéalistes. A l'origine de toutes les preuves il y a la source de toutes les preu- ves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne peuvent enclore un espace ; deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des quantités égales, les sommes ainsi formées sont encore égales : voilà des propositions in- structives, car elles expriment non des sens de mots, mais des rap- ports de choses, et de plus fécondes, car toute l'arithmétique, l'algèbre et la géométrie sont des suites de leur vérité. D'autre part cepen- dant elles ne sont point l'œuvre de l'expérience, car nous n'avons pas besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de consulter la conception intérieure que nous en avons : le témoignage

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de nos sens à cet égard est inutile ; notre croyance naît tout entière, et avec toute sa force, de la simple comparaison de nos idées. De plus, l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une distance bornée, dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille, un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir de l'endroit l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit l'axiome. Enfin l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire est inconce- vable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les deux lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux lignes comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation des axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans la négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent invin- ciblement. Or cela n'a point lieu dans ces propositions d'expérience : elles constatent un rapport accidentel, et non un rapport nécessaire; elles posent que deux faits sont liés, et non que les deux faits doivent être liés ; elles établissent que les corps sont pesans, et non que les corps doivent être pesans. Ainsi les axiomes ne sont pas et ne peu- vent pas être les produits de l'expérience. Ils ne le sont pas, puis- qu'on peut les former de tête et sans expérience. Ils ne peuvent pas l'être, puisqu'ils dépassent, par la nature et la portée de leurs vé- rités, les vérités de l'expérience. Ils ont une autre source et une source plus profonde. Ils vont plus loin et ils viennent d'ailleurs.

Point du tout, répond Mill; ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez en scolastique ; vous oubliez les faits cachés derrière les conceptions, car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute vous pouvez découvrir sans employer vos yeux, et par une pure contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace; mais cette contemplation n'est que l'expérience dépla- cée. Les lignes imaginaires remplacent ici les lignes réelles : vous reportez les figures en vous-même , au lieu de les reporter sur le papier; votre imagination fait le même office qu'un tableau; vous vous fiez à l'une comme vous vous fiez à l'autre, et une substitution vaut l'autre, car en fait de figures et de lignes l'imagination repro- duit exactement la sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez exactement de même une minute après, les yeux fer- més, et vous étudiez les propriétés géométriques transplantées dans le champ de la vision intérieure aussi sûrement que vous les étudie- riez maintenues dans le champ de la vision extérieure. Il y a donc une expérience de tête comme il y en a une des yeux, et c'est jus- tement d'après une expérience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, même prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas besoin pour cela de les suivre à l'infini,

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 57

VOUS n'avez qu'à vous transporter par l'imagination à l'endroit elles convergent, et vous avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe, c'est-à-dire qui cesse d'être droite. Cette présence imaginaire tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la seconde plus maniable , ayant plus de mobilité et de portée. C'est un télescope au lieu d'un œil. Or les témoignages du télescope sont des propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination en sont aussi... Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les propositions d'expérience, sous prétexte que le contraire des unes est concevable et le contraire des autres incon- cevable, il est nul, car cette distinction n'existe pas. Rien n'empêche que le contraire de certaines propositions d'expérience soit conce- vable, et le contraire de certaines autres inconcevable. Cela dépend de la structure de notre esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse démentir son expérience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas. Il se peut qu'en certains cas la conception diffère de la perception, et qu'en certains autres elle n'en diffère pas. Il se peut qu'en cer- tains cas la vue extérieure s'oppose à la vue intérieure, et qu'en certains autres elle ne s'y oppose pas. Or on a déjà vu qu'en ma- tière de figures, la vue intérieure reproduit exactement la vue exté- rieure. Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure ne pourra s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra contredire la sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera incon- cevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est parce qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur contraire est incon- cevable. De toutes parts surnage cette conclusion , qui est l'abrégé du système : toute proposition instructive ou féconde vient d'une expérience, et n'est qu'une liaison de faits.

V.

Ceci est un chef-d'œuvre de stratégie philosophique. Voilà que vous avez détruit ou ramené dans votre camp les meilleurs soldats de l'adversaire. Il n'y a plus de sources de science hors des labora- toires ! Il n'y a plus de clé de la nature en dehors de l'induction !

Certainement.

Alors, selon Mil], qu'est-ce que l'induction?

C'est l'opération (1) « qui découvre et prouve des propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons que ce qui est

(1) Tome I", p. 292, 297, 316, 330.

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vrai de certains individus d'une classe est vrai de toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps sera vrai en tout temps, les circonstances étant pareilles.» C'est le raisonnement par lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme mourra.

Bien, l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme, c'est- à-dire deux faits généraux ordinairement successifs , et déclare que le premier est la cause du second. Voilà encore un mot métaphy- sique. Qu'est-ce que Mill en fait?

Il le chasse comme tous les autres. Quand il dit que le con- tact du fer et de l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps, il ne parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens attachent la cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et delà vertu génératrice que certaines philosophies in- sèrent entre le producteur et le produit. «La seule notion, dit-il (1), dont l'induction ait besoin à cet égard peut être donnée par l'expé- rience. Nous apprenons par l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de succession invariable, et que chaque fait y est toujours pré- cédé par un autre fait. Nous appelons cause X antécédent invariable^ effet le conséquent invariable ^y Au fond, nous ne mettons rien d'autre sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours, partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par l'appari- tion de la rouille, l'application de la chaleur par la dilatation du corps. « La cause réelle est la série des conditions, l'ensemble des antécédens sans lesquels l'effet ne serait pas arrivé... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la distinction que l'on fait entre la cause d'un phénomène et ses conditions... La distinction que l'on établit entre le patient et l'agent est purement verbale... La cause est la somme des conditions négatives et positives prises ensemble, la to- talité des circonstances et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois données, sont invariablement suivies du conséquent. » On fait grand bruit du mot nécessaire. « Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne pas être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que nous puissions faire à propos de toutes les autres choses. » Voilà tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en sup- poser un autre que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle autre condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les philosophes se méprennent quand ils découvrent dans notre volonté

(1) Tome I", p. 338, 340, 341, 345, 351.

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un type différent de la cause, et déclarent que nous y voyons la force efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable. Nous n'apercevons comme ailleurs que des successions constantes. Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui en accompagne un 'autre. « Notre volonté, dit Mill, produit nos actions corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une étin- celle produit une explosion de poudre à canon. » Il y a un anté- cédent comme ailleurs, la résolution ou état de l'esprit, et un consé- quent comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'expérience les lie et nous fait prévoir que l'effort suivra la résolution , comme elle nous fait prévoir que l'explosion de la poudre suivra le contact de l'étincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cher- chons simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phénomènes qui forment des couples sans exception ni condition.

Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre méthodes, et quatre méthodes seulement, celle des concordances, celle des différences, celle des résidus, celle des variations conco- mitantes. Elles sont les seules voies par lesquelles nous puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles, et elles sont partout. Elles conduisent par une infinité de détours et dans une infinité de direc- tions vers tous les sommets que nos sciences ont atteints. Elles ex- pliquent par leurs limites et leur portée nos impuissances et nos réussites. C'est en les étudiant qu'on peut apprendre pourquoi telle science est achevée, pourquoi telle science est ébauchée, quels moyens transformeront les sciences naissantes en sciences adultes, quels progrès notre connaissance peut faire, quels efforts elle ne doit pas tenter.

Yoici cinquante creusets de matière fondue qu'on laisse refroidir et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer; toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les substances, les tempé- ratures, les circonstances sont aussi différentes que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de l'état liquide à l'état solide; nous concluohs que ce passage est l'antécédent inva- riable de la cristallisation. Voilà un exemple de la méthode de con- cordance : sa règle fondamentale est que « si deux ou plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet (1). »

Voici un oiseau qui est dans l'air et respire ; plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas dans le premier; du reste les deux cas sont aussi semblables que possible, puisqu'il s'a-

(1) Tome I", p. 396.

60 REVUE DES DEUX MONDES.

glt dans tous les deux du même oiseau et presque au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance, l'immersion dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antécédens invariables de la suffoca- tion. Voilà un exemple de la méthode de différeiice; sa règle fon- damentale est que « si un cas le phénomène en question se rencontre et un cas il ne se rencontre pas ont toutes leurs cir- constances communes, sauf une, le phénomène a cette circonstance pour cause ou pour effet. »

Voici deux groupes, l'un d' antécédens, l'autre de conséquens; on a lié tous les antécédens, moins un, à leurs conséquens, et tous les conséquens, moins un, à leurs antécédens. On peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé d'après les lois de la propagation des ondes sonores quelle doit être la vitesse du son, trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et suppose un anté- cédent ; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que développe la condensation de chaque onde sonore, et cet élément nouveau in- troduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà un exemple de la méthode des résidus; sa règle est que « si l'on retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet de certains antécédens, le résidu du phénomène est l'effet des antécédens qui restent. »

Voici deux faits : la présence de la terre et l'oscillation du pen- dule, ou bien encore la pjjésence de la lune et le mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes l'un à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier et vérifier si cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les deux phéno- mènes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un corres- pondent à certaines variations de l'autre, que toutes les oscillations du pendule correspondent aux diverses 'positions de la terre, que toutes les circonstances des marées correspondent aux positions de la lune. Nous en concluons que le second fait est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la méthode des variations concomi- tantes : sa règle fondamentale est que « si un phénomène varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre phénomène varie d'une certaine façon , le premier est une cause ou un effet direct ou indi- rect du second. »

Vous remarquerez que tous.ces procédés sont des éliminations, et en effet l'induction n'est pas autre chose. Vous avez deux groupes, l'un d' antécédens, l'autre de conséquens, chacun d'eux contenant

PHILOSOPHIE ANGLAISE.

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plus ou moins d'élémens, dix par exemple. A quel antécédent chaque conséquent est-il joint? Le premier conséquent est-il joint au pre- mier antécédent, ou bien au troisième, ou bien au sixième? Toute la difficulté et toute la découverte sont là. Pour résoudre la difficulté et pour opérer la découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure les antécédens qui ne sont point liés au conséquent que l'on con- sidère. « La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement que tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une loi. La méthode de concordance a pour fondement que tout ce qui peut être éliminé n'est point lié au phénomène par une loi. » La méthode des résidus est un cas de la méthode de différence; la mé- thode des variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs variations. En définitive, il ne s'agit jamais que de former des couples, et on ne les forme qu'en les isolant.

VI.

Ce sont des formules; j'aimerais mieux un fait.

En voici un ; vous allez voir les méthodes en exercice ; il y a un exemple qui les rassemble presque toutes. 11 s'agit de la théo- rie de la rosée du docteur Well. Je cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes qu'il faut vous donner le plaisir de les méditer.

« Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des brouil- lards, et la définir en disant « qu'elle est l'apparition spontanée d'une moi- teur sur des corps exposés en plein air, quand il ne tombe point de pluie ni d'humidité visible. » La rosée ainsi définie, quelle en est la cause, et com- ment l'a-t-on trouvée?

« D'abord nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui couvre un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui ap- paraît en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du puits , qui se montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une pluie soudaine re- froidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs lorsqu'après un long froid arrive un dégel tiède et humide. Comparant tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en question. Or tous ces cas s'accor- dent en un point, à savoir que l'objet qui se couvre de rosée est plus froid que l'air qui le touche. Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rosée noc- turne? Est-ce un fait que l'objet baigné de rosée est plus froid que l'air? Nous sommes tentés de répondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus froid? Mais l'expérience est aisée : nous n'avons qu'à mettre un ther- momètre en contact avec la substance couverte de rosée , et en suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la portée de son influence. L'expérience a été faite, la question a été posée, et toujours la réponse s'est trouvée af- firmative. Toutes les fois qu'un objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air.

62 REVUE DES DEUX MONDES.

« Voilà une application complète de la méthode de concordance : elle éta- blit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur ; mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? Ou bien sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur ce point, la méthode de concordance ne nous fournit aucune lumière. Nous devons avoir recours à une méthode plus puissante : nous devons varier les circonstances, nous devons noter les cas la rosée manque, car une des conditions nécessaires pour appliquer la méthode de différence, c'est de comparer des cas le phénomène se ren- contre avec d'autres il ne se rencontre pas.

« Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis qu'elle se dépose très abondamment sur le verre. Voilà un cas l'effet se produit, et un autre il ne se produit point... Or, comme les diffé- rences qu'il y a entre le verre et les métaux polis sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs , c'est que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui distinguent le verre des métaux polis... Cherchons donc à démêler cette circonstance, et pour cela em- ployons la seule méthode possible, celle des variations concomitantes. Dans le cas des métaux polis et du verre poli , le contraste montre évidemment que la substance a une grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant à l'air des surfaces polies de différentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite paraître une échelle d'intensité. Les substances polies qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le plus de rosée; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles qui s'en humectent le moins : d'où l'on con- clut que « l'apparition de la rosée est liée au pouvoir que possède le corps de résister au passage de la chaleur. »

« Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces po- lies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer rude, parti- culièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée plus vite que le pa- pier verni. Vespèce de surface a donc beaucoup d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en faisant varier le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un nouvel emploi de la méthode des variations conco- mitantes), et une nouvelle échelle d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le plus abondamment de rosée. On en conclut « que l'apparition de la rosée est liée à la capacité de perdre la chaleur par voie de rayonne- ment. »

« A présent l'influence que nous venons de reconnaître à la substance et à la surface nous conduit à considérer celle de la texture, et nous ren- controns une troisième échelle d'intensité, qui nous montre les substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres et les métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au contraire les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le velours, la laine, le duvet, comme émi- nemment favorables à la production de la rosée. La texture lâche est donc une des circonstances qui la provoquent; mais cette troisième cause la ra- mène à la première, qui est le pouvoir de résister au passage de la chaleur,

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 63

car les substances de texture lâche sont précisément celles qui fournissent les meilleurs vêtemens, en empêchant la chaleur de passer de la peau à Tair, ce qu'elles font en maintenant leur surface intérieure très chaude, pen- dant que leur surface extérieure est très froide.

« Ainsi les cas très variés dans lesquels beaucoup de rosée se dépose s'ac- cordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent rapidement, deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa chaleur par sa surface plus rapide- ment qu'elle ne peut lui être restituée par le dedans. Au contraire, les cas très variés dans lesquels la rosée manque ou est très peu abondante s'ac- cordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils n'ont pas cette propriété. Nous pouvons maintenant répondre à la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la rosée, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la substance sur laquelle la rosée se dépose doit, par ses seules propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et, comme il y a une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dé- pend de la iroideur; en d'autres termes, la froideur est la cause de la rosée.

« Maintenant cette loi si amplement établie peut se confirmer de trois manières dififérentes : premièrement, par déduction, en partant des lois con- nues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air ou dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe que la quantité d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de vapeur est limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum devient moindre à mesure que la température diminue. Il suit de déductivement que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air que peut en contenir sa température pré- sente, tout abaissement de cette température portera une portion de la va- peur à se condenser et à se changer en eau; mais.de plus nous savons dé- ductivement, d'après les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus froid que lui-même abaissera nécessairement la température de la couche d'air immédiatement appliquée à sa surface, et par conséquent la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'après les lois or- dinaires de la gravitation ou cohésion, s'attachera à la surface du corps, ce qui constituera la rosée... Cette preuve déductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est-à-dire des cas où, ce corps étant plus froid que l'air, il ne se dépose pourtant point de rosée, car elle montre qu'il en sera nécessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur aqueuse, comparativement à sa température, que même, étant un peu refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en suspen- sion toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi, dans un été très sec, il n'y a pas de rosée, ni dans un hiver très sec de gelées blanches.

« La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous les cas une température à laquelle la rosée commence à se déposer. Nous ne pouvons à la vérité faire

64 REVUE DES DEUX MONDES.

cela que sur une petite échelle ; mais nous avons d'amples raisons pour con- clure que la même opération, si elle était conduite dans le grand labora- toire de la nature, aboutirait au même effet.

« Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat même sur cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares la nature fait l'ex- périence pour nous de la même manière que nous la ferions nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des choses une circon- stance nouvelle, unique et parfaitement définie, et en manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour tout autre changement considé- rable dans les circonstances antérieures. On a observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des endroits fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les nuits nuageuses, mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour quelques minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée commence à se déposer, et va en augmentant. Ici il est complètement prouvé que la présence ou l'absence d'une communication non interrompue avec le ciel cause la présence ou l'absence de la rosée; mais puisqia'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les nuages, comme tous les corps entre lesquels et un objet donné il n'y a rien qu'un fluide électrique, ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à maintenir la température de la surface de l'objet en rayonnant vers lui de la chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un changement dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le conséquent suit et doit suivre : expérience naturelle conforme aux règles de la méthode de dif- férence. »

VII.

Parfaitement clair et solide; mais ce ne sont pas tous les procédés des sciences.

Attendez; ce sont ceux-ci qui mènent aux autres. Vous allez voir comme chez Mill tout s'enchaîne. Il n'y a pas d'esprit plus rigoureux. Sans doute ces procédés d'isolement en beaucoup de cas sont impuissans, et ces cas sont ceux l'eflet, étant pro- duit par un concours de causes, ne peut être divisé en ses élé- mens. Les méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus in- duire. Et cette difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du mouvement, car presque tout mouvement est l'eflet d'un concours de forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en lui mêlés à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire, en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par deux forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque élément de son mouvement est l'efl'et com-

PHILOSOPHIE A^'GLAISE. 65

biné des deux forces sollicitantes. Les deux effets se pénètrent tel- lement qu'on n'en peut isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour apercevoir séparément chaque effet, il faudrait considérer des mouvemens différens, c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le remplacer par d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, ni la méthode des résidus ou des variations concomi- tantes , qui sont toutes décomposantes et éliminatives , ne peuvent servir contre un phénomène qui par nature exclut toute élimination et toute décomposition. Il faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière clé de la natuçe, la méthode de déduction. Nous quittons le phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions d'autres plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions chacun d'eux à sa cause par les procédés de l'induc- tion ordinaire; puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous concluons d'après leurs lois connues quel devra être leur effet total. Nous vérifions ensuite si le mouvement donné est exactement semblable au mouvement prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où nous l'avons déduit. Ainsi, pour décou- vrir les causes des mouvemens des planètes, nous recherchons par des inductions simples les lois de deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée selon la tangente, l'autre qui est la force accélératrice attractive. De ces lois induites nous déduisons par le calcul le mouvement d'un corps qui serait soumis à leurs sollicitations combinées, et vérifiant que les mouvemens planétaires observés coïncident exactement avec les mouvemens prévus, nous concluons que les deux forces en question sont effectivement les causes des mouvemens planétaires. « C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esprit humain doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les théories qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous quelques lois simples. » Ses détours nous ont con- duits plus loin que la voie directe ; elle a tiré son efficacité de son imperfection.

Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur op- portunité, leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé l'histoire, les divisions, les espérances et les limites de la science humaine. La première apparaît au début, la seconde à la fin. La première (1) a prendre l'empire au temps de Bacon, et commence à le perdre; la seconde a perdre l'empire au temps de Bacon, et commence à le prendre, en sorte que la science, après avoir passé de l'état déductif à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à l'état déductif. La première a pour province les phé-

(1) Tome I«', p. 500.

TOME XXXII. 5

66 ' REVUE DES DEUX MONDES.

nomènes décomposables et sur lesquels nous pouvons expérimenter. La seconde a pour domaine les phénomènes indécomposables, ou sur lesquels nous ne pouvons expérimenter. La première est efficace en physique, en chimie, en zoologie, en botanique, dans les pre- mières démarches de toute science, partout les phénomènes sont médiocrement compliqués , proportionnés à notre force , capables d'être transformés par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en astronomie, dans les parties supérieures de la phy- sique, en physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute science, partout les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie animale et sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement des corps célestes et les révolutions de l'enveloppe ter- restre. Quand la méthode convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand la méthode convenable est pratiquée, la science mar- che. Là est tout le secret de son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont restées immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales au- jourd'hui sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait dé- duire. C'est par déduction et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par dé- duction et d'après les lois mentales qu'on pourra expliquer les phéno- mènes historiques (1) . Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent à devenir dé- ductives, toutes aspirent à se résumer en quelques propositions gé- nérales desquelles le reste puisse se déduire. Moins ces propositions sont nombreuses, plus la science est avancée. Moins une science exige de suppositions et de données, plus elle est parfaite. Cette réduction est son état final. L'astronomie, l'acoustique, l'optique, lui offrent son modèle. Nous connaîtrons la nature quand nous au- rons déduit ses millions de faits de deux ou trois lois.

J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en ai omis plusieurs traits , mais vous en avez assez vu pour re- connaître que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète et si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et justes, avec des applications si étendues et si exactes, avec une telle connaissance des pratiques effectives et des découvertes acquises, avec une plus entière exclusion des principes à priori et des suppositions métaphysiques, dans un esprit plus conforme aux procédés rigoureux de l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à l'heure ce que nous avons fait en philosophie ; je réponds :

(1) Tome II, liv. vi, ch. 9. Tome I", p. 487. Explication d'après Liebig de la décom- position, de la respiration, de l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la mé- thode des sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 67

la théorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lignée qui commence à Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel, s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont porté dans la phi- losophie notre esprit national; ils ont été positifs et pratiques; ils ne se sont point envolés au-dessus des faits; ils n'ont point tenté des routes extraordinaires ; ils ont purgé le cerveau humain de ses illusions, de ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé du ^eul côté il puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrières €t des flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences fruc- tueuses. Ils n'ont point voulu dépenser vainement leur travail hors de la voie explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande œuvre mo- derne, la découverte des lois applicables ; ils ont contribué, comme les savans spéciaux, à augmenter la puissance de l'homme. Trou- vez-moi beaucoup de philosophies qui en aient fait autant.

VIII.

Tout se paie. Il est probable que votre philosophe s'est coupé les ailes pour se fortifier les jambes.

Certainement, et il a bien fait. L'expérience borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but; elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les élémens qui la compo- sent et les événemens dont elle part pour comprendre que sa portée €St restreinte. Sa nature et son procédé réduisent sa marche à quel- ques pas. Et d'abord (1) les lois dernières de la nature ne peuvent être moins nombreuses que les espèces distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien réduire un mouvement à un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur à la sensation d'odeur, ou de cou- leur, ou de son, ni l'une ou l'autre à un mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un à l'autre des phénomènes de degré différent, mais non des phénomènes d'espèce différente. Nous trouvons les sensa- tions distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme des élémens simples, indécomposables, absolument séparés les uns des autres, absolument incapables d'être ramenés les uns aux autres. L'expérience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversités qui la fondent. D'autre part, l'expérience a beau faire, elle ne peut se soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son domaine, il est limité dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle observe est borné et amené par une infinité d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est obligée de supposer ou de reconnaître quelque état primordial d'où elle part et qu'elle n'explique pas (2). Tout

(1) Tome n, p. i.

(2) Tome I", p. 356, 359. T. II, p. 108.

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problème a ses données accidentelles ou arbitraires : on en déduit le reste, mais on ne les déduit de rien. Le soleil, la terre, les pla- nètes , l'impulsion initiale des corps célestes , les propriétés primi- tives des substances chimiques, sont de ces données. Si nous les possédions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais nous ne saurions les expliquer elles-mêmes. « Pourquoi, demande Mill, ces agens naturels ont-ils existé à l'origine plutôt que d'autres? Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles proportions? Pourquoi ont-ils- été distribués de telle ou telle manière dans l'espace? C'est une question à laquelle nous ne pouvons répondre. Bien plus, nous ne pouvons découvrir rien de régulier dans cette distribution même ; nous ne pouvons la réduire à quelque uniformité, à quelque loi. L'assemblage de ces agens n'est pour nous qu'un pur accident (1). » Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait le modèle de la science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la science limi- tée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de tous les corps planétaires, mais nous sommes obligés de supposer, outre l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une cen- taine de faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences nécessaires, mais au moyen d'antécédens accidentels, en sorte que, si la théorie de notre univers était achevée, elle au- rait encore deux grandes lacunes : l'une au commencement du monde physique, l'autre au début du monde moral; l'une comprenant les élémens de l'être, l'autre renfermant les élémens de l'expérience; l'une contenant les sensations primitives, l'autre contenant les agens primitifs. «Notre science, dit votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa source la plus élevée. »

Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire qu'elles ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les causes? Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde si bien réglé est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, sortir de notre enceinte si étroite, et affirmer quel- que chose de l'univers? En aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières conséquences, car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre expérience. Elle ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle tire toute son autorité du grand nombre des cas

(1) Tome I", p. 357.

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on l'a reconnue vraie; elle ne fait que résumer une somme d'obser- vations; elle lie deux données qui, considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison intime; elle joint l'antécédent et le conséquent pris en général, comme la loi de la pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois expérimentales, et participe à leur incertitude comme à leurs restrictions. Écoutez ces fortes paroles : « Je suis convaincu (1) que si un homme habitué à l'abstraction et à l'analyse exerçait loya- lement ses facultés à cet effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son imagination aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits, par exemple dans un des firmamens dont l'astronomie sidé- rale compose à présent l'univers, les événemens puissent se succé- der au hasard, sans aucune loi fixe; et rien ni dans notre expérience, ni dans notre constitution mentale, ne nous fournit une raison suffi- sante, ni même une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part. » Pratiquement, nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais « dans les parties lointaines des régions stellaires, les phénomènes peuvent être entièrement différens de ceux que nous connaissons, ce serait folie d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale, comme ce serait folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois spéciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre planète. » ISous sommes donc chassés irrévocablement de l'infini; nos facultés et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous restons confinés dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas au-delà de son expérience ; nous ne pouvons établir entre les faits aucune liaison universelle et nécessaire; peut-être même n'existe-t-il entre les faits aucune liaison universelle et nécessaire. Mill s'arrête là; mais certainement, en menant son idée jusqu'au bout, on arriverait à considérer le monde comme un simple monceau de faits. NuUe né- cessité intérieure ne produirait leur liaison ni leur existence. Ils se- raient de pures données, c'est-à-dire des accidens. Quelquefois, comme dans notre système, ils se trouveraient assemblés de façon à amener des retours réguliers; quelquefois ils seraient assemblés de manière à n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez Dé- mocrite, serait au cœur des choses. Les lois en dériveraient, et n'en dériveraient que çà^t là. Il en serait des êtres comme des nombres, comme des fractions par exemple, qui, selon le hasard des deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas aux pé- riodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et dominante que nous avons démêlée au»commencement du système, qui a trans-

(1) Tome n, p. 96, 104.

70 REVUE DES DEUX MONDES.

formé les théories de la définition, de la proposition et du syllo- gisme, qui a réduit les axiomes à des vérités d'expérience, qui a développé et perfectionné la théorie de l'induction, qui a établi le but, les bornes, les provinces et les méthodes de la science, qui dans la nature et dans la science a partout supprimé les liaisons intérieures, qui a remplacé le nécessaire par l'accidentel, la cause par l'antécédent, et qui consiste à prétendre que toute assertion utile a pour effet de former un couple, c'est-à-dire de joindre deux faits qui, par leur nature, sont séparés.

II. l'abstraction. I.

Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance... La perspective est sombre; il n'importe, si elle est vraie. A tout le moins, cette théorie de la science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde, un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pra- tique de son pays; rarement un homme a mieux représenté par ses négations et ses découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont celui-ci compose la science sont ceux vous excel- lez par-dessus tous les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui vous manquent plus qu'à personne. Il a dé- crit l'esprit anglais en croyant décrire l'esprit humain. C'est sa gloire, mais c'est aussi sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune qui, incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de hasard du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre d'ignorance au bord duquel, selon lui, notte science doit s'arrêter. Et voyez ce qui en advient! En re- tranchant de la science la connaissance des premières causes, c'est- à-dire des choses divines, vous réduisez l'homme à devenir scep- tique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec, ou bien mystique, exalté, méthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce grand vide inconnu que vous placez au-delà de notre petit monde , les gens à tête chaude ou à conscience triste peuvent loger tous leurs rêves, et les hommes à jugement froid, désespérant d'y rien atteindre, n'ont plus qu'à se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui peuvent améliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces deux dispositions se rencontrent dans une tête anglaise. L'es- prit religieux et l'esprit positif y vivent côte à côte et séparés. Gela fait un mélange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les Allemands ont concilié la science et la foi.

Mais leur philosophie n'est qu'une poésie mal écrite. Peut-

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 71

être. Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des principes n'est que la puissance de bâtir des hypothèses. Peut-être. Mais les systèmes qu'ils ont arrangés n'ont pas tenu devant l'expé- rience. — Je vous abandonne leur œuvre. Mais leur absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands mots. Je vous abandonne leur style. Alors que gardez-vous? Leur idée de la cause. Vous croyez, comme eux, qu'on découvre les causes par une révélation de la raison? Point du tout. Vous croyez comme nous qu'on découvre les causes par la simple expérience? Pas davantage. Vous pensez qu'il y a une faculté autre que l'expérience et la raison propre à découvrir les causes? Oui. Vous croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumi- nation et l'observation, capable d'atteindre des principes comme on l'assure de la première, capable d'atteindre des vérités comme on l'éprouve pour la seconde? Oui. Laquelle? L'abstraction. Reprenons votre idée primitive ; je tâcherai de dire en quoi je la trouve incomplète, et en quoi il me semble que vous mutilez l'es- prit humain. Seulement il faudra que vous m'accordiez de l'espace; ce sera tout un plaidoyer.

Votre point de départ est bon : en effet, l'homme ne connaît point les substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps; il n'aperçoit que ses états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour affir- mer et désigner des états extérieurs, positions, mouvemens, chan- gemens, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantôt caduques quand son im- pression ne se répète pas, tantôt permanens quand son impression, maintes fois répétée, lui fait supposer qu'elle sera répétée toutes les fois qu'il voudra l'avoir. 11 ne saisit que des couleurs, des sons, des résistances, des mouvemens, tantôt momentanés et variables, tan- tôt semblables à eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des qua- lités et propriétés que par un artifice de langage, et pour grouper plus commodément des faits. Nous allons même plus loin que vous : nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement des groupes de mouvemens présens ou possibles, et des groupes de pen- sées présentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de sub- stances, mais seulement des systèmes de faits. Nous regardons l'idée de substance comme une illusion psychologique. Nous considérons la substance, la force et tous les êtres métaphysiques des modernes comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des événemens et leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que toute con- naissance consiste d'abord à lier ou additionner des faits. Mais cela

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terminé, une nouvelle opération commence, la plus féconde de toutes, et qui consiste à décomposer ces données complexes en données simples. Une faculté magnifique apparaît, source du langage, inter- prète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule distinction véritable, qui, selon son degré, sépare l'homnie de la brute, et les grands hommes des petits : je veux dire Y abstractiouy qui est le pouvoir d'isoler les élémens des faits et de les considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité des côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre, et l'abstraction en isole les deux élémens générateurs, la notion de rectangle et la révolu- tion de ce rectangle autour d'un de ses côtés pris comme axe. Cent mille expériences me développent par une infinité de détails la série des opérations physiologiques qui font la vie, et l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un circuit de déperdition con- stante et de réparation continue. Douze cents pages m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la science, et l'abs- traction isole son idée fondamentale, à savoir que les seules propo- sitions fructueuses sont celles qui joignent un fait à un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de même. Tou- jours un fait ou une série de faits peut être résolu en ses compo- sans. C'est cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composans que l'on cherche lorsqu'on veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce sont eux que l'on désigne sous les noms de forces, causes, lois, essences, propriétés primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait ajouté aux premiers; ils en sont une portion, un extrait : ils sont contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mêmes. On ne passe pas, en les découvrant, d'une donnée à une donnée différente, mais de la même à la même, du tout à la partie, du composé aux com- posans. On ne fait que voir la même chose sous deux formes, d'a- bord entière, puis divisée; on ne fait que traduire la môme idée d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait, comme on traduit une courbe en une équation, comme on exprime un cube par une fonction de son côté. Que cette traduction soit dif- ficile ou non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe en- core. Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment fructueuse, au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même au même; au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à part quelque portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête pour creuser en place. Il y a donc des jugemens qui sont

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instructifs, et qui cependant ne sont pas des expériences; il y a donc des propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas verbales; il y a donc une opération différente de l'expérience, qui agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu d'acquérir, s'applique aux données acquises, et qui par-delà l'obser- vation, ouvrant aux sciences une carrière nouvelle, définit leur na- ture , détermine leur marche , complète leurs ressources et marque leur but.

Vorilà la grande omission du système : l'abstraction y est laissée sur r arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres opérations de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences; nous n'avons qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer les théories particulières elle a manqué.

D'abord la définition. 11 n'y a pas, dit Mill, de définition de choses, et quand on me définit la sphère le solide engendré par la révolu- tion d'un demi-cercle autour de son diamètre, on ne me définit qu'un nom. Sans doute on vous apprend par le sens d'un nom, mais on vous apprend encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les propriétés de toute sphère dérivent de cette formule gé- nératrice. On réduit une donnée infiniment complexe à deux élé- mens. On transforme la donnée sensible en données abstraites; on exprime l'essence de la sphère, c'est-à-dire la cause intérieure et primordiale de toutes ses propriétés. Voilà la nature de toute vraie définition; elle ne se contente pas d'expliquer un nom, elle n'est pas un simple signalement; elle n'indique pas simplement une pro- priété distinctive, elle ne se borne pas à coller sur l'objet une éti- quette propre à le faire reconnaître entre tous. Il y a en dehors de la définition plusieurs façons de faire reconnaître l'objet; il y a telle autre propriété qui n'appartient qu'à lui; on pourrait désigner la sphère en disant que, de tous les corps, elle est celui qui, à sur- face égale, occupe le plus d'espace, et autrement encore. Seulement ces désignations ne sont pas des définitions ; elles exposent une pro- priété caractéristique et dérivée, non une propriété génératrice et première; elles ne ramènent pas la chose à ses facteurs, elles ne la recréent pas sous nos yeux , elles ne montrent pas sa nature in- time et ses élémens irréductibles. La définition est la proposition qui marque dans un objet la qualité d'où dérivent les autres, et qui ne dérive point d'une autre qualité. Ce n'est point une proposi- tion verbale, car elle vous enseigne la qualité d'une chose; ce n'est point l'affirmation d'une qualité ordinaire, car elle vous révèle la qualité qui est la source du reste : c'est une assertion d'une espèce extraordinaire, la plus féconde et la plus précieuse de toutes, qui résume toute une science» et en qui toute science aspire à se résu-

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mer. Il y a une définition dans chaque science ; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la possédons pas partout, mais nous la cher- chons partout. Nous sommes parvenus à définir le mouvement des planètes par la force tangentielle et l'attraction qui le composent; nous définissons déjà en partie le corps chimique par la notion d'é- quivalent, et le corps vivant par la notion de type. Nous travaillons à transformer chaque groupe de phénomènes en quelques lois, forces ou notions abstraites. Nous nous efforçons d'atteindre en chaque objet les élémens générateurs, comme nous les atteignons dafis la sphère, dans le cylindre, dans le cercle, dans le cône, et dans tous les composés mathématiques. Nous réduisons les corps naturels à deux ou trois sortes de mouvemens, attraction, vibration, polarisa- tion, comme nous réduisons les corps géométriques à deux ou trois sortes d' élémens, le point, le mouvement, la ligne, et nous jugeons notre science partielle ou complète, provisoire ou définitive, suivant que cette réduction est approximative ou absolue, imparfaite ou achevée. ^

Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons entendu parler, sont morts. Je réponds que la vraie preuve n'est ni dans la mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit Aristote (1), en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalité du prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, étant un composé chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps: en d'autres termes, parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme? Voilà la cause et voilà la preuve. C'est cette loi abstraite qui, présente dans la nature, amènera la mort du prince, et qui, présente dans mon esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition par- ticulière, ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous les hommes sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mor- talité est jointe à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de l'abstraction a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il n'a pas distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi abs-

(1) Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux premiers : Si' al-îwv xai Ttpo- xéptov .

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 75

traite et le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les applica- tions contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce n'est pas assez d'addition- ner les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'expérimen- ter, il faut abstraire. Voilà la grande opération scientifique. Le syl- logisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni du général au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à l'effet. C'est à ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il fait communi- quer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au sommet.

La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous savons que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font des sommes égales, ou que deux droites ne peuvent en- clore un espace, c'est par une expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une expérience intérieure faite avec notre injagination. Sans doute on peut savoir ainsi que deux droites ne sauraient en- clore un espace, mais on peut le savoir encore d'une autre façon. On peut se représenter une droite par l'imagination , et on peut la concevoir aussi par la raison. On peut considérer son image ou sa définition. On peut l'étudier en elle-même ou dans les élémens gé- nérateurs. Je puis me représenter une droite toute faite, mais je puis aussi la résoudre en ses facteurs. Je puis assister à sa formation, et dégager les élémens abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assisté à la formation du cylindre et dégagé le rectangle en révolution qui l'a engendré. Je puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point à un autre, ce qui est une propriété dérivée, mais qu'elle est la ligne formée par le mouvement d'un point qui tend à se rapprocher d'un autre, et de cet autre seulement; ce qui revient à dire que deux points suffisent à déterminer une droite, en d'autres termes que deux droites ayant deux points communs coïncident dans toute leur étendue intermédiaire, d'où l'on voit que si deux droites enfermaient un espace, elles ne feraient qu'une droite et n'encloraient rien du tout. Voilà une seconde manière de connaître l'axiome, et il est clair qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans la première, on le constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la première, on éprouve qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la pre- mière, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est in- concevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire de l'axiome est contradictoire. Étant donné la définition de la ligne

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droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son prin- cipe. En somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés, irréductibles l'un à l'autre : il unit deux termes dont le se- cond est une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes sont ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont non d'un objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit de résoudre les notions d'égalité, de cause, de sub- stance, de temps et d'espace en leurs abstraits pour démontrer les axiomes d'égalité, de substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome, celui d'identité. Les autres ne sont que ses applications ou ses suites. Gela admis, on voit à l'instant que la por- tée dé notre esprit se trouve changée. Nous ne sommes plus simple- ment capables de connaissances relatives et bornées : nous sommes capables aussi de connaissances absolues et infinies; nous possé- dons dans les axiomes des données qui non-seulement s'accompa- gnent l'une l'autre, mais encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne faisaient que s'accompagner, nous serions forcés de conclure, comme Mill, que peut-être elles ne s'accompa- gnent pas toujours. Nous ne verrions point la nécessité intérieure de leur jonction, nous ne la poserions qu'en fait; nous dirions que les deux données étant de leur nature isolées, il peut se rencontrer des circonstances qui les séparent; nous n'affirmerions la vérité des axiomes qu'au regard de notre monde et de notre esprit. Si au con- traire les deux données sont telles que la première enferme la se- conde, nous établissons par cela même la nécessité de leur jonction; partout sera la première, elle emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-même, et qu'elle ne peut pas se sépa- rer de soi. Il n'y a point de place entre elles deux pour une circon- stance qui vienne les disjoindre, car elles ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc absolue et universelle, et nous possédons des vérités qui ne souffrent ni doutes, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction rend aux axiomes leur va- leur en montrant leur origine, et nous restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à l'esprit la faculté qu'on lui ôtait. Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure expérience. Et c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction. Lorsque je découvre par induction que le froid cause la rosée, ou que le passage de l'état liquide à l'état solide produit la cristallisa- tion, j'établis un rapport entre deux abstraits. Ni le froid, ni la ro- sée, ni le passage de l'état solide à l'état liquide, ni la cristallisation n'existent en soi. Ce sont des portions de phénomènes, des extraits

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de ces complexes, des élémens simples enfermés dans des ensembles plus composés. Je les en retire et je les isole; j'isole la rosée prise en général de toutes les rosées locales , temporaires , particulières que je puis observer; j'isole le froid pris en général de tous les froids spéciaux, variés, distincts, qui peuvent se produire parmi toutes les différences de texture, toutes les diversités de substance, toutes les inégalités de température, toutes les complications de circonstances. Je joins un antécédent abstrait à un conséquent abs- trait, et je les joins, comme le montre Mill lui-même, par des re- tranchemens, des suppressions, des éliminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes les circonstances adja- centes; je démêle le couple dans l'entourage qui l'offusque; je dé- tache, par une série de comparaisons et d'expériences, tous les ac- cidens parasites qui se sont collés à lui, et je finis ainsi par le mettre à nu. J'ai l'air de considérer vingt cas différens, et dans le fond je n'en considère qu'un seul; j'ai l'air de procéder par addition, et en somme je n'opère que par soustraction. Tous les procédés de l'in- duction sont donc des moyens d'abstraire, et toutes les œuvres de l'induction sont donc des liaisons d'abstraits.

^ous voyons maintenant les deux grands momens de la science et les deux grandes apparences de la nature. 11 y a deux opérations, l'expérience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits complexes et celui des élémens simples. Le premier est l'effet, le second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en dé- duit, comme une conséquence de son principe. Tous deux s'équi- valent; ils sont une seule chose considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde mouvant, ce chaos tumultueux d'événemens en- tre-croisés, cette vie incessante infiniment variée et multiple, se réduisent à quelques élémens et à leurs rapports. Tout notre effort consiste à passer de l'un à l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des expériences aux formules. Et la raison en est visible, car ce fait que j'aperçois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche arbitraire que mes sens ou ma conscience découpent dans la trame infinie et continue de l'être. S'ils étaient construits autre- ment, ils en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur structure qui a déterminé celle-là. Ils sont comme un compas ou- vert, qui pourrait l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le cercle qu'ils décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. 11 l'est si bien qu'il l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur, car, lorsque je constate un événement, je l'isole artificiellement de son entourage naturel, et je le compose artificiellement d' élémens qui ne font point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je sépare la chute des circonstances antérieures qui réelle-

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ment lui sont jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la couleur, le son, et vingt autres circonstances qui réel- lement ne sont point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe fac- tice, qui sépare ce qui est uni, et unit ce qui est séparé (1). Ainsi, tant que nous ne regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas telle qu'elle est : nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons qu'à l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels, qui soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient composés d'élémens effectivement unis. Nous découvrons des couples, c'est-à-dire des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons de l'accidentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à la vérité. Et ces premiers couples trouvés, nous pra- tiquons sur eux la même opération que sur les faits, car, à un moindre degré, ils ont la même nature. Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils peuvent être décomposés et expliqués. Ils ont une raison d'être. Il y a quelque cause qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux comme pour les faits de chercher les élémens générateurs en qui ils peuvent se résoudre et de qui ils peuvent se déduire, et l'opération doit continuer jusqu'à ce qu'on soit arrivé à des élémens tout à fait simples, c'est-à-dire tels que leur décomposition soit contradictoire. Que nous puissions les trou- ver ou non, ils existent; l'axiome des causes serait démenti, s'ils manquaient. Il y a donc des élémens indécomposables, desquels dérivent les lois les plus générales, et de celles-ci les lois particu- lières, et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il y a en géométrie deux ou trois notions primitives, desquelles dérivent les propriétés des lignes, et de celles-ci les propriétés des surfaces, des solides et des formes innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit imaginer. Nous pouvons maintenant comprendre la vertu et le sens de cet axiome des causes qui régit toutes choses, et que Mill a mutilé. Il y a une force intérieure et contraignante qui sus- cite tout événement, qui lie tout composé, qui engendre toute don- née. Gela signifie d'une part qu'il y a une raison à toute chose, que tout fait a sa loi, que tout composé se réduit en simples, que tout produit implique des facteurs, que toute qualité et toute existence doivent se déduire de quelque terme supérieur et antérieur. Et cela signifie d'autre part que le produit équivaut aux facteurs, que tous deux ne sont qu'une même chose sous deux apparences, que la

(1) « Un fait, me disait un physicien émincnt, est une superposition de lois. »

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 79

cause ne diffère pas de l'effet, que les puissances génératrices ne sont que les propnétés élémentaires, que la force active par laquelle nous figurons la nature n'est que la nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le composé et le simple, le fait et la loi. Par nous désignons d'avance le terme de toute science, et nous tenons la puissante formule qui, établissant la liaison invincible et la pro- duction spontanée des êtres, pose dans la nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle enfonce et serre au cœur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la nécessité.

Pouvons-nous connaître ces élémens premiers? Pour mon compte, je le pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits, c'est-à- dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de fait qui ne les com- prenne et dont on ne puisse les extraire. Si limitée que soit notre expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'après cette remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont tenté leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions simples, c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs combi- naisons engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou de leurs contrariétés mutuelles sont les lois premières de l'univers. Ils ont essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le monde tel que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et leur gigantesque bâtisse, toute factice et fragile , pend en ruine , sem- blable à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer le plan d'un édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites, car nous sommes débordés de tous côtés par l'infinité du temps et de l'es- pace; nous nous trouvons jetés dans ce monstrueux univers comme un coquillage au bord d'une grèVe ou comme une fourmi au pied d'un talus. En ceci, Mill dit \Tai; le hasard se rencontre au terme de toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos données : nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture encore, jusqu'à un état initial; mais cet état dépend d'un précédent, qui dépend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes obligés de l'accepter comme une pure donnée, et de renoncer à le déduire, quoique nous sachions qu'il doive être dé- duit. Il en est ainsi dans toutes les sciences, en géologie, en histoire- naturelle, en physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident primitif étend ses effets dans toutes les parties de la sphère il est compris. S'il avait été différent, nous n'aurions ni les mêmes planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les mêmes végétaux, ni les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni peut-être

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aucune de ces Sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans une autre contrée, elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes insectes, ni la même disposition du sol, ni les mêmes révolutions de l'air, ni peut-être aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en tout fait et en tout objet une portion accidentelle et locale, portion énorme, qui, comme le reste, dépend des lois primitives, mais n'en dépend qu'à travers un circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois primitives il y a une lacune infinie qu'une série infinie de déductions pourrait seule combler. Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu déduire de leurs théorèmes élémen- taires la forme du système planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les principaux types de la vie, la succession des ci- vilisations et des pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou supprimé le grand jeu qui s'interpose entre les pre- mières lois et les dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondemens le hasard, comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient mal rempli par des matériaux postiches a fait écrouler tout le bâtiment.

Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était capa- ble d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une pensée abstraite, car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur des territoires extérieurs fort vastes, sa limitation l'empêche de pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait con- struire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique, car un mouvement d'un demi -pouce contient dans son raccourci le temps, l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des ma- thématiques; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il ren- ferme des données universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps et de l'espace; si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la métaphysique, car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur, suffit pour les présenter; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il n'y a nul objet elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en soit ainsi, car à mesure qu'une donnée est plus générale, il faut parcourir moins de faits pt)ur la rencontrer : si elle est universelle,

PHILOSOPHIE ANGLAISE. 81

on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre expérience, la métaphysique, j'entends la recherche des premières causes, est possible, à la condition que l'on reste à une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les élémens les plus simples de l'être et les tendances les plus géné- rales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre grandes idées aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre genres d'exis- tence qui résument notre univers, s'il comparait ces deux étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces principales formes ou déterminations de la quantité qu'on appelle les lois physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette meneilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il découvrait entre ces trois termes, la quantité pure, la cpiantité déterminée et la quantité supprimée, un ordre tel que la première appelât la se- conde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi que la quan^ tité pure est le commencement nécessaire de la nature, et que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière sus- pendue ; si ensuite , isolant les élémens de ces données , il montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non autre- ment; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres élémens, et qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique sans empiéter sur les sciences positives , et touché la source sans être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.

A mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir, font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la se- conde comme un système de lois ; employée seule , la première est anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées anglaises au xviii* siècle ; nous pouvons au xix* siècle préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer, de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel.

II.

Nous sortîmes; comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des deux avait fait réfléchir l'auti'e, et aucun des deux n'avait per-

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suadé l'autre; mais ces réflexions furent courtes : devant une belle matinée d'août, tous les raisonnemens tombent. Les vieux murs, les pierres rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière jeune se posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades, sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes, les chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau mur- muraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville sortait de la brume matinale, aussi parée et aussi tranquille qu'un palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe ouvragée de la renaissance, était bosselée par une broderie de clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et la vieille cité semblait un écrin tous les siècles et tous les génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur joyau. Au dehors, la rivière coulait à pleins bords en larges nappes d'argent relui- santes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes. Les faucheurs y entraient jusqu'au-dessus du genou. Les boutons d'or, les reines des prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit, avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de mot pour exprimer cette fraîcheur de teintes et cette abondance de sève. A mesure que la grande ligne d'ombres reculait, les fleurs apparais- saient au jour brillantes et vivantes. A les voir virginales et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues empourprées, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la première fois met son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient leurs files régulières, et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique qui a ac- compli des révolutions sans commettre de ravages, qui, en amélio- rant tout, n'a rien renversé, qui a conservé ses arbres comme sa constitution, qui a élagué les vieilles branches sans abattre le tronc, qui seul aujourd'hui entre tous les peuples jouit non-seulement du présent, mais du passé.

H. Taine.

ÉTUDES MORALES

LE SALAIRE

LE TRAVAIL DES FEMMES

IV.

L*ASSISTANCE PUBLIQUE ET LES WSTITUTIONS DE PRÉVOYANCE.

La plupart des hommes vivent à côté de la misère sans la voir. Il est malheureusement plus facile de leur montrer le mal que de leur enseigner le remède. C'est une grande illusion de croire qu'avec un article de loi ou quelque combinaison économique nouvelle on va transformer tout à coup une société malade et guérir la plaie saignante du paupérisme. Nous avons vu naître et périr bien des théories qui devaient sauver le monde, et n'ont abouti qu'à le trou- bler un peu plus profondément. Ce n'est pas une raison de dés- espérer. Sans avoir la prétention d'innover en matière de bienfai- sance, on peut suivre à la trace ceux qui ont aimé l'humanité et qui l'ont secourue, profiter à la fois de leurs erreurs et de leurs exem- ples, et dans cette humble mesure, avec beaucoup de zèle, un peu de bon sens et de patientes études, faire modestement quelque bien.

Le plus sûr moyen de triompher du paupérisme serait d'habituer les ouvriers à la vie de famille. Quand après une journée de fatigue ils n'ont pas d'autre perspective que l'hospitalité banale d'un caba-

8h REVUE DES DEUX MONDES.

ret et d'un garni, leur condition est vraiment cruelle; tout change si, en revenant le soir, ils sont sûrs de retrouver au logis des cœurs aimans, des soins attentifs, ce bonheur sérieux et solide que seule la' famille peut donner, et dont rien ne compense la privation. Ce retour aux habitudes et aux vertus domestiques est le rêve de tous ceux qui aiment les ouvriers; mais comment le réaliser? comment lutter contre l'influence des manufactures, qui ne cessent d'enrégi- menter les enfans et les femmes? Le nombre croissant des manufac- tures est la principale cause de la destruction de la vie de famille. Elles contribuent de deux façons à produire ce triste résultat : en employant la plupart des femmes dans des ateliers elles sont retenues tout le jour loin de leur ménage et de leurs enfans, et en rendant pour les autres le travail isolé absolument improductif, ce qui les pousse à chercher des ressources dans l'inconduite. Telle est la situation que nous avons cherché à décrire dans les études pré- cédentes (1); il ne nous reste plus qu'à montrer ce qui a été fait, ce qui peut se faire encore pour la changer.

Si l'on demande à la nature même du mal l'indication des remèdes, en voici trois qui ont été proposés ou essayés : interdire aux femmes l'entrée des manufactures,