Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique L'AFRIQUE CHRÉTIENNE PAR DoM H. LECLERCQ TOME PREMIER PARIS LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE RUE BONAPARTE, 90 1904 fSi a I Bibliothèque de renseignement de Vbistoire ecolésiâstique Notre" Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique '\ inaugurée en 1897^ réalise lentement, mais persévéramment, son programme qui était de re- prendre, avec les seules ressources de l'initiative pri- vée, le projet confié jadis par Léon XIII aux cardinaux de Luca, Pitra et Hergenroether, à la suite de la lettre pontificale sur les études historiques, — savoir la com- position d'une « Histoire ecclésiastique universelle, mise au point des progrès de la critique de notre temps » . Nous avons distribué la matière en une série de su- jets capitaux, chacun devant constituer un volume in- dépendant, chaque volume confié à un savant sous sa propre responsabilité. Nous n'avons pas eu l'intention de faire œuvre pédagogique et de publier des manuels analogues à ceux de l'enseignement secondaire, ni da- vantage œuvre de vulgarisation au service de ce que l'on est convenu d'appeler le grand public : il y avait une œuvre plus urgente à réaliser en matière d'histoire ecclésiastique, une œuvre de haut enseignement. Le succès incontesté des volumes publiés jusqu'ici nous a prouvé que notre programme répon dait au désir de bien des maitres et de bien des étudiants de l'en- seignement supérieur français, autant que de bien des membres du clergé et de l'élite des catholiques. Nous continuerons l'œuvre, sans nous lasser des len- teurs inséparables d'une exécution aussi difficile. La direction générale de la publication est confiée à un comité sous la présidence de Ms'" Pierre Batiffol, rec- teur de l'Institut Catholique de Toulouse. V. Lecoffre. Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique Les origines du catholicisme' Le christianisme et l'empire romain. Les églises du monde romain. Les anciennes littératures chrétiennes. La théologie ancienne. Les institutions anciennes de l'Église. Les églises du monde barbare. — Les églises du monde syrien. L'église by:{antine. — L'état pontifical. La réforme du Xh siècle. — Le sacerdoce et l'Empire. Histoi7'e de la formation du droit canonique. La littérature ecclésiastique du moyen âge. La théologie du moyen âge.— Les institutions de la chrétienté. L'Eglise et l'Orient au moyen âge. L'Eglise et le Saint-Siège de Boniface VIII à Martin V. L'Eglise à la fin du moyen âge. La réforme protestante. — Le concile de Trente. L'Eglise et VOrient depuis le XV siècle. La théologie catholique depuis le XVP siècle. Le protestantisme depuis la Réforme. L'expansion de l'Église depuis le XVI^ siècle. L'Eglise et les gouvernements d'ancien régime. L'Eglise et les l'évolutions politiques {l'jSg-iSjo). L'Église contemporaine. Bibliothèque de FeiiseignemeDl de Fhisloire ecclésiastique VOLUMES PARUS : Histoire des livres du Nouveau Testament : I, par M. E. Jacquier, professeur aux facultés catholiques de Lyon. Troisième édition. Le Christianisme et l'Empire romain, de Néron a Théodose, par M, Paul Allard. Cinquième édition. L'Afrique chrétienne, parDoM H.Leclercq, bénédictin de Farnbo- rough. 2 volumes. Anciennes littératures chrétiennes : L La littérature grecque, par W Pierre Batiffol, recteur de l'Institut catholique de Tou- louse. Troisième édition. Anciennes littératures chrétiennes : IL La littérature syriaque, par M. R. DuvAL, professeur au Collège de France. Deuxième édition. Le grand schisme d'Occident, par M. Salembier, professeur à l'Uni- versité catholique de Lille. Troisième édition. L'ÉGLISE Romaine et les origines de la Renaissance, par M. Jean GuiRAUD, professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Besançon. Troisième édition. Chaque volume m-12. Prix : 3 fr. 50. VOLUMES EN PREPARATION : Histoire des Dogmes : I. La théologie ancienne, par M. L. J. Tixerom, professeur aux Facultés catlioliques de Lyon. Le Christianisme dans l'empire perse, par M. Larourt. Les Églises du monde barbare, par M. Louis Saltet, professeur à l'Institut catholique de Toulouse. L'ÉGLISE byzantine, par le R. P. Pargoire, assomptionniste, de la mission de Constantinople. Les Institutions de la Chrétienté, par M. Edouard Jordan, pro- fesseur à la Faculté des lettres de l'Université de Rennes. Histoire des Dogmes : II. La théologie au moyen âge, par le R. P. Mandonnet, professeur à la Faculté de théologie de l'Université de Fribourg. La Réforme protestante en Allemagne et en Angleterre, par M. l'abbé Hemmer. La Réforme protestante en France, par M. Imbart de la Tour, pro- fesseur à la Faculté des lettres de l'Université de Bordeaux. L'Église et les gouvernements d'ancien régime, par M. Cauchie, pro- fesseur à l'Université de Louvain. L'Église et les révolutions politiques (1789-1870), i)ar le R. P. Bau- drillart, professeur à l'Institut catholique de Paris. L'Église catholique contemporaine, par M. Georges Goyau, ancien membre de l'École française de Rome. Les églises orthodoxes contemporaines, par le R. P. Petit, assomp- tionniste de la mission de Constantinople. typographie firmin-didot et c'"'. — mesnil (eure). Bibliothèque deT enseignement de Fhistoire eeclésiâstique L'AFRIQUE CHRÉTIENNE TOME PREMIER Sur le rapport favorable de rexaminateur, Nous autorisons l'impression. Paris, le 20 juin 1904 P. PAGES Vie. gén. Bibliothèque de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique L'AFRIQUE CHRÉTIENNE PAR DoM H. LECLERCQ TOME PREMIER PARIS LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE RUE BONAPARTE, 90 1904 TO M . R. thèse african Sketches are dedicated INTRODUCTION On se propose d'exposer dans ce livre les origines, le développement, la décadence et la ruine de l'E- glise d'Afrique, c'est-à-dire une existence sociale depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Ce dessein pou- vant paraître très vaste, on va le préciser. On s'at- tachera à faire ressortir F enchaînement psychologi- que qui domine et semble expliquer les vicissitudes historiques de l'Afrique septentrionale depuis le début du III® siècle de notre ère jusqu'au milieu du •srii® siècle. On n'a pas eu d'autre but lorsqu'on a entrepris ce travail. Il peut sembler étrange de le dire, cependant cela n'est pas inutile ; car il arrive souvent qu'on exige d'un livre ce qu'on y souhaite- rait trouver plutôt que ce que l'auteur a voulu y mettre. Dans le conflit des conjectures soulevé par l'appa- rition de textes ignorés et l'éclaircissement des textes depuis longtemps connus, mais qui ont reçu une signification nouvelle et parfois assez différente de celle qu'on leur attribuait généralement, c'est un exercice excellent pour chacun de nous de se rendre un compte aussi exact que possible de ce que nous avons appris et de rechercher dans quelle mesure XIV INTRODUCTION. nos connaissances nouvelles complètent et modifient nos connaissances anciennes. C'est afin d'aider à prendre une idée précise de ce que nous savons de certain, de probable et de possible qu'on s'est efforcé de ne rien négliger de considérable dans la prépa- ration de ce livre. On y trouvera l'énumération d'un grand nombre de sources parce qu'il a paru avan- tageux de mettre le lecteur à même de reprendre les assertions de l'auteur et de se faire sur chacune d'elles une opinion ou une conviction personnelle. Sans doute, on n'a pas prétendu tout dire, mais on espère n'avoir rien omis d'essentiel à l'éclaircisse- ment du sujet traité. La période de cinq siècles environ pendant la- quelle on étudiera l'Église l'Afrique se présente dans des conditions exceptionnelles d'intérêt. Un esprit philosophique, c'est-à-dire un esprit préoccupé des origines, y verra une institution dont il peut noter l'apparition et suivre le progrès jusqu'au moment où elle entre dans la pleine lumière de l'histoire. La phase qui suit presque immédiatement celle des origines^ marque l'instant où cette même institution atteint à l'apogée de la grandeur et de l'éclat dont paraissent susceptibles les choses de ce monde ; c'est au iv*^ siè- cle que l'Église d'Afrique donne au monde chrétien la direction intellectuelle. Ce serait assez pour cher- cher dans l'histoire qui contient le récit d'événements si remarquables, matière à des enseignements qu'il peut n'être pas inutile de dégager. On s'est donc demandé si l'étude d'une société, à un moment donné de son existence, peut être pratiquée à l'aide de méthodes exactes? Si son développement histo- rique est spontané ou déterminé? Si, dans ce dernier cas, on peut espérer en saisir la formule? Et cette INTRODUCTION. xv formule dépend-elle d'une loi? Et cette loi, si elle existe, peut-on calculer d'avance ses effets néces- saires? Autant de questions qu'on peut poser au début d'un livre et auxquelles le livre lui-même doit répondre. Nos habitudes d'éducation ont partiellement faussé le jugement que nous portons sur l'antiquité classique et l'antiquité chrétienne. Tout l'appareil extérieur de l'histoire, noms, dates, événements, nous sont devenus si familiers que nous nous croyons en mesure, par conséquent en droit, d'en parler avec une connaissance suffisante. Dès lors, cédant à une tendance naturelle, nous jugeons cette histoire d'a- près la nôtre, nous expliquons nos révolutions d'a- près celles de ce passé lointain. Il y a là une illusion contre laquelle il n'est pas possible de ne pas s'ins- crire en faux. Ce que nous tenons des anciens nous fait croire qu'ils nous ressemblaient, et nous ne re- marquons pas combien ils différaient de nous. Il suffît d'exposer la suite de l'histoire d'une province dans le monde antique pour reconnaître les opposi- tions profondes entre les sociétés d'alors et celle à laquelle nous appartenons. Les sociétés, comme les individus, sont ainsi faites qu'elles aimeni à se dé- couvrir des généalogies très reculées et très illus- tres, au risque de n'être pas toujours parfaitement authentiques. Plus la science historique acquiert de précision, moins ces imaginations deviennent re- cevables et on peut prévoir le moment où elles ces- seront d'exercer leur prestige sur un certain nombre d'excellents esprits qui les partagent encore. Ce qu'il faut demander à l'histoire du passé, ce n'est pas des institutions applicables de nos jours. Ceux qui ont tenté ces reconstructions trop complètes XVI INTRODUCTION. ont parfois mis en péril la société moderne et ont compromis ou ruiné le dessein particulier de réforme qu'ils poursuivaient. Pour connaître la vérité sur ces peuples anciens et pour tirer profit de ce que cette vérité renferme de fécond pour notre temps, il con- vient de conduire notre étude dans un désintéresse- ment absolu, sans songer à nous. Si de temps en temps une situation donnée rappelle les heures vécues beaucoup plus près de nous par notre génération, ne nous hâtons pas de conclure du particulier au géné- ral, notons curieusement le rapprochement des faits, n'allons pas au delà^ c'est-à-dire, ne réduisons pas deux épisodes à devenir les fondements d'une science de la pratique. Rien ne serait moins fondé dans la réalité, parce que rien, dans les temps modernes, n'appelle et ne supporte les solutions appliquées par les sociétés d'autrefois. En outre il n'est pas probable que rien dans l'avenir rende nécessaire l'application de ces mêmes solutions périmées. Nous verrons quelles règles ont régi les hommes à une époque pleine de grandeur et de troubles et nous consta- terons que ces mêmes règles ne peuvent plus gou- verner l'humanité. La raison en est plus foncière que nous pourrions être tentés de le croire. Pourquoi les conditions du gouvernement des hommes ne sont-elles plus les mêmes qu'autrefois? Disons-le tout de suite. S'il en est ainsi, c'est qu'il y a dans l'homme quelque chose de changé. L'homme n'est pas limité à l'instinct comme l'est l'animal. Les ruches des abeilles, dit Pascal, étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse, mais cette science fragile INTRODUCTION. xvii se perd avec les besoins qu'ils en ont. 11 n en est pas de même pour l'homme qui s'instruit sans cesse dans son propre progrès, garde et augmente tou- jours les connaissances qu'il s'est une fois acquises. Ainsi s'explique, par notre intelligence, le change- ment des idées, des institutions et des lois que le mouvement de cette intelligence tient dans une alerte perpétuelle et comme dans un continuel progrès. Ainsi donc, c'est parce que l'homme ne pense plus aujourd'hui ce qu'il pensait il y a quinze siècles qu'il ne se conduit plus comme il se conduisait. On ne se dissimule pas l'objection que soulève cette manière d'envisager le passé qui ne sera plus, semble-t-il, que matière à collections d'antiquités et à développements littéraires. Ceci n'est pas rigoureu- sement exact. Sans doute les monuments, les œu- vres d'art et les ouvrages de l'esprit demeureront les éléments principaux des musées et des biblio- thèques, mais ils n'y seront pas confinés. Les leçons que leur étude réserve à ceux qui s'y adonnent leur assurent une influence qui durera probablement au- tant que l'humanité elle-même, bien qu'avec des al- ternatives qu'il est impossible de prévoir et qu'il serait oiseux de deviner. L'histoire de la Renaissance du xvi^ siècle fournit un illustre exemple de ces re- tours d'une civilisation disparue et de sacompénétra- tion par une société moderne. La Renaissance fut une émancipation de l'esprit humain, suscitée par le commerce des hommes de ce temps avec la pensée antique. Mais ne pensons pas que la rupture avec le passé immédiat, c'est-à-dire le moyen âge, fut si radicale qu'on nous a appris à le croire et à le répé- ter. Il ne faut pas se laisser prendre aux attitudes et aux déclamations des hommes. Nous savons aujour- XVIII INTRODUCTION. d'hui à quoi nous en tenir sur les emprunts inavoués mais assurés du Régime moderne à l'Ancien régime. A certains égards, la proportion est à peu près la même quand il s'agit des emprunts de la Renais- sance au moyen âge. Les dédains et les mépris su- perbes n'y changeront rien. Nous pouvons d'ailleurs en découvrir aisément la raison. Une rupture entre deux formes politiques, religieuses ou sociales, si profonde qu'on la suppose et qu'elle ait été, ne peut substituer à ce qui existait, des institutions et des directions absolument nouvelles et sans attaches, sans prototypes. Il serait impossible de les faire fonc- tionner et il faut y mélanger une certaine mesure de pratique traditionnelle comme condition à leur adap- tation et à leur exercice. Nous verrons qu'il n'en était pas autrement dans le passé qui fait l'objet de notre travail. Une révolution d'une brutalité et d'une rapi- dité inouïes substituant le régime barbare en Afrique à la civilisation romaine est obligée, sous peine d'en- traîner les vainqueurs eux-mêmes dans un abîme de désordre, de maintenir un certain nombre d'ins- titutions établies et de les maintenir dans des condi- tions désavantageuses aux conquérants. Ainsi s'o- père une sorte de transfusion d'un esprit dans un autre esprit, de la civilisation romaine vaincue dans la barbarie vandale victorieuse. L'histoire n'eùt-elle d'autre utilité que de nous faire voir avec précision cette loi de l'évolution, ne serait pas une science négligeable. Mais de quelle histoire parlons-nous? De cette histoire qui va de l'histoire naturelle à l'histoire de l'homme et de l'his- toire de l'homme à la métaphysique. Et, afin de pré- ciser, disons que l'histoire qui nous paraît répondre le plus exactement au genre de service que l'humanité INTRODUCTION. xix en peut attendre sera la science de l'homme par l'his- toire, la science des développements successifs de l'esprit humain étudiés avec toutes les lumières des témoignages historiques anciens ou récents et des méthodes historiques nouvelles. Qui ne voit que l'his- toire ainsi entendue est le centre même de la science et qu'elle trouve sa raison d'être véritable qui est de définir V originalité de chacune des synthèses vivantes qu'a engendrées le mouvement de la vie générale. C'est pourquoi on a pu dire que dans la définition du génie unique, de l'œuvre propre, de l'organisation spéciale, la physionomie originale de chaque nation est le véritable problème historique. Et qu'on ne parle point, sous prétexte d'impartialité scientifique, de faire abstraction des sentiments qui font battre le cœur d'un peuple : l'histoire la plus vraiment patriotique est la plus vraiment scientifique. A ce point de vue l'histoire nous apparaît comme une sorte de révélation faite à l'homme de ses desti- nées, ou pour parler plus rigoureusement, un com- mentaire perpétuel de la révélation divine, et cela tout seul nous apprend combien et comment elle nous est utile. Cette histoire ressemble assez peu à l'his- toire, telle que les anciens la concevaient et l'écri- vaient. Ceux-ci n'y voyaient que la chronique des événements qui avaient contribué au développement ou à la ruine de la cité, de l'état ou de la famille. No- menclature aride ou exposition brillante ne visent à rien d'autre qu'à enregistrer les gestes des ancêtres et à constituer les titres de la postérité. L'histoire chez les modernes est générale, et, autant qu'elle peut l'être, universelle, depuis surtout que la foi dé- cline, parce qu'avec la foi les hommes savent leur but; la foi manquant, ils ont besoin d'en chercher XX INTRODUCTION. l'indication dans le chemin parcouru déjà. Pour un grand nombre, l'histoire n'est donc plus le commen- taire perpétuel de la révélation, elle est elle-même révélation. Ceci aide à comprendre la passion toute moderne des hommes pour l'histoire générale et l'amélioration apportée par eux dans les méthodes historiques, grâce à cette attention pénétrante, souvent anxieuse, avec laquelle ils ont interrogé l'histoire, afin de pouvoir ensuite l'invoquer toute seule. L'application des mé- thodes, on le sait du reste, s'est faite dans toutes les directions : sciences naturelles, esthétique, psy- chologie, etc., etc. On a interrogé les monuments, les écrits, les insti- tutions, et l'enquête se poursuit. Parmi tant de tra- vaux de valeur inégale et de destinées diverses, on n'a pas manqué de s'arrêter à l'étude des groupements provinciaux dans le passé. Ces groupements repré- sentent ce qu'aujourd'hui, à la suite du fraction- nement politique qui suivit l'établissement des Bar- bares en Occident aux v^ et vi^ siècles, nous appelons des peuples ou des nations. Chaque peuple a comme une idée et un sentiment à faire vivre dans le monde ; c'est sa raison, c'est sa mission, c'est son âme. Ame mortelle; âme mourante parfois, faute d'action com- mune ; âme capable de résurrection ; âme impérissa- ble si la pensée dont elle vit est de celles qui touchent aux intérêts permanents ou à la conscience sacrée de l'humanité. Nous verrons dans ce livre un peuple se décomposer, pour ainsi dire, et se réduire au point de disparaître sans résurrection possible par l'abus des rivalités intestines et l'incurable défiance empê- chant toute action commune. Haines politiques, hai- nes religieuses et haines ethniques viendront à bout INTRODUCTION. xxi de désoler, de stériliser les éléments remplis d'une vitalité débordante, de les opposer entre eux jusqu'à extinction et finale disparition. Après des siècles de ce régime, l'Afrique sera réduite à une impuissance tellement irrémédiable que la perspective du péril suprême ne parviendra pas à rapprocher les âmes aigries et à grouper les forces dispersées ; l'invasion arabe apparaît et soudain, presque sans résistance, se répand partout, recouvre tout. C'est par ce côté que l'histoire prend pour nous la gravité solennelle d'un terrible avertissement. Si elle nous offre le récit des abnégations et des dévoue- ments, elle conserve et retient à jamais les noms de ceux qui ont entravé les réformes et empêché le salut. Ces pauvres chroniques dont nous parlions sont par- fois d'accablantes dépositions qui, à quinze siècles de distance, marquent au front ceux qui se rendirent cou- pables de préférer leur intérêt à celui de leur patrie. C'est le retour des choses de ce monde. A quelque rang que le mérite, l'intrigue ou la faveur ait élevé les hom- mes, il est rare qu'ils ne s'oublient pas de temps en temps à commettre quelque abus de cette force qui leur avait été confiée. Aucun d'eux ne semble avoir songé au chroniqueur obscur ramassant dans son récit les chefs de l'accusation que formulera la postérité. Un type accompli de ces vengeurs ignorés est ce Victor, évêque de Tonnenna, que nous rencontrerons souvent. Avec l'âme d'un Saint-Simon il avait le style d'un Dan- geau et c'est dans le moule régulier d'une chronique qu'il a coulé le flot de passion que provoquaient en lui les tristesses des luttes religieuses sous Justinien. Traqué, saisi, emprisonné auMandrakion, relâché et repris, emprisonné pour la seconde fois, exilé aux Baléares, puis relégué au fond de l'Egypte d'où il ne XXII INTRODUCTION. devait plus revenir. On s'était débarrassé de son oppo- sition ; on ne songea pas à sa Chronique. Lui, Victor, embusqué derrière ce mur d'oubli où on l'avait ense- veli vivant, écrivait, écrivait, se disant à lui-même peut-être quelque chose approchant de ceci : Nous écrivons avec une plume de bronze ; Philippe II, Sylla, Tibère, Louis onze, Sont là sous notre œil fixe, et tremblent... Les hommes de la trempe de l'évêque de Tonnenna ne furent pas rares en Afrique, et la hauteur de leur foi religieuse et patriotique est demeurée digne de tous nos respects et de notre émulation. Car il ne faut pas hésiter à le dire, si les institutions disparaissent sans retour, l'exemple des vertus qu'elles ont enfantées reste éternellement digne d'imitation. Et ils furent encore nombreux, malgré tant de calculs mesquins et de vanités intraitables, les Africains qui se dévouè- rent sans réserve à la grandeur et au salut de l'Afri- que. Ceux-ci avaient conscience que la grandeur et la durée des peuples tient au rôle qu'ils ont à jouer et que ce rôle ne pouvait être rempli qu'à la condition que chacun y fît son œuvre, les uns en dirigeant, les autres en obéissant. Au prix de cette abnégation générale l'Afrique aurait peut-être triomphé des germes de ruine qu'elle portait et des assauts qu'elle subit, mais la direction et l'obéissance manquèrent tour à tour et nous raconterons à quelles extrémités cela conduisit. Cette histoire glorieuse et lamentable n'a pas laissé toutefois de tenir une place considérable et d'avoir un profond retentissement dans la formation intel- lectuelle des générations chrétiennes. L'Eglise d'Afri- que, au temps de saint Augustin, et par l'opération de INTRODUCTION. xxiii ce grand homme, absorba la pensée chrétienne et la rendit à la circulation comme une nouvelle richesse que révêque d'Hippone avait beaucoup accrue. A part une éclipse de peu de durée au xvi® siècle, la domination intellectuelle de saint Augustin n'a pres- que pas connu de déclin depuis le v^ siècle jusqu'au XVIII® et on peut dire que tout le monde latin Fa subie non seulement sans résistance, mais avec une sorte de ferveur et de passion. De son vivant, Augustin était le plus grand personnage, non seulement de l'épiscopat africain, mais de toute l'Église. Depuis les apôtres, disait plus tard Pierre le Vénérable, personne n'a tenu une si grande place parmi les fidèles et joui d'une autorité si incontestée. Au xvi® siècle, si Mon- taigne et Rabelais paraissent entièrement affranchis de son autorité doctrinale, ils ne le sont pas et ne cherchent pas à l'être, dès qu'il s'agit de reconnaître la hauteur et la profondeur de ce génie auquel Erasme rend un solennel hommage, et il semble que le xvii® siècle marque l'heure de la « définition » pour Au- gustin, lorsque Bossuet le proclame « le docteur des docteurs ». Faisons la part de l'enthousiasme et de cet éclat dont on aime à revêtir les formules pour les rendre sinon plus vraies, du moins plus majes- tueuses et plus portatives pour ainsi dire; il reste qu'Augustin a tenu dans l'histoire de la doctrine et de la piété chrétienne une place unique et y a exercé une influence prépondérante. Si on considère son œuvre en elle-même et dans son rapport avec les circonstances historiques qui la virent naître et produire ses effets, elle nous appa- raît comme un confluent où viennent s'engouffrer toutes les richesses et parfois les scories de la pensée antique, toutes les acquisitions et toutes les spécula- XXIV INTRODUCTION. tions de la pensée chrétienne. De cette mêlée des trésors les plus disparates, sort une synthèse magni- fique et nouvelle, nuancée de bien et de mal, comme toutes les choses humaines, mais féconde. C'était comme une antiquité repensée par un esprit très ou- vert, plus subtil que les esprits antiques, en outre, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'était une anti- quité filtrée de toutes ses impuretés morales et addi- tionnée de toute la doctrine chrétienne qui était jetée à nouveau et versée dans les esprits. On peut se de- mander ce qui eût subsisté de l'héritage de l'huma- nité si les Barbares survenant et l'Empire périssant, Augustin n'avait point paru. Peu de choses sans doute Par la position qu'il occupe, par les relations qu'il possède et par la tendance et le tour de son génie, il se trouve mis en contact avec les trois seules civi- lisations de premier intérêt, celle de la Grèce, celle de Rome, celle de l'Orient dont la collaboration alter- native a façonné le monde, — hommes, institutions, idées, — tel qu'il existe au v^ siècle. Possédant toute la philosophie de son temps et toute la théologie, il les fait siennes, les recueille et les expose avec une originalité véritable et une incontestable nouveauté. Non qu'il se sépare des formules théologiques tradi- tionnelles ou qu'il se borne à présenter selon une ordonnance meilleure les vues des écrivains anté- rieurs, mais il développe les germes vivants, les découvre parfois le premier et les conduit jusqu'au plein épanouissement. Le rôle théologique de saint Augustin doit être précisé. Son principal effort a porté sur les dogmes de la chute, de la réparation, de la grâce et de la prédestination ; il leur a donné un degré de préci- sion et de clarté inconnu jusqu'à lui. En général la INTRODUCTION. xxv dogmatique et la mystique lui doivent des théories nouvelles et des aperçus dont la fécondité n'est pas épuisée aujourd'hui. Mais, puisque nous sommes à étudier les idées à leur source, il n'est pas possible de passer sous silence un dernier progrès dû aux œuvres d'Augustin, celui qu'il a accompli dans la langue théologique. Il s'en faut que la théorie lit- téraire de saint Augustin ait influencé et comme af- fecté la littérature théologique du moyen âge et cette manière compassée, judicieuse, médiocrement élé- gante, toute en classements, en combinaisons, que la théologie scolastique fit sienne et qu'on lui a lais- sée. Venant à une époque de pleine décadence litté- raire , formé d'après des méthodes pédagogiques déplorables, Augustin, par la vigueur de ses qualités naturelles, a évité de graves défauts et ce qu'il avait d'imagination nette et d'analyse vive ont pu le con- duire parfois au talent littéraire. Mais il n'avait pas le goût difficile, il semble même qu'il en eut peu et cela lui a fait tort. S'il eut parlé une langue aussi continuellement excellente que celle de Bossuet, il eût ajouté quelque chose à sa gloire et à son action morale sur la postérité. Cependant, et ces réserves posées, on peut dire que la langue théologique lui doit pour une bonne part sa fixation définitive. Elle lui doit un grand nombre de ces formules lapidaires d'une profondeur égale à la concision, que la scolas- tique dégagea plus tard et dont elle tira les plus vives clartés pour son propre ouvrage ^ . 1. On s'abstiendra d'entrer ici dans aucun développement sur l'in- fluence doctrinale d'Augustin sur la pensée des siècles suivants. Tout, ou presque tout, ce qui a trait à l'érudition du sujet a été récemment traité avec précision et clarté par M. Portalié, Développement historique de l'Augustinisme, dans le Dictionnaire de théologie catholique, in-i", Paris, 1903, t. I, col. 2501-2561. b xxvi INTRODUCTION. Si dans l'œuvre totale du grand Africain nous cher- chons l'ouvrage capital, l'hésitation ne durera qu'un instant, c'est la « Cité de Dieu » qui nous apparaît comme le monument qui, par l'ampleur de ses pro- portions et l'exactitude de ses moindres détails, a donné l'idée la plus haute du génie de l'auteur et exercé — en raison même de cette dépense de gé- nie — l'influence la plus profonde et la plus durable sur quarante générations. A l'heure des suprêmes désastres, 'quittant les nobles contemplations et les spéculations pures, interrompant les ouvrages com- mencés, Augustin se mit à l'étude de l'érudition la plus minutieuse, il s'y enferma treize ans, poursui- vant sa tâche, au prix d'un redoublement de fatigue et de fréquents dégoûts, mais s'acquittant , quatre années à peine avant de mourir, de ce qu'il jugeait un devoir envers cette société malade qu'il aimait avec une passion tendre et silencieuse. La « Cité de Dieu » a dominé les conceptions historiques des hom- mes pendant tout le moyen âge et par ce côté encore le génie africain a longtemps affecté l'esprit latin. Si le mot du grand problème moral est dans l'expli- cation totale par l'histoire, il a trouvé ce mot et cette explication il la donne comme définitive parce qu'il entend posséder la connaissance complète de l'his- toire. Les lacunes ne l'arrêtent pas, il les remplit à l'aide de cette suite nécessaire que sa théorie histo- rique lui fournit et on voit aussitôt que cette histoire est en définitive le développement de la révélation et, pour tout dire, une métaphysique. On vient de marquer quelques traits à l'aide des- quels il a semblé que le lecteur pourrait se faire une idée plus claire et plus complète de la place qui ap- partient au génie africain dans les origines de l'es- INTRODUCTION. xxvii prit chrétien et latin en Occident. Pour conduire ces simples remarques à la hauteur d'une monographie psychologique, il faudrait une étude longue et assidue que nous n'avons ni le loisir, ni les moyens de con- duire à bonne fin. Cependant il pourra n'être pas inutile de rechercher la façon dont les Africains ont senti et pensé. Ces façons de sentir et de penser sont des faits de premier ordre. Elles expliquent de grands événements parce que souvent elles les ont provoqués. On s'aperçoit qu'elles touchent à l'his- toire de si près qu'elles se confondent souvent avec elle et l'on sait qu'elles nous fournissent un ensemble de documents d'une valeur capitale dans ces ouvra- ges que leur allure toute littéraire avait fait long- temps considérer comme de capricieuses fantaisies totalement étrangères à l'histoire. La littérature chrétienne de l'Afrique ne contient qu'un très petit nombre d'ouvrages écrits avec une intention exclu- sivement artistique. les hommes appartenant aux diverses confessions chrétiennes sentaient agiter au- tour d'eux des questions trop essentielles à l'exis- tence du christianisme pour garder le calme d'es- prit et cette sorte d'indifférence nécessaire à la préparation des œuvres littéraires. Néanmoins leur personnalité était si puissante que les principaux d'entre eux n'ont pu s'interdire de la laisser voir presque à chaque instant dans les écrits où l'on s'en fût le mieux expliqué l'absence. C'est là, dans des pamphlets de circonstance, des polémiques locales, des expositions théologiques que nous les voyons se montrer à nous avec leurs passions, leurs habitudes, leurs gestes, leurs manies. Nulle part peut-être, plus que dans la littérature chrétienne d'Afrique, on ne retrouve mieux l'homme sous le document. Il y a XXVIII INTRODUCTION. laissé une empreinte si nette qu'il suffit d'un très léger travail pour en faire reparaître toutes les formes, môme les plus délicates. On ne trouverait dans l'antiquité chrétienne aucune figure aussi complète et aussi vivante — sauf celle de saint Jé- rôme — que celles de Tertullien, de saint Cyprien, de saint Augustin. C'est par là que ces vieux livres, ces interminables traités prennent leur véritable et défi- nitive valeur. Les querelles qui les ont provoqués, pour ardentes et vitales qu'elles aient été, sont bien finies et l'intérêt historique lui-même qui s'y était attaché est très diminué ; mais les documents qui nous en restent valent comme indices de l'être entier et vivant, c'est par eux que nous pouvons arriver jusqu'à lui. La distance qui sépare le document de l'homme est la même qui sépare l'érudition de l'his- toire qu'il n'est pas plus possible d'opposer que d'isoler sous peine de tomber dans les illusions. L'histoire véritable ne peut se passer de l'érudition et il im- porte que l'érudition soit de la meilleure qualité. Sous un écrit de véhémente polémique religieuse au me siècle, il y a un Africain avec ses relations mon- daines, ses ressentiments accumulés, ses manières de voir et de sentir. Un de ces hommes qui traver- sent plusieurs carrières , plusieurs religions , dont ils sortent autant par inconstance d'humeur que par excès de susceptibilité, entier, intraitable, possédant le talent de l'insulte, habile à mettre les rieurs de son côté grâce aune verve intarissable, à une audace sans vergogne et à des sorties inattendues et brutales qui ressemblent moins, par le choix des armes et le genre de blessures , à un tournoi qu'à un pugilat, Tertullien, rusé, hardi, impétueux, violent et féroce, vit au milieu d'une société bruyante et violente à INTRODUCTION. xxix laquelle il ne déplaît pas de voir déployer ces per- formances athlétiques et qui conçoit volontiers un pamphlétaire comme un laniste ou un gladiateur. Le secret de l'influence durable exercée par la lit- térature africaine se trouve peut-être dans ce fait qu'elle n'a été à aucun moment — sauf chez Lac- tance, peut-être — une littérature impersonnelle. Une histoire, une théologie, une métaphysique sont choses éminemment abstraites ; une polémique, con- duite d'une certaine manière, peut l'être en un cer- tain sens^ Mais l'homme agissant, qui pense, qui lutte, qui travaille, écrivain, jurisconsulte dans son cabinet ou prêtre dans la chaire, soucieux de con- vaincre, d'attacher, de se former un parti, de le con- duire à son gré, voilà la chose complète qu'il nous faut reconstruire aussi entière qu'il sera possible. La supériorité que, à mérite égal, l'on attribue aux esprits et aux caractères des siècles qui viennent de s'écouler sur ceux des époques reculées de l'his- toire, tient, dit Sainte-Beuve, à ce que les derniers venus nous sont plus complètement connus. Ailleurs, comme pour se donner un démenti, il a essayé de retrouver, à l'aide de quelques vers épars, les traits et le type d'un des plus délicats poètes de V Anthologie. On pourrait tenter sur les auteurs chrétiens — on ne veut parler ici que des Africains — une recherche analogue et peut-être que ces chroniques informes et ces tractatus rebutants nous livreraient à la longue, comme les tranchées caillouteuses d'une fouille, des débris qui réunis, rapprochés, complétés nous ren- draient plus que des auteurs, des hommes. Ce 1. Et par polémique on entend par-dessus tout les écrits qui sont des- tinés à soulever une polémique, qu'on relise L'Esprit des Lois, les Dia- logues sur les blés et la préface de Cromivell. b. XXX INTRODUCTION. Tertullien dont on vient de parler est à coup sur un des anciens qui nous apparaîtraient le plus net- tement. Se fîgure-t-on ce prêtre, ce rigoriste forcené, ce vengeur de la morale, prenant un beau matin un habit court à la place d'un habit long et écrivant un volume pour nous exposer les raisons qu'il a eues de le faire. Ce fut cependant ce qui arriva, et ces capri- ces sont, chez les Africains, moins rares qu'on le croit. Quoi qu'il en soit, Tertullien quitta un jour la toge romaine et se vêtit d'un manteau grec qu'on nommait pallùun. Là-dessus, tout ce qu'il avait d'en- nemis dans la ville — et avec un caractère tel que le sien on peut juger qu'il n'en manquait pas — se le montra du doigt, criant au scandale, levant les bras au ciel en voyant le censeur impitoyable abandonner ainsi les traditions anciennes et le vêtement natio- nal. Tertullien entendait et voyait tout, on peut de- viner avec quels sentiments. Dans un petit ouvrage qu'il a écrit Siw la patience, il commence par avouer que c'est la moindre de ses vertus. On s'en doutait. 11 n'était pas d'humeur à supporter longtemps les clabauderies des prétendus partisans des vieux usages et des antiques costumes, il écrivit contre eux son traité du Manteau. Notez que si l'on voulait prendre la peine de réu- nir ce que nous savons de l'homme visible chez les auteurs africains, nous pourrions recueillir un certain nombre de ces détails anecdotiques qui font voir, qui font revivre et que celui qui veut peindre n'a pas le droit de négliger. « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pé- dants. C'étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis. » Ainsi de nos illus- tres. Nous nous les représentons roides et guindés INTRODUCTION. xxxi dans l'appareil magnifique d'une chape d'or et nous ne pensons pas les pouvoir figurer plus au naturel. On a vu que nous sommes renseignés sur Tertullien; prenons la vie de saint Cyprien par Pon- tius, celle de saint Augustin par Possidius, celle de saint Fulgence par un contemporain et nous y re- lèverons les traits les plus minutieux de leur cos- tume, de leur physionomie. Nous y apprendrons à connaître ces évêques dans leur maison, en visite, à l'église; nous y noterons l'heure de leur repas, les mets qu'on mange à leur table, le vin qu'on y boit, les conversations qu'on y tient et les lectures qu'on y fait. Nous saurons quels étaient leurs gestes familiers et quels vêtements ils portaient de préfé- rence. Bref, nous les trouverons décrits avec ce même minutieux détail que nous croyons la caractéristique des psychologues d'une école qui n'a pas un siècle d'existence. Quoiqu'il nous manque beaucoup de cette littérature chrétienne des premiers siècles, on con- viendra facilement que l'on peut regarder autre- ment que comme un fol espoir celui d'ajouter, de compléter, de rapprocher tant et si bien cette pous- sière anecdotique que l'on pourra recomposer, avec leur dessin arrêté et leurs vives couleurs, ces mo- saïques délabrées, oubliées, méconnaissables. Nous arrêterons-nous à ce point? Non pas, car nous n'avons pas atteint notre but qui est d'ap- prendre les façons de sentir et de penser de ces hommes anciens. Or, leurs gestes, leurs airs de tête, leurs goûts, leurs vêtements ne nous les disent pas, cependant ils nous mettent seulement sur la voie des expressions, mais nous avons pour les connaître les plus frémissantes de toutes, celles de l'âme. L'homme extérieur que nous avons reconstruit et que mainte- xxxH INTRODUCTION. nant nous écoutons, tout en paraissant le lire, va nous manifester Thomme intérieur. Ce qui nous a semblé décousu, incohérent, contradictoire, se re- joint, s'ajuste et s'ordonne. La maison, les meubles, le costume nous expliquent les habitudes de prodi- galité ou d'économie ; la compagnie nous donne la mesure de culture acquise ou de finesse naturelle; les anecdotes nous font juger du tempérament éner- gique ou inconstant. Tout cela s'illumine si nous écoutons la conversation, et les écrits nous en tien- nent lieu. Du premier coup nous allons prendre la mesure de la portée et des limites de l'intelligence, de la puissance habituelle des idées, de la ma- nière de penser et d'agir de notre homme extérieur, c'est-à-dire que nous allons pénétrer au dedans de lui-même et jusqu'au centre de l'homme intérieur. Dans cette crypte profonde, l'historien est chez lui. Ce qui serait pour tout autre ombre impénétrable lui est lumière éblouissante. Il démêle le sentiment par- ticulier qui explique quand, comment et pourquoi telle émotion, tel raisonnement a surgi, au contact de quel mot, de quelle image telle évocation s'est produite, enfantant la conception nouvelle, le drame intérieur, le monde nouveau. Cette divination qui retrouve des sentiments éva- nouis et impose à l'âme qui les a jadis éprouvés une sorte de métempsycose, ou si l'on le veut de survi- vance, dans celui qui les a retrouvés, a renouvelé l'histoire et l'a rendue à sa véritable et primitive destination. Entre tant d'écrivains qui se sont atta- chés à faire revivre les trois figures colossales de l'Afrique chrétienne, aucun, jusqu'à ce jour, n'a paru pénétrer jusqu'à leurs âmes. Et cependant quelle plus précieuse source qu'une dizaine de traités et INTRODUCTION. xxxiii une cinquantaine de lettres ou de billets qui nous sont restés de saint Cyprien. Où trouver rien d'aussi clair pour découvrir sous le vieil évêque impertur- bable un homme travaillé de toutes les ardeurs d'une imagination impatiente, soucieux du jugement qu'on porte sur lui, agité des émotions d'un mystique et perpétuellement occupé à atteindre cette hauteur de vie morale où un examen moins attentif nous semble le faire voir comme naturellement installé et défini- tivement établi. Lorsqu'on aura achevé de jeter la sonde dans chacune de ces âmes et que, à l'aide des spéci- mens que chaque coup de sonde fera remonter à la surface, on pourra décrire chaque individu et les disposer tous, suivant certaines catégories, con- naîtra-t-on leurs façons de sentir et de penser? pos- sédera-ton une psychologie africaine? Pas encore. Ce qu'on aura décrit ne sera encore que des faits, nombreux sans doute, mais isolés, qui donneront la possibilité de dresser des séries et d'établir un ca- talogue, indiquant ce que toutes ces âmes d'Afri- cains présentent de caractères communs et, pour ainsi dire, comme de couches psychologiques con- tinues. De là une première remarque qui sera que le fait d'appartenir par ses origines physiques à l'Afrique introduit un certain nombre de variétés psychiques dans l'être humain. Mais dans quelles limites s'appliquera cette remarque? Tous les Afri- cains sans exception auront-ils à subir l'atteinte intégralement? Dans quelle mesure pourront-ils individuellement lui échapper en partie ou même complètement? Et pour nommer ceux qui nous sont le mieux connus, ce Tertullien et cet Augustin auxquels il faut sans cesse revenir, auront-ils à subir XXXIV INTRODUCTION. également Fempreinte africaine, la subiront-ils à un degré quelconque ? Autant de questions qu'on a cru résoudre autrefois et qui demeurent pendantes. Où trouver deux personnages plus essentiellement op- posés de tempérament, de génie, de caractère, que ces deux grands hommes, nés sur le même sol? Leurs points de contact, car ils en ont, paraissent simple- ment accidentels, leurs différences demeurent irré- ductibles. Peut-être la solution que nous cherchons ne se rencontrera-t-elle qu'après avoir écarté ces quelques hommes qui apparaissent de temps en temps et dépassent les mesures extrêmes de l'humanité. Il ne faut probablement pas tenir compte d'Alexan- dre et de César pour porter un jugement exact sur les Macédoniens et les Romains, pas plus qu'il ne faut établir l'étiage des Anglais, des Florentins et des Corses en calculant des moyennes dans les- quelles on introduirait Shakespeare, Michel-Ange et Napoléon. Une fois écartés ces hommes qui ne re- présentent plus l'humanité, la tâche redevient pos- sible et nous pouvons réintroduire Tertullien parmi les représentants les plus authentiques et les plus complets de ces causes primordiales qui collaborent à la production des façons de sentir et de penser si générales parmi les Africains qu'on peut bien les appeler, quoique d'une manière impropre, mais d'un mot dont on comprend le sens spécial, l'âme afri- caine. Parmi ces causes qui façonnent un peuple, les forces naturelles ont une indéniable efficacité. Ces forces sont, par exemple, la configuration du sol, la disposition des montagnes et des fleuves, du conti- nent et de la mer, la clémence ou la rigueur du climat, l'abondance ou la rareté des fruits de la INTRODUCTION. xxxv terre. Ces causes naturelles ne sont pas inéluctables, du moins dans leurs effets, mais elles subsistent toujours et agissent continuellement, en sorte que pour se soustraire à leur action, il faut le vouloir et se tenir sur ses gardes; à peine s'en est-on relâché qu'on s'aperçoit qu'elles tendent à faire renaître, après un effacement passager, les caractères invé- térés et les plis héréditaires imprimés dès le prin- cipe aux premières générations. L'Afrique septentrionale est un pays situé entre la Méditerranée et le Sahara. Il jouit d'une tempé- rature élevée et sensiblement constante du nord au sud et de l'est à l'ouest. Les variations de climat les plus sensibles sont celles des vallées encaissées et des hauts plateaux, mais ce sont là des particu- larités topographiques ; aussi peut-on dire que d'une extrémité à l'autre du pays, l'Africain se sent chez lui, de là ce grand nombre d'individus doués des mêmes apparences et formant une masse ethnique considérable. Les conditions matérielles de l'existence de l'Afri- cain se ressentent des particularités de la nature extérieure. Le sol n'est fécond que s'il est entretenu par des travaux d'irrigation compliqués et absor- bants, mais à ce prix sa fertilité est presque fan- tastique. Il se prête dès lors, avec d'égales ressources, à l'élève des troupeaux et à l'agriculture, tandis que la découpure de la côte offre des ports nombreux à l'exportation de ce qu'on ne peut consommer sur place. Les richesses minières du sous-sol permettent de se procurer par des échanges tout ce que réclame une civilisation de plus en plus exigeante et raffinée. En résumé, une production presque sans limites, un écoulement assuré et une importation extrême- xxxvi INTRODUCTION. ment rapide, voilà les conditions économiques de l'Afrique à Tépoque romaine. Ajoutez à cela toutes les prodigalités d'une nature méridionale, et toutes les simplifications qui en résultent pour la vie cou- rante. Inutilité de s'attacher à une besogne avec cette sorte de désespoir qu'y apporte l'homme des climats froids et des contrées marécageuses, assu- rance de retrouver, quand on le voudra et presque instantanément, le bien-être compromis par le dé- sordre ou l'inaction. De là une tendance à laisser envahir la vie active par les préoccupations de l'or- dre intellectuel et à interrompre les travaux de la paix pour vider les querelles les armes à la main. Cette facilité que l'on a de triompher en donne le goût et le désir, on ne s'explique guère les discus- sions très prolongées, vite on veut trancher dans le vif, de là une tendance sans cesse satisfaite à l'action violente, une grande impatience de toute contradic- tion, une insouciance et une intrépidité extrêmes. Comme il arrive d'ordinaire, ces qualités ont fini par se dégager et se poser indépendamment des raisons de conservation et d'utihté qui les avaient suscitées. Elles ont acquis graduellement une valeur propre et un caractère désintéressé. Elles sont devenues bientôt pour tous une nécessité puisque, sous peine d'être piétiné, chacun devait pourvoir à sa sécurité personnelle et au respect de son bien. De là, et du moment que tous les mettaient en pratique, elles sont entrées dans l'idéal moral de la race et s'y sont placées très haut. La sensation de l'Africain est d'une rapidité et d'une netteté remarquables, les mots qui l'expriment ainsi que les gestes et mouvements qu'elle provoque sont comme insaisissables à force de souplesse, de INTRODUCTION. ïxxvii finesse et, pour ainsi dire, d'instantanéité. Les im- pressions et les perceptions sont très multipliées et chacune d'elles voulant se manifester par toute une mimique, il devient impossible ou de tout dire ou de tout traduire si on ne tend à simplifier le plus possible le langage et l'action. De là cette agitation incessante du discours, ces images esquissées et déjà disparues, d'une couleur intense, d'un dessin net et précis, comme celui de chosçs vues. Les mo- dèles du genre sont dans les visions des martyrs. On lira dans ce livre celles de sainte Perpétue ; elles ne sont pas les seules que nous puissions citer, mais nous ne choisirons qu'une simple description, une des plus rapides et des mieux dessinées : « On con- duisit les confesseurs au lieu du triomphe : c'était une vallée encaissée que traversait une rivière dont les berges s'élevaient en pente douce, et semblaient former les gradins d'un amphithéâtre naturel. Le sang des martyrs coulait en rigole jusqu'à la rivière » . Voici un parfait modèle de tact littéraire dans lequel le dessin est aussi sobre que le paysage qu'il re- trace. En général, même dans les morceaux de rhétorique prétentieuse ' , les descriptions si alam- biquées qu'elles soient resteront bonnes ou passables comme si elles participaient envers et contre le mauvais goût littéraire à la limpidité de l'air qui enveloppe les objets, à la beauté de la lumière qui les baigne, à la netteté de la perception qui les reçoit. Cette absence de vague développera la faculté descriptive mais tuera, semble-t-il, l'imagination créatrice qui s'accommode mieux d'une atmos- 1. Par exemple, VEpistula ad Donatumde saint Gyprien. L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. C XXXVIII INTRODUCTION. phère moins diaphane, de contours moins arrêtés, de reliefs moins nets, de teintes moins fines. Toutes choses se présentent dans une gradation lumineuse si mesurée qu'elles n'offrent aucune prise au mystère et à la rêverie. Le monde exté- rieur ne fournit à la sensibilité intérieure que des documents complètement élaborés. Jamais la sensibilité n'a moins reçu du dehors, aussi les ou- vrages d'imagination semblent emprunter beau- coup plus à l'invention qu'à l'impression directe de la nature. Le seul chrétien d'Afrique auquel on puisse donner le titre de poète, Dracontius, a pos- sédé un sentiment réel et même assez vif des beautés de la nature. 11 a su décrire l'éclosion de la vie dans le monde naissant, la terre se couvrant d'herbes et de forêts vêtues de leur chevelure de feuilles et habi- tées par des nids bavards. Mais un seul tempéra- ment de poète en cinq siècles, c'est avant tout une exception. Ainsi donc, point de littérature d'imagi- nation, point de goût et peut-être point de puissance pour transfigurer les objets extérieurs, les inter- préter, en créer de nouveaux. Nulle fécondité poé- tique, une imagination créatrice plutôt indigente. Quand on a cité Térence et Apulée, on a fait le tour de la production poétique africaine, et on a peut-être touché l'extrémité de sa faculté inventive. Le grand et durable effort se porte ailleurs, dans l'épanouisse- ment et l'exaltation de la volonté. C'est dans la tension de tout l'être moral que se trouve la plus vive et la plus pénétrante jouissance dont les Africains paraissent susceptibles. Dans l'ordre physique, la recherche de l'endurance paraît être l'apogée auquel on tend. Sainte Perpétue ra- conte que, déjà arrêtée, elle reçut le baptême; tandis INTRODUCTION. xxxix que j'étais dans T eau, dit-elle, jene demandais qu'une seule chose : l'endurance de la chair. Tertullien recommande des exercices de macération qui feront, dit-il, que le martyr sortira du cachot, tel qu'il y est entré, n'y rencontrant point de douleurs inconnues, mais ses mortifications de chaque jour. Le spectacle de cette endurance est un de ceux qui impression- nent le plus vivement. « Lorsque des mains cruelles torturaient les membres du saint, lorsque le bour- reau lui déchirait les chairs, sans pouvoir abattre sa constance, j'ai entendu, écrit un contemporain, parler les assistants. L'un disait : C'est une grande chose et dont je me trouble fort de voir ainsi maîtriser la douleur. » Tertullien et Arnobe, déjà entamés par la grâce, se rendront devant ce dernier argument de l'intrépidité sans égale des martyrs. Enfin, saint Au- gustin donnera la formule et comme l'épigraphe du caractère africain dans ces deux mots : Patiendo superare. Tout ce développement n'est qu'extérieur, c'est au sein même de l'intelligence qu'il faut pénétrer et chercher l'aptitude foncière ou l'inaptitude relative de la race à concevoir les idées générales. Qu'on se rappelle ce qui a été dit de la nécessité de l'action et que l'on suive pendant cinq siècles d'histoire la série des révoltes, des invasions, des razzias, des vio- lences locales de toute nature qui se succèdent pres- que sans interruption pour le pays. Qu'on ajoute la disparition d'une civilisation, son remplacement par une barbarie et la suppression violente de celle-ci après un siècle de ruines accumulées pour ramener une civilisation nouvelle, mais différente, non plus latine, mais grecque, qui disparaîtra à son tour sous les poussées répétées d'une barbarie, différente elle XL INTRODUCTION. aussi de la barbarie précédente, impénétrable cette fois à toute infiltration, accablante, définitive. C'est dans ces conditions de lutte incessante et à outrance que se perpétue la race. Manifestement de pareilles conditions sont, à tout le moins, défavo- rables à la production des idées générales. On a observé, avec une justesse remarquable, que toute généralisation a pour base un caractère abstrait bien déterminé, qui se reconnaît d'autant plus aisément et se détache avec d'autant plus de relief que les hommes sont plus libres de s'abandonner longue- ment et sans distraction aux impressions qui le con- tiennent. Or, cette première condition manque en Afrique où l'homme est sans cesse absorbé ou rap- pelé de son rêve commencé par la nécessité de l'ac- tion. Généralisation et abstraction, c'est tout un, ne peuvent donc avoir leur libre jeu que si l'esprit n'est pas sans cesse ramené, par la nécessité de l'action, vers les réalités concrètes. Or, c'est le cas en Afrique, on l'a vu, et ce perpétuel qui-vive dans lequel s'écoule l'existence fait perdre à la race le bénéfice des condi- tions extérieures non moins favorables ici qu'en Grèce à la production des idées générales. Nous exceptons toujours saint Augustin, et cela pour les raisons que nous avons données. Quant aux autres Africains, à partir du v° siècle, ils se font un plaisir de com- prendre, mais ils n'inventent guère. Les évêques, quelques-uns d'entre eux du moins, savent le grec pour la satisfaction de suivre les théologiens byzantins dans les moindres recoins de leur dialectique et de les en débusquer. Fulgence, Primasius, Facundus, les diacres Ferrand et Liberatus ne s'élèveront pas au-dessus d'une vulgarisation excellente, ils ne son- gent guère à inventer, tout leur effort se tourne à INTRODUCTION. xli comprendre. A partir de cette époque, chacun se con- tente de s'arranger un logement commode dans les vastes constructions spéculatives de l'évêque d'Hip- pone. D'ailleurs, la nécessité impérieuse de l'effort quotidien, la préoccupation d'en assurer l'intensité, la continuité, l'efficacité, suffisent à occuper tout l'homme et à lui interdire sinon l'accès, du moins le séjour des régions supérieures. A ce régime, l'idée générale s'est étiolée. Emprisonnée dans les limites étroites que lui assignent les exigences de l'heure présente, elle ne peut trouver ni le repos, ni l'atmos- phère morale indispensables. Sans cesse subordonnée, nterrompue, elle n'a ni l'indépendance, ni les lon- gues et lointaines envolées qui lui permettraient de se réfugier dans sa tour d'ivoire et là de se livrer à une sorte d'alchimie philosophique. Toutes ses ten- dances sont si régulièrement et si absolument con- trariées qu'elle finit par renoncer à elle-même. Pen- dant les cent soixante-seize années de la domination byzantine, au sein d'une prospérité relative et d'ac- calmies prolongées, malgré l'excitation d'une lutte théologique d'une importance capitale, on ne ren- contre ni un penseur, ni un poète, ni un philosophe. Est-ce à dire que la faculté généralisatrice soit at- teinte dans son organisme? On ne sait, mais ce qu'on voit très bien, c'est que cette faculté ne fonctionne plus. Sous cette discipline, les intelligences se sont découragées d'abord, ensuite elles se sont déshabi- tuées de généraliser. Dans cet état de siège quasi perpétuel, l'esprit préoccupé de trouver des répli- ques contre les donatistes, des subterfuges contre le pouvoir central, des stratagèmes contre les tribus barbares, l'esprit est devenu inhabile aux idées géné- rales, il ne pense qu'au fur et à mesure des incidents, XLii INTRODUCTION. au jour le jour; bien plus, il s'est pris d'une sorte de défiance à l'égard des théories et des systèmes. Dès le début du vu® siècle, il a définitivement abdiqué. Parvenus à ce point, nous pouvons faire une deuxième remarque qui sera que les conditions dans lesquelles l'intelligence fonctionne et la volonté s'exalte déterminent pour une certaine part l'idéal des Africains. Cet idéal est assez peu compliqué. La nécessité de vivre et de penser au jour le jour en même temps que la variété, la rapidité et la netteté des sensations ont collaboré dans une opération com- mune à produire dans l'esprit une conception natura- liste de l'univers. L'individu n'y conçoit les pro- blèmes et ne s'y intéresse que dans la mesure de répercussion pratique que leur solution aura sur lui pffersonnellement. Les conflits vraiment natio- naux, qui ont mis aux prises la moitié du pays avec l'autre moitié, sont des schismes et non des hérésies, ou bien ils ne sont devenus tels que dans la suite après avoir été envenimés et détournés de leur ten- dance primitive. Montanistes, Libellatiques, Nova- tiens, Donatistes, se sont insurgés pour des questions de discipline. Pélagiens et Semi-Pélagiens sont éga- lement à leur manière assez désintéressés du dogme et beaucoup plus préoccupés des conséquences pra- tiques de la solution donnée au problème de la grâce et de la prédestination. De métaphysique il est bien rarement question, sauf chez l'évêque d'Hippone. Les grandes hérésies orientales n'obtiennent aucun succès. L'arianisme a dû attendre l'invasion vandale pour prendre pied en Afrique et y créer de force des établissements ; dès le retour de la domination byzan- tine il n'en est plus question. Et ces Byzantins, reçus à bras ouverts, pourront trouver toutes les facilités INTRODUCTION. xuii tant qu'il s'agira d'établir leur administration; au contraire, à peine la querelle subtile des Trois Cha- pitres sera-t-elle soulevée que l'épiscopat africain en masse s'y opposera, et la repoussera à coups d'ana- thèmes plutôt qu'à coups de raisonnements. Les seuls "opposants qu'on viendra à bout de réduire ne se rendront pas à des arguments ; on pourra les cor- rompre, on n'aura pu les convaincre. Qu'on fasse la part de l'incapacité, de l'obstination et de la sagesse, il reste une conception assez terre à terre de l'idéal. Même dans l'ordre religieux les hautes spéculations dans lesquelles se complaît l'esprit grec, les vastes constructions théologiques des Pères, les subtilités presque insaisissables où ceux-ci se jouent à l'aise dans leur poursuite des hérétiques, sont sans corres- pondance dans l'œuvre de la théologie africaine. Ce qui en fournit la preuve palpable, c'est l'apparition de saint Augustin. On verra l'importance capitale de son œuvre, l'étendue de son activité, l'adaptation immédiate de ses ouvrages aux conditions sociales et religieuses de ses contemporains. Cependant, une fois disparu, il ne suscite rien parmi ses compatriotes. Saint Fulgence et le diacre Ferrand sont des abré- viateurs exacts, élégants, admirablement instruits de leur auteur dont ils savent l'esprit et la lettre ; ils ne vont pas au delà. Ainsi pour nos Africains il semble que tous les objets qui tombent sous les sens ont par eux-mêmes et à eux seuls une valeur considérable et une vertu propre. De là un équilibre moral et mental extrêmement instable, soumis à toute la sensibilité que l'être humain apporte à recevoir les impressions extérieures. De là aussi cette admiration de l'équi- libre spirituel en ceux qui le possèdent, cette re- cherche qu'en font les martyrs, et cette haute valeur XLiv INTRODUCTION. démonstrative que l'on lui accorde d'un état de con- science supérieur. Telles sont les tendances, les unes instinctives, les autres acquises. Au-dessus d'elles, par delà la main- mise tyrannique qu'elles ont appesantie sur l'individu et sur la race, se dégage ineffaçable la virtualité primordiale de l'esprit. L'intelligence et la volonté l'embrassent avec ferveur, la développent avec pré- dilection : c'est là leur idéal. Quel aura été celui des Africains ? Sommes-nous en droit de le dire? Les re- cherches dans lesquelles notre travail nous a engagé, suffisent-elles à justifier l'ambition de prononcer cette formule qui devra contenir le dernier résidu du génie d'une race et comme sa définition psychologique? Nous ne le croyons pas. Ce que nous avons pu voir ne supprime pas le mystère central et lointain. Ce dernier mot de l'âme africaine et du génie africain, continuons à le chercher. Mieux vaut peut-être le laisser à deviner que de se hâter trop de l'écrire. S. Michael's Abbey, Farnborough. ^AFRIQUE CHRÉTIENNE LES PRÉLIMINAIRES DE L'HISTOIRE CHAPITRE PREMIER LES ÉLÉMENTS Description. — Géographie physique. — Climatologie. — Fer- tilité du sol. — Densité de la population. — Les autochtones et les créoles, « l'Africain ». — L'homme et le pays. L'Afrique septentrionale forme une sorte de pres- qu'île limitée au nord par la Méditerranée, à l'ouest par l'Atlantique, au sud et à l'est par le Sahara. Ce caractère insulaire est si frappant que les Arabes, qui ne sont qu'observateurs, lui ont donné le nom de DJezirat-el-Maghreb, « l'île de l'Occident ». L'Atlas forme l'ossature de la région. C'est une chaîne uni- que ^ courant de l'ouest à l'est ^ ; elle part de l'Océan ^ 1. Ptolémée a distingué à tortungfrand et un petit Allas. Cf. H. FouR- NEL, dans les Comptes rendus de l'Acad.des 5c.,in-4°, Paris, 1847, t. XXV, p. 82. 2. Exactement O. 16 à 18° S. ; E. 16 à 18° N. Cf. W. Sievers, Afrika, Eine allgemeine Landeskunde, in-8^, Leipzig, 1891 ; G. Koel¥ s, Quidnovi ex Africa?in-S°, Cassel, 1886. 3. Pline, Hist. nat., 1. V, c. v. l'afrique chrétienne. — i. 1 2 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. et s'étend jusqu'à la petite Syrte ^ . Les géographes de Tantiquité se sont mépris sur la formation de ce massif montagneux ; l'Afrique du Nord n'est qu'une annexe de l'Europe à laquelle elle se reliait par plus d'un point aux époques préhistoriques ^. L'Atlas qui fait l'unité géographique de l'Afrique septentrionale lui impose aussi son aspect topographique. Une série de hautes protubérances forme les points culmi- nants de la région ; une série de chaînes, parallèles au littoral dans leur direction générale, partage le pays en zones distinctes presque isolées les unes des autres. Nulle grande vallée, mais d'innombrables ra- vins, des entassements de pierres et de rochers; point de fleuve, point de rivières, mais des torrents impétueux dont le lit se dessèche chaque année pen- dant Tété. Le littoral n'est qu'une longue falaise à peine interrompue, les mouillages y sont rares, plus rares les abris. A l'intérieur les communications sont lentes, difficiles, souvent périlleuses. Les habitants d'une vallée rencontrent trop d'obstacles à sur- monter dans l'échange de leurs produits pour qu'ils songent à prendre autant de peine afin d'échanger leurs idées. De l'isolement est née la défiance, puis l'hostilité. Le morcellement à l'infini du sol s'est op- posé aux communications de tribu àtribu, à leur forma- tion en corps de nation. D'où le manque dans l'histoire 1. Le « golfe de Gabès •. Cf. G. Mannert, Géographie ancienne des États barbaresques, trad. Marcus et Duesberg, in-8°, Paris, 1842. 2. G. TissoT, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, 2 vol. in-40, Paris, 1884-1887, t. I, p. 1. Boule, dans l'Anthropologie, t. XI, 1900, p. 1-21, remarque « le contraste qui règne entre la faune qua- ternaire d'Algérie et la faune quaternaire d'Europe. La première est essentiellement une faune africaine, c'est-à-dire presque exclusivement composée de genres habitant actuellement le continent noir et dont beaucoup lui sont propres ». LES ELEMENTS. 3 d'une nation africaine ; nous n'apercevons que des Africains. Pour atteindre cette population on doit pénétrer par les quelques brèches de la « côte de fer ». Ce littoral était jadis bien garni de ports entre les crêtes ardues des falaises. Depuis les Syrtes jusqu'à rOued-Draa on comptait, à l'époque romaine, une cen- taine de villes ^ On en trouvait au bord des moin- dres anses, à l'abri des promontoires les plus ché- tifs, partout où il y avait quelque facilité pour embarquer et débarquer les marchandises. Dès la plus lointaine antiquité historique, un point avait par- ticulièrement attiré le commerce. Une large échan- crure taillée entre les hautes falaises de la Numidie et les bas-fonds des Syrtes attirait l'Asie et l'Europe dans la presqu'île africaine. Là, au centre de la Mé- diterranée, à égale distance de l'Egypte et de l'Es- pagne, en face de la Sicile, de la Sardaigne et de l'Italie, au point de la côte qui donne le plus facile accès au Soudan, dans cette situation incomparable, s'éleva une ville qui fut maîtresse de la mer et de la terre, la clé stratégique de l'économie politique et de la civilisation du pays tout entier, Carthage ^. 1. E. Cat, Petite histoire de l'Algérie, Tunisie, Maroc, 2 vol. in-lb, Alger, 1888, t. I, p. 78. 2. Suidas, Lexicon, in-fol., Cantabrigiae, 1705, t. I, p. 398, au mot 'Acpptxavdç, on lit : Kapxyjowv, ifjxaî 'A^pixy) xai Bupaa XsyofxÉvr). C'est inexact. STRABON,Geo(/rflp/iia,l.XVII,c.iii,§ l^,édit.Firmin-Didot, p. 706, nous dit que Byrsa était le nom de la citadelle de Carthage, mais cette dis- tinction était abandonnée dès le v« siècle, puisque Servius Honoratus MAURUS énumère ainsi qu'il suit les noms successifs de Carthage : Quia Carlhago, ante Birsa, post Tyros dicta est, post Carthago a Carlha oppido. Comment ad jEneid., 1. IV, vs. 670, in-fol., Parisiis, 1600, p. 356. BoCHART, Phaleg, in-fol., Lugd.-Batav., 1712, col. 735, avait déjà rectifié ce passage. Le mot « Afrique » n'offre pas une origine mieux éclaircie. 11 est vrai que le mot est ancien. On le lit dans la Vulgate. Isai. lxvi, 19; Nalium, m, 9; mais le texte hébreu ne dit rien de pareil et on y lit : Phut. C'est le procédé du temps, celui des traducteurs d'Hérodote et de 4 LAFFxIQUE CHRÉTIENNE. C'est cette région que nous nous proposons d'étu- dier à l'époque où elle atteignit ses limites les plus étendues ^ . Six provinces, tantôt groupées, tantôt isolées, for- Polybe qui disent Africa quand leur texte porte Aiêur). Il est certain que dès le temps de Polybe, le mot Africa n'existait pas puisque cet historien n'en fait pas usage et qu'il déclare avoir lu quatre traités conclus entre les Romains et les Carthaginois, traités datés de 245 et 406 U. c. (509 et 348aY. J.-C), Polybe, Jlist. reliquîae, 1. IIl, c. xxn-xxiv. Le premier au- teur dans lequel on trouve 'AcpptxiQ est Ptolémée, Geogr. lib. octo, 1. IV, c. m. Plutarque, qui lui est un peu antérieur, emploie constamment Aiêuï), ainsi que Hérodote, Polybe, Diodore. Dans Hérodien, Hist., 1. VU, c. VI, ^ 19, nous lisons que les Romains donnent aux libyens le nom d'Africains. Cf. E. Carette, Recherches sur l'origine et les migrations des principales tribus de l'Algérie, in-8", Paris, 1853, p. 303-310; d'Ave- ZAC, AfiHque ancienne, in-S", Paris, 1844, p. 4, col. 2; H. Fournel, Les Berbers. Étude sur la conquête de l'Afrique par les Arabes, d'après les textes arabes imprimés, in-4", Paris, 1875, t. I, p. 23, 28, note/".; Le Même, Note sur un passage de Flavius Josèphe, Note sur la significa- tion des noms Carthago, Cartenna, Cirta. Les historiens arabes ne nous apprennent rien de positif. Un des leurs, parti du Yémen, serait venu por- ter la guerre en Maghreb, où il construisit une ville qu'il appela de son nom, Ifrik'ïah, laquelle donna son nom à toute la contrée. Ma'çoudî, Moroudj-el-Dzahab, t.lll,p. 224;Mo'djam-el-Boldân, 1. 1, p. T^^f ; l.XIVsq. Ibn-Khaldoun tombe dans de grossiers anachronismes. Les autres ont encore moins d'autorité. On trouve la discussion de leurs textes dans II, Fournel, op. cit., t. I, p. 25-29. 1. Pour les Arabes, Vlfrîk'ïah comprenait les provinces romaines : 1" de Tripolitaine, Tripolitana provincia quae et subventana, vel regio Arzugum, écrit Paul Orose, Hist. libr. septem, I. I, c. ii; copié par /Ethicus, Cosmogr. au chap. Africae situs. Tripoli apparaît pour la première fois dans Solin, Polyhistor., c. xxvii, in-fol,, Trajecti ad Rhe num, 1689, p. 36, Pour l'étymologie, cf, Cellarius, Notitia orbis antiqui 1. IV, c. iir, § 18; et Morcelli, Africa christiana, in-4°, Brixiae, 1816 t. I, p. 21-27, et l'argument qu'on tire du Concile de Carthage du 1®'^ sept. 256, Cf, H. Fournel, op. cit., t. I, p. 29, note 2 ; — 2» de Byzacène — 3° d'Afrique propre, nommée aussi Zeugitane. Pline, Hist. nat., 1. V c. IV, § 3, ou Proconsulaire ; — 4° d'Afrique nouvelle ou Numidie en y comprenant ce qui formera sous Dioclétien la Maurétanie sitifienne qui s'étendait de l'Anipsaga à Saldae. Cf. C. Jullian, Corrections à la liste de Vérone, dans les Mél. d'arch. etd'hist., 1882, t, II, p. 84; Onnesorge, Die rômische Provint Liste von 297. La liste de Vérone est publiée dans la Notitia dignitatum, édit. Seeck, p. 250-251, cf, Czwalina, Ueber das Verzeichniss der rômischen Provinzen von Jahre291. LES ELEMENTS. 5 meront les divisions principales ; ce sont : la Byza- cène ^ la Tripolitaine, la Proconsulaire ou Zeugitane, la Numidie, les Maurétanies désignées sous les noms deSitifienne, Césarienne et Tingitane. Ces divisions sont l'œuvre de Dioclétien ^. Nous ne pouvons songer à aborder plusieurs ques- tions qui n'admettent pas la brièveté ; particulière- ment la géographie physique, orographie, hydro- graphie qui, malgré leur importance pour l'histoire politique et psychologique et même pour Thistoire des querelles religieuses, peuvent être omises avec moins d'inconvénients que d'autres notions. De ces conditions naturelles du sol et des modifications que lui a fait subir la civilisation résultent certaines conditions d'existence pour la population, condi- tions auxquelles nous devons nous arrêter. Il n'est pas superflu, en effet, de connaître l'état clima- térique de l'Afrique ancienne, puisque de cet état dépend, pour une part considérable, la production d'un pays, ses ressources, partant sa richesse, le dé- veloppement et la solidité de ses institutions politi- ques et religieuses. Le climat de l'Afrique est tempéré et assez semblable sur le littoral à celui des côtes méridionales de l'Europe ^ ; dans 1 intérieur, il varie suivant les altitudes. Les saisons se succèdent avec une remarquable régularité. L'hiver n'est autre chose 1. HÉRODOTE, Hist., 1. IV, c. cxiv :rû!^avT£ç; Polybe, 1. 1IJ,c. xxiii, §2. Strabon, 1.II,c. V, §33; Pline, Hist. naf.,1. V, c. iv, §3. H. Fournel, op. cit., p. 30. 2. Lactaxce, De mortibus persecutorum, c. vu. La Tingitane était réunie à l'Espagne. Tacite, Histor., 1. I, c. lxxviii. Poinsignon, Essai sur le nombre et l'origine des provinces romaines, in-S", Paris, 1846, p. 60-61; H. Fournel, op. cit., t. l, p. 30, note 1, note i, p. 32, note 2; Baale, De provinciis africanis aetate imper atoria, in-S", Grôningue, 1896; Schulten, Das rômische Afrika, in-S", Leipzig, 1899. 3. Lucain, Pharsale, L IX, vs. 411 sq. 6 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. que la saison des pluies, il dure deux mois \ le prin- temps finit avant le mois de mai, l'été se prolonge jusqu'en octobre. Les vents ont une grande influence sur la température et l'équinoxe est généralement annoncé par de violentes rafales, c'est VA fric us '^. A l'époque chrétienne nous voyons apparaître un nom nouveau pour désigner un coup de vent furieux qui, vers le milieu de septembre, passe sur le golfe de Tunis. On le nommait « la Cyprienne » parce que cet ouragan se produisait presque toujours à l'anniver- saire de la mort de saint Cyprien (XVIII des kalendes d'octobre = 14 septembre). Lorsque Archélaus, amiral de la flotte de Bélisaire, voulut mouiller dans le golfe, à cent cinquante stades de Carthage, ses pi- lotes lui remontrèrent les dangers de la côte et l'ap- proche de cette tempête annuelle. La flotte alla en conséquence s'abriter dans le lac de Tunis ^. Le sol est généralement fertile dans les parties basses et les terrains d'alluvions. Columelle observe que le sable de Numidie est fécond lorsqu'il est ar- rosé '' ; il est demeuré tel jusqu'à nos jours. Pline nous a laissé de l'oasis de Tacape, qu'il avait certainement visitée, une description pleine d'intérêt. « On ren- contre au milieu des sables, dit-il, quand on se rend 1. Janvier et février. Les indigènes n'ont qu'un seul mot pour désigner la pluie et l'hiver : Ech-Chta, « la pluie ». 2. Virgile, JEneid., I, vs. 85. 3. Procope, De bello Vandalico, 1. I, c. xx. 'Eirei 8è toû TCveufxaTOç (Tçîffiv ÈTTiçôpou ovToç àno (TTaStwv 7revTr,xûvTa xai éxaTÔv Kap-/r,- 86'^OQ èysvovTo. 'ApxéXao; (Jièv xal ol (TTpaTtwTat aùtoO ôpfAKTaaOai ÈxéXeuov, TYjv Tou çTpaxyiYoO Ssôiots; u6ppy](Tiv, ol ôè vauTai oOx èiret- 6ovTO* TTQV TE yccç) èxsivr) àxTyjV à).l[x.£vov ê(pa(Txov sivai xat )(£t(i,wva £7îi^c^de théol. catholique, in-^", Paris, 1903, t. I. col. 2268-2317. Pour les collections canoniques il faut encore s'en remettre aux renseignements et résumés de Héfélé, Concilien- geschichte, in-S", Tiibingen, 1855, et aux textes de la Conciliorum amplis- sima collectio de Mansi qui, telle qu'elle est, avec ses incontestables dé- fauts, ses erreurs même, vaut sans doute incomparablement mieux que celle qu'on nous promet. La liturgie d'Afrique et ses sources ont été ré- cemment étudiées par D.F. Cabrol, Dictionn. d'archéoL chrétienne et de liturgie, in-i", Paris, 1903, t. I, col. 591-657. Les versions africaines de la Bible ont été l'objet d'une dissertation de M. P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne,' in-S", Paris, 1901, 1. 1. 24 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. llléologiques ^ ; enfin « ce furent principalement des Africains, apologistes célèbres ou traducteurs igno- rés de l'Ecriture sainte, qui imposèrent le latin comme langue officielle aux Églises d'Occident. A cette époque, et à cette époque seulement, l'Afrique du Nord a joué un rôle prépondérant dans l'histoire du monde ^ ». C'est à ce point de vue agrandi qu'il faut juger les sources qui se sont épanchées de l'A- frique en nappes plus ou moins fécondes sur les gé- nérations et les races comme d'étage en étage, c'est-à-dire de siècle en siècle. Les monuments figurés ou, si l'on le veut, l'archéo- logie monumentale, forme une catégorie de docu- ments dont l'étude pressentie par des hommes moins instruits que dévoués, plus épris des ruines que préparés à les interpréter ou même à les dé- crire, a été reprise depuis quelques années avec une méthode exacte et une science approfondie ^. Cette partie tout empirique de l'enquête sur le passé ap- 1. PoRTALiÉ, op. cit., col. 2501-2561 : Développement historique de l'Augustinisme. 2. S. GSELL, C hronique aixhéologique africaine, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1900, t. XX, p. 100. 3. L'ouvrage capHal est S. Gsell, Les Monuments antiques de l'Algé- rie, in-8°, Paris, 1901-1902, t. II, p. 113-^29 : Monuments chrétiens et byzantins. Il suffira de se reporter aux notices bibliographiques qui accompagnent la description de chaque monument pour savoir où trou- ver tout ce qui a été dit sur les édifices décrits. Voir encore S. Gsell, Edifices chrétiens de Thelepte, et Edifices chrétiens de Ammaedera, dans Atti del 11° Congresso internationale di archeologia cristiana te- nuto in Roma nell' Aprile 1900, \n-k°, Roma, 1902, p. 191-241. O. Gran- DiDiER, Deux monuments funéraires à Tipasa, Ibid., p. 51-79. Pour les édifices chrétiens de la Tunisie : R. Gagnât et P. Gauckler, Les monu- ments historiques de la Tunisie, 1. 1. Les monuments antiques, in fol., Paris, 1898. Ce tome ne contient guère que ce qui a trait à la transla- tion de temples païens aux communautés chrétiennes, un des volumes traitera des monuments chrétiens. Cf. H. Leclercq, art. Archéologie de l'Afrique dans D. Cabrol, Dict. d'arch. chrét. et de liturg., t. l, col. 658-747. LES SOURCES. 25 porte un contingent de faits nouveaux particuliè- rement riche en Afrique, grâce aux circonstances historiques et aux conditions géologiques du pays. Nombre d'édifices reparaissent aujourd'hui dans l'état où les dernières violences des invasions suc- cessives les ont laissés ; le sable est venu enterrer ces ruines, et « le Temps » dont on a dit trop de mal, demeure fort au-dessous, en fait de ravages, des impitoyables destructeurs du moyen âge, de la Renaissance et du xviii* siècle. L'appoint fourni par l'archéologie monumentale à l'étude des institutions, des coutumes, des idées qui furent successivement en honneur dans l'Afrique chrétienne est plus con- sidérable qu'on ne serait tenté de le croire. Grâce à un dosseret' retrouvé dans les ruines d'une basi- lique, à Tigzirt, on peut constater l'essai d'une dis- position architectonique aussi rare que disgracieuse, les frontons destinés à soutenir les colonnes, qui n'était rien moins qu'un renversement hardi et com- plet de l'ordre classique, bouleversant « de fond en comble, on peut le dire sans métaphore, toute l'esthé- tique architecturale des Grecs. Ceux-ci faisaient porter leurs frontons sur des colonnes ; nos Afri- cains imaginèrent de faire porter les colonnes sur des frontons. Tentative audacieuse, nous le répétons, mais plus bizarre encore, et qui n'a eu d'ailleurs au- 1. Cette pièce joue dans Tarchitecture chrétienne un rôle analogue à celui du coussinet sur lequel les Grecs faisaient repos er l'architrave» Nous ne pouvons donner ici un simple aperçu des sources de l'archéo- logie figurée. Il faut, pour se rendre compte de ce qu'elle pourrait fournir de renseignements positifs, voir la Collection des musées d'Algérie et de Tunisie qui comprend déjà Tebessa, Philippeville, Alger, Cherchell, Carthage, Stuhlfauth, yiittheilungen des archâologischen Instituts', Rom. Abth., 1898, t. XIII, p. 281-30i, pi. IX-X; les publications du R. P.. Delattre, les Comptes rendus de l'Acad. des Inscriptions. 2 26 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. cun succès en Occident, si toutefois elle y a été connue^ ». C'est ici un exemple choisi entre plu- sieurs, mais il suffît à faire entrevoir ce que Farchéo- logie monumentale peut révéler sur les tendances esthétiques d'une race ; il nous serait aisé d'en prendre d'autres qui feraient ressortir ce que l'étude descriptive peut apporter de clartés à l'obscurité des textes. L'architecture a connu en Afrique des épo- ques bien distinctes et les édifices appartenant à chacune d'elles sont des documents que l'historien a le devoir de mettre à profit. L'époque la plus fa- vorable aux constructions monumentales en Afri- que fut celle des Antonins et des empereurs syriens (96-235 après J.-C), pendant laquelle l'architec- ture ne laisse pas de montrer une certaine indépen- dance des traditions romaines. La période d'un siècle environ, d'Alexandre-Sévère à Constantin (225-323), nous fait assister à une décadence rapide suivie d'une renaissance artistique coïncidant avec l'établissement officiel du christianisme dans l'Em- pire ^. « Les monuments élevés pendant cette période , dite période latine, sont remarquables par l'emploi traditionnel des formes de l'architecture classique, joint à un soin extrême dans l'appareil des cons- tructions^. » Cette renaissance est brusquement 1. p. Gavailt, Étude sur les ruines romaines de Tigdrt, in-S», Paris, 1897, p. 39, cf. p. 73, fig. 15. 2. Voir particulièrement les monuments chrétiens de Haïdra et de Henschir-Goubeul. H. Baladin, Rapport de 1882-1883, dans les Arcliiv. des miss, scientif., 1887, p. 223. 3. H. Saladin, Rapport de 1885, dans les Nouv. archiv, des miss, scientif., 1892, t. II, p. 379. Cf. J. Gailhabaid, L'architecture du vi" au XVI® siècle, m-k'^, Paris, 1850-1858, t. lil. « Crypte de Jouarre ». Comparer le chapiteau mérovingien provenant de l'église Saint-Vincent (actuel- lement Saint-Germain des Prés) déposé au musée chrétien du Louvre, avec celui dessiné à Bir-Oum-Ali. H. Saladin, Rapport de 1882-1883, LES SOURCES. 27 interrompue par l'invasion vandale (420) qui entraîne une misère matérielle et une pénurie d'artistes et d'ouvriers romains telle que « les monuments de cette époque nous offrent, avec de nombreuses ré- miniscences classiques dues à l'influence des mo- numents encore debout ou des fragments existants, un art d'un caractère tout particulier qui, par cer- taines interprétations de l'ornementation végétale ou conventionnelle, offre plus d'une analogie avec nos monuments mérovingiens ou romans. Malgré les nombreuses attaches de l'Église d'Afrique avec Rome, les édifices religieux n'ont pas été copiés sur ceux de la capitale du monde latin; ils ressem- blent beaucoup plus à ceux de la Syrie et de l'Egypte qu'à ceux de Rome. La période byzantine (depuis 533) substitua dans tous les centres de population un peu importants le goût oriental à celui qui avait inspiré les écoles indi- gènes. Les investigations faites en Tunisie tendent à « confirmer la réalité de la conception que nous nous étions faite de l'évolution de l'art architectural à la fm dans les Arcinv. des mîss. scientif., 1887, fig. 266. Nous ne pouvons nous attarder ici à faire une monographie de 1' « ornement à relief plat », dont on a trouvé un grand nombre d'exemplaires à Tébessa. Ce genre de décoration obtint la vogue, à partir du iv« siècle, dans le bassin de la Méditerranée ; il ressemble à un découpage appliqué et la technique du bois y est évidente. Cf. Clermoxt-Ganneau, dans la Revue archéol., 1873, I, p. ^01 ; S. Gsell, Le Musée de Tébessa, in-i", Paris, 1902, p. ^6; Cattaxeo, L'Architettura in Italia del secolo VI al mille circa, Bicerclie storico-critiche, in-8o, Venezia, 1888, p. 70 sq. ; L. CouRA- JOD, Origines de l'art roman et de l'art gothique, in-S", Paris, 1S99, p. 13, 118 sq., 275, 310 sq. Nous verrons plus loin que les documents légen- daires insinuent une origine syro-orientale à l'Église d'Afrique; il est intéressant d'en rapprocher ce fait constaté par M. S. Gsell que les mo- numents chrétiens de l'Afrique du Nord ressemblent beaucoup plus à ceux de la Syrie et de l'Egypte qu'à ceux de Rome. Précisément l'orne- ment à relief plat abonde en motifs orientaux et pourrait bien êti'e d'origine syriaque. 28 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. de FEmpire romain. Au moment où le christianisme fut officiellement reconnu, les traditions d'art s'é- taient unifiées et codifiées depuis longtemps. Les mêmes exigences du nouveau culte agissent de la même façon sur les éléments essentiels des traditions architecturales, et de l'unité des programmes et de leurs exigences partout les mêmes, naquirent un cer- tain nombre de types d'édifices qui formèrent en quelque sorte un patrimoine commun dans lequel tous les architectes chrétiens puisèrent leurs inspira- tions ^ ». Il faut ici distinguer entre la Tunisie et l'Algérie. Le vaste territoire de la Numidie et des Maurétanies n'a, semble-t-il, jamais connu le type basilical byzantin à coupole centrale, aucun exemple jusqu'à ce jour n'en peut être cité ^ et ceci s'accorde bien avec ce que nous savons des difficultés rencon- trées par l'administration byzantine qui, en dehors de la Proconsulaire, ne posséda jamais qu'une étroite bande de terre le long du littoral méditerranéen. La Tunisie posséda au contraire quelques belles églises byzantines ^. L'archéologie monumentale appelle comme natu- rellement le mobilier et tout ce que l'on désigne sous le nom ^ instrumentum domesticum. Il n'est pas possible d'entreprendre d'en donner le détail ; toute- fois sous ce titre de mobilier nous devons comprendre 1. H. Saladin, Rapport de 1882-1883, p. 5^1 1 sq. 2. S. GSELL, Monuin. antiq. de l'Algérie^ t. II, p. 120. 3. Mentionnons, sans nous y arrêter, trois catacombes. A Arch-Zarra, près de Salakta, cf. De la Blanchère, Découvertes archéologiques à Carthage et dans la presqu'île du cap Bon, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 371 sq.; 1880, p. 216; 1889, p. 107; Comptes rendus de l'Acad. des Inscrip., 1887, p. 92 ; Toi lotte, Byzacène, p. 181 ; à Khenchela, cf. Bec. de Constantine, 1898, p. 362 sq.; à Kherbet-bou-Addoufen, cf. S. GSELL, Becherc lies archéol. en Algérie, in-S-», Paris, 1893, p. 181. LES SOURCES. 29 ce qui a trait non seulement aux nécessités de la vie, mais à l'opulence, les arts libéraux ainsi que les pro- duits industriels \ Bien qu'il soit impossible de classer parmi les « sources » proprement dites les travaux d'exégèse entrepris pour élucider les textes et les monuments, les classer, les éclairer les uns par les autres, on ne saurait néanmoins les passer sous silence. Nous ne mentionnerons aucun ouvrage en particulier parce que les titres et références de ceux qui nous ont rendu le plus de services se rencontreront souvent dans notre travail. Il n'existe pas aujourd'hui d'ouvrage d'ensemble sur l'Afrique chrétienne. Les travaux an- ciens de Melch. Leydecker, Emm. de Schlestrate, St. Morcelli, Fr. Miinter, Cel. Cavedoni doivent tou- jours être consultés, mais vérifiés et complétés ou parfois même suppléés et refaits entièrement. Chaque année voit apparaître des documents nouveaux et des commentaires ingénieux ; on les trouvera mentionnés et appréciés dans la Chronique africaine de M. Sté- phane Gsell dont l'information et la critique sont de- puis dix années la providence de tous ceux qui s'in- téressent aux choses de l'Afrique chrétienne ^. , 1. Il est impossible d'entreprendre à cette place une bibliographie. Espérons qu'il se trouvera un jour un homme ou une académie qui fasse les frais d'un Corpus rei archeologicae christianae. Nous avons groupé quelques informations qui nous ont semblé plus typiques que d'autres dans Archéologie de l'Afrique, cf. D. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. 1, col. 707-742. 2. S. Gsell, Chronique archéologique africaine, dans les Mélang. d'archéol. et d'hist., 1895, t. XV, p. 301-350; 1896, t. XYI, p. Wl-490; 1898, t. XVllI, p. 69-140 ; 1899, t. XIX, p. 35-83 ; 1900, t. XX, p. 79-143 ; 1901, t. XXI, p. 182-241 ; 1902, t. XXII, p. 301-345. La Chronique de l'année 1893, p. 117-196, est de M. J. Toutain; nous n'avons pu prendre connais- sance à temps de la Chronique de 1903. H. Fournel, Étude sur la con- quête de l'Afrique par les Arabes, a su reconnaître l'importance des documents d'origine chrétienne, in-4'', Paris, 1857, préf., p. i : « Plus 2. 30 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. d'une fois, dit-il, les sources ecclésiastiques me sont venues en aide, tantôt pour fixer la date de certains travaux métallurgiques dont je retrouvais les restes stériles, tantôt pour faciliter la découverte ulté- rieure de gisements. » Nous n'avons pas à résumer l'histoire de l'incurie et souvent même de l'hostilité de l'administration française à l'égard des monuments de l'Algérie. Les administrations municipales et les corps réputés savants, uniquement préoccupés d'intérêts matériels, se sont fait un divertissement de ruiner des monuments, principalement des textes épigraphiques, dans un pays où on les pourrait croire soucieux d'émula- tion à l'égard des seuls Vandales dont ils ont dépassé quelquefois les méfaits. Cf. G. Doublet et P. Gauckler, Musée de Constantîne, in-i", Paris, 1892, p. 6, 13 ; L. Renier, dans la Revue des Sociétés savantes^ 1880, p. U8U ; J. Schmidt, Bericht ûber eîne epigraphische Reise nach Alger und Tunis, in^**, Halle, 1883, p. 7-8; R. Gagnât, dans le Bull, épigr. de la Gaule, t. I, p. 238 ; L. Bertrand, Catalogue du musée de la ville de Pliilippeville et des antiquités existant au théâtre romain, in-16, Philippeville, 1890-1892, p. 6 ; De la Blanchère, Rapport à M. le Mi- nistre de Cinstr. publ. et des beaux-arts, dans G. Doublet, Musée d'Al- ger, 1890, p. 6-9. On peut juger du respect porté aux monuments par ce fait que le temple romain de Tébessa fut affecté successivement depuis la conquête à une fabrique de savon, un bureau du service du génie, un prétoire pour le juge musulman, une cantine, un cercle militaire, une prison, une église; il est enfin revenu à la direction des beaux-arts. G. Diehl, Za conquête archéologique de l'Algérie, 1831-1881; Le vanda- lisme contemporain dans l'Afrique du Nord, dans la Revue interna- tionale de l'Enseignement, 1893. CHAPITRE III LES ORIGINES Origine historique. — Légendes. — Prétention à l'apostoli- cité. — Les synagogues. — La nécropole du Djebel-Khaoui. — Expansion rapide du christianisme. — Il pénètre chez les tribus indigènes. — Statistique. — Les at^eae et les pre- miers édifices du culte chrétien. L'Église d'Afrique entre dans l'histoire, en l'année 180, avec deux groupes de martyrs, l'un à Scilli \ l'autre à Madaure ^. Quelques années plus tard, on s'aperçoit que le christianisme avait fort prospéré puisque, au dire de Tertullien, il poussait ses con- quêtes au delà des frontières de l'empire ^, chez les Gétules et chez les Maures, au sud et au sud-est de l'Aurès. Il semble qu'après les deux faits de persécu- tion relevés en l'année 180, une longue accalmie ait favorisé le développement des communautés ^ ; ce n'est que pendant les années 198 à 200 (ou 201) que nous sommes avertis de nouvelles violences. A cette 1. Pour la bibliographie assez étendue de cette pièce, cf. H. Leclercq, Les temps néroniens et le deuxième siècle, in-80, Paris, 1901, p. 108 sq. Les origines de l'Église d'Afrique sont rapidement exposées par L. Du- CHESNE, Les origines chrétiennes, in-S", Paris, s. d., lithogr., p. 397 sq. 2. Epist. XVI, inter Augustinianas, P. L., t. XXXIII, col. 82. 3. Tertulliex, Adv. ludaeos, 7. h. Ad Scapulam, k. 32 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. date apparaît FEglise de Cartilage, nombreuse, or- ganisée, opulente. En l'année 197, Agrippinus est évêque de cette ville ^ ; on ne saurait dire avec certi- tude s'il en fut le premier évêque 2; il semble toute- fois le plus ancien de ceux qui nous sont connus ^ puisque sous son épiscopat se serait tenu un concile que saint Cyprien qualifie de « très ancien « ^*. A ce mo- ment, le christianisme est assez répandu pour que Agrippinus puisse grouper autour de lui soixante- dix évêques venus de la Proconsulaire et de la Nu- midie ^. Ainsi au début du iii^ siècle, l'évangélisation est assez ancienne pour avoir donné le temps de fon- der une Église importante, de pénétrer dans l'inté- 1. MORCELLI, Africa cUristiana, t. II, p, hU. 2. PoNTius, Vila Cypriani, 5, parle d'une série d'évèques de Carthage ; or il écrit au milieu du iii^ siècle, il est donc possible qu'en cinquante ans le siège ait vu se succéder plusieurs évêques; il peut se faire qu'on doive reporter au début de la liste un nom que nous ne connaissons pas, mais plus ancien que celui d'Agrippinus. On a voulu rajeunir Agrip- pinus de quelques années et le donner pour successeur à Optatus, mentionné dans les Actes de sainte Perpétue, cf. A. Harnack, Geschichte der altchristliclien Litteratur, in-8°, Leipzig, 1893, t. I, p. 687 sq.; G. SCHMIDT, dans Gôtting. gel. Anzeig., 1893, p. 240; mais cette opinion est fondée sur une fausse interprétation d'un passage de Tertullien, cf. P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne depuis les ori- gines jusqu'à l'invasion arabe, in-8°, Paris, 1901, t. I, p. 19. On a voulu aussi vieillir Agrippinus jusqu'à la fin du i« siècle. Cf. A. Toulotte, Géo- graphie de l'Afrique chrétienne, t. I. Proconsulaire, in-8<>, Montreuil-s.- Mer, 1891, p. 13, sans plus de succès. 3. Tertullien, De jejunio, 13 : Aguntur praelerca per Graecias illa certis in locis concilia ex universis ecclesiis, per quae et altiora quae- que in commune tractantur,et ipsa repraesentatio totius nominis Chris- tiani magna veneratione celebralur. On a conclu de là que jusqu'après 213, date du traité, les réunions d'évêques étaient inconnues en Afrique et que, par suite, il fallait reporter les synodes et l'épiscopat d'Agrippinus après cette date. Le texte n'autorise pas cette explication puisqu'il parle de concilia ex universis ecclesiis. II. s. Cyprien, Epist. LXXIÏI, 3 : Quando anni sint jam muUi et ionga aetas ex quo sub Agrippino. 5. S. Cyprien, Epist. LXX, U; S. Augustin, De unie, baptism. contr. Petilian., XIII, 22. LES ORIGINES. 33 rieur et d'y établir un grand nombre de sièges, d'aller plus loin encore et de s'infiltrer dans les tribus indé- pendantes. Il est superflu de chercher une date, on ne la lira nulle part. Le bon sens des Africains les a préservés de la prétention à 1' « apostolicité » ; il leur suffisait d'être chrétiens. Ils ne semblent pas avoir souhaité autre chose sinon d'établir que l'Eglise africaine dépendait du siège de Rome pour la doctrine seulement et la hiérarchie ecclésiastique \ En ce 1. Le texte connu delERTiLLiEi^, Depraescripl. Iiaeret., 36, rapproché du même traité, 20, ne dira rien de plus que si d'autres textes, qui restent à découvrir, le disent eux-mêmes. Cf. A. Harnack, Die Mis- sion und Ausbreitung des Cliristenlums in den drei ersien Jahrhunder- ten, in-S", Leipzig, 1902, p. 51i, note 2. Cf. Fr. Mûnter, Primordia Ecclesiae Africanae, in-l", Hafniae, 1829, p. 10. S. Cypriex parle de l'Église de Rome qu'il qualifie de radix et matrix, mais c'est pour l'Église entière, Ecclesiae calholicae, qu'il la rconnaît telle ; or il est clair que nul ne songeait à attribuer à l'Église de Rome la fondation de celle d'Antioche, par exemple ; les termes de radix et matrix ne peu- vent donc être pris au sens qu'une lecture hâtive leur a fait donner. La question fut soulevée au iV siècle; elle est résolue par saint Augustin, Episl. XLlll, 7 : Erat etiam {Carthago) transmarinis vicina regionibus et fama celeberrima nobilis : unde non mediocris utique auctoritas ha- beat episcopum, qui posset non curare multitudinem inimicorum quum se videret et Romanae Ecclesiae, in qua semper apostolicae calhedrae viguit principatus, et céleris terris, unde evangelium ad ipsam Afri- CAM VENIT, per communicatorias litteras esse coniunctum... Dans VAl- tercatio cum Pascentio ariano on lit au contraire : Si enim licet dicere non solum barbaris lingua sua, sed etiam romanis : si hora armen, quod interpretatur : Domine, miserere ! cur non liceret in conciliis Pa- trum, in ipsa terra Graecorum unde ubique destinata est fides, lin- gua propria homousion confiteri... Mûnter à qui nous empruntons ce texte le fait suivre d'un autre plus clair encore : Addamus, dit-il, con- vicium eiusdem yiugustini in donatistarum sectam quam accusât : ut PRAEC1SAM AB ILLA RADICE ECCLESIARUM ORIENTALIUM, UNDE EVANGELIUM IN Africam venit. Epist. XLllI, 7. F. Munter, op. cit., p. 12. Il est assez remarquable que dans la lettre du pape Innocent à Decentius de Gubbio, on ne réclame pour Rome que l'honneur d'avoir établi des Églises en Afrique, il n'y est pas question de la foi ; la lettre du pape saint Gré- goire I®"' à l'évéque de Carthage Dominique est tout à fait décisive : « Sachant fort bien, dit-il, où I'épiscopat de vos Églises a pris son point de départ, vous avez raison de chérir notre chair apostolique d'y re- 34 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. qui concerne les origines proprement dites du chris- tianisme africain et la question de savoir si les pre- miers missionnaires de TÉvangile qui mirent le pied en Afrique étaient envoyés par Rome, nous n'avons aucun parti à prendre. On a parlé du culte des apôtres Pierre et Paul ^ , mais nulle part la dévotion pour ces saints n'a été plus vive qu'en Angleterre où l'on ne peut songer à y voir un sentiment de recon- naissance pour une évangélisation personnelle ; les analogies liturgiques et épigraphiques entre les for- mules romaines et les formules africaines se réduisent à quelques mots et à quelques rites dont on retrou- verait ailleurs des équivalents. Ce qui est historique et ce que nous devons retenir, c'est le lien intime qui n'a cessé pendant des siècles d'attacher l'Église d'Afrique, autant par la sympathie que par le senti- ment du devoir, à l'Eglise de Rome. Le christianisme a dû pénétrer en Afrique par Car- thage, nous ne savons rien de plus. L'activité com- merciale de cette ville et ses relations avec les ports syriens peut donner lieu de penser que l'un des con- vertis orientaux de la première heure venu de Jé- rusalem, d'Antioche ou d'Alexandrie, y aura le pre- mier introduit le christianisme ^. Cette distinction entre l'envoi des évangélistes et l'établissement de la hiérarchie ne doit jamais être perdue de vue. Malgré courir comme à la source de votre ministère et de vous y tenir cons- tamment unis par une affection bien justifiée. Episl., 1. VIII, n. 33. 1. P. Mo^CEALX, Hist. litt. de l'Afrique chrétienne, 1. 1, p. 4, note 4. 2. Il suffît de rappeler en note que, d'après un récit grec anonyme, saint Pierre serait venu deux fois en Afrique et y aurait fait élire son disciple Crescent évêque de Carthage : ... tîq KapyyjSovewv 7i6)>et TÎj; 'Acpptxï^ç £7riêa:v£f èv tt) tôv KpiQtTxsvTa èîtiaxoTrov X£ipofO''^iSCH, dans le Rheinisches Muséum, t. LV, 1900, p. 2^6 sq. ; S. GSELL, dans les Mél. d'arch. et d'Iiist., 1901, p. 205; H. de Villefosse, dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de France, séance du 11 décembre 1901. En Tripolitaine, nous connaissons deux communautés juives, à Oea, cf. S. Augustin, Epist. LXXI; au S.-E. d'Oea, à Iscina, ouScina qui porte dans la Table de Peutinger le nom de Locus Judaeorum Augusti, cf. TissoT, Géogr. comp., t. I!, p. 237. Plusieurs localités portent les noms loudi, loudia, en composition de leur dénomination. Un peu à l'Est de Leptis Magna, dit M. P. Monceaux, près de l'emplacement de Simnuana, un petit cap s'appelle Ras-el-lhoudi. C. Tissot, op. cit., t. Il, p. 223. Entre Iscina et la frontière du pays de Barca, une localité qui répond à la station antique du Presidio, porte encore le nom de lehou- dia. C. Tissot, op. cit., t. Il, p. 238. De l'autre côté de la frontière, en Cyrénaïque, la première ville qu'on rencontrait, Borion, renfermait beaucoup d'Israélites au témoignage de Procope, De aedificiis Justiniani, VI, 2; depuis la petite Syrte, toute une série de colonies juives jalonnait le chemin des grandes communautés de Cyrène et d'Alexandrie. Il faut, pour bien comprendre ce système, lire les voyages du juif Benjamin de Tudela, Voyages en Europe, en Asie et en Afrique depuis l'Espagne jusqu'à la Chine, 2 vol. in-8°, Amsterdam, 173^. La Numidie avait une communauté juive à Hippone, cf. S. Augustin, Sermo CXCVI, 4; à Cirta, cf. C. I. L., n. 7150, 7155, 7530 (= p. 965), 7710; à Henschir-Fuara, près de Morsolt, cf. C. I. L., n. 16701; au Ksour-el-Ghennaia, entre Lambèse et Diana, cf. C. I. L., n. i»321 (= p. 956). Dans les Maurétanies nous trou- vons des communautés à Sétif, C. I. L., n. 8^23, 8499, cf. 8640 qui se rapporterait à un juif devenu chrétien; à Auzia, cf. C. I. L., n. 20760; à Tipasa, cf. Passio s. Salsae, 3; à Césarée de Maurétanie, cf. Acta Marcianae, 4; à Volubilis, cf. P. Berger, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 64-66; M. P. Monceaux a résumé ce que nous savons dans un tableau, op. cit., p. 10, fort bien fait. 1. A. Delattre, Gamart; E. Babelon, Carthage, p. 176-177. 40 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. gions en guerre ne se réconcilient pas autour d'un cercueil ^ ». Cette circonstance jette un jour assez vif sur les origines du christianisme en Afrique ; elle est le seul fait contemporain de l'événement et a droit à plus d'attention de la part de l'historien que tous les textes que nous avons eu l'occasion de citer. Le mot le plus juste qui semble avoir été prononcé sur cette question se trouve chez saint Augustin. Carthage, dit- il. était alors une ville importante et célèbre; ses évêques étaient en relations épistolaires ininterrom- pues non seulement avec l'Eglise de Rome, mais aussi « avec toutes les autres régions, d'où l'Evan- gile est venu dans l'Afrique elle-même ^ ». « Aucune base historique un peu solide ne prête donc à sup- poser que les pays compris dans l'espace que nous traitons aient vu s'établir une église proprement dite, c'est-à-dire un épiscopat fixe avant le ii® siècle. Tout concourt plutôt à prouver que, dans leurs instants de prétentions les plus hautes, ils n'ont jamais songé à se chercher des droits de résistance en faisant va- loir des traces quelconques d'origine précisément apostolique ^. » 1. p. Monceaux, op. cit., 1. 1, p. 9. 2. S. Augustin, Epist. XLIII, 7. Cf. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 7. G. Cavedoni observe que l'on pourrait rattacher la prédication primitive de l'Evangile en Afrique au texte de Act. Apost., II, 10, qui comprend dans rénumération des convertis du jour de la Pentecôte : .... eipartex Libtjae quae est circa Cyrcnen... des Africains ou Libyens qui durent rapporter la foi dans leurs familles en revenant de Jérusalem. Mais ce texte ne peut concerner que des habitants de la Marmarique et de la Cyrénaïque appartenant à la civilisation gréco-égyptienne. Toutefois ces deux contrées sont voisines du golfe de la Grande-Syrte et celui de la Tripolitaine et les relations commerciales étaient alors assez actives entre ces diverses provinces. 3. [G. Cahier] Souvenirs de l'ancienne Église d'Afrique, ouvrage traduit en partie de l'italien, iu-12, Paris, s. d., p. 80; d'après G. Cave- LES ORIGINES. 41 L'expansion du christianisme dut se faire de proche en proche, mais ici encore nous sommes réduits à n'enregistrer le premier fait de statistique qu'à l'épo- que du synode d'Agrippinus que nous voyons entouré de soixante-dix évêques venus de la Proconsulaire et de la Numidie ^ A ce moment, et dans la profonde obscurité où elle est encore plongée, l'Eglise d'Afrique donne un pape à l'Eglise de Rome, c'est saint Victor P^' qui occupe le siège de saint Pierre de l'année 189 à l'année 199'^. Il semble à peine douteux que cette circonstance ait contribué à mettre l'Église d'Afrique en état de faire grande figure, alors même que Ter- tullien qui, pour cette première période, concentre presque exclusivement sur lui l'attention, n'aurait pas paru vers le même temps. Quoi qu'il en soit, ici comme sur d'autres points, le christianisme semble avoir gagné de proche en proche assez rapidement. « Il n'est pas impossible, pense M. P. Monceaux, que le caractère tout particulier des vieilles religions in- digènes y soit pour quelque chose. Les dieux afri- cains n'avaient pas une physionomie bien arrêtée; souvent une divinité locale a été successivement assi- DONi, Memorie deir antica Chiesa afvkana désunie dell' Africa cris- tiana di Stefano Antonio Morcelii, dans Memorie di religione, scienze e letteratura di Modena, II« série, t. VIH, p. 305-365; t. IX, p. 5-51 ; 225- 272; t. X, p. 5-30, 185-2'48. En Afrique, on songea à accaparer Simon le Cyrénéen, cf. S. Augustin, Scrnio XLVI, ^il, sur Ezéchiel, c. xxxiv. 1. Nous avons dit plus haut les raisons que nous avons de placer Agrip- plnus dans les dernières années du ii« siècle. Morcelli donne au concile de Carthage la date 198, Mûnler donne 215; Héfélé, Conciliengcschiclite, in-8°, Freiburg, 1855, t. 1, p. U8 sq., donne 218-222. Nous avions adopté cette date dans un autre travail; nous croyons devoir revenir à celle de Morcelli. Cf. S. Augustin, De unico baplismo contr. Petilian., 13, 22. 2. S. JÉRÔME, De scriploribus ecclesiasticis. 53 ; édit. Richardson, in-S", Leipzig, 1896, cf. Tillemont, Mém. pour servir à riiist. eccl., in-4", Bruxelles, 1734, t. III, p. hU. Liber pontificalis (édit. Duchesne), t. I, p. CCLX. 42 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. milée à plusieurs divinités gréco-romaines. On ado- rait volontiers ces dieux par couples ou par triades ; et, dans chacun de ces groupes, les êtres divins qu'on associait n'étaient, en réalité, que des aspects divers d'un même être ^ De là, ces innombrables et curieux ex-voto de Carthage à Tanit « face de Baal » 2. Au fond du polythéisme africain, se cachait donc une involontaire profession de foi monothéiste. A l'un des conciles de Carthage que présida saint Cyprien, l'évêque de Tucca, Saturninus, prononça ces paroles remarquables : « Les païens, quoiqu'ils adorent des idoles, reconnaissent pourtant et adorent un Dieu souverain, père et créateur^. » Plus tard, un païen, Maxime de Madaure, déclarait à saint Augustin qu'il croyait à « un Dieu unique, un Dieu souverain^ ». Sans doute on pourrait observer en d'autres pays, chez les païens éclairés, les mêmes tendances au mo- 1. p. Berger, La triade carthaginoise, dans la Bévue archéologique, 1884, t. I, p. 209, Stèles d'Hadrumète, dans la Gazette archéoL, 1884; TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie, in-8°, Paris, 1895, p. 227 sq. Cf. p. 224 sq. : « Pas plus que les noms nouveaux et multiples donnés aux dieux et aux déesses, les métamorphoses progressives subies par les mo- numents religieux de toute sorte ne doivent nous induire en erreur. Lorsqu'ils invoquaient Saturne, Jupiter, Mercure, Pluton, Esculape, Her- cule, Gérés, Diane ou Vénus, les Africains du ii« et du iii'^ siècle de l'ère chrétienne priaient les mêmes divinités que leurs aïeux, dont les sup- plications ou les actions de grâces étaient adressées à Baal, à Baal Ilam- mon, à Eschmoun, à Melqart, à Tanit, à Astarté. L'introduction de la mythologie gréco-romaine en Afrique fut beaucoup plus apparente que réelle. » A. Audolle.xt, dans VAssocialion française pour l'avancement des sciences, 1896, t. II, p. 802, affirme que la Demêter grecque a été iden- tifiée à Tanit; S. Gsell, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1898, p. 91, repousse cette identification. 2. C. I. Semiticarum, pars I, ch. xiii. Cf. P. Berger, Les ex-voto du temple de Tanit à Carthage; Inscription dédicatoire des sanctuaires d'Astarté et de Tanit à Carthage, dans la Revue d'Assyriologie, 1898. 3. Sententiae episcoporum de haeret. baptism., n. 52. P. L., t. III, col. 1107. 4. S. Augustin, Epist. XVJ, 1. LES ORIGINES. 43 nothéisme ; mais nulle part elles ne semblent avoir été aussi marquées, surtout aussi habituelles et aussi populaires qu'en Afrique. La propagande chrétienne a dû profiter des profondes affinités du christianisme avec les religions locales; elle trouvait un secret auxiliaire jusque dans la conscience de ses ennemis. On est tenté du moins de l'admettre pour expliquer un fait que nous ont révélé des fouilles récentes : la brusque désertion des sanctuaires de Baal, le Sa- turne africain, vers le milieu du iii^ siècle*, juste au moment où le christianisme s'étend et s'orga- nise dans tout le pays à la voix de saint Cyprien. Coïncidence très significative, qui paraît annoncer des conversions en masse : si des foules pouvaient passer si facilement au christianisme, c'est donc que leur instinct religieux n'y était point dépaysé. Voilà qui peut-être aussi aide à comprendre les 1. J. TouTAiN, De Saturni dei in Africa romana cuUu, in-S", Parisiis, 1896, p. 138-139 ; Le Même, Mél. d'ardu et d'Iiist., 1892, t. XII, p. 112 ; Le MÊME, Les cités romaines de la Tunisie, p. 228 sq. : « Ce fut le peuple, ce furent les humbles et les pauvres qui se convertirent d'abord. Les premiers évèques africains furent, sauf de très rares exceptions, des plébéiens. La religion du Christ fut surtout accueillie et confessée dans les classes sociales qui étaient restées les plus fidèles à l'antique religion carthaginoise. » Nous trouvons dans les textes épigraphiques des preuves matérielles de cette « contiguïté » entre la terminologie africaine et la terminologie chrétienne. J. Toutain attribue aux fidèles de Saturne des dédicaces qui nous paraissent pouvoir faire l'objet d'un doute au profit de l'épigraphie chrétienne. Selon lui, les inscriptions du C. I. L., n. 1^551 ; Deus Sanctus Aeternus ; n. 196 : Aeternum numen praestans propi- tium; n. 12003, 1134^4 : Deus patrius; Bull, du Comité, 1893, p. 233, n° 50 : Invictum numen appartiendraient à la religion africaine. Nous serons moins affirmatifs. Une inscription trouvée à Oued-el-Hammam (Maurétanie Césarienne) et datée de l'année 261, est ainsi libellée : Deo aeter \\no votum l quot prom- H isit Boga- || tus Sabinil{lus? la?) S fecit. [anno] pr [ovinciae] H ccxxii. Cf. L. Demaeght, dans le Bull. trim. des antiq. afric., 1884, p. 100, n. 345. Il faut rapprocher celte formule de celle d'un autel chrétien trouvé à Orléansville, C. I. L., n. 9704 : Aram Deo ]] Sancto Aeterno. 44 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. progrès rapides de révangélisalion au ii® siècle K » Il n'est pas aisé de délimiter les frontières ecclé- siastiques de rÉglise d'Afrique ; sans doute ici, comme presque partout ailleurs, le christianisme marchait dans le sillon tracé par l'administration romaine, adaptant ses circonscriptions embryonnaires aux di- visions provinciales 2. Au iii^ siècle, l'Afrique était divisée en trois provinces : 1° l'Afrique propre, com- prenant la Tripolitaine, la Byzacène et la Proconsu- laire; 2<^ la Numidie; 3^ les Maurétanies. Cette divi- sion apparaît dans les actes d'un Concile tenu à Cartilage, en 258 : Qiium m unum Carthagini con- çenissent episcopi pliirimi ex provincia Africa, Numidia, Mauretania ^. Elle a dû faire place, dans l'organisation chrétienne, à une division nouvelle adaptée à celle que Dioclétien imposa et que nous avons indiquée*. Quoi qu'il en soit, il est probable que nous ne saurons jamais avec précision le détail de l'organisation ecclésiastique en Afrique pendant le iii^ siècle. Nous devons sans doute laisser une part à l'imprévu, mais nous ne croyons pas préjuger à l'aventure en prêtant à l'Afrique chrétienne, d'une façon générale, les mêmes divisions qu'à l'Afrique 1. p. Monceaux, op. cit., t. I, p. 10. 2. Aucun document ne nous donne lieu de croire que l'Église d'Afrique ait agi différemment de ce qui se passait ailleurs. 3. En l'an 27, lors du partage de l'Empire en Provinces de César et Provinces du Peuple, l'Afrique et la Numidie firent partie des dernières. Mais d'Auguste à Dioclétien les changements se multiplièrent. Cf. H. FouRNEL, Les Berbers, t. I, p. 50 sq. Nous ne savons rien d'assez précis sur le christianisme africain au iii« siècle pour espérer établir un rap- prochement à cette époque entre les divisions civiles et les divisions ecclésiastiques. S. Cyprien, Opéra, in-fol., Parisiis, l'726, p. 329. Cf. H. FouRNEL, op. cit., 1. 1, p. 62, note 3. 'i. La répartition provinciale de Dioclétien aboutit dans l'ensemble à un morcellement des anciennes divisions. En ce qui concerne l'Afrique, nous voyons que l'on songea à se prémunir contre le danger des grands LES ORIGINES. 45 telle que l'avait divisée Fadministration impériale ^ . 11 faut néanmoins réserver la part de cet esprit d'apostolat, inhérent au christianisme, qui entraînait ses adeptes et bientôt sa hiérarchie dans des direc- tions que les civilisations phénicienne et romaine n'avaient pas abordées. Car il s'en faut que ces civi- lisations eussent conquis toute la région de l'Atlas. La Maurétanie conserva toujours quelque chose d'in- dépendant ; la région montagneuse à l'ouest de FAurès et les plateaux qui dominent le Tell ne devinrent guère romains. Des tribus berbères et maures, à l'égard desquelles Rome se contentait d'une alliance avecles cheikhs nationaux, couraient dans l'immense commandements et à rendre plus facile le maniement des populations indigènes. Un passage de Lactance, De mortib. persecut., 7, ne laisse pas de doute à ce sujet. Ce calcul ne réussit guère. Cf. H. Fournel, op. cit., t. I, p. 63, note 3. La « Liste de Vérone » qui date, d'après Mommsen, de l'année 297, nomme les provinces d'une façon un peu différente, mais cette liste ne peut être utilisée qu'après une forte opération critique. Cf. Fallu de Lessert, liée, de Const., 1888, t. XXV, p. 171 ; Revue arcliéoL, t. XIV, p. 393; G. JULLLAN, Mél. d'arcli. et d'hist., 1882, t. II, p. 85; MOMM- SEN, C. I. £., Introd., p. xvii sq.; G. Tissot, Géogr. comparée de l'Afr. rom., t. II, p. 42; F. Ferrère, Tm situation religieuse de l'Afrique ro- maine depuis la fin du iv^ siècle jusqu'à l'invasion des Vandales (429), in-8°, Paris, 1897, p. U sq. Gf. L. Godard, Observations sur la formation des diocèses dans l'anc. Egl. d'Afrique, dans la Revue africaine, t. II, p. 399sq. ; L. Renier, dans G. Boissière, ^s^uiised'Mng histoire de la conquête et de l'administration romaine dans le nord de l'Afrique, princi- palement en Numidie, in-8'>, Paris, 1878, p. 424. Appendice H : Les diocèses, 1. Il importe de ne pas faire de confusion entre ce qui est dû à Rome et aux races précédemment établies dans le pays. Il faut distinguer entre VAfrica et la Maurétanie Césarienne. Cf. J. Toutain, Les cités ro- maines de la Tunisie, p. 2, 16 sq. ; E. Cat, Essai sur la province de Maurétanie Césarienne, in-8°, Alger, 1891. Pendant les premiers siècles de notre ère, villes romaines et villes indigènes vécurent à côté les unes des autres, mais il n'y eut guère de mélange entre les institutions des unes et des autres; c'était le cas en Maurétanie. Dans VAfrica, l'assi- milation a été réelle entre les traditions locales et les méthodes im- portées par les vainqueurs. Partout on remarque la prépondérance et très vite la prédominance du système romain. C'est ce qu'il nous im- portait de constater. 3. 46 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. plaine du Tell ; les hauts plateaux, le Sahara et tout l'ouest de l'Atlas, c'est-à-dire la Tingitane, étaient occupés par les Gétules, qui descendaient jusqu'à la côte, tantôt pour le commerce, tantôt pour le pillage. AudiredeTertullien, quelques tribus gétules avaient entendu annoncer l'Évangile avant le commencement du iii^ siècle ^ « L'évangélisation de cette frontière n'a pas d'histoire distincte de celle de l'évangélisation de l'Afrique en général. On ne connaît aucun apôtre des Maures; on ne trouve nulle part une Église, une or- ganisation ecclésiastique spéciale à ce peuple. Le christianisme s'y est infdtré de proche en proche, comme dans la province elle-même; les évêchés se sont fondés au milieu des groupes de population, à une distance plus ou moins grande vers l'intérieur. Mais c'est toujours l'Église d'Afrique^. » Si nous tenons compte de ces « enfants perdus », nous ne pouvons cependant les faire entrer dans l'étude du développement régulier qui fait l'objet de notre re- cherche. Tertullien est le premier écrivain qui nous parle de l'Église d'Afrique ^. Il écrit dans les dernières an- nées du 11^ siècle et le début du iii^ et, à cette époque, il est manifeste que l'Église de Carthage est le cen- tre et le foyer du christianisme africain. A Carthage, nous dit Tertullien, on voyait chaque jour, en temps 1. Tertullien, Adv. ludaeos, 7. 2. L. DUCHESNE, Eglises séparées, in-12, Paris, 1896, p. 280. Cf. Y. Geslin de Bourgogne, JSote sur l'occupation des Aurès par les Ro- mains, dans les Mém. de la Société d'émulation des Côtes-du-Nord, 1873-1874; E. Masqueray, De Aurasio monte, in-8°, Paris, 1886. On trouverait peut-être dans les idiomes barbares des tribus actuelles quel- ques indications utiles. Les Touaregs appellent un bon génie enjelous. Cf. Vivien de Saint-Martin, L'Année géographique, 1863, p. 126. 3. Il n'est pas le premier Africain clirétien qui ait écrit, ainsi que nous Talions voir plus loin. LES ORIGINES. 47 de persécution, plusieurs chrétiens jugés et mis à mort ^ les fidèles isolés en péril, les propriétés des chrétiens saccagées ^. Chaque jour aussi quelque assemblée chrétienne, dénoncée par un traître, était envahie et pillée ^, les cimetières étaient violés ^*. Ce que nous savons de plus précis se lit dans un texte célèbre qu'on ne saurait omettre de citer. S'adressant à la population païenne, Tertullien lui dit : « Sans prendre les armes, sans nous révolter, nous pourrions vous combattre, simplement en nous séparant de vous ; car, si cette multitude d'hommes vous eût quittés pour se retirer dans quelque contrée éloignée, la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié votre gouvernement et vous eût assez punis : vous auriez été effrayés du silence de votre solitude, du silence, de Fétonnement du monde, qui aurait paru comme mort ; vous auriez cherché à qui commander ; il vous serait resté plus d'ennemis que de citoyens. A présent, la multitude des chrétiens fait que vos enne- mis paraissent le petit nombre... Nous ne sommes que d'hier^ et nous remplissons tout, vos villes, vos îles, vos châteaux, vos bourgades,vos conseils, vos camps ^, 1. Tertullien, Exhort. ai martyres, 1-6. 2. Apologeticus, 37. 3. Ibid., 7. U. Ibid., 37. Les fouilles du R. P. Delattre, à Carlhage, ont rendu au jour des cimetières païens de l'époque impériale, maison n'a pas retrouvé la trace de cimetières chrétiens d'une si haute antiquité, bien qu'ils aient très probablement existé. Les émeutes, dont parle Tertullien, les ont sans doute fait disparaître et des actes semblables ont pu se renou- veler pendant le iii^ siècle. 5. 11 se pourrait que celle expression concernât surtout le christianisme en Afrique; il semble difficile, même à un avocat, de qualifier deux siècles écoulés comme un seul jour. 6. Il y a ici, du moins en ce qui concerne l'Afrique, une inexactitude manifeste. En dehors du soldat célébré par le De Corona et qui se trou- vait au camp de Lambèse, nous ne connaissons qu'une seule inscription 48 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. VOS tribus, vos décuries, le palais, le sénat, le Ib- chrétienne relevée jusqu'à ce jour dans tout le camp de Lambèse et dans ses cimetières. Cf. R. Cagnat, Le Musée de Lambèse, in-i", Paris, 1895, p. 25. Celte inscription, publiée par Poulle dans le liée, de Conslantine, t. XXII, p. aoo, n. 161 et C. I. L., n. 18^88, est déposée aujourd'hui au praetorium. Elle offre une belle formule; lign. 7 : InCristo vivas et in me[liuscrescas\. Le fait est dautant plus remarquable que la présence des chrétiens dans les armées a été un des facteurs de l'expansion du christia- nisme. M. R. Cagnat, L'Armée romaine d Afrique et l'occupation militaire de l'Afrique sous les empereurs, \n-k°,VixY\%, 1892, p. ai3,aparlé A\x Culte des dieux dans le corps d' occupât ion d' Afrique ; il n'a pas abordé la ques- tion du culte chrétien ni des soldats chrétiens. L'armée d'occupation com- portait des légions et des troupes auxiliaires indigènes que fournissaient les tribus établies dans le pays. La Numidie possédait la légion III« Au- guste et des corps auxiliaires, les Maurétanies Césarienne et Tingitane n'avaient pas de légionnaires. Ce n'est donc qu'à Lambèse (qui fournis- sait la cohorte de garnison en détachement à Carthage), C. I. L., n. 2532, que nous devons chercher la trace de chrétiens venus de contrées loin- taines et important le christianisme en Afrique, car, outre la legio III'^ Augusta, nous savons que les légions IX'^ Hispana, VI^ F errata, I^ Macriana Liberalrix, VII^ Gemina, III" Cyrenaica, XXII'^ Primigenia, IV^ Flavia, F» Macedonica, ///» Gallica, /» Italica, 11^ ?, III^ Ita- lica, III^ Parthica, XX^ Valeria Viclrix, ont envoyé à différentes épo- ques des détachements en Afrique. Cries épitaphes chrétiennes mention- nant en Afrique la profession militaire sont extrêmement rares ,*(7. /./,., n. 5229 : miles; 9248 : tribunus numeri Primanorum; 9255 : ex prae- posilis equilum armigerorum juniorum; 16655 : veteranus; P.Blanchet, dans iVouv. arch. des miss, scientif., 1899, p. 112, n. 7 : centurio; et tou- tes ces épitaphes ne sont pas préconstantiniennes. Nous ne croyons pas que l'épisode du martyr-conscrit Maximilien, Rlixart, Actasincei^amar- tyrum, in-4<>, Parisiis, 1689, p. 309, dénote un état d'esprit assez général en Afrique, pour expliquer historiquement le fait archéologique que nous signalons; d'autre part, il nous paraît avéré que l'Afrique s'est trouvée dans des conditions tout à fait analogues à celles de la Gaule ou de la Grande-Bretagne. Or, ni l'un ni l'autre de ces pays qui ont hébergé des légions pendant les trois premiers siècles du christianisme n'ont rendu une seule pierre qui mentionne la profession militaire d'un chrétien. Cf. G. WiLMANNS, Die rômische Lagerstadt Africas,ûans les Commentationes in honorem Mommsenii, in-8°, Berlin, 1877, p. 190 sq., trad. H. Thédenat, Etude sur le camp et la ville de Lambèse, dans le Bull, des antiq. afric, 1884; Delamare, Recherches sur l'ancienne ville de Lambèse, dans les Mém. de la Soc. des Antiq. de Frarice, 2« série, t. I, p. 30 sq. W. Pfitzner, Geschichte des rômischen Legionen von Augustus bis Hadrianus, in-S", Leipzig, 1881; M. Fiegel, Historia Legionis IW^ Augustae, m-8°, Berlin, 1882. Pallu de Lessert, Les briques légionnaires. Contribution à la géographie militaire de l'Afrique romaine, dans la Rev. de l'A/rique LES ORIGINES. 49 rum ^L' « Apologétique » fut écrite vers l'année 197 ^ ; le livre « A Scapula », qui est de l'année 212^, nous donne des chiffres : « Que ferez-vous de tant de mil- liers d'individus de tout sexe, de tout âge, de tout rang, qui s'offriront à vos coups ? Qu'il faudra de bû- chers et de glaives ! Que souffrira Cartilage que vous devrez décimer^*. » Il dit encore que « dans chaque ville plus de la moitié des habitants sont chrétiens ^ », et il y avait dans l'Afrique septentrionale des centai- nes de villes ^ dont quelques-unes très peuplées. Ailleurs il raille le fisc dont l'ingénieuse rapacité n'a pas songé à exploiter une source d'abondants reve- nus en imposant les consciences chrétiennes ^. Mal- gré l'habituelle exagération des paroles de TertuUien, son témoignage paraît, en l'espèce, recevable. Il écrit dans le pays même dont il parle et où il sera lu, /"rançatse, 1888. Pour être complet ou, du moins, pour ne soustraire au- cun détail à la discussion, nous devons signaler la découverte, en 1856, au sud-est des ruines de Lambèse, d'une area rectangulaire de ôO^X^O"", close par un mur de 0'",50 d'épaisseur. Elle renfermait un grand nombre de sépultures, tombes en briques disposées en triple étage et sarcophages en pierre isolés ou par groupes ; un de ces groupes comprenait de 70 à 80 tombes sur trois rangs. Il n'y avait aucun mobilier funéraire. « Ce ci- metière, ditMoLL, Ayin. de Constantine, 1858-1859, p. 216 sq., pi. XI, est d'origine chrétienne, cela nous paraît probable. » « Je serai comme cet auteur, enclin à le croire », ajoute S. Gsell, Monum. antiq. de l'Algérie, in-80, Paris, 1902, t. II, p. 400, note 1. 1. Tertulliem, Apologeticum, 37. 2. D. CABROLetD. Leclercq, Monum. Ecoles, liturg.^ in-4°, Parisiis, 1902, t. I, praef., p. cxciv; P. Monceaux, Chronologie des œuvres de TertuUien, dans la Revue de Philologie, 1898, t. XXII, p. 77, adopte la date 197. 3. D. Cabrol et D. Leclercq, op. cit., p. cxiv ; Monceaux, op. cit., p. 77. U. Tertullien, Ad Scapulam, 5. 5. Tbid. 6. Pour VAfrica et la Numidie, voir p. 8, note. Toulotte, Géogra- phie de U Afrique chrétienne, in-8°, Montreuil-sur-Mer, 1894. 7. Tertullien, De fuga in persecutione, 12. 50 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. il s'occupe de la situation présente, il paraît donc tenu à observer quelque précision dans ses évalua- tions; en outre, si on le juge d'après ce qu'il a écrit sur l'expansion du christianisme dans les autres con- trées de l'Empire, il semble avoir eu, en ces matières, quelque souci de l'exactitude ^ . Mais les monuments ne nous permettent pas d'en vérifier le degré. Nous ne savons d'après quelles données Miinter a cru pou- voir fixer pour l'Afrique romaine, au début duiii^ siè- cle, le chiffre de la population chrétienne à 100.000 âmes; aucun texte, à notre connaissance, n'appuie ou n'infirme ce calcuP que B. Aube croit un peu trop élevé ^. Si la période préconstantinienne a fourni quelques épitaphes, elles sont en trop petit nombre pour pré- senter les éléments d'une statistique et nous croyons devoir nous abstenir d'attribuer à des sépultures chré- tiennes, violées ou désaffectées, toute une catégorie de marbres funéraires d'où les formules païennes sont absentes. Nous ne pouvons songer à recueillir ici les épitaphes que leur formulaire place parmi les plus anciens monuments du christianisme en Afrique ' ; 1. Nous avons eu l'occasion de nous en expliquer dans Les Martyrs^ Recueil de pièces authentiques, in-S", Paris, 190'4, 1. 111, préf., p. Lxxxv. Cf. P. MuRY, Le nombre des chrétiens de yéron à Commode, dans la liev. des Quest. hist., 1877, t. XXII, p. 522. 2. F. MÛMER, Primordia Ecclesiac Africanae, in-4°, llafniae, 1829, p. 2a. 3. B. AUBÉ, L'Église d'Afrique et ses premières épreuves sous le règne de Septime-Sévère, dans la Bcvuc historique, 1879, t. XI, p. 246. 4. Il ne faudrait pas toutefois se confier absolument au laconisme des formules pour revendiquer une antiquité imaginaire à l'épitaphe. C'est ainsi que le nom d'une défunte suivi des seuls mots : in pace se ren- contre jusqu'au v^ siècle, P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1901, p. 140, n. 67; ce qui dépasse la mesure ordinaire du retard des provinces sur le formulaire de Rome, cf. C Bayet, De titulis Atticae christianis antiquissimis, iii-S", Luleliae, 1878; E. Le Bla\t, Manuel d'épigraphie LES ORIGINES. 51 nous ferons exception pour deux d'entre elles qui nous révèlent les noms de deux chrétiennes. L'une est celle de Rasinia Secunda, morte à Tipasa en Fan- née 238: RASINIA SECVNDA REDD-XVI KAL-NOVEM P-CLXXXXVIIII Rasinia Secunda redd[idit spiritum), XVI kalend. Noçembr. [anno] p[rovinciaê) 199^. L'autre est celle d'une chrétienne enterrée à Giufi {=: Henschir Mscherga)^ dont l'épitaphe rappelle en même temps que sa mémoire celle de cinq jeunes en- fants. Le christianisme de cette femme est attesté par son nom de Quod vult deus. L'épitaphe rédigée par les soins du mari survivant nous apprend qu'elle dut mourir avant l'année 227. Aucun signe de christia- nisme ni de paganisme sur cette pierre que fit graver un proconsul romain C. Quintilius Marcellus semble une raison suffisante de présumer que ce personnage d après les marbres de la Gaule, ia-12, Paris, 1869, p. 29. Au iv*= siècle, oia trouve : in pace et l'ancre à Damous-el-Karita, C. I. L., n. 13^71. La formation du type épigraphique chrétien en Afrique se fit très lentement et par con- séquent l'épigraphie ne nous apporte qu'un secours minime pour Tétude de la période des origines. Les épitaphesde Magna Crescentina, S. Gsell, dans les Mél.d'arch. et d'hist.,l89U,l.Xl\\p. ^07 et de Rasinia Secunda, C. I. L., n. 9289, se comptent bien vile et n'apprennent guère autre chose que des noms et des dates. 1. A. Berbrugger, dans la lievue africaine, 1867, t. XI, p. ^87; C. I.L., n. 9289; addenda, p. 974,- supplem., n. 20856; L. Duchesae, dans les Précis historiques, 1890, p. 523-531, et dans les Compte* rendus de CAcad. des inscr., 1890, p. 116; De Rossi, Bull, di arch.crist., 1815, p. 12,150; S. Gsell, Tipasa, dans les Mél.d'arch. et d'hist.,189'i, p. 313; P. Mon- ceaux, Hist. litt. de l'Afr.chrét.,l. II, p. 121, note 3. 52 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. était chrétien ; nous en avons une autre preuve dans réloge qu'il consacre à l'épouse défunte Pescennia Qiiod {>ult deus^honestae memoriae femina ^ bonis na- talibus nata, matronaliter nupta. On remarquera que ces mots sont empruntés à un célèbre document chrétien, la « Passion de sainte Perpétue », écrite quelques années auparavant : Vihia Perpétua^ ho- neste nata, libéralité?' instituta^ matronaliter nupta ^ . Voici l'épitaphe de Pescennia ^ : PESCENNIA QVODVVLDEVS H -M- F- BONIS NATALIBVS NATA • MATRONALITER NVPTA • VXOR CASTA 5 MATER PIA GENVIT FILI OS-m-ET FILIAS-IPVIXIT ANNIS-XXX- P- VICTORI NA-VIXIT-ANNIS-VlhP- SVNNJVS • VIXIT • ANNIS 10 III • P • MARCVS VIXIT ANNIS • Il • P • MARCEL LVS-VIXIT-ANNV-I-P-FO RTVNATA- VIXjT • ANNIS XIII • M • VIII • P MARCEL 15 LVS^CONIVGI DIGNAE SED ET FILIS FILIABVS QVE NOSTRIS ME VI VO MEMORIAM FECI OMNIBVS ESSE PERENNEM 1. Armitage Robinson, The Passion of S. Perpétua, % II, dans Texts and Studies, 1. 1, n. 2, 1891, p. 62. 2. C. I. £., n. 870; ligne 15 : Proconsciv.... ; Ximemes, Hîstoria, fol. 2^6; Procos... ; Shaw, Travels, p. 138. C. Cahier, C. Cavedoni, Souve- nirs de l'Egl. d'Afrique, p. 8'a. A la dernière ligne, il faut suppléer : LES ORIGINES. 53 Le a liber ad Scapulam » nous apprend que parmi les fidèles se trouvaient « des chevaliers et des dames romaines, nobles comme [le proconsul], peut-être ses plus proches parents et ses amis les plus intimes ^ », dont la vaillance dans les supplices provoquait un mouvement continuel de conversions. « Bien des hommes, écrit Tertullien, frappés de notre coura- geuse constance, se prennent à s'enquérir d'une si admirable patience, et, sitôt qu'ils connaissent la vé- rité, ils sont des nôtres et marchent dans nos voies ^. » La période qui s'étend de l'année de 198 à l'année 212 paraît avoir été signalée par plusieurs persécu- tions et les documents s'accordent à parler de nom- breux martyrs ^, parmi lesquels les uns furent tortu- rés avant le jugement '', d'autres relégués dans les îles ^, d'autres décapités ^, d'autres encore livrés aux bêtes '^. Tous ces faits rapprochés et additionnés donnent quam volo. Cf. Rossi, dans SpicU. Solcsmense, t. IV, p. 507; Schwarze, op. cit., p. 64, note I.Morcelli,' A frica clvistiana, in-fol., Brixiae, H67, t. II, p. 91. 1. Tertullien, Ad Scapulam, 5. 2. Ibid. C'était son cas à lui-même, celui de Justin l'Apologiste et ce sera celui d'Arnobe. Un peu plus tard, vers le milieu du iii® siècle, l'au- teur d'un traité attribué à saint Cyprien dira de même : « Lorsque des mains cruelles torturaient les membres du saint, lorsque le bourreau lui déchirait les chairs sans pouvoir abattre sa constance, j'ai entendu par- ler les assistants. L'un disait : « C'est une grande chose dont je me trouble fort que de voir maîtriser ainsi la douleur. » D'autres reprenaient : « Cet homme doit avoir des enfants, car une épouse est assise à son foyer et cependant l'amour des siens est impuissant à le fléchir. Il faudra péné- trer et connaître le mystère qui fait sa force. » Ps. Cyprien, Liber de laude martyrii, 15. Cf. E. Le Blant, Les persécuteurs et les martyrs, in-8o, Paris, 1893, p. 99. 3. Passio s. Perpetuae, 13, dans Ruixart, Acta sincera, 1689, p. 92. U. Tertullien, Apologeticum, 12. 5. Ibid. 6. Ibid, 7. Ibid. 54 L'AFRIQUE CHRÉTIENiNE. la preuve de Texistence d'une Église d'Afrique, étendue, florissante; mais dont il ne nous est pas possible, en l'état de nos connaissances, de dresser la statistique pas plus que d'en faire une description précise. Si l'Eglise d'Afrique se dérobe à la curio- sité, l'historien ne se trouve pas cependant réduit à tout ignorer de ce qui la concerne. Fort heureuse- ment, la métropole de cette Eglise, la communauté de Cartilage, nous est parfaitement connue vers la fin du 11*^ siècle. Nous devons nous y arrêter quel- que temps puisque, à cette période des origines, elle est notre sujet tout entier. C'est une question de savoir si les Eglises ont été organisées et traitées d'après les lois qui réglaient l'existence des collèges funéraires^ ; mais il n'est pas douteux que la communauté chrétienne de Carthage n'ait formé de très bonne heure un groupe fermé ayant ses lieux de réunion dans lesquels elle n'ad- mettait que les seuls fidèles. Il semble que ces lieux de réunion aient été établis dans les cimetières qui attiraient particulièrement l'attention ^. Ces cime- tières ne ressemblaient pas à ceux dans lesquels s'assemblaient les communautés à Rome, à Naples, à Clusium, à Syracuse, à Malos^ et dans d'autres régions où la nature du sol invitait à y pratiquer des excavations. En Afrique, les catacombes sont 1. MOMMSEN, Decollegiis et sodaliciis liomanonim, in-8o, Kiliae, 1843; De Rossi, I collegii funeraticii famîgliari e privatî, e le loro denomi- nazîoni, dans Commentationes pliilologae in honorem T. 3Iommsenii, in-8°, Berolini, 1877, p. 705-711 ; J. E. Keating, Roman législation on collegia and sodalicia and its bearing on the history of tlie Agapè, dans The Agapè, in-12, London, 1901, p. 180; H. Leclercq, au mot Agape dans D. Cabrol, Dict. d'ardu et de Uturg., 1. 1, col. 788 sq. 2. Tertullien, Ad Scapiilam, 3 : Areae non sint! 3. 11 va sans dire que nous ne prétendons pas introduire des commu- nautés chrétiennes dans toutes ces villes dès la fin du il" siècle. LES ORIGINES. 55 exceptionnelles^ ; les cimetières étaient à ciel ouvert, on les appelait areae. Celles de la communauté de Carthage nous sont connues. Elles étaient situées, ainsi que l'exigeaient les lois romaines^, hors de l'en- ceinte des villes que ne devait pas souiller le con- tact des cadavres. Dans les grandes agglomérations, à Rome, à Carthage, à Alexandrie^, les cimetières des chrétiens se trouvent dans le voisinage immédiat des cimetières païens; mais ils en sont isolés par des clôtures^. 11 était scandaleux de laisser enterrer un chrétien parmi les membres d'une association païenne^; aussi pouvons-nous croire qu'on excluait avec rigueur de \area tous ceux qui n'avaient pas 1. Catacombe : 1" à Sullecthum, dans le BmIL du Comité, 1886, p. 216; 1889, p. 107; 1895, p. 371; 2° près de Khenchela, au Djebel Djabba, cf. Vars, dans le Bec. de Constantine, 1898, t. XXXIII, p. 362-370. Elle con- siste en une galerie circulaire dans laquelle d'autres galeries viennent déboucher. « Ces couloirs sont taillés dans un tuf assez friable; leurs parois présentent des loculi superposés, que ferment des briques séchées au soleil. On n'a vu dans cet hypogée aucune inscription chrétienne, ni aucun monogramme du Christ; mais les dispositions en sont assez ca- ractéristiques pour qu'on y reconnaisse une catacombe creusée par des chrétiens. » S. Gsell, Monum. antiq. de l'AlgéiHe-, 3° peut-être se trouve- t-il une catacombe dans l'une des basiliques de Kherbet-bou-Addoufen : elle consisterait en une galerie longue d'au moins 60 mètres, large de 2 mètres environ. Des cases « en forme de mangeoire de cheval » sont creusées par étages superposés dans les parois. Les cases étaient fermées par des briques. Ragoï, dans le lîec. de Constanline, 1873-74, t. XYI, p. 252; S. Gsell, Recherches archéol. en Algérie, in-8°, Paris, 1893, p. 181 ; Le Même, Monum. antiq. de l'Algérie, t. II, p. 181. 2. H.Leclercq, Ad Sanctos, dansD. C\brol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col. 479. 3. Le Même, Alexamlrie, Ibid., t. I, col. 1125. h. Il existait aussi des aî'cac païennes, par exemple à Carthage, les deux areae dans lesquelles furent ensevelis les gens de la maison impériale. Pour les cimetières chrétiens de Carthage, cf. A. L. Delattre, Décou- verte d'un cimetière chrétien dans les ruines de Carthage, dans Les Missions catholiques, 10 mars 1882; Fouilles et découvertes dans un ancien cimetière chrétien de Carthage situé près de La Malga, dans même revue, févr.-mars 1883. 5. S. Cyprien, Epist. LXVII, 6 (édit. IIartel). 56 L'AFRIQUE CHRETIENNE. appartenu de leur vivant à la communauté ^ . Les fidèles de Carthage se trouvaient ainsi rassemblés pour dormir le dernier sommeil dans un terrain au nord de Byrsa, le long et en dehors d'un vieux mur d'enceinte qui séparait de la ville proprement dite le faubourg de Mégara. Uarea s'étendait depuis le village actuel de la Malga jusqu'au Bordj-Djedid. Là reposèrent des milliers de chrétiens ^ parmi les- quels il a dû s'en trouver d'illustres ^ ; nous sa- 1. Nous connaissons d'autres areae que celle de Carthage, malheureu- sement nous ne pouvons faire autre chose ici que de les indiquer, il existait à Cirta une area martyrum. Le texte qui nous renseigne à son sujet est fort intéressant. Appendice à S. Optât (édit. Ziwsa), p. 19i, ligne 25, 27, p. 196, ligne 16, parce qu'il mentionne l'existence d'un édifice situé sur ce cimetière des martyrs. Il dit que les évêques s'y réunirent, en mars 305, in casa maiore. Par suite de la persécution, on avait transporté dans ce lieu la chaire épiscopale, Ibid., p. 19^, ligne 7- 8, cf. p. 195, ligne 28. A Césarée de Maurétanie, autre area célèbre. Cf. C. I. £., n. 9585; G. Doublet, Musée d'Alger, in-a^ Paris, 1890, pL II, fig. 1;De Rossi, Borna sotlerr., t. I, p. 86, 96, 97, 105-106; t. III, p. 411 ; Bull, diarch. crist., 1861, p. 28; 1878, p. 73 ; 1881, p. 120; Inscript. chrisL urb. Romae, t. II, p. xyxiv ; H. Leclercq, au mot Agape. dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., 1. 1, col. 810 sq., 813, note 1 ; P. Monceaux, dans le Bull.de la Soc. des anliq. de France, 1901, p. 253, 256; Le Même, Hist. liit. de l'Afr. clirét., t. II, p. 125-129; S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'hist., t. XXII, 1902, p. 3'42, noie 5. L'inscrip- tion nous apprend que cette area fut d'abord propriété privée de Seve- rianus, qui la mita la disposition de ses coreligionnaires ; puis elle devint propriété de l'Église de Césarée. Kunstle, dans Theolog.Quarlalschri^t, 1885, p. ^'jl ; Lavigerie, De l'utilité d'une mission archéologique perma- nente à Cartilage, in-8o, Alger, 1881, p. 42 sq., rapporte des fouilles exé- cutées dans cette area, située à l'ouest de la ville, près de la voie qui con- duisait à Cartennae (= Toie^); malheureusement ces fouilles furent faites sans méthode et interprétées plutôt que décrites. Aujourd'hui le terrain a été bouleversé; cf. S. Gsell, Cherchel-Tipasa, p. 67 sq. Schwarze, op. cit., p. 124. 2. A.-L. Delattre, Vépigraphie chrétienne à Carthage, in-8'', Paris, 1891 ; C. I. L., n. 13393-14096 ; cf. 14415-14269, en tenant compte des in- dications topographiques pour chacun des tituli de cette 2« série. Les tombes les plus anciennes sont du côté de l'ouest. 3. Quoiqu'il faille se montrer d'une extrême réserve en fait d'identi- fications, rappelons celles qu'a proposées le R. P. Delattre touchant LES ORIGINES. 57 vons que saint Cyprien fut enterré « dans les areae du procurateur Macrobius Candidianus, situées rue des Mappales, à côté des Piscines ^ », et son tombeau devint un centre où l'on apportait les morts d'assez loin, par exemple : le martyr Maximilien dont une dame de Théveste, nommée Pompeiana, apporta les restes pour les ensevelir en ces lieux ^. On s'explique les colères de la populace contre les cimetières de Cartilage si on observe que les docu- ments les plus anciens nous font voir l'usage d'élever dans ces cimetières un édifice servant de lieux de réunion aux fidèles^; on appelait très modestement les martyrs scillilains, cf. Cosmos, 27 févr. 189i, et les saintes Perpétue et Félicité. Cf. Lavigerie, op. cit., p. 52; Delattre dans le Bull, du Comité, 1886, p. 220 sq.; Cosmos, lU janv. 1888, 19 mars 1892, 27 janv. et 3 févr. 189^. 1. Acla proconsuloria Cyprîani, 5 ; cf. A.-L. Delattre dans le Cosmos, 1 déc. 1889; P. Monceaux, Le tombeau et les basiliques de S. Cyprien à Carthage, dans la jRei». archêol., 1901, t. XXXIX, p. 190 sq. 2. Acta S. Maximiliani, 3, dans Ruinart, ylcta sincera (1713), p. 301. 3. Pour le m^ siècle, les témoignages ne manquent pas. Outre la cella de Cherchel dont nous allons parler, C. I. L., n. 9585, nous mentionne- rons celle de Cirta : casa maior, cf. supra, p. 56, note 1, ce qui in- dique Uexistence dans le même cimetière d'une casa minor et peut-être d'autres encore; quand ces édifices étaient vastes, ils prenaient le nom de Basilicae. Ainsi, à Carthage, au début du iv" siècle, la basilica no- varum était construite sur un cimetière, les areae novae, cf. Mél. d'arcli. et d'hist., 1901, t. XXI, p. 207. Ceci est absolument conforme au sens du mot basilica eu Gaule, cf. H. Leclercq au mot Agaune, dans D. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. I, col. 851 sq. L'inscription de Césarée con- cernant la cella construite par le propriétaire légal de Yarea porte une indication de propriété. Ce point est important à noter pour l'étude de la condition légale des communautés chrétiennes. S. Gsell, Monum. antiq, de l'Algérie, retarde l'inscription jusqu'à l'époque constantinienne à cause de la présence des sigles a. co. Cf. H. Leclercq, A. w. dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col. 11 sq. Le titulus de Cherchel ayant été probablement retranscrit d'après celui qui avait été détruit, cela nous reporte assez haut et la cella de Cherchel pourrait faire men- tion d'un martyr Sévérianus, cf. Martyrol. hieronym. (édit. De Rossi, Duchesne), in-fol., Bruxelles, 1894, au 23 janvier, contemporain de la persécution de Valérien, ou même de Septime-Sévère qui y aurait été 58 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. cette salle, cella, mais il ne faut pas songer à retrouver jamais rien de la cella qui dut entendre sans aucun doute les ardentes prédications du prêtre Tertullien . Les areae africaines comprenaient deux parties distinctes : Vhortus, où se pressaient les tombes, eiVarea martyrum^ qui contenait sous un édiculeles corps des martyrs. Les dimensions ont dû varier beaucoup suivant les localités et le dévelop- pement que prenaient les communautés. A Césarée de Maurétanie, l'enclos n'aurait eu, paraît-il, que 30 mètres de long sur 15 mètres de large. « Au centre s'élevait un édicule de 2 mètres de côté, ainsi qu'un autre plus petit; ils étaient voûtés et montés sur quatre murs à cintres ouverts^. » Autour de l'é- dicule on avait accumulé les cadavres et, en certaines parties, on trouva six corps superposés ; plus loin ils s'espaçaient dans Varea et en dehors de l'enclos, dans Vhortiis, qui ne communiquait avec l'enclos que par une seule porte. C'était là primitivement et en temps de persécu- tion, lorsque les domaines funéraires restaient seuls accessibles, que les fidèles se réunissaient^. Là se enseveli cf. P. Monceaux dans le Bull, de Soc. des Antiq. de France. 1901. 1. On trouve aussi casa maior, area muro cincta. 2. TouLOTTE, Géographie de V Afrique chrétienne. Maurétanies,]).26, cf. S. GSELL, Monum. antiq. de C Algérie, t. II, p. 399-400. D'après A. TouLOTTE, les deux édicules seraient ceux de Sévérianus et du prêtre Victor dont l'inscription a été trouvée tout à côté et qui mentionne la construction d'un accubitorium renfermant plusieurs corps. C. I. £,., n.'9586 ; G. Doublet, Musée d'Alger, p. 23, 62, pi. II, fig. h ; De Rossi, Roma Sotterranea, t. I, p. 106. 3. Gesta apud Zenophilum, en appendice à S. Optât, dans Corpus script, eccl. latin., 1893, t. XXVI, p. 194; Cives in area marttjrum fue- runt inclusi; et plus loin : Populus Dei in casa maiore fuit inclusus. L'isolement de la cella était facile à obtenir d'après le texte que nous rapportons ici. LES ORIGINES. 59 trouvait la mensa du martyr, c'est-à-dire la dalle en forme de table qui recouvrait son tombeau. Il est possible que, malgré les bouleversements subis par l'Église de Carthage, il nous soit resté quelque chose de l'une de ses anciennes areae. On a remarqué que le grand atrium annexé à la basilique de Da- mous-el-Karita récemment fouillée, offre les mêmes éléments que nous avons rencontrés à Cherchel, quoique avec des dispositions différentes; c'est-à- dire, «un enclos demi-circulaire, à ciel ouvert, entouré de portiques et un trichonim où chacune des absides renfermait une mensa de martyr. « Évidemment, cet atrium de Carthage a été re- construit au moment où l'on éleva la basilique; mais, selon toute apparence, pour ne point toucher aux tombes des martys, on y a reproduit le plan de Varea primitive^ ». Peut-être la décoration de ces édicules était-elle inspirée des modèles qui obtenaient la vogue dans l'Église de Rome; on a tout lieu de le supposer. Qui sait si quelque riche fidèle n'avait pas fait appel à un peintre nommé Hermogène, qui exer- çait à Carthage sa profession et tomba dans l'hé- résie -. Quelques épitaphes auxquelles on hésite à 1. p. Monceaux, HisU lUt. de l'Afrique clirét., t. I, p. 15; A. L. De- LATTRE, Basilique de Damous-el-Karita, Cartilage, 1892, in-8^ Cons- tantine, 1892, 17 pp. et 1 pi. ;Le Même, La basilique de Damous-el- Karita, dans le Recueil de Constantine, 1890-1891, t. XXYI, p. 185-202; S. GSELL, dans les Mél. d'arch. et d'Iiist., 1900, t. XX, p. 118; 1901, t. XXI, p. 211, note 2, au sujet de l'identification proposée dans le Nuovo bulL di arch. cristiana, 1898, t. IV, p. 219-226; Fr. Wieland, Ein Ausflug ins altcliristliclie Afrika, in-12, Stuttgart, 1900, p. 2ft-36, et pi. p. 27; G. Stuhlfauth, Bcmerkungen von einer cliristlich-arcliâologis- x:hen Studien reise nacli Malta und Nord-Afrika, dans Mittheilungen des K. deustch. archàoL Instituts. Rômische Abtheilung, 1898, p. 275- 304; H. Leclercq, au mot Afrique, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de iiturg., t. I, col. 692 sq. 2. Tertullien, Adv. Hermogenem, 1 sq. Il professa l'éternité de la matière. 60 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. fixer une date, mais assurément très anciennes*, portent les symboles cliers aux fidèles : la colombe, l'ancre, la palme, le chrîsmon. De semblables ima- ges auront pu tapisser les murailles des premières cellae. La communauté de Carthage paraît ne s'être pas contentée d'une simple cella; elle avait un local sans doute plus proche du centre de la ville; ce serait celui que Tertullien nomme Vecclesia ^ et qui semble avoir comporté une maison entière^. Nous ne savons rien de plus sur sa situation, sa distribution intérieure ; à peine peut-on dégager des textes quelques traits que confirment d'ailleurs les usages connus d'autres églises. Cette église possédait un autel '* et lorsque les frères s'y rassemblaient, il était facile de distinguer les fidèles demeurant debout du clergé autorisé à s'asseoir^. Mais ces lieux de réunions étaient connus de tous ^ et il est probable qu'il existait des refuges dissimulés avec cette ingéniosité qu'inspire une foi ardente aux jours de danger. Ce fut parmi des alter- natives de paix et d'angoisses que grandit la commu- nauté. Nous les raconterons bientôt, mais l'histoire ne se compose pas seulement du récit des événements, elle s'intéresse aux épisodes de la croissance et de 1. Épitaphe de Magna Crescentina, à Tipasa, cf. S. Gsell, dans les Mélang. d'arch. et d'hisU, 1894, t. XIV/p. 407. Cf. C.I.L., n. 791; 13471, 13550; P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 92, n. 7. 11 faut sur ce terrain se montrer assez circonspect, car il y avait des « amateurs d'antiquité » alors comme de nos jours. On rencontre au v® siècle une formule du type le plus archaïque, P. Gauckler, dans le Bull. duComité^ 1901, p. 140, n. 67. 2. Tertullien, De virginibus velandis, 13, 3. De pudicitia, 4. 4. De oratione, 28. Cf. ibid., 11, 19. 5. De exhortatione caslitatis, 7. G. Ad ISationes, i, 7. LES ORIGINES. 61 révolution morale, au progrès des institutions et des arts, à toutes les directions que l'activité de l'homme aborde et parcourt avec un succès dont elle demeure juge. Ceci semblerait étendre indéfiniment notre su- jet; nous nous efforcerons de rester bref. On ne saurait apprécier exactement la première période de l'histoire de l'Afrique chrétienne à l'aide des seules circonstances qui ont marqué quelques- unes des années de ce début. Nous savons peu de chose, mais nous pouvons combler nos lacunes au moyen des renseignements de toute sorte que nous apportent les institutions fondées dès cette époque des origines et maintenues ou développées dans la suite. Dès les premières années du m® siècle, l'Afri- que chrétienne se montre vivante et viable. Il se peut que l'efflorescence de ses institutions ne lui soit pas particulière et que d'autres Églises aient vu des com- mencements non moins sages et prospères, mais nous n'avons à nous intéresser qu'à l'Afrique, elle suffira à notre tâche. Ses institutions ayant été l'ossature qui a servi de soutien à tout ce grand corps, il y a lieu de les exposer avec quelque détail ^ . 1. Sur les institutions dont nous allons exposer l'origine et le progrès on peut consulter : Pamelius, Liturgica latinorum, 2 vol. in-^^, Coloniae Agrippinae, 1571 ; P. Le Brun, Explication des prières de la Messe, in-8°^ Paris, 1777, t. III, p. 131 sq. ; J. Bixgham, The Antiquities of tlie Chris- tian Church, in-80, Oxford, 1855, t. I sq. ; Warren, The Liturgy and Bitual of the antenicene Church, in-S», London, 1897; L. Duchesxe, Les origines du culte chrétien, in-8°, Paris, 1898; Mone, Lateinische und griechiesche Messen aus dem ziveiten bis sechsten lahrhundert, in-8°^ Frankfurt ani Mein, 1850. G. J. Bunsen, Analecta antenicaena, in-8", London, 1851, t. III, p. 237-242; M. Gerbert, Vêtus liturgia alemannica, in-i", San Blasii, 1776, 1. 1, p. 63 ; Krazer, De apostolicis necnon antiquis Ecclesiae occidentalis liturgiis, in-8°, Auguslae Vindelicorum, 1786; E. Schlestrate, De fide et ritibus ecclesiae Africanae, dans Antiquitates Ecclesiae, in-foL, Romae, 1692; Grancolas, L'ancien sacramentaire de l'Église, t. L Les anciennes liturgies, in-8°, Paris, 1704; Morcelli, yl/"n'ca 4 62 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. cliristiana, in-i", Brixiae, 1816 ; C. Cwedom, Memorie deU'antica Chiesa africana, dans les Memorie di Modena, II® série, l. VIII, p. 305-365; t. IX, p. 5-51, 225-272; t. X, p. 5-30, 185-248. C. CAHIER, 5owuem>s de l'ancienne Église d'Afrique, in-12. Paris, s. d. F. Probst, Liturgie der drei ersten christlichen lahrhunderte, in-S", Tùbingen, 1870; D. Cabrol, Liturgie de l'Afrique, dans le Dict. d'arch. et de liturg., 1903, t. I, col. 591-657; D. Cabrol et D. Leclercq , Monum. Eccl. liturg., in-V, Parisiis, 1902, 1. 1, n. 1578-21/ia ; 2149-2172 ; 2808-2824, 3933-4042, 4168, 4353, 4353 a, b. CHAPITRE IV LES INSTITUTIONS Formation de la semaine et de l'année chrétiennes. — Fêtes du Seigneur. — Périodes privilégiées. — Les jours de « station ». — Le culte des morts. — La hiérarchie. — Le métropolitain de Carthage. — Les circonscriptions ecclésiastiques. Il faut se garder d'attribuer aux origines des insti- tutions sociales une consistance et une prévoyance qui sont les résultats d'un développement dont nous pouvons suivre les phases principales. A l'origine, les fidèles introduisent parmi les occupations de leur journée l'assistance à une réunion remplie par des exercices religieux ; le caractère quotidien ou lieddo- madaire de ces réunions n'est pas absolument déter- miné, peut-être a-t-il varié suivant les Eglises et les circonstances. Chaque réunion est isolée de celles qui l'ont précédée et de celles qui la suivront; elle n'a aucun rapport avec l'année civile ou avec l'année religieuse ^ Les frères gardent leur année civile, 1. Et cela aussi bien pour les Juifs que pour les Gentils. Comme le point peut sembler obscur, nous renvoyons à la démonstration que nous avons faite de l'impossibilité d'attribuer une valeur de repas pascal liturgique à l'Eucharistie, à cause de sa réitération fréquente dans le cours de l'année. H. Leclercq, Agape, dans F. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. I, col. 780-783. €4 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. juive pour les Juifs, grecque ou romaine pour les Gen- tils; de là sortira l'année ecclésiastique, combinaison des deux usages , juif et gréco-romain ^ . Mais ceci suppose un temps plus ou moins long. Au début, tout se réduisait au sacrifice qui « a été le centre de for- mation, et dans toute la rigueur du terme, le noyau de la liturgie catholique^ », et à la réunion synaxaire occupée par la lecture des écrits des apôtres et le chant des psaumes. Sacrifice et réunion synaxaire se soudèrent en un épisode unique qui ne laisse pas ce- pendant de montrer aujourd'hui le point de suture de ses deux parties^. Le cursus cottidianus s'était ainsi constitué et, tel quel, il pouvait s'adapter à n'importe quel jour de la semaine. L'influence juive paraît avoir conduit vers une fixation plus stable de l'institution nouvelle. Depuis une époque très ancienne, un grou- pement de sept jours, dont le dernier consacré à la prière et au repos, existait chez les Juifs. Les chré- tiens se conformèrent à cette périodicité jusqu'à ce qu'ils aperçussent une convenance qui tôt ou tard ne pouvait manquer de les frapper. Il s'en fallait d'un jour seulement pour que la solennité hebdomadaire coïncidât avec la commémoration du jour de la ré- surrection du Seigneur '*. La réunion chrétienne se tenait le jour du sabbat au soir, comme dans la synagogue; on y priait, on y prêchait; après cela avait lieu la fraction du pain; la cérémonie s'achevait à l'aurore, le dimanche. La synaxe et le sacrifice se firent donc le dimanche matin ; cela devint une cou- 1. D. Cabrol et D. Leclercq, Momim. Eccl. lilurg., 1. 1, p. 193*. 2. D. Cabrol, Les origines de la messe et le canon romain, dans la Bévue du Clergé français, 1900, t. XXIII, p. 585. 3. D. Cabrol et D. Leclercq, op. cit., t. I, p. lxxxiii sq. h. Ibid., t. I, n. 623, 68i, 815, Si'i, 1701. . LES INSTITUTIONS. 65 tume chrétienne. Le dimanche fut le jour liturgique par excellence; il devint ainsi le pivot de la se- maine , et , d'autres causes aidant , il remplaça le sabbat. Il fut appelé le jour du Christ, le jour du Sei- gneur^ xupiaxïi, dont c'était la fête^. Ce fut un nou- veau pas dans la voie de la formation d'une année chrétienne ^. La préoccupation toute sentimentale de la commé- moration d'où était sorti le dimanche paraît avoir con- duit à un nouveau stade. Il est possible qu'au retour de l'époque de la fête de Pâques, les frères aient éprouvé un besoin plus vif de célébrer le grand événement dont la commémoration hebdomadaire était devenue un fait consacré. Ainsi par une sorte de parallélisme, la fête hebdomadaire servit de type à la fête annuelle. De \octa{>e sortit \ anniversaire. A ce point le cycle chrétien avait reçu son caractère essentiel et défini- tif 3. Puis la fête annuelle qu'on appela la pâque^ se dé- 1. 11 se produisit donc une sorte de glissement qui entraîna la solennité du sabbat jusqu'au lendemain, mais le sabbat ne fut probablement pas aboli, pas plus que le dimanche ne fut décrété. Quand le déplacement fut un fait accompli, le sabbat ne laissa pas de retenir une dignité particu- lière, surtout en Orient, ainsi qu'en témoignent Cassien et Éthéria, Peregrinatio ad loca sacra. 2. Cf. en faveur de celte théorie, Act , xx, 7 sq. 3. 11 va sans dire que nous nous abstenons de toute fixation chronolo- gique pour l'histoire de ce développement. U. Ce qui tendrait à montrer que tout ce développement s'est accompli de bonne heure, pendant les années où l'Église naissante se trouva sous l'influence presque exclusive du judaïsme. Remarquons que Jésus n'avait pas imposé de nom, il dit : toùto, Matth. xxvi, 26, 28; Marc, xiv, 22, 2U ; Luc. XXII, 17, 19. Pour la liturgie, nous retrouvons l'influence asiatique que nous avons constatée déjà. La lettre de Firmilien à saint Cyprien concernant la procédure à suivre pour le baptême des hérétiques et pour les jours de station, concorde avec l'Asie et diffère de l'usage romain. L. DUCHESNE, Origines du culte chrétien, in-8°, Paris, 1898, p. 220 sq. Par contre, LeBlant signale des analogies verbales, telles que : qui nos precesserunt, refrigerium, mais elles prêtent à des objections. 4. 66 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. veloppa, gagna de proche en proche sur le cours de l'année qui se mit à graviter autour d'elle; elle s'an- nexa une préparation, le carême, et un complément, le temps pascal, qui isolèrent trois mois de Fan- née. La Pentecôte, autre solennité juive, entra dans la dépendance de la Pâque ; puis survinrent d'autres anniversaires, mais ceux-ci consacrés aux martyrs. A partir de ce moment, nous rencontrons les textes positifs, c'est cet état de choses que nous décrivent les écrivains africains. A la fin du ii^ siècle, c'est-à-dire à l'heure où elle entre dans l'histoire, l'Église d'Afrique a rompu toute attache avec le culte et le calendrier juifs : Nobis quibus sabbata extranea sunt et neomeniae et feriae a Deo aliquando dilectae \ écrit Tertullien, et ail- leurs : Pe7' Jesum nunc quoque concussum est sab- batum ^. Il est intéressant de rapprocher de ces pa- roles une lampe trouvée à Carthage représentant le serpent infernal et le chandelier à sept branches ren- versé, foulés aux pieds par le Christ^. Le samedi n'a cependant pas perdu tous ses privilèges, car certains fidèles prétendent que ce jour-là, comme le dimanche, on ne doit pas fléchir les genoux''. Un privilège ana- 1. Tertullien, De idololatria, li. 2. ID., Adv.Marc, IV, 12. AUeslalion analogue chez S. Cyprien, Tes- tim. adv. Judaeos, I, 16. 3. E. Le Bla>'T, La controverse des chrétiens et des Juifs aux pre- miers siècles de l'Église, dans les 3/ém. de la Soc. des antiq.de France, 1896, p. 249, planche en regard de la p. hl. On sait combien le chande- lier est fréquent sur les épitaphes juives, C. I. G., t. IV, n. 9910, 9903, 9907, 9910, 9912, 9914, 9916, 9917, 9919-9921, 9923,9926; à Venouse, cf. C. I. L., t. IX, n. 6199, 6204, 6212, 6219, 6221, 6224, 6225, 6236. A Car- thage, cimetière juif de Gamart, C. I. L., n. 14102, 14104. E. Le Blant, Inscr. chrét. de laGaule, in-4», Paris, 18561865, t. II, p. 621, et Nouveau ■recueil, in-4°, Paris, 1892, n. 284 a, 292. 4. Tertullien , De oratione, 23, On trouve cet usage prescrit par les ca- nons, mais seulement à une époque postérieure, en ce qui concerne l'Afrique. LES INSTITUTIONS. 67 logue consacre dès lors officiellement la période du temps pascal. La Pâque qui se célèbre au premier mois, est suivie d'une série de 50 jours, pendant les- quels on prie debout et on supprime toute pénitence ^ . D'autre part, la semaine avec son jour de pénitence^ semble avoir de bonne heure une institution corres- pondante dans le carême annuel ; en outre, la nuit de Pâques se passe en veilles et en prières et la passion répond au premier jour des azymes^. On est surpris de ne rencontrer nulle part la fête de Noël à la date où nous la célébrons, mais un écrit, peut-être afri- cain, le livre De Pascha computus^ dont la compo- sition remonte au milieu du iii^ siècle ^, assigne la date de naissance du Christ au 28 mars. L'importance prise dans le férial africain par le culte des martyrs ne doit pas nous induire en erreur. En réalité, les solennités attribuées aux martyrs sont demeurées très longtemps sans influence sur la formation du cycle ordonné exclusivement d'après les éléments que nous avons dégagés; aussi étudierons- nous séparément ce culte simplement intercalé dans les périodes laissées libres par d'autres périodes privi- légiées, exclusives de tout autre culte ^. Le dimanche i. Tertullien, Z)e jejunto, \h; Be idololatria, 14; De orationey23. 2. Tertullien, De jejunio^ lU. 3. Tertullien, Ad uxorem, II, U ; Adv. ludaeos, 8. 4. En la 5e année du règne de Gordien (= 242-243 apr. 7.-C.). A. Har- NACK, Gesch.der allchr. Litteralur, 1. 1, p. 720, n. 15; E. Hufmayr, Die pseudocyprianîsche Sclirift « De Pascha computus », in-S», Augsburg, 1896, revendique cet écrit pour un membre du clergé romain ; P. Mon- ceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., t. II, p. 97-102, écarte également cet écrit de la littérature africaine ; Corp. script, eccl. lat., édit. Hartel, t. III, p. 267. Notons que S. AUGUSTIN, Sermon CCII, reprochera aux do- natistes de ne pas observer cette fête. 5. C'est le cas pour le Carême qui, au vi^ siècle, dans le calendrier de l'Église de Garthage, demeure exempt de fêtes de martyrs. 68 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. prenait une importance croissante : Ethnicis semel ajinuusdies^ quisque festus est: tibi octa^us quisqiie dies ^ ; il avait pris définitivement son titre de « jour du Seigneur », Z)o/7z/n/67^s dies^\ il avait ses privi- lèges et ses rites d'institution. Le jeûne et l'agenouil- lement sont interdits^; de plus, il y a vigile et cé- lébration de l'eucharistie'^. Dans le cours de la semaine, nous voyons apparaître, à une époque dont la fixation reste fort difficile, deux jours particulière- ment signalés, le mercredi et le vendredi, jours de jeûne et de pénitence que les fidèles ont coutume d'appeler jours de station. Il semble que ces jours n'aient pas obtenu en Afrique une approbation uni- verselle, on chicane sur leur origine, ou bien on les représente comme des rigueurs purement montanis- tes; dans tous les cas, on souhaite voir un adoucis- sement de la discipline à leur endroit, et on réclame que le jeûne ne soit pas, en ces jours, prolongé au delà de none (3 heures de l'après-midi) ^. Ces sta- tions sont indiquées dans les documents anciens et dans la Didachè^ mais on ne se montrait satisfait que si on parvenait à leur donner une interprétation quel- conque. Peut-être ne faut-il pas chercher autre chose sinon dans la station du vendredi un mémento de la passion, une sorte de carême hebdomadaire ; dans la station du mercredi un mouvement de ferveur at- tribuant au jour central de la semaine un privilège destiné à le signaler ou simplement à satisfaire quel- ques esprits désireux de pénitence et imaginant par 1. Tertullien, De idololatria, lU. 2. De corona, 3, 11. 3. Ibid., 3. U. Ad iixorem, II, U. 5. De jejunio, 2, 10, 13. . LES INSTITUTIONS. 69 rigueur de s'abstenir en ces jours de station de re- cevoir le corps du Seigneur dans la crainte que les espèces eucharistiques ne rompent le jeûne. Ter- tullien conseille en pareil cas de réserver l'eucha- ristie jusqu'à l'heure où le jeûne est terminé ^^. Comme les dimanches, les jours de station eurent leur cérémonial. Ces jours-là, on priait toujours à genoux ^^ et, si la persécution devenait menaçante, on redoublait d'austérités^^. Cette organisation n'est encore qu'embryonnaire, mais tous les linéaments de l'organisme définitif existent et fonctionnent : la pas- sion, la fête de Pâques, le carême, le temps pascal, le dimanche, les jours de station, quelques anniver- saires de martyrs et des défunts de la famille, et c'est tout. Pendant une longue période d'un siècle environ, de 258 à 380, c'est-à-dire de saint Cyprien à saint Augustin, les documents deviennent rares et laco- niques. Nous ne pouvons pas suivre le développement régulier des germes que nous avons observés, mais nous pouvons constater l'importance des institutions, nouvelles qui en sont sorties. Tout d'abord, on a maintenu les solennités existantes, on y a même ajouté quelque chose. Pâques conserve ses privi- lèges ; son caractère festival se caractérise de plus en plus et se fixe dans tous les textes qui lui sont attribués, tels que le psaume : Haec dies qiiam fecit DojninuSj exultemus et laetemur in ea^ et l'acclama- tion : Alléluia ^ Pâques continue à attirer à elle le 1. De oratione, 19. 2. Ibid., 13, 23. 3. De fuga, 1. U. S. Augustin, Senno CCXXV, cf. Sermones CXXV, CCX, CCXLIII, CCLII, CCLIV, CCLV, etc. Epist.XWY]. Les moines eux-mêmes quittent leur solitude pour venir célébrer celte fête, Epist. CCXIY, CCXY. 70 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. carême et le temps pascal. Le début du carême est maintenant fixé à quarante jours avant la fête ; on diminue le nombre des jours de pénitence de tous les dimanches qui se rencontrent dans ce temps ^ et aux- quels on conserve le caractère de joie. Pendant le courant de la semaine, on se livre au jeûne, à la prière, à la lecture et aux œuvres de charité ^; ces exercices absorbent presque entièrement les jour- nées du vendredi et du samedi saints, consacrés par des cérémonies longues et solennelles^. Plusieurs fêtes gravitent autour de la fête de Pâ- ques. Ce sont la Pentecôte, pourvue d'une vigile ''* ; l'Ascension qui est fêtée, dit saint Augustin, toto orbe terrarum et qu'il met sur le même rang que les grandes solennités de Pâques, de Pentecôte, de Noël^. D'autres fêtes sont fixes; ce sont : la Noël et l'Epiphanie, bien nettement distinguées l'une de l'autre ^. Le l*^"" des calendes de janvier, commencement de l'année civile, était consacré par des réjouis- sances païennes d'un caractère licencieux. L'Eglise institua un jeûne à pareil jour et, dès le iv® siècle, cette pratique de pénitence était répandue in unwer- sum mundum'^\ elle devait finalement abolir l'usage qu'elle était destinée à combattre. 1. Sermo CCV; cf. Scrmones CXXV, CCLX, OCX. 2. Epist. LV. 3. Sermones CCXVIII, CCXIX, CCXXI. h. Sermones CCLIX, CCLXVI. 5. S. Augustin semble considérer les fêtes de Noël et de l'Ascension comme d'institution apostolique, c'est une erreur; elles étaient incon- nues de TertuUien et de S. Cyprien. Quant à l'Ascension, il paraît dé- montré que son institution était fort récente au début du v*' siècle. Cf. Scrm. XCVl, CCLXU; Epis t. Ll\; Paléographie musicale, i.\, p. 102. 6. Sermones CLXXXIV, CLXXXV, CLXXXVI, CLXXXYIII, CLXXXIX, etc. 7. Serwo CXCVlir. LES INSTITUTIONS. 71 L'apparition du culte des martyrs dans le cycle chrétien est attestée à une date certaine dès l'année 155*, à Smyrne. En Afrique, nous rencontrons une attestation non moins formelle dès l'année 250^. Saint Cyprien écrit aux confesseurs de la foi : « Mar- quez le jour de la mort (de ceux qui périssent en prison) afin que nous puissions célébrer leur commé- moraison parmi les mémoires des martyrs. Ce jour- là, nous ferons des oblations et des sacrifices en sou- venir d'eux. Vous n'avez pas oublié que nous offrons des sacrifices chaque fois que nous célébrons la mort et l'anniversaire des martyrs^. » Ce culte des martyrs n'a pas toujours été nettement distinct du culte des morts et les honneurs à rendre à la dépouille des fidèles n'incombent pas moins gravement que lors- qu'il s'agit de la dépouille des martyrs ^. On garde le souvenir des uns et des autres : adhihe sororum nostrarum exempla^^ ^ et leurs noms sont écrits au- près de Dieu : quorum nomina pênes Deum^^ parfois lui seul les connaît : quorum nomina scit is qui fecit ^, mais il suffit, puisqu'on reste en communion avec eux : sancti Dei memoramini in conspectu 1. Martyrium Polycarpi, c. xviii, dans Opéra pair. aposL, édit. F. X. FUNK, 1. 1, p. 302. 2. D. Cabrol et D. Leclercq, op. cit., 1. 1, p. cxcv. 3. S. Cyprien, Epîst. XXVIII, 2; XXXIV, 3. U. S. Cyprien, Epist. II, 3 : Corpora medicata condimentis aepullura mausoleis et monumentis sequestrantur corpora martyrum aut cae^ terorum si non sepeliantur, grande pericuium imminet eis quibus in cumbit hoc opus. 5. Tertullien, Ad uxorem, I, 4. 6. Ibid. 7. C. I. L., n. 7924, cf. H. Leclercq, Actes des Martyrs, dans D. Ca- brol, Dict. d'arch. et de liturg., 1. 1, col. 416; E. Le Blant, Inscript, chrét. de la Gaule, n. 563 ; D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Ecoles* liturg., t. I, p. CLX. 72 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. Domini ^ ; formules qui se retrouveront sur les dipty- ques, dans les oraisons, dans les inscriptions, dans les martyrologes. On emploie Fencens lors de la sépulture^, on prie pour ceux qui ne sont plus, on sollicite pour eux l'obtention d'un lieu de rafraîchis- sement et l'admission parmi les élus : pro anima ejus orat et refrigerium intérim adpostulat et ei in prima resurrectione consortium ^. Ces derniers mots nous font entrevoir la distinction la plus grave que l'on commença à faire entre les morts et les martyrs. TertulMen enseigna que les martyrs en- traient dans le paradis sans aucun délai ^' ; quant aux fidèles qui n'avaient pas confessé le Christ dans les supplices, les opinions étaient partagées. Deux courants d'opinions divisaient les esprits : sui- vant les uns, l'âme ou juste ou purifiée était admise près de Dieu dès l'instant où elle quittait la terre ; suivant d'autres, le ciel lui restait fermé jusqu'au jour de la résurrection. « Le ciel n'est ouvert à per- sonne tant que la terre subsiste, » écrit Tertullien ^; et il développe sa pensée dans sa réfutation de l'hé- rétique Marcion qui enseignait que ceux qui avaient cru à la Loi et aux prophètes étaient tourmentés en enfer, tandis que ceux qui avaient cru et obéi à Dieu et à Jésus-Christ étaient portés dans le sein d'Abra- ham. Or, être reçu dans le sein d'Abraham, c'est le rafraîchissement dans l'attente du dernier jour et de 1. C. I. L.,n. 792^. 2. Tertullien, De idololatria, 11; Apologeticiim, U2. 3. Tertullien, De monogamia, 10. k. De Resurr. carnis, 17; E. Le Bla>'t, Les persécuteurs et les mar- tyrs, in-8o, Paris, 1893, p. 10^. 5. De anima, 55; De resurrectione carnis, '»3. Cf. Maï, Script. vet<. nova coUcctio, m-U°, Tîomac, 1831, t. V, p. 34, u. 2. LES INSTITUTIONS. 73 la résurrection du corps ^ Mais cette résurrection n'est elle-même que la « première résurrection », signal d'une période de bonheur matériel et spirituel dont les élus seuls doivent jouir. Cette doctrine fut adoptée par Tertullien^, Commodien^, Lactance ^' et saint Augustin ^ ; elle nous révèle l'opinion la plus importante pour notre recherche puisque l'idée d'un état intermédiaire des âmes des fidèles inaugurait une distinction féconde en conséquences dont la prin- cipale et la première qui se dégagea concernait le culte des martyrs admis dans le paradis par antici- pation du jugement dernier ®. La pensée de solliciter le refrigerium^ « rafraîchis- sement » ou « soulagement » quelconque, témoigne de la croyance à un échange de services entre les vivants et les défunts, et c'est d'après cette idée que s'introduisirent des usages liturgiques basés sur la préoccupation ordinaire de l'anniversaire : Offert annuis diebus dormitionis ejus'^... pro dormitione ejus apud i>os fiât ohlatio, aut deprecatio aliqua nomine ejus in Ecclesia frequentetur^ . Pro cujus spiritu postulaSj pro quo oblationes annuas red- dis..., in oratione commémoras, offeres, et commen- 1. Adv. Marcioncm, IV, 34. 2. Ibid., III, 24. 3. ïnstructiones, II, 3. 4. Instît. divinae, VU, 14. 5. De civitate Dei, XX, 7. 6. Plusieurs liturgies de l'Orient et de l'Occident s'accordaient à en- seigner la rémunération tardive des âmes. Pour le détail de cette ques- tion dans les liturgies, cf. H. Leclercq, Ame, dans D. Cabrol, Dict. darcli.et de litiirg.; L. Atzberger, Gescliichte der christliche Eschato- logie innerhalb der vorcânisclien Zeit, in-S", Freiburg, 1896, p. 137, 245, 276, 277, 303 sqq., 307, 309, 314, 393, 396, 401, 532. 7. Tertullien, De monogamia, 10. 8. S. Cyprien, Epist. LXYI, 1, 2. l'afriqce chrétienne. — I. 5 74 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. dahisper sacerdotem etascendet sacrificium tuum ^ . Oblationes pro defunctis^ pro natalitiiSy annua die facimus^. Outre la prière officielle pour les morts, nous avons un exemple de la prière privée ^ et d'assez bonne heure nous entrevoyons des catégories pour lesquelles on ne prie pas. Ce sont d'abord les indignes dont le nom ne doit pas être prononcé dans la prière des prêtres à l'autel : neque enim apud altare Dei me- retur nominari in sacerdotum prece qui ah altari sacer dotes et ministros noluit as^ocari^*. Puis viennent ceux qui sont morts dans le Christ et qui vivent en Dieu : quos ç^içere apud Deum dicimus^\ ce sont les martyrs au sujet desquels saint Augustin est catégorique. On doit, dit-il, prononcer leur nom, on ne doit pas prier pour eux ^, ce serait leur faire injure de prier pour eux ^ ; au contraire, l'Église se recommande à leurs prières ^. En ce qui concerne les enfants, il semble que leur jeune âge ne les dis- pense pas du secours des prières. Lugere [quod fas est) nolite, tamen orate pro illis ^, dit à leur propos Commodien. Une inscription trouvée à Rome, mais qui doit être 1. Tertullien, De Exhort. castitatis, 11. 2. De corona, 3. 3. Passio s. Perpetuae, 7; cf. Monum. Eccl. lilurq., 1. 1, n. 3962-396^1, 3978. U. S. Cyprieiv, loc. cit. 5. De mortalitale, 20. 6. S. Augustin, Sermo CLIX, 1 : Cum martyres eo loco recitantur ad altare Dei, ubi non pro ipsis oretur : pro caeteris autem commemoratis defunctis oretur. 7. Sermo CLIX, 1 : Injuria est enim pro martyre orare, cujus nos debemus oralionibus commendari. 8. Sermo CCLXXXIV, 5. 9. Instructiones, H, 32 : Filios non lugendos. LES INSTITUTIONS. 75 très probablement restituée à l'Afrique, nous apprend que, vers la première moitié du iv^ siècle, on ne lais- sait pas de rencontrer des personnes qui croyaient à l'admission immédiate des âmes — de celles des enfants du moins — dans la béatitude ^ : MAGVS PVER INNOCENS ESSE lAM INTER INNOCENTIS COEPISTI -f QVAM STAVILES TIVI HAEC VITA EST QVAM TE LETVM EXCIPET MATER ECLESIA DE OC 5 MVNDO REVERTENTEM.COMPREMATVR PECTORVM GEMITVS • STRVATVR FLETVS OCVLORUM J/ Magus puer innocens esse iam inter innocentis^ {= ntes) coepisti quant staçilestwi (= ista nie tibi?) haec cita est. Quant te letum excipet Mater e[c)cle-' sia de [h)oc mundo reçertentem, Comprematur pectorum gemitus, Struatur fletus oculorum. A partir du iv^ siècle, les commémoraisons de mar- tyrs augmentent en nombre et en solennité. On leur donne encore les noms anciens de natalitîa, anni- versaria, patrocinia 2, mais on tend à substituer à ces appellations les termes plus pompeux de 50- 1. De Rossi, De tilulis cartliaginiensibus, dans Pitra, Spicil. Soles- mense, t. IV, p. 535, 536; cf. Guasco, Musaei capitolini antiquae inscrip- tiones, in-fol., Romae, 1775, t. III, p. 138; Adami, Del culto dovuto ai sanli martiri, p. 111. Il n'est pas douteux qu'il s'agisse d'un enfant en bas âge, c'est le sens ordinaire du mot innocens dans l'épigraphie africaine; cf. C. I. L., n. 5491, un an; 5492, huit ans; 8636, trois ans; ces formules sont tirées de S. Cyprien, De Utpsis, 2: Quam vos laeta excipit mater ecclesia de praelio revertentes , ei Ibid., 16 : Compri- matur pectorum gemitus, slruatur fletus oculorum. L'inscription per- met de corriger la leçon inintelligible des mss. qui portaient staluatur. C'est la deuxième fois qu'un texte africain permet de rétablir la leçon altérée d'un ms. Cf. E. Le Blant, L'Épigraphie en Gaule et dans l'A- frique romaine, p, 117-119. 2. S. Augustin, Sermones III, XIII, CCLXXXV ; In psalmum LXXXVIIL 76 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. lemnia, solemnitales , festwitates ^. Le jour de la fête de saint Cyprien est désigné comme le sanctissi- muSy le solemnissimus dies^. Le culte des martyrs tend à prendre des proportions excessives. Le férial se charge de noms et il semble qu'on ait, dès le début du V® siècle, adopté le système des fêtes ren- voyées ^. Évidemment, si on agit de la sorte, nous pouvons conclure à une tendance marquée vers l'ex- tension du sanctoral et probablement, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, aux dépens du temporal^. Le culte des martyrs tourna finalement à l'abus. Les édicules et les basiliques se multiplièrent à tel point qu'on en rencontrait en tous lieux, en rase campagne, le long des routes, et la plupart d'entre eux ne se rapportaient à aucun épisode de la vie des martyrs, ne contenaient parfois aucune relique. Le canon 34® du concile tenu à Carthage en 438 régla ce point de discipline et décida que ces édifices non pourvus de reliques seraient démolis; si les dispo- sitions du peuple ne permettaient pas de le faire sans danger, on avertirait, en sorte que les fidèles s'abs- tinssent d'y venir '^. La hiérarchie ecclésiastique en Afrique n'offre rien de particulier ; elle est conforme à ce que nous rencontrons partout dans le christianisme primitif. 1. s. Augustin, Sermones III, CCLXXX, CCXCV. 2. Sermones CCCIX-CCCXIII. 3. In psalm. LXXX, P. L., t. XXXVII, col. 1046 : Sed quoniam peren- dino die, id est quarta sabbali non possumus ad mensam Cypriani con- venire quia festivitas est sayictorum martyrum; crastino die ad ipsam mensam conveniamus. h. P. Batiffol, Histoire du bréviaire i^omain, in-12, Paris, 1893, •p. 121 sqq. 5. Mansi, Concil. ampliss. coll., t. III, col. 971; cf. t. TV, col. 494. Peut- être avons-nous un édifice de celte catégorie à Aïn-Mechira; cf. S. Grail- tOT et S. GsELL,dans les Mélang. d'arch, et d'Iiist,, 1894, l, XIV, p. 591. LES INSTITUTIONS. 77 Nous avons vu à Carthage deux évêques, Agrippinus et Optatus ^ , et nous savons que ceux qui président les réunions des fidèles sont des hommes éprouvés, des senior es, dont la charge ne s'achète pas, mais se donne à Félection^. Les noms d'évêque, de prêtre, de diacre sont, à cette époque, d'un usage déjà ancien, et nous voyons que ceux de veuve, de vierge, de docteur et de martyr sont également connus^, ce qui suppose que les rangs eux-mêmes existent dès lors. Il n'est pas tout à fait clair que par le titre de docteur, Tertullien ne désigne un personnage orné de la grâce des charismes^*. On saisit bien, surtout dans la correspondance de saint Cyprien, quelques froissements entre les membres des divers degrés de la hiérarchie qui cherchent à s'affranchir de la subordination'^, mais cela même prouverait l'exis- tence de cette subordination. On troiwe, vers le milieu du iii*^ siècle, le titre de sous-diacre*^, des acolytes, un exorciste, un lecteur; il y a même une charge, tombée plus tard en désuétude, le doctor audien- 1. A lire le texte de Passio S. Perpétuée, on ne trouve rien qui rattache ce personnage à l'Église de Carthage; nous irons même un peu plus loin et nous dirons qu'il pourrait plus probablement avoir été évêque de Thuburbo, En effet, Perpétue le voit dans une de ses visions et lui reproche la façon dont il laisse s'introduire le désordre parmi les fidèles à la sortie des assemblées chrétiennes. Le texte ajoute que l'évèque disputait, suivant sa coutume, avec un de ses prêtres, nommé Aspasius. Or Perpétue n'habite pas Carthage, mais elle habite Thuburbo ; elle a bien plus de chances de savoir ce qui se passe dans sa ville que partout ailleurs. En outre, elle lui reproche la sortie tumultueuse des fidèles, or elle était catéchumène et sortait avant la fin de la réunion; c'est donc ce qui se passe et ce qu'elle a appris parce qu'elle habite la ville. 2. Tertullien, Apologeticum, 39. 3. De prsescriptionibus, 3. U. Ibid. : Est utique frater aliquis doctor gratia scientiœ donalus. 5. S. Cyprien, Epîst. 65. 6. Epist. 2'i, 78, 79, 80 {inter Cyprianicas) ; cf. Commodien, Instruc- tiones, II, 26. 78 L'AFRIQUE CHUETIENXE, tium ^ . Peu de modifications sont intervenues après la paix de l'Église ; on voit, dans saint Augustin, la mention des chantres et, à l'époque de la persécution vandale, l'Eglise de Carthage compte un archidiacre désigné sous le nom de secundus in officio tninis- trorum 2. ' Ce qui, dans cette hiérarchie, mérite de retenir l'attention, c'est la place qu'y tenait l'évêque de Carthage, qui avait, sans en porter officiellement le titre, le rang et les prérogatives de primat d'Afrique. Le primat de Carthage jouissait d'une situation considérable. Les Africains se flattaient eux-mêmes en relevant son prestige. Il semble que, jusqu'à la paix de l'Eglise, la situation, quoique florissante, des Eglises provinciales ait pu être connue direc- tement par le primat d'Afrique 3. A partir du iv^ siècle, on commence à relever les mentions de primaties provinciales. Dès 305, il y avait un primat de Numidie^'; peut-être, dès 314, la Byzacène, la Tri- politaine et les Maurétanies en sont-elles pourvues ^ ; en 349, la Byzacène a son primat^; en 393, la Mau- 1. Episi, 1h. 2. Victor de Vite, De pcrsecutione vandalica et C. I. L., n. 58 a. 3. On ne relève nulle trace de primats provinciaux dans la corres- pondance de saint Cyprien ni dans les actes des conciles tenus sous son épiscopat. MoRCELLi, Africa christiana, t. 1, p. 30. Le texte grec de la Passion des martyrs scillitains donne à Carthage le titre de « métro- pole » Tzly]alov KapOayevvyi; (xyiTpouoXewç, et ce titre se lit encore au vi« siècle dans la Notitia Alexandrina, édit. Gelzer dans le Byzanti- nische Zeitschrift^ 1892, p. 22 sq. : Kapx^^wv (JiyiTpdTtoÀi; [LZ-^xh] t^ç Atêuyîç Trîç ôyxix^ç. h. Secundus, évOque de Thiges (= Kourbala), qui présida le concile de Cirta, contre les Donatisles. Cf. S. Optât, De schism. Donatisl., ^; S. Augustin, Contra Cresconium, III, 26. 5. C'est douteux, car la lettre de Constantin au proconsul d'Afrique prescrit l'envoi de délégués à Arles, choisis par les évêques. Pour la Tripolitaine et une des Maurétanies, le fait semble bien prématuré. 6. Le synode pour lequel l'évêque d'Hadrumète réclame la confirma- LES INSTITUTIONS. 79 rétanie Sitifîenne en obtient un*. Rien ne nous apprend que la Tripolitaine qui ne possédait que sept évêques et la Tingitane qui ressortissait ecclé- siastiquement de la Maurétanie Césarienne, aient jamais possédé de primats. Cette organisation s'ex- plique eu égard au nombre des évêchés qui, sou- dainement accru au iv^ siècle dans une proportion considérable, demeura stationnaire. Les listes épis- copales africaines comptent parmi les plus précieux documents historiques de ce pays, mais elles ont subi le sort de tant d'autres pièces ; altérées d'abord par les copistes ignorants du moyen âge, elles ont été dans la suite mal interprétées par les commen- tateurs^. EUies Dupin porte le nombre des évêchés d'Afrique à 690 3, Morcelli à 720 '*. L. de Mas-Latrie à 768^, F. Ferrère à 632^, Nous croyons qu'il serait prématuré de tenter ici un classement des anciens évêchés de l'Afrique septentrionale ; des recherches entreprises dans ce but nous ont permis de juger tion du concile provincial de 3^9, témoigne de l'existence d'un primat provincial convocateur du synode. Sur les primats provinciaux, cf. HiNSCHius, Kirchenrecht (1878), t. II, p. 2. 1. Synod. Hippon. (392 \ can. 3. 2. Il faut se garder d'en faire à ces derniers un reproche trop sévère, car ils avaient tout à deviner et savaient si peu de choses avec certi- tude ; ils ne soupçonnaient même pas l'épigraphie — quoique dès le xvii" siècle, Jacques Spon eût dû leur entr'ouvrir les yeux. — Le P. Har- douin, Ellies Dupin, Morcelli ont fait presque tout ce qu'ils pouvaient faire à l'époque où ils ont travaillé. 3. s. Optati Milevitani Opéra, édit. E. Dupix, in-fol., Parisiis, 1700, Praefatio. Sur les sièges épiscopaux cf. Kuhn, Die stâdlische und biir- gerliche Verfassung des rômischen Reichcs, t. II, p. U51. A. Harnack, Die dMission, in-S", Leipzig, 1902, p. 516, note 5. Pour les évêques des Saltus, cf. C. I. L., t. VIII, suppl. 1, p. 1171 ; L. Schmidt, op. cit., p. 59. 'i. Morcelli, op. cit., t. I, au commencement. 5. L. DE Mas-Latrie, Les anciens évêchés de l'Afri]ue septentrionale, in-8o, Alger, 1887, 19 pp. 6. F. Ferrère, op. cit., p. 359-376. 80 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. que les questions multiples qui s'attachent à ce sujet n'autorisent pas encore un travail définitif ^ . Les primats provinciaux étaient nommés par les synodes de leurs provinces respectives dont ils faisaient connaître la décision au primat de Car- tilage^; leur autorité se réduisait à peu de chose. Ils présidaient le synode provincial, désignaient les délégués au concile de Carthage^, jugeaient les appels des prêtres, diacres et clercs de la province condamnés par leur évêque à moins que les appelants n'eussent préféré s'adresser immédiatement eux- mêmes à Cartilage ^ ; enfin ils donnaient à ceux qui allaient en Italie des litterae formatae^ . Le lien très étroit qui attachait l'Eglise d'Afrique à l'Église de Rome ne faisait de doute pour per- sonne, malgré l'attitude très indépendante — parfois même jusqu'à la résistance ouverte — du clergé africain à l'égard du pape ^. Des textes bien connus 1. Il faudra tenir compte de quelques identifications heureuses de A. TouLOTTE, Géographie de V Afrique chrétienne, Numidie, p. 151, en ce qui a trait aux Gubzatenses. Une observation de M. F. Ferrère, op. cit., p. li, domine les recherches à faire. « Il est probable que les listes d'évêchés ont été grossies... On verra qu'il n'y avait pas tout à fait, en Afrique, 500 évêchés. Ce qui explique l'exagération des chiffres donnés par Ellies Dupin et par Morcelli, c'est qu'ils ont dressé leurs listes en relevant tous les noms d'évêques cités dans les monuments de l'histoire ecclésiastique africaine. Or, beaucoup d'évêchés n'ont pas existé simul- tanément; beaucoup d'autres n'ont pas eu une place déterminée et fixe, quand un disparaissait, un autre était constitué ailleurs. » 2. Synod. Hippon., can. 5. 3. Conc. Carthag. XVI, can. 11. Ce concile était annuel, ou peu s'en faut, jusqu'en ^07. On déclara alors qu'il se réunirait dans le cas d'absolue nécessité seulement et dans une ville à désigner d'après la commodité du plus grand nombre. U. Conc. Carthag. XVI, can. 17. 5. Synod. Hippon, can. 27. Ces lettres rendaient à peu près les mêmes services que le celebret de nos jours. 6. Cf. J. Cii.vPMAX. The holy See and Pelagianismus , dans Dublin lievieiv, t. CXX, p. 88-112; t. CXX, p. Jil-ôO. Le Même, Apiarius, dans la LES INSTITUTIONS. 81 et souvent cités de saint Augustin, de saint Cyprien, et même, dans une certaine mesure, les attaques de Tertullien, établissent cette prépondérance de l'Eglise romaine sur celle d'Afrique. Cependant un ensemble de circonstances avait contribué à grandir le primat de Carthage aux yeux de toute l'Église d'Afrique et les titulaires ne semblent avoir rien tenté, à notre connaissance du moins, pour modérer la tendance à exalter l'influence de l'évêque de Carthage, fût-ce au détriment de la subordination nécessaire à l'égard de l'évêque de Rome. L'un d'eux disait qu'il portait le fardeau de toutes les Églises d'Afrique : Ego cunc- tarum Ecclesiaruîn, dignatione Dei, sollicitudinem sustineo K C'était ce qu'on lui répétait parmi ses collègues : « Vous êtes chargé de soutenir les Églises )). Necesse habes omnes Ecclesias sufful- cire ^. Le primat visitait les provinces chaque année, principalement à l'approche des conciles; s'il y man- quait, on réclamait sa présence ^. Ses pouvoirs étaient assez étendus. Il avait le droit de choisir un prêtre dans un diocèse différent du sien et de l'ordonner évêque, ou bien encore il pouvait imposer à un dio- cèse la mutation d'un clerc dans un autre diocèse^*. C'était à lui qu'il appartenait de convoquer les con- ciles de l'Afrique entière, de ratifier les élections épiscopales ^, de signer au nom de tous les lettres même revue, t. CXXIX, p. 98-122; Le Même, S. Augustin and his angli- can Critics, dans la même revue, juillet 1890, p. 89-109, cf. Anal, bol- land., 1891, t. X, p. 488. 1. Codex Canonum Africae, 55. Sur ce recueil, formé en M9, cf. HÉ- FÉLÉ, Hist. des Conciles (trad. Delarc), t. II, p. 304 sq. 2. Ibid., M. 3. Ibid.,b2. U. Conc. Carthag. III, can. 7. 5. Synod, Hippon, (393), can. h. 5. 82 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. synodales ^ ; de fixer, une année à l'avance, le jour de la célébration de la fête de Pâques ^. Quand on voit la façon dont saint Cyprien exer- çait les droits de sa charge dans son Église ^, on constate l'existence, au moins transitoire, d'une sorte de régime représentatif, mais il se peut que la modération apportée par ce grand homme n'ait pas été toujours suivie par ses successeurs ; ainsi la pri- matie dégénéra parfois en une sorte de patriarcat indépendant dont les sentences étaient sans appel. C'est contre cet abus que tentait de réagir un concile qui conférait aux clercs le droit de soumettre leur cas au concile général de Cartilage ''. Les canons de l'Église d'Afrique témoignent de la jalousie avec laquelle elle garda ses privilèges et portent parfois même la trace d'une volonté arrêtée d'entraver la liberté d'un recours à Rome ^. Un 1. Conc. Carthag. V, can. 19. 2. Ibid., can. 19. 3. Beauchet, dans la Nouvelle Bévue historique du Droit, 1883, p. 395, U. Conc. Carthag. XVI, can. 17. Cf. L. de Mas-Latrie. L'episcopus Gumnitanus et la primauté de l'évêque de Cartilage, dans la Bibiioth. de l'Ecole des Chartes, 1883, p. 72 sq. 5. En droit, les évêques pouvaient s'adresser au pape, mais il semble bien qu'on ne s'y soit résigné en fait qu'en raison de l'amoindrissement croissant que les rivalités intérieures infligeaient au siège de Carlhage. Ces dispositions peuvent être le résultat du foisonnement des évêchés et de la valeur fort différente de ceux qui occupaient les sièges. Déjà saint Cyprien trouve matière aux observations suivantes : « Les évêques qui doivent instruire les autres et leur montrer l'exemple, méprisent l'ad- ministration des choses saintes pour se mêler des affaires séculières, et plusieurs, abandonnant leur chaire et leur peuple, courent de province en province, pour se livrer à de honteux trafics. Au moment même où leurs frères meurent de faim, ils ne songent qu'à amasser beaucoup d'argent; ils s'emparent par fraude des héritages d'autrui et font profiter leur argent par l'usure. » De lapsis, et toute la fin de ce passage est reprise et citée par S. Augustin, Epist. CVIll, 10, ad Macrobium. On s'étonne moins de ces récriminations en apprenant qu'Aurélius, primat de Carthage, dit avoir un évêque à ordonner tous les dimanches, Cod. canon. A fric, can. U9. LES INSTITUTIONS. 83 prêtre excommunié, fût-il réintégré par « un juge- ment d'outre-mer » , demeure exclu du clergé d'Afri- que; bien plus, lorsque prêtres, diacres ou clercs croiront avoir à se plaindre du jugement rendu par leur évêque, ils pourront, avec le consentement de ce dernier, s'adresser aux évêques voisins qui pren- dront connaissance du différend. S'ils veulent en appeler de nouveau, la cause sera portée devant leur primat ou devant le concile d'Afrique, mais quicon- que fera appel à un tribunal d'outre-mer doit être exclu de la communion dans l'intérieur de l'Afrique. Ce n'était là d'ailleurs que l'extension au bas clergé d'une mesure qui avait atteint depuis longtemps les évêques, au moins sous la forme des obstacles amon- celés sur leur chemin dès que, sans l'aveu du primat, ils songeaient au voyage de Rome ^ . Il importe à la suite de notre travail, de fixer les limites des circonscriptions ecclésiastiques, qui, à Comme toujours, les textes canoniques expliquent bien des choses. La multiplication des sièges était amenée dans bien des cas parles vieux sentiments païens sur la cité antique, indépendante. 11 semble que saint Léon le Grand soit le premier pape qui ait essayé une réforme sur ce point. Illud sane inter omnia volumus statuta canonum custodiri, ut non in quibuslibet locis^ nec in quibuslibet castellis, et ubi ante non fucrunt episcopi consecrenlur. Ubi minores sunt plèbes, minoresque cojiventus, presbyterorum cura sufficiat; episcopalia autem gubema- cula tion nisi majoribus populis et frequeyitibus civitatibus oporlel praesidere. S. Léon, Epist. LXXXVII, 2. Il y avait des évêques ruraux en assez grand nombre, principalement dans les fundî, les saltus, cf. Collât. Carthag. (411), dies I, ch. clxxxi : Alypius Thagastensis dixit : Scriptum sit omnes istos in fundis, vel in villis esse episcopos ordinatos, non in aliquibus civitatibus. — Petilianus respondit : Sic etiam tu multos habes per omnes agros dispersos. 1. Ces mesures avaient d'ailleurs un côté utile. Osius de Cordoue disait publiquement devant les Pères de Sardique (347) : « Beaucoup d'évêques vont constamment à la cour impériale, surtout les évêques africains, qui n'acceptent pas les conseils salutaires de notre collègue et frère bien-aimé Gratus (de Carthage). Ces intrigues inconsidérées nous font du tort et sèment des rancunes »; Concil. Sardicense, can. 7. 84 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. partir de l'an 393, vont s identifier avec les circons- criptions civiles, sauf un petit nombre d'exceptions, notamment la Tingitane qui, au point de vue ecclé- siastique, fut réunie à la Maurétanie Césarienne. Il semble que, jusqu'à la fin du iii^ siècle, on ne se soit guère préoccupé de calquer exactement le dispositif adopté par l'état romain. Saint Cyprien mentionne l'existence des trois provinces civiles auxquelles il oppose l'unique province religieuse concentrée sous le gouvernement du métropolitain de Carthage \ Il est possible que l'on ait eu l'idée préconçue de n'a- dopter le cadre des grandes circonscriptions civiles que lorsque le nombre et la prospérité des Églises permettraient de le remplir. Ainsi, à mesure qu'on s'éloignait de Carthage, l'apparition des circonscrip- tions se fait de plus en plus tardive^. La Proconsu- laire avait pour métropole Carthage, et pour limites : au nord, la mer; à l'ouest, uub frontière passant par 1. s. Cyprien, Epîst. XLV : Latins fusa est nostra provincia, habel enim Numidiam et Mauritaniam sibi coliacrentes. De nombreuse éditions disent : et Maurîtanias duas; Baluze, Notae ad Cyprianuirij p. U5li, a expliqué que cette faute remonte à l'édition de Paul Ma- nuce, 1563, et elle est reproduite dans les éditions d'Aide dont EUies Dupin a dû faire usage, ce qui l'a induit en erreur dans sa Geogra- phia sacra. Sur le texte du concile de 256 : Cum in unum Cartha- gini convenissent kalendis septembris episcopi plurimi ex provincia Africa, Numidia, Mauritania, cum presbyteris, cf. H. Fournel, Etude sur la conquête de l'Afrique par les Arabes, t. I, p. 62, note 3, note c et notes 1*, 2*. 2. S. Augustin, Epist. LYIII, parle des deux Numidies, ainsi que les actes du concile de Carthage, en 419; néanmoins rien ne permet de supposer que la hiérarchie ecclésiastique se fût conformée alors, par la nomination de deux primats, aux deux Numidies, la consularis et la proconsularis. D'ailleurs la distinction civile ayant pris fin en 313, ou au plus tard en 320, cf. Goyau, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1893, t. XIII, p. 251 sq., p. 277, il reste douteux qu'elle se fût maintenue près d'un siècle dans la hiérarchie ecclésiastique. C'est le contraire, avec la Maurétanie Sétifienne, qui, dès le temps de Dioclétien, a son existence propre et sa métropole; on attendra jusqu'en 393 pour la détacher de la LES INSTITUTIONS. 85 Ammaedera ^ la région de Simittu et Naraggara et contournant Thaia qu'elle laissait à la Numidie. Celle- ci était bornée au nord par le rivage de la mer de Tucca à Thabraca: à l'ouest par une ligne partant de l'embouchure del'Ampsaga et enfermant les villes de Cuicul, Zaraïet Bagaï^. LaByzacène se terminait aux points suivants : entre Altiburus-Tugga et Mactaris- Aggar, Leptis Minor, entre Putput et Upenna. Les villes de Upenna, Horrea Cœlia, Hadrumète, Rus- pina lui appartenaient ; à l'ouest, ses limites passaient à Cilium. Thelepte, Capsa, Thiges, Tuzurus; au sud, Nepte, le lac Triton; au sud-est, la région des Arzu- circonscription ecclésiastique de la Numidie. Ce n'est qu'au synode d'Hippone (393) qu'on lui concède un primat. 1. 11 faut remarquer que les circonscriptions civile et ecclésiastique ne coïncident pas toujours rigoureusement. L'adrinistration civile avait placé Calama et Theveste dans la Proconsulaire ; la répartition épiscopale les met en Numidie, mais par contre elle dépouille la Numidie de Sicca et BuUa-Regia qu'elle attribue à la Proconsulaire. A. Schwarze, Zur Entivicklung der kirchliclien Provinzen, dans tinter suc hung en iiber die ausscre Entivicklung der afrikanischen Kirche, mit besonderer Ver- wertung der archdologischen Funde, in-S", Gottingen, 1892, p. 18-28 et pour les provinces civiles, ibid., p. 2-18. 2. Ces indications sont souvent soumises à des variations; c'est ainsi qu'une inscription a permis une rectification topographique qui n'est pas sans importance. Cette inscription, découverte en 1895 à Kherbet-el-Ma-el- Abiod, à mi-chemin entre Aziz-ben-Tellis et Bordj-Mamra, est datée de Vanno provinciae ^35 = UlU apr. J.-C. On faisait donc usage en ce lieu de l'ère de Maurétanie. « Ce document, écrit M. Cagnat, permet de rec- tifier le tracé de la province de Numidie vers l'ouest. On admettait jus- qu'ici que cette frontière, après avoir suivi l'Oued-Enja, passait entre Cuicul et Mons et descendait en ligne droite jusqu'au Chott Beida (entre Perdices et ISova Sparsa). Nous voyons maintenant que la région voi- sine d' Aziz-ben-Tellis et de Bordj-Mamra était comprise dans la Mauré- tanie puisqu'on s'y servait pour la supputation des années de l'ère mau- rétanienne. » R. Cagnat, Chronique d'épigraphie africaine, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 319 sq. Cf. E. Michon, Nouvelles ampoules à eulo- gies, dans les Mém. de la Soc. des Antiq. de France, 1897, p.* 299; Ch. Clermom-Ganneau, Le culte de saint Mennas en Maurétanie, dans Recueil d'arch. orientale, t. II, p. 180-181 ; C. I. L., n. 13'423. 86 L'AFRIQUE CHRETIENNE. ges ' qui s'étendait de la Tripolitaine au pied de l'Aurès. La Tripolitaine était comprise entre le lac Triton et la petite Syrte, au nord; la mer et la grande Syrte, à l'est; la région des Arzuges, à l'ouest; le désert et la Cyrénaïque, au sud. La Maurétanie Sé- tifienne avait la Numidie pour frontière orientale, la mer pour frontière septentrionale ; enfin une ligne tirée à l'ouest du Sinus Numidicus, à gauche de l'em- bouchure de rUsar, passant au sud de Zabi, au nord de Tubuna et s' enfonçant au désert, marquait sa li- mite avec la Maurétanie Césarienne. Celle-ci était séparée de la Tingitane à l'est par une ligne droite allant de l'embouchure du Malva à l'Atlas ; la mer et le désert formaient ses limites au nord et au sud ^. 1. C'est le Belad-el-Djerid. Aurelius, Epist. Carthag. ad omnes epi- scopos per Byzacenam et Arzugitanam provinciam constitiitos, dans Har- DOUIN, Concilia, t. I, col. 1232 ; d'après Orose, Histor., 1, 2, elle aurait fait partie de la Tripolitaine. 2. Un autre point de dissemblance entre circonscriptions civiles et cir- conscriptions ecclésiastiques. Celles-ci n'avaient pas de métropole en dehors de Carthage, métropole de toute l'Eglise d'Afrique. Dans chaque circonscription, le primat était l'évêque le plus âgé, il demeurait dans son siège, on le qualifiait de senex, ou bien de primae sedis episcopus. Ce n'était, en définitive, qu'un doyen. « Quand saint Augustin dominait l'Afrique par son génie, le primat de Numidie était Mégalius, obscur évêquede Calama. » F.Ferrère, La situation religieuse de f Afrique ro- maine depuis la fin du iv« siècle jusqu'à l'invasion des Vandales (^429), in-8°, Paris, 1897, p. 9; Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l'Eglise, in-8°, Barle-Duc, 1875, t. V, ch. xx, paraît croire qu'on eût été embarrassé pour désigner des villes primaliales dans chaque circonscrip- tion ; la raison véritable est probablement plus disciplinaire. Il y avait ici ou bien un souvenir de l'ancien usage qui interdisait à l'évêque de changer d'Eglise, ou bien une remontrance à l'usage nouveau qui voulait qu'un évêque pût échanger son siège contre celui d'un archevêque. S. Léon V", Epist. IV, nous apprend qu'on comptait les années d'ancienneté pour la primatie d'après le temps de la consécration. Ceci concorde bien avec la mention de quelques épitaphes d'évêques. C. I. L., n. 2009, mort à 52 ans, dont 12 années d'épiscopat; R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1895, n. 328, mort à 60 ans, dont 18 années d'épiscopat. Plus ordinai- rement on supprime la mention des années de la vie pour se borner LES INSTITUTIONS. 87 aux années d'épiscopat, C. I. L., n, 9286, 9709, 11893, 1189^, H. Char- don, dans le Bull, du Comité, 1900, p. 115, pi. V. Le pape Grégoire P'', Epist. LXXIV, écrivit à Gennadius, prescrivant que désormais le primat résiderait dans une ville déterminée après avoir été élu par l'assemblée des évêques. Mais il ne fut pas tenu compte de ces prescriptions. CHAPITRE V LES DIALECTES Existence d'une littérature chrétienne primitive en Afrique. — Dialectes en usage. — Le grec. — Influence du pape Victor. — Le punique. — Le libyque. — Le latin. L'expansion du christianisme nous apparaît en Afrique dès les premiers documents qui nous parlent de son existence : àMadaure \ à Scilium, àCarthage, dans la Proconsulaire, laNumidie, laByzacène, à Ha- drumète, à Thysdrus, à Lambèse, àUthina, à Tipasa en Maurétanie. Ces débuts font présager le pullule- ment de la période qui va du iv^au vie siècle; mais, à vrai dire, la conquête chrétienne de l'Afrique est 1. La nomenclature et l'onomastique ne doivent pas être négligées dans la recherche des origines. Parmi les premiers martyrs africains se trouvent des noms puniques. Cet élément punique doit être au moins rap- pelé, puisqu'on ne peut faire plus, dans ces débuts de l'Eglise d'Afrique. Cf. T. Zahîv, Geschichte des neutestamentliche Kanons, in-S", Erlangen, 1881, t. I, p. UQ sq. Bon nombre de noms indigènes sont d'autant plus inté- ressants qu'ils permettent de se faire une idée de la composition de l'E- glise de l'Afrique. Ce sont des noms puniques ou berbères demeurés inal- térés; il y en a aussi de libyques ; Baric, Jader, Mettun, NamfamOf Namgedde, Gudden, Miggin, Sanaë. La rareté des noms patronymiques dans les inscriptions chrétiennes d'Afrique n'est pas telle qu'on ne puisse espérer gagner quelques autres noms. Sur toute cette question, cf. TouTAiv, Les cités romaines de la Tunisie, p. 167-196. LES DIALECTES. 89 faite, sinon achevée, dès le début du iv^ siècle ^ Nous avons dit les éléments ethniques sur lesquels elle s'est exercée. De leur diversité surgissait une diffi- culté considérable. Quel idiome adopter avec les con- vertis? Aussi longtemps qu'il ne s'agissait que de fonder des Églises ou d'envoyer en avant des missionnaires, il suffisait d'avoir sous la main des hommes possé- dant les notions du langage employé par ceux qu'ils allaient rencontrer; mais dès qu'il s'agissait de fon- der des provinces ecclésiastiques, de les rattacher à la métropole, la question devenait complexe. N'était- ce pas rebuter à tout jamais les indigènes, ces insai- sissables Berbères, que d'espérer les convertir assez à fond pour les amener à employer la langue de con- quérants détestés ; d'autre part, fallait-il subordonner à leur conversion très problématique les chances d'établissement solide qu'on trouvait en s'appuyant sur la population coloniale gréco-romaine ^ ? Incon- testablement et à première vue, la province d'Afrique était une terre latine^. 1. A. Ha.rna.Ck, Die MissîoJi und Ausbreitung des Christentums in den ersten drei Jahrhunderten, p. 520-527. Cette liste est la plus récente; nous y renvoyons provisoirement sous réserve des additions et des ré- férences à faire. 2. Nous ne mentionnons pas l'élément punique parce qu'il se conser- vait principalement dans les basses classes qui offraient de sérieuses ressemblances avec l'élément libyque ou berbère et, par conséquent, formait comme une annexe très voisine de l'élément autochtone, quant aux mœurs, aux passions, aux intérêts. 11 peut, à ce point de vue, sans qu'on s'écarte trop de la réalité historique, être considéré comme peu différent de celui-ci. Les classes élevées conservaient le punique, mais c'était sans doute affaire d'élégance, comme on se pique de savoir le celte ouïe provençal; la bourgeoisie en usait couramment. 3. Nous verrons qu'elle a fourni les premiers monuments latins de la littérature chrétienne; en ce qui concerne la littérature païenne, cf. P. Monceaux, Les Africains, Étude sur la littérature latine d'Afrique, in-12, Paris, 189^1. 90 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. Nous savons peu de chose sur les origines de la lit- térature chrétienne en Afrique en dehors des ouvrages qui nous ont été conservés. Tertullien parle d'impro- visations qui se faisaient dans les repas communs des frères et il est probable qu'elles avaient la forme ou, du moins, Fallure lyrique ^ Peut-être même s'essaya-t-on parfois à des compositions sur un thème marqué d'avance, comme par exemple : les souf- frances et le triomphe des martyrs ^. On ne peut rien dire de ces ouvrages, mais on peut croire qu'ils se ressentaient des goûts et des préoccupations ordi- naires des communautés naissantes. On repensait la Bible, avec la vigueur et l'exaltation qu'une foi nou- velle met au cœur des hommes ; peut-être aussi, avec cette hauteur et cet emportement de sentiment avec lesquels ces hommes se donnaient à leur nouvelle re- ligion. « Si vous aimez le théâtre pour les leçons qu'on y trouve, disait Tertullien, nous avons, nous chrétiens, une assez belle littérature, assez de vers, assez de sentences, assez même de cantiques, assez de chants; et ce ne sont pas des fables, ce sont des vérités ^. » Ils avaient donc dès lors une littérature. De quoi se composait-elle? Nous l'ignorons. Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés au sujet de la langue dont on usait dans les réunions et dans laquelle les communautés célébraient la liturgie. Nous savons que les dialectes grecs et latins et les idiomes indigènes se partageaient l'Afrique, mais 1. Tertullien, Apologetlcum, 39 : Post aquam maniialemet lumîna, ut quisque de Scripturis sanctis vel de proprîo ingenio potest, provocahir in médium Deo cancre. 2. Scorpiace, 7 : cantatur et exitus martyrum. 5. De spectaculîs, 29; P. Monceaux, //wf. litt. de l'Afriq. chrct., t. I, p. 50, croit qu'il s'agit ici de la Bible; c'est assez possible, c'est même probable, mais la phrase de Tertullien n'est pas limitative. LES DIALECTES. 91 rien ne donne lieu de supposer qu'ils se soient trouvés limités à des circonscriptions nettement localisées; c'est le contraire que les faits semblent insinuer. L'Afrique fut témoin d'un essai d'hellénisme ; il dura peu, et il n'en resta rien ^ Pendant le règne du roi de Maurétanie, Juba, la ville de Gœsarea (= Cherchel), sa capitale, devint une cité grecque. Après sa mort et celle de son fils Ptolémée, leur création tomba aux mains des empereurs et Césarée se transforma en une ville romaine. Le latin conquit tous les esprits cultivés de Carthage à Tanger. Il ne faudrait pas en conclure que l'Église d'Afrique n'ait eu ni la con- naissance, ni aucune impression des sources, des rites et des usages qui faisaient alors l'illustration des Églises de l'Orient. Le grec était, au ii® siècle, parlé couramment à Carthage ^. Quatre traités de Tertullien furent écrits 1. Nous entendons ceci, au point de vue de la culture générale, et du tour intellectuel de la société africaine, car au point de vue archéologique le règne de Juba laissa un monument d'un grand intérêt, son tombeau élevé sur une crête du Sahel algérien. Les Arabes le désignent sous le nom de Kbour-er-Roumia, mais il est plus connu sous le nom de Tombeau de la chrétienne (au sud-ouest de Koléa), et ce nom n'a pas laissé de pro- voquer plusieurs méprises, cf. S. Gsell, Les nioyiuments antiques de P Algérie, in-8°, Paris, 1901, 1. 1, p. 69. Sur Juba et sou essai de royaume helléniste, cf. G. Muller, Fragm. hist. grsecoy^um, t. III, p. û65 sqq. G. de LA Blanchère, De regeJuba; P. Monceaux, Statues de Clierchel prove- nant du musée grec des rois maures, dans la Gazette archéologique, 1886. 2. L. DucHESNE, En quelle langue ont été écrits les actes des saintes Perpétue et Félicité, dans les Comptes rendus de l'Acad, des inscr., 1891, séance du 23 janvier, p. 41. Sur toute cette question du grec et des idiomes indigènes, cf. W. Bernhardy, Grundriss der rômischen Li- teratur, in-8°, Halle, 1850, note 53. Voir une hypothèse ingénieuse de M. P. Monceaux, Hist.Utt., t. I, p. 83, au sujet de la conversation en grec de sainte Perpétue avec l'évêque Optât. Perpétue, croit-il, parlait grec ordinairement; elle aura écrit en grec. Saturus, lui, était pour le latin puisqu'il a remarqué que sa compagne parlait grec, donc il y aurait eu un premier récit en grec, un autre en latin et les deux ont été com- pulsés par le montaniste qui a rédigé la Passion en latin. 92 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. en grec et il est remarquable que c'étaient ceux qui s'adressaient au grand public; d'autres furent tra- duits en cette langue ^ . Le texte latin de la Passion de sainte Perpétue contient un certain nombre de mots grecs et nous montre la jeune femme s'entrete- nant en grec avec son évêque Optatus. Le récit de son martyre et celui des martyrs de Scilli a été écrit primitivement en latin, mais traduit en grec de bonne heure "-. Un autre fait nous montre à quel point la 1. C'étaieut les traités De spectaculis. De baptismo, De velandis vii^gi- nibus. De corona militis. Cf. C. P. Caspari, Oin Tertuil graeske Skrifter dans Forhandlinga^ in Verdensk. Selsk. i Cliristiana, 1875, p.^03 sq.; A.Har- NACK, Gesch. der allchristl. Literatur^ in-S", Leipzig, 1893, 1. 1, p. 673 sq. On pourrait citer des témoignages non moins probants empruntés à la littérature païenne. Nous possédons encore l'esquisse d'une leçon d'A- pulée qui fut commencée dans une langue et achevée dans l'autre. A Carthage en particulier (et cette ville dut sur bien des points donner le ton aux autres communautés), l'influence helléniste était prépondé- rante au ii« siècle de notre ère. Cf. Perrot et Chipiez, Histoire de CArt dans l'antiquité, in-4°, Paris, 1885, t. III, p. i53 sq. ; Pu. Berger et H. Saladin, Recherche des antiquités dans le nord de l'Afrique, 1890, p. 78-95. P. Monceaux, Les Africains, p. 81 sq. Le trafic avec les Asiates avait attiré ceux-ci près des comptoirs de Carthage. Cf. pour ces relations de l'ancienne Carthage avec le monde grec, Polybe, Hist., XXII, 4; TITE-LIYE, Hist., XLl, 22; C. /. G., n. 1565, 2322 b, 5365, 5?i96 ; VIVIEN DE Saint-Martix, Le nord de l'Afrique dans l'antiquité gr. et rom., in-8o, Paris, 1863, p. 326 sq. ; Lexormant, Monnaies et médailles, in-8", Paris, 1883, p. 1^4l-l^»^i. Par la Numidie s'étaient produites des infil- trations sur un autre point, car les relations étaient fréquentes dès le temps de Massinissa, cf. Bull, de corresp. hellénique, t. II, p. 400; t. III, p.i69;Cirta avait une colonie de Grecs; Strabox, XVII, p. 832; Salluste, Jugurlha, 26; L. Muller, Numism. de l'anc. Afrique; E. Babelon, Re- cherche des antiq. du nord de l'Afrique, p. 174-195; P. Monceaux, Grecs et Maures d'après les monnaies grecques du musée d'Alger, dans le Bull, de corr. africaine, 1884. Césarée de Maurétanie fut un autre point d'infiltrations helléniques. 2. A. ROBiNSON, The Passion of Perpétua, dans Texts and Studies, in-8°, Cambridge, 1891, 1. 1, p. 47 sq. M. Harris et Gifford avaient émis l'opinion que le texte grec découvert par eux dans la bibliothèque du patriarcat grec de Constantinople était l'original; cette opinion avait été adoptée par A. IIarnack dans Theotogische Litcraturzeilung, 1890, p. 423. LES DIALECTES. 93 langue grecque était répandue dans la communauté de Carthage. Une incantation amoureuse dont l'au- teur paraît être une esclave chrétienne d'une instruc- tion assez négligée est écrite en latin, avec des caractères grecs ^ . Cependant il semble que le grec était moins répandu que le latin ^ ; ce dut être la raison qui engagea Tertullien à traduire en latin les traités qu'il avait d'abord édités en grec et à abandonner cette dernière langue dans les écrits qu'il publia dans la suite. Le pape Victor devait être assez peu familier avec la langue grecque, quoique africain de naissance, pour que, devenu chef d'une Eglise dans laquelle le grec était encore la langue officielle, il ait écrit ses quelques ouvrages en latin ^, ce qui semble avoir été une innovation ^. C'était le premier des Africains qui fit figure dans l'Église et, en véri- table Africain, il montait au premier rang. Il n'est pas douteux que sa présence à Rome n'ait exercé une influence considérable et définitive sur l'Eglise d'A- frique. Ce pape latin sut tourner ses compatriotes africains vers le génie latin et la langue latine. Quoique n'entrant dans l'histoire qu'après avoir quitté l'Afrique, il ne cesse de lui appartenir par ce 1. Nous l'avons publiée et commentée, D. C^brol et D. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., t. I, n. 4353; Dict. d'arch. et de liturg., 1. 1, col. 527 au mot Adjuration. On y trouvera la littérature de ces curieux do- cuments. 2. Peu d'épigraphie grecque à Carthage et dans les quelques villes du littoral, presque rien dans les villes de Tintérieur. Il faut y regarder de bien près avant d'accueillir comme témoignages africains les estampilles doliaires qui peuvent venir d'officines étrangères. Cf. P. Monceaux, Hist. litt. de VAfr. chrétienne, 1. 1, p. 51, notes 2, 3 ; J. Toutain, Les cités romaines de la Tunisie, p. 200. 3. s. JÉRÔME, De vir. illustribus, 53. La première épitaphe papale en latin est celle de Corneille (258). 4. Ibid. Cf. Liber ponlificalis (édit. Duchesne), t. I, 1886, p. 137. Cf. p. 61. 94 L'AFRIQUE CHRETIENNE. qu'il avait d'immuable, son tempérament. C'était un lutteur, actif, énergique, tenace. Son pontificat ne nous paraît si rempli d'obstacles que parce qu'au lieu de les tourner, il les enfonçait. Il excommunia Théodote de Byzance ^ , et les montanistes ^. Ayant rencontré une opposition considérable sur la question de la date de la Pâque^ et les évêques d'Asie lui ré- sistant, il les excommunia ^ et les fit céder. Ceux qui tinrent bon devinrent hérétiques ; c'était bataille gagnée. Il écrivait mal, dit saint Jérôme, qui était bon juge ^, mais il écrivait quand même et il écrivait en latin. Dans son orbite, on rencontre un certain Archeus^, évêque de Leptis en Tripolitaine, dont il reste une phrase ou deux. Le progrès de la colonisation romaine en Afrique amenait l'abandon graduel de la langue grecque. Au début du iii^ siècle, un citoyen de Leptis s'exprimait plus aisément en grec qu'en latin '^ ; vers le milieu du siècle, l'empereur Gordien, l'élu de Carthage, a pour auteurs favoris Platon et Aristote ^ ; on nous dit qu'un siècle plus tard, le professeur de philosophie de saint Augustin commente avec emphase les Catégories d'Aristote, mais saint Augustin et le poète Dracontius sauront fort mal cette langue ^. La domination by- 1. EusÈBE, llxst. eccl., V, 28. 2. Tertullien, Adv. Praxeam, 1. 3. D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., t. I, p. 193*. ^. L. DUCHESNE, La question de la Pâque au concile de Nicée, dans la Revue des questions historiques, juill. 1880. 5. S. JÉRÔME, Chron. ad ann. 2209 : Victor... cujus mediocria de re- ligione extant volumina. 6. Mai, Specilegium romanum, t. III, p. 707 ; A. Harnack, Gesch., t. I, p. 776; P. L., t. V, col. IWO; P. Monceaux, Hist. litt., t. 1, p. 5'i. 7. AuRELius Victor, Epitome, 20. 8. Capitolin, Gordianus, 7. 9. s. Augustin, Confessiones, I, \U ; Contra Peliiianum, I, 91 ; De Tri- nitate, III, 1. « Nous n'avons pas, nous autres Africains, assez d'habitude de LES DIALECTES. 95 zantine réveillera dans les villes de l'Atlas les tradi- tions helléniques, mais le Tell oriental et la côte mau- rétanienne seront seuls atteints; encore pourrait-on se demander si le byzantinisme du vi® siècle doit être considéré comme un prolongement de l'hellénisme. A cette dernière phase de son existence, le grec offre quelques productions parce que les Africains ne se déshabituèrent jamais complètement d'écrire. Les littérateurs, somme toute, sont seuls avec les membres des administrations venus de la métropole à savoir le grec et peut-être aie parler et à l'entendre ^. Il ne nous est demeuré aucun monument punique de la littérature chrétienne^, bien qu'il ne soit pas douteux que pendant toute sa durée l'Église d'Afrique ait eu à employer cette langue. C'était surtout, semble-t-il, dans les villes du littoral de la Procon- sulaire, anciens comptoirs de Carthage, que le pu- nique était répandu. La bourgeoisie y avait gardé sa langue, sa religion, ses coutumes^. Le peuple et la classe moyenne parlaient punique : on n'entendait la langue grecque pour être capables de lire et d'entendre les livres que les Grecs ont écrits sur la Trinité. » Au contraire S. Fulgence de Ruspe et Facundus d'Hermiane savaient assez de grec pour suivre toutes les sub- tilités des théologiens grecs. 1. Voyez l'œuvre de Priscien deCésarée, de Junilius, de Victor de Tunis et surtout de Corippus. 2. HiLGENFELD a proposé une conjecture touchant un original punique des actes de sainte Félicité ; elle était inacceptable. Cf. L. Duchesne, En quelle langue ont été écrits les Actes de sainte Perpétue? dans les Comptes rendue de l'Acad. des inscr., 1891, p. Ul. 3. Les villes africaines avaient conservé quelque chose de leurs an- ciennes coutumes, par exemple, Carthage et plusieurs autres villes étaient gouvernées par des sufètes, C. I. £., n. 7, 10525; t. V, n. 4922; L. MiJLLER, Numismatique de l'ancienne Afrique, t. Il, p. 149; on trouve même des sufètes à Calama, C. I. L., n. 5306, 5369; à Thibiuca, à Avltta Bibba, C. I. Z., n. 765, 797. Il y aurait lieu de s'assurer que l'or- ganisation ecclésiastique en Afrique ne s'est pas ressentie, elle aussi» pour quelque chose de ces vieux usages. 96 L'AFRIQUE CHRETIENNE. guère de latin qu'à l'école^. L'épigraphie témoigne à quel point le vieil idiome était répandu. A Maktar, à Masculula, à Thugga, à Smitthu, à Mididi ^ ont été retrouvées des épitaphes ; en Byzacène et en Tripo- litaine et même à Tingis en Maurétanie, on a battu monnaie avec des légendes puniques jusqu'au temps de Tibère^. Nous savons par ailleurs que Septime- Sévère, né à Leptis, était fort disert en cette langue dont il avait gardé quelque chose de rauque dans la voix, afrum quiddam, et la sœur de cet empereur ayant continué d'habiter Leptis, ville de la Tripoli- taine restée phénicienne, ne quitta sa cité pour Rome qu'après l'élévation de Sévère ; mais elle y parla un tel jargon qu'on fut contraint de la renvoyer à Leptis, au grand regret de la cour qui s'en amusait fort ^'. La prédication chrétienne a donc dû se faire souvent en punique. 11 n'y a pas lieu d'être surpris que nous ne possédions aucun monument technique de la liturgie en cette langue, car on sait que l'Afrique n'a livré jusqu'à ce jour aucun de ces anciens livres, même en langue latine ^ ; mais ceci n'enlève rien au fait prin- cipal et nous savons qu'au temps de saint Augustin, dans le diocèse d'Hippone, la connaissance du pu- nique était indispensable aux prêtres de certaines localités ^. A la fin du v*' siècle et au vi% Arnobe le 1. TOUTAIN, op. cit., p. 202. 2. C. I. I., n. 5209, 5216-5218, 5220, 5225, 17317, 17319, 17320. 3. L. MiJLLER, Numismatique de l'ancienne Afrique, in-i", Paris, 1860-1874; E. Babelon, Recherche des antiquités, p. 175-184. Il était admis dans les tribunaux, cf. Digeste, XXXII, xi, 1 ; XLV, i, 1. U. Spartien, Severus, 15; C. I. L., p. 2; R. Basset, Études sur les dialectes berbères, in-8°, Alger, 1894, n. 7, 15, 16. 5. Il est possible que les Églises de langue punique aient été, au point de vue du langage liturgique, dans le même cas que celle de Scythopolis, cf. RuiNART, Acta sincera, 1689, p. 372. 6. S. AUGUSTIN, Epist. CVIII, 14; CCIX, 3; Sermo CLXVII, 3. LES DIALECTES. 97 jeune ^ et Procope ^ mentionnent encore son exis- tence ^. Parmi les derniers et les plus célèbres parti- sans de la langue punique, il faut mentionner les Circoncellions ^. L'idiome libyque ou berbère ^ est presque totale- ment ignoré des écrivains de l'Afrique, à l'exception de saint Augustin qui en dit quelques mots et traite cette langue comme un idiome à Fusage des tribus barbares. Dès le règne de Massinissa, le libyque avait vu consommer sa déchéance au profit du pu- nique. Les progrès du punique en Numidie n'y effa- cèrent cependant pas le souvenir du libyque dont on a retrouvé autour de Cirta un grand nombre de frag- ments épigraphiques. D'autres ont été relevés dans la vallée de la Chefïia, à quelques lieues d'Hippone. « A partir de Massinissa, beaucoup de Numides par- lèrent à la fois le libyque et le punique, comme leurs descendants usent de l'arabe et du berbère, puis le latin vint par-dessus, comme aujourd'hui le français, et il eut sa place entre les deux autres langues, sans les faire tout à fait oublier ^. » 1. Arnobe le jeune, Comment, in Psalm. CIV. 2. Procope, Bell, vandal., II, 10. 3. Cf. MOYERS, Die Phônizier, in-S", Breslau, 1841-1846, t. II, p. 476- A78. 4. TiLLEMONT, Mém. hist. eccL, in-4°, Bruxelles, 1731, t. VI, p. 38, col. 2; cf. H. FOURNEL, Les Berbers, in-4°, Paris, 1875, t. I, p. 64. 5. Berbère est le nom qu'on lui donne aujourd'hui. Il s'est conservé jusqu'à nos jours presque sans altération parmi plusieurs tribus du Sahara et peut-être fut-il refoulé par le latin et le néo-punique dans les districts montagneux et d'un accès difficile, en particulier dans le massif qui sépare la Tunisie de l'Algérie. Quant au punique, il n'a pas disparu, mais il s'est fondu lors des invasions arabes dans la langue des conqué- rants. Les affinités très étroites qui existaient entre les deux idiomes jd'origine sémitique expliquent sans peine cette fusion. Cf. H. Leclercq, dans D. Cabrol, Dict. darch. chrét. et de liturg., t. I, col. 754. 6. G. Boissier, L'Afrique romaine, in-12, Paris, 1901, p. 350. 6 08 L'AFRIQUE CHRETIENNE. D'après ce que nous venons de dire, on peut pres- sentir que la langue officielle de l'Jiglise d'Afrique =a été le latin. Mais cette question du latin d'Afrique demeure, après beaucoup de solides travaux, assez obscure. Et tout d'abord nous ignorons jusqu'aux éléments d'une statistique partageant les africains qui employaient les vieux idiomes indigènes et le grec et ceux qui parlaient latin ; nous savons même qu'au temps d'Apulée, qui avait fait cependant de fortes études à Carthage, ce latin était assez mauvais pour qu'on ne pût se risquer à le parler à Rome sans l'avoir corrigé ^ Ce qui paraissait impoli dans ce latin, c'étaient souvent de vieux termes ou des tours archaïques qu'on eût retrouvés dans les campagnes d'Italie et dans les ruelles misérables du Transtévère et de la Suburre ^ ; mais le fond archaïque demeura toujours un peu trop à la surface du latin africain, même policé ^. Il eut encore à supporter le contact et même certains compromis philologiques avec les idiomes punique et libyque. La résistance obstinée de ces deux idiomes à toute tentative de suppression ou d'assimilation était telle que leur connaissance avait fini par s'imposer même aux fils des colons nés 1. Apulée, Métam., I, 1. Cela tenait à ce que « ce ne furent point les beaux esprits de Rome qui, au lendemain de la conquête, partirent pour Utique et s'établirent dans les comptoirs de la côte et dans les plaines de l'intérieur. Ce furent de pauvres gens, anciens soldats, métayers ou mar- chands ruinés, aventuriers en quête de la fortune. Ils emportèi-ent avec eux et répandirent autour d'eux la langue qu'ils avaient toujours parlée, le patois des carrefours ou des municipes italiens, comme aujourd'hui nos zouaves et nos tirailleurs acclimatent dans nos colonies l'argot de nos faubourgs ». P. Monceaux, Les Africains, p. 100. 2. Voir dans plusieurs inscriptions chrétiennes les traces de ce latia populaire; par exemple, Marturorum. 3. Cet aspect archaïque du latin d'Afrique a été mis en lumière par K. SiTTL, Die lokalen Verse hiedenlieiten der lateinische Sprache, in-S", Er- langen, 1882, p. 120-1^0. LES DIALECTES. 99 en Afrique. On ne pouvait songer à se faire entendre du peuple des campagnes sans ces idiomes; de là cette action des patois indigènes, plus sensible chez les chrétiens « contraints par la nécessité et habitués à prêcher en libyque ou en punique, comme nos prêtres aujourd'hui encore se servent du flamand dans les campagnes du Nord, du celtique en Bre- tagne et du provençal dans le Midi ^ ». D'autre part, les exigences de la polémique et de l'exégèse à sou- tenir contre les colonies juives nombreuses en Afri- que ont laissé, elles aussi, leur empreinte sur la langue^. Ajoutez la déformation lente produite par une prononciation fautive et sur plusieurs points, semble-t-il, irréformable. On transportait dans la langue des mots non pas nouveaux, mais d'une phy- sionomie nouvelle ^. On reconnaissait un Africain à 1. p. Monceaux, op. cit., p. 103. 2. P. SiTTL, op. cit., p. 92-109. 3. A. AUDOLLEM, De l'orthographe des lapicides carthaginois, dans la Revue de philologie, 1898, t. XXII, p. 213-222. Ce très judicieux travail ne dispense pas de recourir aux auteurs qui l'ont précédé, cf. K. Sittl, op. cit.; G. W. MoELLER, Titulorum africanorum orthographia, in-8°, Gry- phiswaldae, 1875; M. Hoffmann, Index grammaticus ad Africae provin- ciarum TripoUtanae, Byzacenae, Proconsularis titulos latinos, formant le t. I des Dissert, philol. Argent, selectae, in-S", Argentorato, 1879; B. KUEBLER, Die latein Sprache auf afrik. Inschriften, dans Archiv, ftir lateinische Lexik und Grammatik, 1892, l. VIII, p. 161-202 ; H. Leclercq, au mot Afrique, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col. 752. Sur les infiltrations indigènes dans la langue latine il faut remarquer qu'à mesure qu'avança la colonisation romaine, l'élément sémitique se fit une place plus large dans le vocabulaire et les procédés d'expression. A cet égard, observe M. Monceaux, il est fort curieux de comparer entre elles les différentes inscriptions trouvées dans le pays. On y voit le latin se déformer de plus en plus, au contact des idiomes indigènes, à mesure que s'étend son domaine géographique ; il s'altère progressivement non seulement d'un siècle à l'autre, mais encore de l'Est à l'Ouest et du Nord au Sud. C'est qu'à chaque étape de la colonisation augmentait dans l'en- semble du pays la proportion d'indigènes parlant ou essayant de parler latin. 100 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. son langage, à ce stridor punicus dont parle saint Jérôme \ ou bien au labdacisme^ qui « fourmille en Afrique où il est rare d'entendre bien prononcer un L ^ ». Ce latin avait donc une physionomie singulière, mais ce n'est qu'à partir de l'époque chrétienne et dans son rapport avec l'Eglise d'Afrique que nous devons faire entrer notre recherche. Ce qui paraît l'avoir préservé d'une absorption complète ou d'une pénétration trop dissolvante par les idiomes indi- gènes, c'est le goût très vif des choses littéraires qui s'empara des Africains dès la fin du i^'' siècle de notre ère. L'instruction, la grammaire, la rhétorique prirent en Afrique un subit développement. L'élite s'attarda au style, mais l'élan était donné. Apulée avait laissé la formule définitive à l'usage des cerveaux africains, un mélange de baroque et de puissant avec la re- cherche à tout prix de l'effet violent. Le succès fut grand et durable ; ce n'était plus, comme avec le grec, le punique ou le libyque, un moyen de transaction, c'était l'expression du tempérament africain. De là son expansion et sa pénétration parmi les masses. Cependant, vers le début du v® siècle, il existait encore des christiani punici ^ mais nous ne saurions préjuger de leur nombre. La langue latine dut être en Afrique, comme dans les autres provinces de l'Empire, la langue officielle imposée avec une cer- 1. s. JÉRÔME, EpisU CXXX, 5. p. I., t. XXII, col. 1109. 2. s. Isidore, OHg., I, 38, 8; Schulten, Die rômische Afrîca, in-B°, Leipzig, 1900, 3. Pompée le Maure, Comm. art. Donat., p. 286, dans les Gramm. latini de Keil, t. V, p. 95 sq. Nous ne pouvons faire un grand nombre de citations, nous renvoyons à P. Monceaux, Les Africains, p. 110 sqq. et à la Bibliographie que nous avons donnée, dans D. Cabrol, Dict. d'arcfi. et de liturg., 1. 1, col. IIU sq. LES DIALECTES. 101 taine ostentation par l'administration romaine : Opéra data estf dit saint Augustin, ut imperiosa cwitas non solum jugum^ ^eruni etiom linguam suant domitis gentibus imponeret ' . Toutefois cette exigence ne dépassait pas le cercle toujours assez restreint de ceux qui doivent régler leur façon d'agir d'après les volontés du pouvoir ; le sermo plebeius, vulgaris, cottidianus, ne subit que lentement l'infiltration de la langue classique et cette infiltration s'opéra principalement par le mou- vement qui poussait en masse vers les écoles la jeu- nesse de ce temps. Ces générations d'hommes ins- truits ont dû puissamment aider l'administration romaine à refouler les partisans du sermo vulgaris dans l'obscurité. Ces jeunes lettrés, précisément afin de faire montre de leur science, ont pris à tâche d'employer les mots recherchés qu'une érudition, mieux préparée de nos jours qu'elle ne l'était jadis, à pu restituer à leurs légitimes inventeurs; et ce sont ces jeunes lettrés, Apulée, saint Cyprien, Ar- nobe, Lactance, saint Augustin qui, rhéteurs de pro- fession, ont constitué le fond caractéristique de la littérature africaine. Après tant d'essais infructueux pour dresser un catalogue des termes relevant certainement de Va- fricitas, nous nous bornerons à constater que, dans l'état actuel delà philologie, les « africanismes » sem- blent réduits à n'être plus que des phénomènes au lieu de constituer un idiome complet. Ce qui paraît vraisemblable, c'est que le latin classique et officiel ne se laissa guère pénétrer par les patois africains 1. s. Augustin, De civitate Dei, XIX, 7. Cf. Plutarque, Cato, 12; Suétone, Claudius, 16. 6. 102 L'AFRIQUE CHRETIENNE. qu'il poussa devant lui à mesure que s'étendait la civilisation et la puissance romaines. Nous avons vu que, du temps d'Apulée, on parlait à Madaure un si méchant latin que cet écrivain fut obligé, à son arri- vée à Rome, d'apprendre à nouveau la langue; deux siècles plus tard, la petite ville numide avait bien changé, on s'y était à ce point latinisé que les noms puniques sonnaient d'une manière étrange aux oreilles de Maxime le grammairien. Les sons latins sont maintenant les premiers qui frappent les oreilles d'un jeune enfant qui n'a besoin que d'écouter pour apprendre cette langue K Le christianisme devint un moyen puissant d'ex- pansion de la langue latine. A défaut de livres litur- giques qui semblent tous perdus, les traités catéché- tiques des Pères ne nous sont parvenus qu'en latin; de plus, les inscriptions qui ornaient les églises, fron- tons de marbre ou pavements de mosaïque, présen- tent presque exclusivement l'emploi du latin. Sans doute, il fallait faire effort pour être entendu ; saint Augustin commet volontairement des fautes de gram- maire et emploie des mots incorrects, aimant mieux, dit-il, mécontenter les savants que de rester in- compris de son peuple, et l'ensemble des inscriptions païennes et chrétiennes des derniers siècles de l'em- pire nous prouve que les personnes de la condition la plus modeste choisissaient pour leur tombe une épi- taphe latine ; en effet, les tituli grecs ou rédigés dans l'idiome indigène sont si rares qu'ils méritent à peine une mention. « Si les inscriptions, observe juste- ment M. Gaston Boissier, étaient d'une correction 1. Pour les locutions vicieuses et VAppendix Probi, cf. H. Leclercq, au mot Afrique, dans Dict. d'arch. et de liturg., t. I, col. 743, n. 37. LES DIALECTES. 103 irréprochable, on pourrait supposer qu'elles n'ont été rédigées que par des lettrés de profession, et qu'au-dessous d'eux on ne connaît que les idiomes du pays. Les impropriétés de termes, les erreurs de grammaire, les solécismes et les barbarismes qu'on y rencontre presque à chaque ligne, nous montrent que nous avons affaire à des ignorants, qu'ils parlent mal latin, mais qu'au moins ils le par- lent. Il faut donc croire que les Africains ont fini par se rendre maîtres d'une langue qui leur était d'abord étrangère, puisqu'ils s'en servent pour ex- primer les sentiments qui leur tiennent le plus ^ . » Enfin si les « africanismes » se sont trouvés faire par- tie de la langue classique, on peut en dire autant des termes barbares. Il n'y avait pas deux façons de par- ler mal le latin, mais une seule, qui se retrouve dans toutes les provinces; l'Afrique, l'Espagne, la Gaule, l'Italie et Rome même commettent des fautes sem- blables, et sur ce point encore Vafricitas ne nous donne rien de positif. « Où est le latin vulgaire qui soit différent du latin de l'Eglise d'Afrique? Dans toutes les provinces de l'Empire, le latin fut la lan- gue du peuple romain, la langue de la maison, de la famille, du marché, de la rue, de l'atelier et des camps. Mais pourquoi parler donc du latin africain? Le voici : cette langue commune à toutes les pro- vinces devint d'abord, en Afrique, la langue écrite et la langue littéraire. A Rome, en Italie et dans les autres provinces, elle fut seulement parlée et n'eut pas de littérature. L'Afrique seule eut des Tertulliens, des Cypriens et des Augustins. Voilà pourquoi il est permis de prononcer le nom de latin africain et 1. G. BoissiER, L Afrique romaine.^ in-12, Paris, 1901, p. 344 sq. 104 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. d'appuyer cette dénomination sur le caractère spécial de ces grands écrivains, mais non sur la langue elle- même \ » 1. J. Aymeric, Origine africaine du Codex Lugdunensis, dans les Lettres chrétiennes, t. IV, p. 255. L'HISTOIRE CHAPITRE PREMIER l'époque de tertullien Les cultes païens en Afrique. — Attitude du christianisme à leur égard. — Calomnies contre les fidèles. — Hostilité ouverte. — Tactique des Églises pour obtenir la tolérance de l'État romain. — Les martyrs scillitains (180). — Mal- veillance des proconsuls (197-8). — L' « Apologétique » de Tertullien. — Premiers martyrs. — La fuite pendant la per- sécution, — L'édit de Sévère (202?). — Le martyre des saintes Perpétue, Félicité et de leurs compagnons (203). — L'inci- dent de Lambèse (211). — Proconsulat de Scapula Tertullus (212). — Le rôle et l'influence de Tertullien. — Son passage au montanisme. La prédication du christianisme en Afrique provo- qua une opposition dont le sentiment populaire fut, beaucoup plus que les lois impériales, le véritable motif. L'Afrique n'était pas moins tolérante que Rome à l'égard des importations religieuses, à con- dition que celles-ci s'accommodassent de l'état de choses existant. Le christianisme y eût trouvé sa place aussi bien que toute autre religion nouvelle sans son exclusivisme qui, en Afrique comme partout ailleurs, le rendait intolérable aux partisans des 106 L'AFRIQUE CHRETIENNE. vieux cultes. Or, en Afrique plus qu'ailleurs, cet ex- clusivisme se heurtait à des positions acquises et à des convictions tenaces. Tout le pays, aussi bien dans les villes du littoral que dans les cités de l'in- térieur, était livré à ce qu'on pourrait appeler le bigotism. Les dieux pullulaient. C'étaient d'abord les vieilles divinités indigènes : Monna à Thignica ( = Aïn-Tounga) ^ , Mathamos à Masculula ( = Henschir- Guergour) ^, Draco dans la région de Thignica et de Thubursicum (= Teboursouk) 3, Haos etJocolon aux environs de Naragorra (= Ksiba-Mraou) et de Tha- gaste (= Souk-Arras) '*, Lilleus à Madaure (= Mdaourouch) ^, leru près de Cirta ^, Medaurus à Lambèse ^, Baldir à Calama (= Guelma) ^, Bacax dans la grotte du Taïa ^. En Maurétanie, on adorait les dieux maures ^*^, la divinité de Maurétanie ^\ la déesse maure ^^ ou la Diane des Maures ^^, Au- liswa à Tlemcen^^; Hiempsol^^, Ptolémée^^ et 1. C. I. L., n. IWll. On trouvera un grand nombre de détails précieux sur l'Afrique dans E. de Ruggiero, Dizioyiario epigraftco cli antichîta ro- mana, t. I, p. 3^6 sq. 2. Ibid,, n. 15779. 3. Ibid., n. 152^7, 15378; cf. 9326 et Passio S. Salsae. li, C. I. L., n. 16759 (= ^6Zil); 16809. 5. Ibid., n. ^1673. 6. Ibid., n. 5379. l.Ibid., n. 26^2; cf. 2581. 8. Ibid., n. 5279, 21481 ; cf. 19121-19123 ; S. AUGUSTIN, Epist. XVII, 2 : habere tuos in numinibiis Abaddires. 9. C. I. L., n. 5504-5518 ; 18828-18857. 10. Ibid., 2638-2641 ; cf. 9327, 21486. 11. Ibid., n. 8926. 12. Ibid., n. 21665. 13. Ibid., n. 8436; cf. Tertullien, Ad. nation., II, 8, Varsutina Mau- rorum. 14. C. I. L., n. 9906-9907. 15. Ibid., n. 8834, 17159; cf. 9007, 20731. 16. Ibid., n. 9342, 8927, 20977. L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 107 Juba^ anciens rois du pays, y avaient des autels. Ce personnel mythologique avait fait bon accueil à celui des envahisseurs puniques dont les idoles avaient survécu à la puissance de leurs adorateurs ^. Les noms de Tanit ^, la Juno Caelestisy Virgo Cae- lestis, Caelestis, et de Baal étaient révérés dans toute la Proconsulaire, dans la Numidie ^* et jusqu'en Mau^ rétanie ^. Baal-Hammon ^, identifié avec Saturne, l'emportait sur tous les autres dieux puniques; on l'adorait dans un grand nombre de sanctuaires, prin- cipalement à Thugga ^, à Thignica ^ et sur le Djebel-bou-Kerneïn, en face de Carthage ^. D'autres dieux s'étaient associés à ceux-ci et ils 1. Miixucius FELIX, Octavîus, 21 : Juba Maiiris volentibus deus est; Lactance, Divin. inslit.,i, 15; De la Blanchère, 7)e rege Juba, p. 107; P. Gauckler, Musée de Cherchel, p. 20 ; C. I. L., n. 20627. D'autres rois des dynasties indigènes étaient l'objet d'un culte, cf. Tertullien, Apo- logeticum, 24; S. Cyprien, Quod idola dii non sunt, 2. 2. P. Berger, Recherche des antiquités dans le nord de l'Afrique, 1890, p. 62 sq. 3. C. I. Semit., part. I, c. xiii; C. I. £., n. 2226; cf. Carton, Le sanc- tuaire de Baal-Saturne à Dougga, in-8°, Paris, 1896; De la Blanchère et Gauckler, Musée Alaoui, G. 754-76Ji. 4. C. I. L., /i. 993, 999, 1318, lU2li, 8241, 12376, 14850, 15512, 16411, 16415, 16417. Cf. Gagnât, Gauckler, Sadoux, Les monuments histori- ques de la Tunisie, I. Les temples païens, p. 24-34 ; Doublet et Gau- ckler, Musée de Constantine, in-4<>, Paris, 1890, p. 58, 82-84, pi. III. 5. C. L L., n. 9796; G. DOUBLET, Musée d'Alger, m-U", Paris, 1890, p. 63 sq., pi. III-IV. 6. P. MONCEAUX, Hist. litt. d. l'Afr. chrét., 1. 1, p. 31, note 4. 7. Carton, op. cit., cf. Comptes rendus de VAcad. des inscr., 1891, p. 437; 1893, p. 357; Bull. d'Oran, 1893, p. 63 sq. ; C. L L., n. 15515; Ga- gnât, Gauckler et Sadoux, op. cit., p. 82-85, pi. XXV-XXVII. 8. P. Berger et R. Gagnât, Le sanctuaire de Saturne à Aïn Tounga, dans Bull, du Comité, 1889, p. 207 sq. ; C. I. L., n. 14912-15199; Gagnât, Gauckler et Sadoux, op. cif., t. I,p. 79; De la Blanchère et P. Gauckler, Musée Alaoui, G. 113-650, D. 15-301. 9. TouTAiN, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1892, p. 19 sq.; Gagnât, Gauckler et Sadoux, op. cit., 1. 1, p. 81-82 ; De la Blanchère et Gauckler, op. cit., G. 651-655, D. 302-357. 108 L'AFRIQUE CHRETIENNE. étaient sans nombre ; car le monde antique tout en- tier contribuait à remplir ce Panthéon éclectique. La statistique ne pourra en être dressée d'ici longtemps, car les fouilles continuent à apporter des indications inconnues jusqu'à nos jours, mais on peut prévoir que la conclusion à laquelle il faudra s'arrêter, c'est que l'Afrique n'était pas moins hospitalière aux cultes des Latins, des Grecs et des Orientaux qu'à d'autres cultes qui étaient en droit de se réclamer d'une an- tiquité plus lointaine. « Sérapis, écrit M. Monceaux, avait ses adorateurs non seulement à Carthage \ mais encore dans de simples bourgades de l'inté- rieur 2; la Grande Mère des Dieux avait les siens dans beaucoup de villes de la Proconsulaire et des autres provinces, à Sicca Veneria, à Zama-Regia, à Mactaris, à Lambèse, à Thibilis, à Mileu, à Cae- serea ^. Puis l'Afrique avait adopté presque toutes les divinités gréco-romaines ^*. Chaque culte avait ses temples ou ses autels, et ses prêtres ^. Même des associations particulières de dévots s'étaient formées 1. CI. L., n. 1002-1007; 12Zi9M2W3. 2. Ibid., n. 14792, 21487; Musée Alaoui, G, 863; Gsell, Musée de Phi- lippeviUe, in-4°, Paris, 1898, p. 53, pi. V; Musée de Cherchel, m-k°, Pa- ris, p. 135, pi. XIV. Plusieurs monuments africains se rapportent au culte d'Isis ; R. Gagnât, Musée de Lambèse, \u-U°, Paris, 1893, p. 23 ; à Gherchel, Musée de Cherchel, p. 95 et 137, pi. III et XIV; à Bulla-Regia, Musée Alaoui, K. 134-135. 3. C. I. L., n. 1649, 2633, 5524, 8203, 9401, 15848, 16440 ; Bull, du Co- mité, 1891, p. 529. Sur le temple de Mactaris, cf. Gagnât, Gauckler et Sadoux, op. cit., 1. 1, p. 60-61. 4. Gf. TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie, p. 206 sq. Signalons encore des monuments du culte de Mithra, trouvés dans diverses loca- lités, CL L., n. 2675, 6975, 9256, 18025, 18235, et surtout à Philippeville, cf. Musée de Philippeville, p. 44-51, pi. VI. Revue critique, 9 mars 1903. 5. 11 y avait souvent plusieurs prêtres pour un même dieu. C L L., n. 998, 117%, 12001, 12003. L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 109 en bien des endroits : des collèges de Dendrophores en l'honneur de la Mère des Dieux ^ de Marten- ses en l'honneur de Mars ^, de Venerii ^ ou de Ce^ reaies ^ en l'honneur de Vénus ou de Cérès, sur- tout ces mystérieuses curies, si nombreuses dans la région, et qui correspondaient probablement à des divisions municipales ^. Au milieu de tous ces dieux étrangers, arrivés à la suite des marchands ou des soldats, des administrateurs ou des colons, brillait au premier rang la Triade Capitoline, composée de Jupiter, Junon et Minerve que l'on associait dans un temple triple ou dans trois temples voisins. A l'exem- ple de Rome et de Carthage, la plupart des cités importantes paraissent "avoir eu leur Capitole ^ : c'était le cas à Thugga '^, à Sufetula ^, à Thamu- 1. Dendrophores : à Thugga, C. I. L., n. 15527 ; a Mactaris, BuU. du Comité, 1891, p. 529; à Cirta, C. L L., n. 69aO-69^tl ; à Rusicade, Ibid., 7956; à Silifis, Ibid., n. 8^57; à Caesarea, Ibid., n. 9401, 21070; à Thamu- gadi, Ibid., n. 17907. 2. Martenses à Uccula, C. I. L., n. 14365. 3. Venerii à Sicca, C. I. L., n. 15881. 4. Céréales ou Cerealicii, à Bisica, Vaga, Mustis, El-Oust, C. I. Z,., n. 12300, 14394, 15585, 15589, 16417. Sur les temples africains des Cereres, cf. Gagnât, Gauckler et Sadoux, op. cit., 1. 1, p. 35-38. 5. C. I. L., n. 629, 826, 829, 974, 1828, 2712, 2714, 2596, 3302, 11008, 11201, 11340 sqq., 11774, 11813 sqq., 12353 sqq., 14613, 14683. Sur ces curies africaines qui sont mentionnées par les inscriptions d'une foule de villes en Proconsulaire et en Numidie, cf. Toutain, op. cit., p. 278 sq. ; S. GSELL, dans Bull, du Comité, 1900, p. xvii. 6. Sur ces capitoles africains, cf. l'article Juppiter, dans le Lexikon der griech. und roem. Mxjthol. de Roscher, t. II, p. 470 sq. ; P. Gau- ckler, L archéologie de la Tunisie, 1896, p. 43 sq.; Boeswillwald, Gagnât et Ballu, Timgad, in-4o, Paris, 1896-1897, p. 156-157; Gagnât, Gauckler et Sadoux, op. cit., 1. 1, p. 1-18, pi. I-IX. 7. C. I. L., n. 1551315514, cf. H. Saladin, dans les Nouvelles ar- chives des Missions scientif., t. II, p. 490 sq.; Gagnât, Gauckler et Sa- doux, op. cit., t. I, p. 1-4, pi. I. II. 8. H. Saladin, dans les Archives des Miss, se, 3^ série, t. XIII, p. 66 sq.; Gagnât et Saladin, Voyage en Tunisie, in-8'>, Paris, 1894, p. 140 sq.; Gagnât, Gauckler et Sadoux, op. cit., p. 14-18, pi. VIII-X. L^AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. 7 ItO L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. gadi \ à Théveste et Lambèse ^, à Cirta ^, en bien d'autres endroits, même dans de très petites villes'*. « Au-dessus de toutes ces religions, le culte offi- ciel des empereurs, qui, peu à peu, allait envelopper tout le reste. En mainte cité, plusieurs Dwi avaient leur temple distinct ^ ; bientôt l'on allait élever par- tout des autels à Septime-Sévère, un enfant du pays, dont les Africains devaient garder un long souve- nir ^. Pour n'oublier personne, la plupart des villes avaient institué un culte collectif des empereurs di- vinisés. Enfin, chacune des provinces africaines pos- sédait sa religion provinciale : culte des Din, d'après quelques savants; culte de Rome et d'Auguste '^, suivant l'hypothèse la plus vraisemblable ^. » Qu'on juge d'après cette énumération — et elle est loin d'être complète — de la multitude de croyances, d'habitudes, d'intérêts que le christia- nisme devait froisser et alarmer. Il y a plus. Contrai- 1. C, I. L., n. 2388. Le capitole de Thamugadi a été déblayé récem- ment par le Service des Monuments historiques, cf. Boeswillwald, Cagxat et Ballu, Timgad, une cité africaine sous l'empire romain, in-V, Paris, 1896-1897, p. 153-182 ; G. BoissiER, L'Afrique romaine, in-12'>, Paris, 1895, p. 203 sq. 2. C. I. L., n. 1858; R. Cag.xat, Lambèse, in-8'', Paris, 1893, p. 56 sq. 3. C. I. L., n. 6981, 6983-698'i; A, Audollent, dans la Revue archéoL, 1890, t. I, p. '32 sq. h, C. I, L., n. 906, 6339; Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1891, p. Ukl; 1892, p. 232. Bull, du Comité, 1892, p. 15^. 5. C. I. L., n. 6948, 7963, cf. n. 993, lk9h; E. KoKNEMANN, Beitràge zur alten Geschichte, 1901, 1. 1, p. 112, 127, 128, 139, 140-142. 6. Spartien, Severus, 13; C. I. L., n. 19121. 7. Pallu de Lessert, Les assemblées provinciales et le culte provin- cial dans l'Afrique romaine, in-8°, Paris, 1884; Le Même, Nouvelles observations sur les assemblées provinciales dans l'Afr.rom., 1890; cf. GuiRAUD, Les assemblées provinciales, in-S», Paris, 1886, p. 74 sq. ; Beur- LiER, Essai sur le culte rendu aux empereurs romains, in-8°, Paris, 1890, p. 120 sq. 8. P. MONCEAUX, op. cit., t. I, p. 32 sq. N'oublions pas Mithra, S. Gsell, Musée de Philippeville, in-4<», Paris, 1898, p. 48. L ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 111 rement à ce qui se passait sur d'autres points de l'empire où les âmes étaient abandonnées au plus profond scepticisme par suite de la déchéance de la religion officielle, les Africains possédaient ce que nous devons appeler, faute d'une autre expression, une vie spirituelle. Il en était pour eux comme pour les Orientaux. Les cultes sémites recelaient une part d'inexprimable béatitude dans leurs formules et leurs théologies mystérieuses. L'engouement qui ac- cueillit le judaisme au i^"" siècle, le mithriacisme au siècle suivant dans les milieux occidentaux comme la Gaule et Rome répondait à la solitude désespé- rée où les religions esthétiques de la Grèce et du Latium avaient plongé leurs affiliés. Cette émotion d*âme que les hommes de ce temps voulaient con- naître, ils ne la trouvaient pas dans les charmants enfantillages municipaux auxquels se réduisait le paganisme officiel. Et s'il en était ainsi sur le sol natal de ce paganisme, à plus forte raison la situa- tion était-elle la même et plus accentuée encore dans la province d'Alrique toute imprégnée des religions sémites sur lesquelles le contraste du culte officiel avait jeté un nouvel attrait. Les Africains respec- tueux de ce culte se soumettaient à ses prescriptions, mais les hommages rendus à Esculape, à Saturne, à Junon, étaient détournés de leur destination et s'en allaient à Eschmoun, à Baal-Hammon, à Tanit avec lesquels on les identifiait. Le christianisme ne pouvait et ne voulait entendre parler à aucun prix d'un semblable compromis de conscience et si, nonobstant sa résistance, il en profita lui-même dans la suite, ce fut parce que le vieux germe punique survécut et opéra quand même, pour lui, quoique malgré lui. Ce qui exaspéra les 112 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. Africains fut la prétention du christianisme à s'isoler et à remplacer ; car il ne s'agissait pas de la réforme des vieux cultes, mais de leur destruction. Et cette destruction impliquait non seulement le désaveu de la croyance, mais encore l'abandon des espoirs in- digènes, toujours vivaces, d'indépendance et de liberté conjoints à cette croyance. 11 est possible que cette doctrine des chrétiens — la seule chose qu'en voulussent voir les païens — ait été exposée ou pratiquée avec une certaine mala- dresse; qu'on ait fait usage d'affirmations trop caté- goriques, d'anathèmes trop offensants ; on peut le croire puisqu'il s'agit d'Africains — mais on ignore tout de ces premières polémiques et de l'accueil qui fut fait généralement à la nouvelle secte. Si les chrétiens firent des avances, elles furent probable- ment reçues avec défiance ; car, en Afrique comme dans le reste de l'Empire, la prétention à s'isoler indisposait à leur égard. La société au milieu de laquelle on vit est ordinairement assez mal disposée pour ceux qui la dédaignent. Tertullien répétera bien haut que les chrétiens ne se distinguent des autres citoyens que par une morale plus sévère ; il fera remarquer qu'on les voit au forum, aux ther- mes, au marché, dans les boutiques, qu'ils exercent tous les métiers; cela ne servira de rien. Pour les an- ciens, la pierre de touche était la vie domestique ; là se célébrait le culte, là se réunissait la famille. Or, à mesure que cette famille voyait ses membres s'af- filier au christianisme, ses rangs s'éclaircissaient à l'heure des réunions, les rites devenaient difficiles à remplir ; peut-être parfois, faute de la voix d'une jeune fille ou d'un adolescent, fallut-il omettre les hymnes sacrés; le culte en souffrait, la prospérité L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 113 de la famille était menacée. S'il s'agissait des sacri- fices publics, on remarquait les mêmes vides, ou bien, le jour des jeux, le cirque et l'amphithéâtre étaient délaissés, dédaignés. Et, pendant ce temps, on savait que les nouveaux sectaires se réunissaient, usant d'artifices pour demeurer à l'abri des investi- gations. On ignorait ce qu'ils faisaient, mais des bruits circulaient avec persistance qu'on chuchotait avec dégoût. Ces gens, si empressés à condamner toutes les pratiques saintes qui étaient comme l'his- toire même delà patrie, eux qui fuyaient toutes les pratiques innocentes que leurs parents, leurs amis, observaient avec bonheur, et même avec consolation ; eux enfin qui repoussaient toutes ces pratiques nobles qui avaient donné la richesse et la liberté dans le passé ; ces chrétiens qui refusaient de faire acte de croyant, acte de citoyen, se livraient à des plaisirs d'un dévergondage inouï; ces moralistes étaient des athées, des traîtres, des infâmes. Parmi ceux qui exploitaient et colportaient avec le plus d'acharnement ces calomnies se trouvaient les Juifs, et on les croyait. Les plaisanteries d'un tour grivois ou obscène avaient presque toujours accueilli les Juifs dans la société romaine, leur rendant inabordables certains lieux de réunion, les thermes et les bains plus par- ticulièrement ^ Habiles à détourner l'attention, sur- tout lorsque de gênante elle devenait dangereuse, les synagogues paraissent avoir trouvé, grâce à l'impé- 1. KE1SA.N, Marc-Aurèle, in-S», Paris, 1883, p. 556, note 1 ; Eild, Les Juifs à Rome devant l'opinion et dans la littérature, dans la Revue des études juives, 1884, t. VIII, p. 1 ; 1885, t. XI, p. 18, 161 ; P. Lejay, Le sabbat juif et les poètes latins, dans la Revue d'Iiist. et de litt. religieuses, 1903, t. VIII, p. 305-335. 114 L'AFRIQUE CHRETIENNE. ratrice Poppée, dans le christianisme débutant, le nouveau bouc émissaire ' . La distinction entre Juifs et chrétiens mit longtemps à se faire aux yeux de l'Etat romain, quoique dans chaque camp on s'effor- çât de dissiper cette confusion volontaire. En Afrique, où le nombre des Juifs était considérable ^, Tertullien les considérait comme une des forces ennemies qu'il avait à combattre. Leur influence ne put prévaloir pendant les années de calme qui suivirent la persé- cution de l'an 180. Les proconsuls se montrèrent tolérants, parfois même bienveillants ^ ; Pudens, sous le règne de Sévère, pendant les années où cet em- pereur africain témoigna des sentiments favorables aux chrétiens '*, avait appliqué à ceux-ci ce que con- tenaient de favorable les rescrits de Hadrien -^ et d'Antonin ^ ; il avait même renvoyé libre un chrétien 1. Ce poiat parliculier est trop étranger au sujet du présent travail pour être traité ici avec les développements qu'il exige; nous y revien- drons. 2. ViTRk, Spicilegium Solesmense, in-i", Parîsiis, 1852, t. I, p. xx-xxi; E. NoELDECHEN, TcrlulUan's Gegen die Juden auf Einheit, Eclitheit. Enststehung, dans Texte und Untersuchungen, t. XII, 2* partie, in-8°. Leipzig, 1894, p. 5-lU. 3. Pertinax (188-189); Didius Julianus (189-190) ; Cincius Severus (190- 191) ; cf. Fallu de Lessert, Fastes des provinces africaines, 1896, t. 1. p. 223-22'i et Vespronius Candidus (191-192). Ibid., t. I, p. 230-233. La démonstration faite par J. Sch.midt, Ein Beitrag ziir Chronologie dcr Schriften Tertullians, dans le Bheinisclies Muséum, 1891. 77 sq., ne laisse aucun doute sur la qualité de proconsul de tous ces personnages. U. Sévère était né à Leplis, Spartiex, Severus, 15; pendant son gou- vernement dans la Lyonnaise (186), naquit l'ainé de ses fils, Antonin, plus connu sous le nom de Caracalla ; il lui donna une nourrice chrétienne. Pendant le règne de Sévère, le nombre d'esclaves et d'affranchis impé- riaux professant le christianisme est assez considérable. On est fondé à croire que les Africains y étaient représentés. 5. G. Callewaert, Le rescrit d'Hadrien à Minucius Fundanus, dans la Rev. d'hist. etdelitt. relig., 1903, t. Vlil, p. 152-190, et la bibliographie, p. 152, note 1. Ch. Guigxebert, Tertullien, étude sur ses sentiments à l'égard de l'empire et de la société civile, in-8°, Paris, 1901, p. 73-9'i. 6. A. IlARNACK, Das Edikt des Antoninus Plus, in-8°, Leipzig, 1895; L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 115 qui n'était pas accusé régulièrement'. Cependant les bruits les plus calomnieux circulaient sur les fidèles. Le peuple qui de tout ne comprend que les dehors accueillait avidement les récits infâmes qu'on colportait; plus l'accusation était monstrueuse ou ridicule, plus elle obtenait de crédit : « Tel com- mence à calomnier, dit TertuUien, puis vient un second qui ajoute aux mensonges du premier ; bien- tôt un troisième va renchérir sur les fables débitées par ses devanciers, et ainsi de suite. Le vulgaire accepte tout les yeux fermés et se fait l'écho docile des infamies qu'on invente sur notre compte^. » La calomnie s'exerçait en particulier au sujet des cala- mités physiques qui ravageaient les provinces (peste, fièvre, épizootie) ^, et des infamies dont les assem- blées chrétiennes passaient pour être le théâtre. « Si le Tibre inonde Rome, si le Nil n'inonde pas les campagnes, si le ciel est fermé, si la terre trem- ble, s'il survient une famine, une guerre, une peste, un cri s'élève aussitôt : « Les chrétiens au lion ! à mort les chrétiens ^ ! » Tel était le premier mou- vement de la foule ; parfois sa fureur avait une cause différente. Depuis longtemps, les païens se divertis- saient à tourner en ridicule la dévotion des Juifs L. Saltet, VédH d'Antonin, dans la Bev. d'Iiist. et de litt. relig.^ 1896, t. I, p. 383-392. 1. TERTULLIEN, Ad Scopulam, 4 : Pudens ctiamque missiim ad se chrislianum in elogîo concussione ejvs intellecto, dimisit, scisso elogio, sine accusatore negans se audilurum hominem secundum mandatum. Il semble que le proconsul brusqua le débat et que, personne ne se présentant pour soutenir la plainte, il déchira le rapport de police et refusa de procéder à l'interrogatoire. Les mots secundum mandatum indiquent qu'on appliquait encore la législation du rescrit de Trajan interdisant de recevoir une accusation anonyme. 2. TERTULLIEN, Ad nationcs, 1, 7. 3. Ibid., I, 9; Apologeticum, 40. 4. Ibid. 116 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. qu'ils accusaient d'adorer une tête d'âne ^. Ceux-ci, vexés, s'étaient ingéniés à reporter sur les chrétiens cette imputation, et ils y avaient réussi^. Un jour, un Juif apostat, valet d'amphithéâtre ou bestiaire, imagina de se promener dans les rues de Car- tilage portant un tableau sur lequel on avait peint un personnage vêtu de la toge, tenant un livre, ayant des oreilles d'âne et un pied fourchu ; on lisait au- dessous : « Le Dieu des chrétiens, onocoitès^ ». Ca- lomnie dont l'expression obscène dépasse la mesure de ce que l'on peut écrire, mais qui devait peu surprendre et dégoûter les païens habitués à l'ex- trême licence de leurs divinités '*. 1. Tacite, Hist., V, 5. 2. Parmi les monuments qui nous sont parvenus de cette calomnie, on connaît le « crucifix du Palatin », reproduit très souvent. F.-X. Kraus, Das Spott-crucifix vom Palatin, m-8°, Wien, 1869, trad. Ch. de Linas, Le crucifix blasphématoire du Palatin, in-8°, Arras, 1870; D. Cabrol et U. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., t. 1, n. 3802. Une intaille publiée par Stefanom, Gemmae antiquae, Veneliis, 16^6, pi. XXX, représente un âne faisant le maître d'école devant quelques enfants respectueusement inclinés; republiée par Fr. Munter, Primorclia Ecclesiae Africanae, in-4°, Hafniae, 1829, p. 218 ; cf. p. 167 sq. Le musée de Luynes {Biblioth. nationale, cabinet des antiques, terres cuites, n. 779) possède une terre cuite venant de Syrie, représentant un petit homme vêtu d'une longue robe, tenant un livre ; il a la tête d'âne, de longues oreilles ; détail ob- scène. Cf. E. Renan, dans les Comptes rendus de CAcad. des inscript., 1770, p. 32-36. 3. Tertulliex, Ad nationes, 1, Vi ; Apologelicum, 16. De Rossi, Roma sotterranea, 1. 111, p. 85^, a fait observer qu'il y avait eu deux courants différents, l'un simplement ridicule, mais qui ne faisait que rapprocheT le christianisme des sectes égyptiennes, adoratrices de figures kunocé- céphales, leonlocéphales, etc. ; l'autre était rigoureusement monstrueux ainsi que le prouve la lecture ôvoxottr]; = Cf. Dictionn. d'arcliéoL rlirét. et de liturgie, 1. 1, au mot Ane. k. En dehors des esprits attachés au sens graveleux que les grands mythes païens étaient susceptibles de recevoir et de la foule ignorante, les dieux avaient conservé pour de bons esprits une signification assez voisine des hautes conceptions morales dont ils avaient été, dans les temps plus anciens, l'expression concrétisée. Cette manière de consi- dérer dieux et déesses a été exposée avec toute la clarté et l'exacti- L'EPOQUE DE ÏERTULLIEN. 117 Il semble que toutes les classes de la société fus- sent conjurées dans la haine à l'égard des chrétiens. Le rhéteur Fronton, dont le talent n'égalait pas la réputation, avait pris parti contre eux. 11 débita un grand discours Contre les chrétiens ^ , qui ne valait sans doute ni plus ni moins que ses autres ouvrages, mais Fronton était à la mode et on dut trouver qu'il avait raison. Après lui, Apulée imagina, dans ses Métamorphoses, une femme ayant une passion folle pour un âne. « C'était, dit-il, une ennemie de la foi, une ennemie de toute pudeur ; elle méprisait et foulait aux pieds nos divinités saintes; en revanche, elle était initiée à une certaine religion sacrilège, elle croyait à un Dieu unique ; par ses dévotions hypocri- tes et vaines, elle trompait tous les hommes^ ». Pour ceux qui avaient vu le valet juif portant son tableau obscène dans la ville, l'allusion était bientôt com- prise. Il n'était bruit alors dans la ville entière, dit Tertullien, que de ce Dieu des chrétiens engendré par un âne ; on ne parlait que de cela^. On donnait des détails sur les assemblées, détails obscènes, comme le sont d'ordinaire les accusations qu'on porte contre les novateurs religieux. C'était l'inceste d'Œdipe et le festin de Thyeste; car de la part des chrétiens, toutes les abominations semblaient possibles. Nous ne savons pas tous les heurts que chrétiens et païens eurent entre eux pendant cette période; mais il est probable que, pendant les années de paix, quelques difficultés se produisirent, qui pouvaient lude désirable par Paul de Saim-Victor, Les deux Masques, in-S", Paris, 1883, t. I, et Les grandes Déesses, dans Hommes et Dieux, in-12, Paris, 1883. 1. MiNUCius FELIX, Octavius, 9 et 31. 2. Apulée, Métamorph., IX, 14. 3. Tertullien, Ad Naliones, I, l'j. 7. 118 L'AFRIQUE CHRETIENNE. faire présager les violences qui suivirent. Sous le proconsulat de Pertinax, son historien enregistre un grand nombre de séditions provoquées par les pro- phétesses du temple de Caelestis^. Peut-être les chrétiens faisaient-ils l'objet de ces prédictions me- naçantes? En toutes circonstances, il leur fallait se tenir sur leurs gardes. A la première bagarre il y avait toujours quelques pierres qui leur étaient ré- servées. Pendant les bacchanales, on envahit leurs cimetières et on viola les tombes ^ ; c'était un des divertissements de la populace de Carthage que d'extraire ainsi de la tombe des corps en putréfac- tion et de les mettre en pièces^. Les fidèles s'en vengeaient par des épigrammes '*. Ce qu'il y avait de grave et vraiment menaçant dans tout ceci, c'était que les chrétiens se trou- vaient, de fait, hors la loi. Celle-ci attribuait au terrain où un mort était inhumé le caractère de « lieu religieux » ; elle le prenait sous sa protec- tion, le rendait inviolable, inaliénable, imprescrip- tible^. Or nous ne voyons pas que les dévastateurs aient été punis ^; on se contenta probablement de prévenir de nouveaux désordres. Les chefs des Éo^lises s'efforçaient sans doute de 1. Jules Capitolin, Pertinax, u. 2. Tertullien, Ad Scapulam, 3. 3. Ibid. Mêmes intentions, pendant l'intérim d'Hilarianus, de la part de la foule, qui réclame l'abolition du caractère religieux des cimetières, c'est-à-dire l'impunité pour les violateurs. U. Ibid. Après cet'e violation des areae cémétériales survint une fa- mine et TertuUien fit observer que les areae des païens, dans lesquelles on battait le blé, étaient devenues également inutiles. 5. Marcien, au Digeste, I, viii, 6; cf. P. Allard, Les Domaines funé- raires des chrétiens, dans llist. des pcrséc, t. 11, p. ^57 sq. 6. TertuUien n'eût pas manqué d'eu tirer un argument contre de nou- velles émeutes. L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 119 calmer cette effervescence. Il semble que, malgré quelques esprits remuants, la direction adoptée en Afrique ait été sage et pleine de modération. Une opinion se répandait alors qui tendait à prévaloir, et l'illustre catéchiste d'Alexandrie, Clément, devait l'enseigner sans doute, puisqu'il la pratiquait \ On professait que celui qui ne se sent pas la force d'affronter la confession de sa foi au milieu des tourments, doit prendre la fuite. En Afrique, les fidèles recevaient cet enseignement, ou bien on leur conseillait d'acheter à prix d'argent le silence des officiers subalternes chargés de la recherche des fidèles^. Non seulement les particuliers, mais des Églises entières espéraient par ce moyen détourner le coup ^. Cette conduite ne recueillait pas que des applaudissements et, ainsi qu'il arrive trop souvent, au moment où le danger devenait imminent, la dissension se mettait parmi les fidèles. La Passion de sainte Perpétue nous fait voir un évêque Optatus et un prêtre Aspasius occupés par leurs perpétuelles disputes, et dans le même temps le clergé de Carthage comptait en Tertullien un de ces hommes dont le talent entraîne toujours — quels que soient leurs sophismes — ce groupe de brouil- lons et de mécontents qu'on rencontre partout. Tandis qu'on s'efforçait de calmer les ressentiments qui grondaient, ces fanfarons bravaient le peuple et irri- taient les magistrats dont les dispositions étaient devenues moins favorables. Tertullien lui-même avait, en un temps, partagé l'opinion de ceux qui 1. CLEMENT, Stromata, IV, U. 2. Tertullien, De fuga, 12. 3. Ibid., 13. 120 L'AFRIQUE CHRETIENNE. parlaient de fuite ^ ; mais il ne pouvait pas être bien longtemps modéré. Il avait cependant d'autant plus de raisons de mé- nager les susceptibilités qu'on avait déjà senti s'ap- pesantir le bras de l'administration romaine. Pendant la première année du règne de Commode en 180, le proconsul d'Afrique Vigellius Saturninus- fit com- paraître devant son tribunal douze chrétiens envoyés de Scillium ^. Ils étaient sept hommes et cinq fem- mes et, si on en juge d'après leurs noms, plusieurs d'entre eux étaient d'origine punique '\ Tous s'ef- facèrent devant l'un d'entre eux, qui parla au nom des autres. On leur proposait un délai pour réfléchir. '( Dans une cause si juste, il n'est pas besoin de délai, répondirent -ils, qu'on le tienne donc pour écoulé. » On les prit au mot et on leur coupa la tête. Ils fu- 1. Tertulliex, Ad uxorem, 1, 2. 2. TissoT, Fastes de la province romaine d'Afrique, in-S", Paris, 1885, p. 121-122; Fallu de Lessert, Fastes des provinces africaines, ia-H», Pa- ris, 1896, t. I, p. 221-223. 3. Les Actes des martyrs de Scillium sont le plus ancien document daté de la littérature latine chrétienne. Ils ont une littérature assez con- sidérable et qu'on trouvera énumérée dans II. Leclercq, Les temps néroniens et le deuxième siècle, in-S", Paris, 1902, p. 108 sq. Comme il existe cinq recensions latines et une recension grecque du texte, cette pièce fournit un autre genre d'intérêt. Cf. H. Leclercq, au mot Actes des martyrs, dans D. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. I, col. 378. Ces martyrs sont inscrits au Marlyrologium hicronymianum, p. lxx et 92 et dans le Kalendarium carlhaginense au XV[1J k. Aug. = 17 juil- let. Leur lieu d'origine n'est pas définitivement identifié. Il a existé une Ecclesia Scillitana dans la Proconsulaire ; elle est mentionnée par la liste de Uii et par la lettre de 6^6. Cf. C. Tissot, Géogr. comp. de la prov. rom. d'Afr., t. II, p. 636 et 775. Noter que cette Ecclesia Scillitana est certainement distincte de Cillium ( = Kassrine) en Byzacène. U. Speratus, Nartzalus, Cittinus , Veturius, Félix, Aquilinus, Lac- tancîus, Januaria, Generosa, Vestia, Donata, Secunda. Dans la version grecque des Actes, Laktantius est remplacé par Kelestinos; dans d'au- tres textes latins on lit Venerius au lieu de f'eturius et Vestigia pour Vestia. L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 121 rent ensevelis près de la ville ^ et une basilique fut, dans la suite, élevée sur leur tombeau -. On a cru en retrouver remplacement à l'ouest de Cartliag-e, près du hameau de Douar-el-Chott^. Ces Actes sont d'un grand intérêt historique, mal- gré leur forme littéraire dialoguée et l'absence de toute prétention littéraire, ils nous font voir le niveau moral des premières chrétientés de l'Église d'Afrique. L'autorité dont jouit Speratus parmi ses compagnons donnerait lieu de croire que ce personnage a été évé- .que ou prêtre, mais c'est là une simple conjecture. Speratus est visiblement préoccupé des accusations qui se colportent contre les frères. Il y répond au lieu de répondre à celles du proconsul. « Je n'ai pas volé, dit-il, et quand j'achète quelque chose, je paie l'im- pôt. » Manifestement lui et ses compagnons ont fort à cœur de déclarer qu'ils honorent l'empereur, qu'ils l'honorent en tant que César. On voit que dans leur ville de Scillium, eux aussi et dès avant cette première date de 180 avaient été molestés ; « mais, quand on nous maltraitait, nous avons rendu grâce ; car nous honorons notre empe- reur'^ ». Ils sont condamnés — et probablement l.KaTaxôiVTai Ôà Tzkrinio^i KapOayévvyiç (xy]Tp07r6X£a);,ditle Mapxûpiov SîrepaTou, The Passion of s. Perpétua, tvîth an Appendix on the Scil- litan martyrdom, édit. Robixson, in-8°, Cambridge, 1891, p. 117. 2. Victor de Vite, Hist. persec. vandal., I, 3, 9 (édit. Halm). S. Augus- tin, Sermo CLV. 3. A. L. De,.attre, dans le Cosmos du 27 février 1894. Pour la discus- sion critique des textes et la priorité à accorder au texte latin sur la recension grecque. Cf. P. MoycEXVX, Hist. litt. de VAfr.chrét., t. I,p.66sq. 4. Le mot car semblerait insinuer qu'il s'agit de sévérités des em- pereurs, c'est-à-dire de l'administration, et non de brutalités populaires. II est possible qu'il y ait là une allusion à quelque persécution sous Marc-Aurèle. Malheureusement nous ne savons rien de précis sur l'esclave Namphamo, martyr à Madaure. On a parlé du 5 décembre 180, P. Mon- ceaux, op. cit , t. I, p. 43; du k juillet de la môme année, P. Allard, 122 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. poursuivis — en vertu de la législation de Trajan ; voici le verdict : « Speratus, Nartzalus, Cittinus, Donata, Vestia, Secunda et les autres ont confessé qu'ils vivaient suivant le rite chrétien. Attendu qu'on leur a offert la faculté de revenir à la religion des Romains, et qu'ils ont refusé avec obstination, nous les condamnons à périr par le glaive. » Calomnies et bravades amenaient un état d'exaspé- ration qui se satisfaisait dans quelques brutalités populaires, mais les hommes de sens, les esprits rassis, réservaient leur irritation pour une accusation plus grave et qui touchait plus profondément les vieux Romains et les loyalistes provinciaux. On im- putait aux fidèles l'abandon, et qui plus est, la haine des traditions nationales ' et, au moment où les frontières de l'empire commençaient à devenir le théâtre d'incursions sans cesse renaissantes, dans cette Afrique où l'on s'occupait déjà peut-être de tracer le fossé de Sévère, il fallait peu de chose pour alarmer un patriotisme aussi ombrageux que sincère. Les protestations de fidélité, de dévouement aux em- pereurs, n'entraînaient guère la conviction, et la sus- picion officielle se montrait déjà plus menaçante, lorsqu'un acte inconsidéré vint probablement hâter la persécution ouverte. op. cit., t. I, p. ^36; du h décembre, Neumanx, Die rômische Staat und die atlgemeine Kirche bis auf Diocletian, in-8, Leipzig, 1900, t. I, p. 76, 286. Tout cela est conjecture. Rien n'indique que le Namphamo du nori' Decembr. au Martyrol. hieron. (1894), p. 150, soit celui dont nous par- lons. Ce nom se retrouve p. 15'4, XV Kal. Jan. et p. 155, XIV Kal. Jan. et C. I. L., n. 540, 642, 1529, 11681, 11696, 14418, 14606, 14617, 14644, 15599, 15712. Cf. TouTAiN, Les cités romaines, p. 176, et S. Augustin, Epist. XVII. On n'a rien de plus sûr pour le martyr Miggin, nom très commun en Afrique ; C. I. L., n. 11476, 15794, 18656, 20600. 1. H. Leclercq, Comment le christianisme fut envisagé dans l'empire romain, dans Le Deuxième siècle. Dioclétien,'m-S°, Paris, 1902, p. 1-51. L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 123 Depuis quelques années, l'Eglise d'Afrique jouis- sait de cette paix troublée lorsqu'en 197 ou 198, les proconsuls se montrèrent tout différents de leurs prédécesseurs . Des fidèles furent arrêtés pour délit de religion et mis en prison^. Tertullien leur écrivit: « Bienheureux martyrs désignés, pendant que l'É- glise, notre mère et notre maîtresse, vous nourrit du lait de la charité et que le dévouement de vos frères vous apporte dans la prison de quoi soutenir la vie du corps, permettez-moi de contribuer à la nourriture de votre âme Vous habitez un séjour ténébreux, mais vous êtes vous-mêmes lumière. Des liens vous enchaînent, mais vous êtes libres pour Dieu. Vous respirez un air infect, mais vous êtes un parfum de suavité. Vous attendez la sentence d'un juge, mais vous-mêmes vous jugerez les juges de la terre ^. » Deux livres du même auteur, écrits vers le même temps ^, sont certainement antérieurs à la jurisprudence introduite par l'édit de 202 et il semble que ce soit encore d'après les lois ou rescrits des deux premiers siècles que les fidèles aient alors été in- quiétés^. La publication de V Apologétique marque 1. Probablement à Carthage. 2. Tertullien, Ad Martyres, 1. Comparer ce traité avec celui d'Orl- gène portant le mCme titre et qui n'est qu'une pesante dissertation sur le martyre. J'ai fixé ailleurs à l'année 202 la date de cet écrit; il me semble qu'il faut remonter plus avant de quelques années. Rapprocher les der- niers mots de la citation des paroles de sainte Perpétue et de ses com- pagnons à Hilarianus dans l'amphithéâtre : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera.» 3. Ad Nationes et Apologeticum. Le premier de ces écrits en février, le deuxième vers la fin de l'année. ^. La situation juridique décrite par Tertullien dans Y Apologeticum, qui est postérieure aux livres Ad Nationes, nous reporte exactement à celle contre laquelle réclame le premier groupe apologiste : Justin, Méliton, Athénagore. L'accroissement considérable de l'élément chrétien dans l'empire paraît être la principale raison du rescrit ou de l'édit de 124 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. un instant solennel dans Thistoire du christianisme africain. Ce livre, composé avec un art et une passion égale, rempli d'une amertume et d'une logique troublantes, va devenir pour les fidèles tout autre chose qu'une arme défensive, ainsi que semblerait l'y destiner son nom; mais une arme offensive. Telle sera le plus souvent désormais l'attitude des chré- Sévère devenu une nécessité puisque l'application de l'ancien droit était rendue impossible à raison des multitudes contre lesquelles il eût fallu sévir. Nous voyons que, jusqu'à cette année 202, les chrétiens condam- nés sont les seuls qui, traduits devant les magistrats, ont trahi leur foi. Pcrducimur ad potestales. Tertulliex, Ad Nationes, I. 1 ; Chris- tianus interrogatus, confilelur; damnolus, gloriatur. Apolog., 11. On emploie l'exil et la mort non pour obtenir les aveux, mais pour l'apostasie, Apolog.,9, 11; enfin on fait usage de voies extraordinaires, Apolog., 12, 31, 50. Ce droit ne fut pas abrogé, mais l'ordonnance de 202 prévoyait un cas nouveau, jusque-là ignoré ou négligé par la jurispru- dence : la conversion. Si l'on admet — et il faut bien l'admettre - que les lois répondent à une situation donnée, on reconnaît à cette seule observation combien le mouvement de conversions devait être devenu inquiétant pour les partisans des dieux de l'État. Ils voyaient déjà les chrétiens en majorité, ruinant ces divinités qui pour eux se confondaient avec les destins de l'Empire : Obsessam vociferanlur civitatem. C'était à ce péril que prétendait s'opposer et remédier l'ordonnance de Septime- Sévère dont Spartiex, Severus, 17, nous a conservé la disposition inté- ressante pour nous : Judaeos péri sub gravi poena vetuit, item etiam de ckristianis sanxit. A cette époque, la propagande juive était presque réduite à rien; plusieurs écoles rabbiniques Tinterdisaient même. Les chrétiens étaient donc particulièrement visés et un délit spécial se trouvait introduit contre eux. Dans Je cas de conversion, ils tombaient sous le coup de la jurisprudence nouvelle; le conquirendinonsunt, deTra- jan, ne leur était pas applicable. C'est le cas pour sainte Perpétue et ses compagnons. Mais la violence et l'arbitraire ne peuvent facilement se fixer une limite. Le péril de l'ordonnance de Sévère est d'inaugurer le droit de recherche. Ce n'est encore, à vrai dire, que contre une caté- gorie d'individus et, somme toute, la catégorie sur laquelle, si on fait abstraction du droit supérieur de la conscience, TÉtat pouvait réclamer comme sur des transfuges de son culte à lui; mais le principe est posé, on ne s'y tiendra pas, ou bien on s'y tiendra, mais en imaginant de nou- velles catégories. Après celle des déserteurs du paganisme, ce sera celle Comme il arrive souvent, le peu- ple interprétait la pensée des édits dont le pouvoir central entendait, pour son compte, ne pas dépasser la lettre. En réclamant la suppression des cime- tières, c'était la suppression de la corporation et la mise hors la loi qu'on demandait. On ne se sentait pas libre d'agir dans cette plèbe, superstitieuse à l'excès, aussi longtemps que les cimetières conser- vaient leur caractère religieux et légal. Quelle que soit la fermeté qu'ait déployée en la circonstance le procurateur, il donna à la populace une mesure de satisfaction. Parmi les chrétiens dont le martyre inaugura le droit nouveau se trouvaient, dit un ré- cit contemporain, Jucundus, Artaxius, Saturninus; ils furent brûlés vifs, et Quintus, qui mourut en pri- son^. L'écrit que nous citons ajoute qu'il périt « beaucoup d'autres martyrs », multos fj^atves mar- tyres^. Parmi eux ont pu se trouver Laurent et Ignace avec leur mère Gelerina^. C'était une famille de martyrs : le petit-fils de Celerina, le neveu de Laurent et d'Ignace, devait confesser la foi sous la persécution de Dèce. Le 22 mai 203, moururent ^- milius et Castus, d'abord apostats, ensuite martyrs^. 1. Tertulliex, Ad Scapulam, 3. 2. Passio S. Perpeluae, 11. 3. Ibid., 13. ix. S. Cyprien, Epist. 3^, 3. Dès le temps de saint Cyprien, l'Église de (larthage célébrait leur anniversaire ; plus tard, on éleva à Carthage la basiiica Celermae. Cf. S. Augustin, Sermo XLVIIl; cf. Victor de Vite, I, 3. Cependant le nom de ces martyrs n'est pas inscrit dans le Kalendarium Karthaginense, de Mabillon. 5. S. Cyprien, De lapsis, 13; S. Augustin, Sermo CCLXXXV; Kalend. L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 137 Le 18 juillet, sous le proconsulat de Rufînus ^ , mou- rut une vierge du nom de Guddène ^. Pendant deux années on poursuivit et on condamna les chrétiens jusque sous le proconsulat de Julius Asper ^ dont la magistrature marque un temps d'arrêt dans la persécution. Ce fut pendant cette crise que l'amphithéâtre de Cartilage fut à jamais illustré par le martyre d'une jeune femme de 22 ans, nommée Perpétue, et de ses compagnons. Aucune littérature ne possède de mor- ceau plus émouvant que celui dans lequel la martyre écrivit le récit de ses derniers jours. Lorsque le temps fut venu pour elle de mourir, la plume qu'elle déposa fut ramassée par un témoin qui nous a laissé le récit de cette mort''. Les diverses copies de la re- Karthag., XI Kal. Junias ; MarUjVOl. Iiieronym.^ XI Kal. Jun. (édit. Rossi- DUCHESNE), p. LXX el 6^. 1. Fallu de Lessert, op. cit., t. I, p. 239-2^1; Wirth, op. cit., p. 50. 2. Ce nom, ses dérivatifs et ses composés ne sont pas rares en Afrique. Gadaeus, C. L. I., n. 793; Gadaîa, n. 877; Gadaïs,n. 11307 ; Gaddaeus, n. 12378 ; Guddem, n. 1266 ; Gyddem, n. 1512^ ; cf. n. 378, 759, 902 ; Guduis, ri. 12087; Gududis, n. 1152 ; Gududia, n. US9;Gududio, n. 19UU ; Gududia- nus,BulL du Comité, 1892, p. 173, n. 5b;Gudulus,n. 1907, 2033;GudM/a, n. 11258 ;Cududus, n. 11918, 12167, 15995; Cudulus, n. 15902; Cutullus, n.llbl5;Na7^gendud, n. 28^. Cette martyre est mentionnée auMartyrol. Adonis, W Kal. Aug.,P. L, t. CXXIII,col. 30^ ; Tillemom, Hist.des Em- pereurs, t. III, p. 102 ; MoRCELLi, A frica christiana, t. II, p. 62, et Neumann, Die Rômische Staat, 1. 1, p. 177, identifient cette martyre avec le Guddens du Sermo CCXCIV de S. Augustin : Habilus in basilica majorum, in natali marlyris Guddentis, V. Kal.Julii. Identification fort douteuse. Cf. P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. clirét., t. I, p. Ub. E. Le Blant, Les Actes des martyrs, ^. b. 3. Fallu de Lessert, op. cit., 1. 1, p. 2^1-244. h. La date du martyre au 7 mars 203 a été discutée. Le jour ne fait pas de difficulté ; l'année a fait hésiter Tillemont, Mém. hist. eccl., 1693- 1712, t. m, p. &\l sq., qui parle de 203 ou 205; F. Allard, op. cit., t. Il, p. 96, s'attache aux environs de 202; Aube, Les clirét. dans l'emp. rom., en 202; Neumann, op. cit., t. I, p. 171, en 202 ou 203; P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 72, en 203. C'est cette date qui nous paraît la véritable. L'édit étant de 202 et les martyrs ayant séjourné longtemps en prison, 8. 138 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. lation de sainte Perpétue présentent des variantes dont l'étude approfondie nous entraînerait trop loin. Nous nous en tiendrons à ce qui ne peut soulever de véritable objection. Les martyrs étaient au nombre de six, dont deux femmes, une matrone, Vibia Perpétua, et une esclave. Félicitas. Les autres étaient deux jeunes hommes, Saturninus et Secundulus, Tesclave Revo- catus et leur catéchiste, Saturus, qui, absent au moment de l'arrestation, vint se constituer prison- nier afin de ne pas abandonner, dans un moment si grave, ceux- qu'il avait commencé d'instruire. Ces gens, de conditions si différentes, que rapprochait un même attrait et Ain même délit, habitaient Thuburbo minus (= Tebourba^), ville peu éloignée de Car- tilage 2, où ils furent conduits et où ils devaient mourir^. La célébrité qu'obtinrent dans l'Eglise cf. Passio Perpetuae, 3, 5, 7, 9, il ne semble pas possible de placer les martyrs dans les premiers jours de mars. Les Fasti Vindoboncnses rap- portent le martyre au consulat de Plautianus et Gela (203) : Ilis cons. passae sunt Perpétua et Félicitas nonas Martias, cf. Monum. Gçrma- niae historica; Auctor. antiquiss., t. IX, p. 287. 1. Le MapxTjpiov HepTreToyaç, 2 (édit. Harris et Gifford), p. ^1, le dit expressément : 'Ev îioXei ôouêoupêtTotvwv t^j [/.ixpoîépa..; même affirmation dans les Actes abrégés (édit. Aube), p. 521, 525 : Apud Afri- cain in civitate Tuburbitanorum. Cf. Duchesne, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscript., 1891, p. 53. 2. La « Table de Peuiinger » compte 36 milles {= 53 kil ) entre ces deux villes, cf. Recherche des antiq. dans le nord de U Afrique, p. 236; tandis que 1' « Itinéraire d'Antonin » compte ^6 milles (^- 68 kil.), Ibid., p. 2^5, ce qui n'est pas exact. 3. La chronique de Prosper Tiro porte ces mots : Perpétua et Féli- citas pro Christo passae sunt ywn. Mart. apud Carthaginem Africae, in castris bestiis deputalae. Cf. Monum. Germ. hist., Auctores anti- quissimi, t. IX, p. '«3^. Pour tout ce qui a trait à l'étude critique du document, nous nous abstiendrons absolument d'en parler ici, cette question relevant de l'histoire de la littérature latine. Nous espérons avoir l'occasion de l'étudier en publiant les Actes de martyrs qui ont fait partie du Lectionnaire primitif, lorsque nous aborderons ce sujet L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 139 d'Afrique et dans plusieurs autres Églises d'Occident les saintes Perpétue et Félicité, a laissé un peu dans l'ombre leurs héroïques compagnons. Nous devons ici rapporter brièvement l'histoire des souffrances et du martyre de tous. Les accusés furent probablement gardés à vue pendant les jours qui suivirent leur arrestation, dans les maisons des magistrats municipaux de Thu- burbo; c'est du moins ce qui se faisait parfois en Afrique ^ et le récit de la martyre nous apprend que les confesseurs utilisèrent ces jours de demi-liberté pour recevoir tous le baptême 2. C'était braver les dans nos Monumenta Ecclesiae lilurgica. La Passion, telle que nous la lisons, en tenant compte des divers documents qu'elle contient, a subi des retouches tendancieuses d'un écrivain montanisle. C'est ce que M. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 81, a clairement fait voir : « L'in- tention polémique est visible dans tout son ouvrage et a même décidé de la proportion de ses développements. Il a presque entièrement sup- primé l'interrogatoire et les faits étrangers à sa cause. Au contraire, il a insisté sur deux choses qui tenaient le plus à cœur aux montanistes : l'appétit du martyre et les visions. Il nous montre Saturus se livrant lui-même. Félicité implorant une mort prompte, Perpétue résistant à toutes les sollicitations des siens. 11 raconte avec le plus grand détail les visions; et, s'il y a joint les épisodes de l'amphithéâtre, c'est surtout qu'il y reconnaît la réalisation de ces visions. Aussi, la Passio présente- t-elle un frappant contraste avec tous les autres documents martyrolo- giques. Ce n'étaient point, à proprement parler, des Actes ; c'était un livre d'édification et de polémique, destiné à prouver aux fidèles, par un exemple décisif, la vérité de la doctrine montaniste. » 1. Cf. Passio ss. Montani, Lucii et socc, 3 ; Passio s. Felicis Tubia- censis, 3; Rambaud, Le droit criminel romain dans les Actes des mar- tyrs, in-S", Lyon, 1885, p. 30. Ajouter à ces exemples la Vita et passio s. Cypriani, 15. 2. 11 faut noter que cette custodia libéra était assez conciliante puis- que les confesseurs purent se rendre au lieu d'assemblée des fidèles. C'est du moins ce qu'il faut conclure de ces mots de Perpétue : « Tandis que j'étais plongée dans l'eau ». Il est vrai que la discipline se montrait accommodante sur ce point. Une vasque quelconque suffisait. Dans les Becognitions clémentines on trouve une petite anse au bord de la mer et on y baptise. A la rigueur, le baptême aura pu avoir lieu dans le iepidarium d'une maison privée. 140 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. lois, mais ils ne ménageaient plus rien, ni personne. Le père de Perpétue se flattait de ramener sa fille au culte des dieux et de lui épargner le sort qui la menaçait. N'écoutant que son affection, il lui par- lait, la pressait, lorsque la jeune femme lui dit : « Mon père, vois-tu à terre ce vase ou cette fiole, ou de quelque nom qu'il te plaira de l'appeler? — Je vois, » dit-il. — Elle reprit : « Peux-tu lui donner un autre nom que celui de vase? — Non. — Eh bien! moi, dit-elle, je ne puis me dire autre chose que chrétienne. » A ces mots, il se jeta sur elle, la bru- talisa. Il ne revint plus pendant plusieurs jours. Il est probable que le baptême reçu par les pri- sonniers provoqua les mesures sévères qu'on prit alors à leur égard. On les conduisit à Carthage où ils furent mis en prison. « J'en étais épouvantée, dit Perpétue, car jamais je n'avais enduré de pareilles ténèbres. 0 jour pénible ! Par suite de l'entassement des prisonniers, on vivait dans une chaleur épaisse; de plus, il fallait endurer les bourrades des soldats ^ . » Cet instant de dégoût fut surmonté ^ lorsque, par l'entremise des diacres Tertius et Pomponius^, on 1. Passio s. Po-petuae, 3. Le régime des prisons dans l'antiquité s'est perpétué aussi insalubre et immoral pendant le moyen âge et jusqu'au commencement de ce siècle. En Afrique, les haines religieuses ne se montrèrent pas plus compatissantes que la raison d'État à l'égard des victimes. Victor de Vite, Ilist. pei^sec. vandal., II, 10, rapporte que les hérétiques entassaient les prisonniers catholiques dans un réduit étroit et infect, « comme s'entassent les sauterelles •. Bientôt une odeur épouvantable se dégage de cette masse pressée et lorsque, à prix d'or, en secret, des fidèles peuvent pénétrer jusqu'à leurs frères, il leur faut s'enfoncer jusqu'aux genoux dans le fumier humain. 2. Un autre martyr africain disait : Nec expavimus faedam loci illius caliginem, Passio s. Montani, U. Cf. H. Leclercq, Les temps né- roniens et le deuxième siècle, p. lxxviii sq. 3. S. Cyprien, Epist. 5 : Ce fut la coutume de tous nos prédécesseurs d'envoyer dans les prisons des diacres qui subvenaient aux besoins des martyrs et leur lisaient rÉcriture sainte. L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 141 autorisa les accusés à faire chaque jour une prome- nade de quelques heures. Durant ce répit, Perpétue recevait la visite de sa mère, de son frère; on lui apportait son petit enfant à demi mort de faim, afin qu'elle lui donnât le sein. « Cela se prolongea de la sorte pendant de longs jours ; enfin j'obtins que l'en- fant demeurât avec moi dans la prison ; alors je ne souffris plus, toutes mes peines et mes inquiétudes se dissipèrent et le cachot devint pour moi comme une maison de plaisance que je préférais à tout autre séjour. » Cependant on avait conservé quelque lueur d'espoir dans l'entourage de Perpétue. Un jour, son frère lui dit : « Madame ma sœur, tu es maintenant élevée à une grande dignité : demande à Dieu de te faire voir si tout ceci se terminera par votre mort ou par votre acquittement. — Je te di^^ai cela de- main, » répondit-elle. Cette confiance s'expliquait par le commerce intime dans lequel la jeune femme vivait avec Dieu. Il est impossible de faire intervenir ici des hallucinations ou des interpolations. Nous savons par d'autres récits que, vers cette époque. Dieu jugea fréquemment devoir fortifier ses fidèles par des visions ^ L'Église d'Afrique a conservé le 1. PoNTius, Vita s. Cypriani, 12, 13; Passio ss. Mariani, Jacobi et aliorum plurimorum marlyrum in Numidia, 6, 7; Passio ss. Montani, Lucii et aliorum, 9; Eusèbe, Hist. eccL, VI, 5. Nous avons à ce sujet une importante attestation d'Origène, Contra Celsum, I, 68 : « Je ne doute pas, écrit-il, que Celse, ou le Juif qu'il fait parler, ne se moque de moi, mais cela ne m'empêchera pas de dire que beaucoup ont em- brassé le christianisme comme malgré eux, leur cœur ayant été tellement changé par quelque apparition, soit de jour, soit de nuit, qu'au lieu de l'aversion qu'ils avaient pour notre doctrine, ils l'ont aimée jusqu'à mourir pour elle. Nous connaissons beaucoup de ces changements, nous en sommes témoins, nous les avons vus nous-mêmes. Il serait inutile de les rapporter en particulier, puisque nous ne ferions qu'exciter les railleries des infidèles qui voudraient les faire passer pour des fables et des inventions de notre esprit. Mais je prends Dieu à témoin de la vérité 142 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. récit de plusieurs de ces faveurs divines K « J'en sais plusieurs, disait saint Cyprien, qui regardent ces révélations comme choses misérables et ridicules ; et je ne saurais m'en étonner, puisque les frères de Joseph disaient de lui : « Voici venir le rêveur; tuons-le ». Cependant ce que le « rêveur » avait annoncé s'accomplit; ceux qui voulaient l'égorger et le vendirent demeurèrent confondus et il leur fallut croire aux faits, eux qui avaient dédaigné les paroles^. » Sur la prière de Perpétue, Dieu lui accorda deux visions qu'elle raconta le lendemain à son frère. « Je vis, dit-elle, une échelle d'or, très haute, puis- qu'elle montait jusqu'au ciel, et très étroite; on n'y montait qu'un seul de front; sur les montants de l'échelle étaient attachées des ferrailles de toute sorte. On voyait des glaives, des lances, des crochets, des coutelas, disposés de façon que si quelqu'un fût monté avec négligence et sans regarder au-dessus de sa tête, il eût été mis en lambeaux et sa chair fut restée accrochée à toutes ces ferrailles. Au pied de l'échelle se tenait couché un énorme dragon, qui préparait des embûches à ceux qui gravissaient l'é- chelle et les épouvantait pour les empêcher de monter. Saturus monta le premier — il s'était livré lui-même à cause de nous, car il était absent lorsque nous fûmes arrêtés — ; il arriva au sommet de l'échelle, se tourna vers moi et me dit : « Perpétue, je veille sur toi; mais prends garde que le dragon ne te de ce que je dis : il sait que je ne veux pas accréditer la doctrine toute divine de Jésus-Christ par des narrations fabuleuses, mais seulement par la vérité, l'évidence et des arguments incontestables. » 1. PONTius, Vita Cypriani, 12. 2. S. Cyprien, Epist., 69, 10, ad Pupianum. Cf. E. Le Bla.m, Les per- sécuteurs et les martyrs, p. 89 : Les songes et les visions des martyrs. L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 143 morde. » Je répondis : « Au nom de Jésus-Christ il ne me fera pas mal. » Comme s'il m'eût craint, le dragon leva lentement la tête, mais une fois arrivée sur le premier échelon, je la lui écrasai. Je montai donc, et je découvris un immense jardin au milieu duquel était un homme à cheveux blancs, vêtu en pasteur, de haute taille ^ ; il était assis et occupé à traire ses brebis, autour de lui plusieurs milliers de personnes en robes blanches. Le pasteur leva la tête, me regarda et dit : « Te voilà venue sans encombre, mon enfant. » 11 m'appela et me présenta un morceau de lait caillé^; je joignis les mains pour le recevoir et je le mangeais pendant que tous les assistants répondaient : Amen. Le bruit qu'ils firent me réveilla et j'avais encore dans la bouche une saveur très douce. Je rapportai aussitôt tout cela à mon frère et nous comprîmes que c'était le martyre qui nous attendait; dès lors nous commençâmes à ne plus rien espérer des hommes. » Lorsque le bruit se répandit que les accusés al- laient passer en jugement, ce furent de nouvelles scè- nes de larmes entre Perpétue et son père, mais rien n'ébranlait plus sa résolution. L'interrogatoire eut lieu et nous y voyons à quel point les fidèles étaient disciplinés. Ainsi que cela était arrivé lors de l'inter- rogatoire des martyrs de Scillium, les accusés char- 1; E. Le Blant, op. cit., p. 90 : « Chez les chrétiens des premiers siè- cle?, le Christ est un géant. C'est ainsi que le nomme saint Damase, Car- men VI, et que le peint l'auteur du lY^ livre d'Esdras, c. ii, ^3-45; c'est ainsi quelevoient des martyrs illustres, sainte Perpétue, saint Montan, Passio ss.Montani, Lucit, 8; c'est ainsi qu'il se montre à un prêtre dont saint Cyprien raconte la mort, De mortalitate, 19. Dans le rêve d'un saint d'Afrique, le Seigneur est un jeune homme dont la tête se perd dans les hauteurs du ciel. Passio ss.Jacobi et Mariant, 7. » 2. Il est possible que nousay«ns ici une interpolation montaniste.L'in terpolateur aurait appartenu, dans ce cas, à la fraction des Artotyrites. 144 L'AFRIQUE CHRETIENNE. gent le plus qualifié d'entre eux de répondre au nom de tous : « Le procurateur Hilarianus, — Sacrifiez aux dieux, conformément à l'ordre des immortels Empe- reurs. « Saturus. — Mieux vaut sacrifier à Dieu qu'aux idoles. « Hilarianus. — Réponds- tu en ton nom ou au nom de tous? « SaUu^us. — Au nom de tous, car nous n'avons qu'une même volonté. « Zri7<2/7<2A2w.9 (s'adressant à Saturninus, Revocatus, Félicité et Perpétue). — Et vous, qu'en dites-vous? « Tous. — C'est vrai, nous n'avons qu'une même volonté. « Le magistrat donna ordre d'éloigner les fem- mes. » On trouve dans l'interrogatoire de Félicité quel- ques paroles un peu vives, mais qui ne doivent pas surprendre. « As-tu un mari? lui demande-t-on. — Oui, mais aujourd'hui, je le méprise. » Cela ne voulait rien dire de plus que ceci : Aujourd'hui je ne songe qu'à Dieu^ L'interrogatoire de Perpétue fut particulièrement émouvant : 1. Comme on interrogeait saint Pierre Balsame : « As-tu des parents / dit le juge. — Je n'en ai point. — Tu mens, car on m'a dit que ton père et ta mère existent. - L'Évangile, répond le saint, m'ordonne de tout re- nier à l'heure de la confession. Ruinart, Acta sincera,\l\^, p. 502. Même réponse chez saint Hiérax, Ibid., p. 59; chez saint Vincent d'Agen, Acta sanct., l. Il, p. 167. Les parents de saint Irénée de Sirmium étaient pré- sents au oremier interrogatoire. A l'audience suivante, le martyr dit: » Je n'ai point de parents. — Et qui donc, réplique le juge, étaient ces deux vieillards qui pleuraient à la dernière audience? » — Irénée répond: « Le Seigneur a dit : Celui-là n'est point digne de moi qui me préfère son père, sa mère, son f pouse, ses frères ou ses enfants. » Rui- nart, Acta smcera, 1713, p. U02, 403. L'EPOQUE DE TEKTULLIEN. 145 « Quand mon tour d'être interrogée fut venu, dit- elle, mon père apparut tout à coup, portant mon fils ; il me tira de ma place et me dit d'un ton sup- pliant : « Aie pitié de l'enfant. » — Et le procurateur Hilarianus, qui avait reçu le droit de glaive à la place du défunt proconsul Minutius Timinianus : « Aie pitié des cheveux blancs de ton père ; aie pitié de la jeunesse de ton fils. Sacrifie pour le salut des empereurs. » — Je répondis : « Je ne sacrifie pas. » — Hilarianus : « Es-tu chrétienne? » — Je répondis : « Je suis chrétienne. » — Et comme mon père se tenait toujours là pour me faire renier, Hilarianus commanda de le chasser, et il fut frappé d'un coup de verge. Je ressentis le coup comme si j'eusse été frappée moi-même, tant je plaignais mon pauvre vieux père. Alors le juge prononça la sentence qui nous condamnait aux bêtes, et nous descendîmes joyeux dans la prison. Comme mon enfant était accoutumé à prendre le sein et à demeurer avec moi dans la prison, j'envoyai aussitôt le diacre Pomponius pour le réclamer à mon père, mais mon père le lui refusa. Il plut à Dieu que l'enfant ne demandât plus le sein et que je ne fusse pas incommodée de mon lait, de sorte que je restai sans inquiétude et sans souffrance. » Les jours qui s'écoulèrent entre la condamnation et les jeux au cours desquels les martyrs devaient être mis à mort furent signalés par de nouvelles visions. L'une d'elles, souvent citée, concernait un jeune enfant de sept ans, Dinocrate, frère de la martyre, « mort d'un cancer à la figure dans des circonstan- ces qui avaient fait horreur à tous ». L'enfant avait été entrevu une première fois, triste et languissant, le visage encore pâle et défiguré, faisant effort pour se désaltérer à une piscine pleine d'eau qu'il ne pou- l'AI RIOUE CHRÉTIKNNIî. — I. 9 146 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. vait atteindre. Perpétue commença à prier pour son cher mort, elle priait jour et nuit, lorsqu' « un jour que nous avions les ceps, dit-elle, voilà ce que je vis : Le lieu que j'avais vu plein de ténèbres était plein de lumières et Dinocrate, bien vêtu, bien soigné, joyeux. La plaie du visage paraissait cicatrisée et la margelle de la piscine s'était abaissée, elle lui ar- rivait à mi-corps; l'enfant puisait librement. Sur le rebord de la margelle était un vase rempli d'eau, Dinocrate buvait de cette eau, mais elle ne dimi- nuait pas. Quand il fut désaltéré, il s'éloigna et se mit à jouer comme un enfant qu'il était. Mais je m'éveillai et je compris que mon frère avait quitté le lieu de souffrance pour une demeure do joie. » Les condamnés avaient été transférés dans la pri- son castrensis, où un soldat nommé Pudens, com- mençant à comprendre la grandeur morale de ceux qu'il gardait, facilita l'entrée à un grand nombre de fidèles. Cependant le jour du combat appro- chait. La veille de ce jour. Perpétue eut une der- nière vision. Elle se vit changée en homme, elle avait une cuadrilla qui l'oignit d'huile comme un athlète; quand les jeunes gens à^ldi cuadrilla eurent achevé, elle se roula dans le sable, toujours à la manière des athlètes. Il s'agissait pour elle de com- battre un Egyptien hideux. Ils s'aperçurent et mar- chèrent l'un à l'autre. La lutte commença. L'Egyp- tien s'efforçait de prendre son adversaire par les pieds, mais Perpétue lui labourait le visage à coups de pieds, elle le piétinait de son mieux lorsqu'elle s'aperçut d'un instant où il n'était pas sur ses gardes. « Je joignis les mains, dit-elle, entrelaçant les doigts entre eux, je lui pris la tête entre les paumes, il tomba sur la figure et, vite, je lui broyai la tête. » I L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 147 Un des condamnés mourut en prison, c'était le jeune Secundulus. « Si son âme fut peu sensible à cette grâce, dit Perpétue, son corps du moins en profita. » A mesure que les fêtes approchaient, les martyrs se voyaient menacés d'être abandonnés par une de leurs compagnes. Félicité était grosse de huit mois et son chagrin allait grandissant chaque jour, car elle craignait que son état ne fît remettre son supplice à une autre époque ; il lui faudrait donc se séparer de ses compagnons pour mourir avec des repris de justice. Ses compagnons de martyre n'étaient pas moins attristés qu'elle-même à la pen- sée de laisser toute seule, sur le chemin de l'espé- rance, une compagne si agréable, une amie. Trois jours avant les jeux, tous s'unirent dans une même supplication. Aussitôt après, les douleurs la prirent. Ainsi qu'il arrive dans les délivrances à huit mois. Félicité ressentit de vives douleurs. Tandis qu'elle gémissait, un geôlier lui dit : « Si tu ne peux en ce moment supporter la souffrance, que sera-ce en face des bêtes que tu as bravées cependant en refu- sant de sacrifier ? » Félicité répondit : « Aujour- d'hui, c'est moi qui souffre; mais alors il y en aura un autre en moi qui souffrira pour moi, parce que, moi aussi, je devrai souffrir pour lui*. » Félicité donna le jour à une petite fille, qu'une chrétienne adopta. 1. II est intéressant de rappeler que ce mot n'est pas l'affirmation iso- lée d'une esclave, mais la doctrine même de l'Église d'Afrique, doctrine que nous voyons formulée cinquante ans plus tard à l'abri du grand nom de saint Cyprien. Le martyr Flavien vit en songe l'évéque Cyprien, à qui il demanda si le coup de la mort était très douloureux :« Le corps ne sent rien, répondit l'évOque, quand l'âme s'est donnée toute à Dieu». Passio ss. Montant, Lucii, etc., 21. Cf. Gôrres, La Mystique, t. I, cil. IV : La mystique considérée dans les martyrs. 148 L'AFRIQUE CHRETIENNE. Enfin se leva le jour du triomphe. Les martyrs s'a- vancèrent de la prison dans l'amphithéâtre, et ce fut comme une entrée dans le ciel. Ils étaient gais et leurs visages étaient beaux, émus, sans doute, non de crainte mais de joie. Perpétue marchait la dernière. Elle s'avançait seule; les traits étaient calmes, la démarche grave, comme il sied à une matrone chérie du Christ. Elle tenait les yeux baissés pour en dérober l'éclat aux spectateurs. Félicité, radieuse de son heureuse délivrance qui lui valait de combattre en ce jour, était avide de se pu- rifier dans un second baptême. Arrivés à la porte de Tamphithéâtre, on voulut faire revêtir aux hommes le costume des prêtres de Saturne, aux femmes ce- lui des prêtresses de Cérès. Mais, inébranlables jus- qu'à la fin, ils refusèrent. « Nous sommes venus ici, disaient-ils, de notre plein gré, pour conserver notre liberté. C'est pour cela que nous avons livré nos vies. Voilà le seul contrat conclu entre nous. » L'injustice reconnut la justice, le tribun céda et con- sentit à ce qu'ils entrassent avec leurs habits. Perpétue chantait ; Revocatus, Saturninus et Satu- rus menaçaient les spectateurs de la vengeance di- vine. Quand ils passèrent devant la loge d'Hilarianus, ils dirent : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera. « Le peuple, exaspéré, demanda qu'on les fît passer entre deux rangées de belluaires, armés de fouets. Les martyrs rendirent grâces. On ouvrit les jeux. Revocatus et Saturninus furent attaqués par un léo- pard ; ils furent ensuite, sur l'estrade, déchirés par un ours. Saturus avait pour l'ours une horreur extrême ; aussi espérait-il déjà que d'un coup de dent le léopard lui enlèverait la vie. On fit sortir un san- LEPOQUE DE TERTULLIEN. 149 glier qui se jeta sur son gardien et lui fit une bles- sure dontcelui-ci mourut peu de jours après. Saturus fut simplement traîné sur le sable par le léopard. On l'exposa sur l'estrade à un ours, l'ours refusa de quitter sa fosse. Pour la seconde fois, Saturus fut emmené sauf. On avait préparé pour les deux femmes une vache furieuse. On les dépouilla de leurs vêtements, on les mit dans un filet et dans cet état on les exposa. Un frisson d'horreur secoua le peuple à la vue de ces femmes, dont l'une était si frêle et l'autre, récem- ment délivrée, perdait le lait de ses seins. On les fit rentrer, et on leur rendit leurs vêtements. Perpétue revint la première. Elle fut enlevée par la vache, lancée en l'air et retomba sur le dos. Dans sa chute, sa tunique fut largement fendue, elle la rapprocha afin de se couvrir les jambes, plus attentive à la pu- deur qu'à la douleur. Rappelée par les arénaires, elle s'aperçut que sa chevelure s'était dénouée, et elle rattacha sur son front l'agrafe qui la retenait, car une martyre ne doit pas avoir les cheveux épars en mourant; il ne faut pas que l'on puisse croire qu'elle s'afflige au milieu de sa gloire. Ainsi parée. Perpé- tue se relève et, apercevant Félicité qui gisait comme brisée, elle s'en approche, lui tend la main et la sou- lève de terre. Elles étaient debout. Le peuple, ému de compassion, cria qu'on les fît sortir par la porto des vivants. Perpétue trouva là un catéchumène qui lui était très attaché : il avait nom Rusticus. Pour elle, elle semblait sortir d'un profond sommeil, — elle regarda autour d'elle et, à la stupeur générale, elle demanda : « Quand donc nous exposera-t-on à cette vache ? » On lui dit que la passe avait eu lieu; elle n'y put croire et ne se rendit qu'en constatant 150 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. sur son vêtement et sur elle-même les traces maté- rielles de ce qu'elle avait enduré. Elle fit alors ap- peler son frère et Rusticus, et leur dit : « Soyez fermes dans la foi. Aimez-vous les uns les au 1res, et ne vous scandalisez pas de nos souffrances. » Pendant ce temps, on avait amené Saturus à une autre porte ; il causait avec le soldat Pudens et lui disait entre autres choses : «Me voici, et comme je te l'avais prédit, les bêtes ne m'ont pas encore touché. Mais hâte-toi de croire de tout ton cœur. Voici que d'un seul coup de dent un léopard va me tuer. » Et, à l'instant même, pour clore les jeux, on l'exposa à un léopard, qui, d'un coup de dent, le couvrit de sang. « Oh! le bon bain! le bon bain! » cria la foule. Saturus dit à Pudens : « Adieu, ne m'oublie pas, que ce spectacle ne t'ébranle pas, mais te fortifie. » Il lui demanda son anneau, qu'il trempa dans son propre sang et le lui tendit, lui donnant tout à la fois le gage et le souvenir de sa mort. Puis il s'évanouit, on le transporta dans le spoliaire, où se trouvaient déjà les autres martyrs, pour y être achevés. Mais le peuple réclamait le retour des condamnés. Il sem- blait vouloir se donner le régal homicide d'une épée qui s'enfonce dans la chair. Les martyrs se levèrent et se rendirent au désir du peuple ; auparavant ils se donnèrent le baiser, afin de consommer leur mar- tyre dans la paix et, immobiles, silencieux, ils atten- dirent le fer. Saturus, qui venait en tête, mourut le premier. Perpétue était réservée à une nouvelle dou- leur. Frappée entre les côtes, elle poussa un cri ; puis, comme son bourreau était un gladiateur no- vice, elle prit la main tremblante de l'apprenti et appuya elle-même la pointe du poignard sur sa gorge. Il semblait que cette vaillante femme ne pût mourir LEPOQUE DE TERTULLIEN. 151 que de sa propre volonté et que le démon ne la 'pût toucher sans qu'elle le lui eût permis. Tel fut ce drame, qui n'est pas inférieur à tout ce que l'antiquité classique nous a laissé de plus beau et qui est plus vrai peut-être au sens de la vérité his- torique. Parmi les martyres qui ont jeté sur l'Eglise chrétienne naissante l'éclat le plus radieux et le plus pur, sainte Perpétue a pris l'une des premières places, la postérité la lui a reconnue et le Ciel lui-même l'aura ratifiée. Indépendamment des faits historiques que nous avons rapportés, la Passion de sainte Perpétue nous révèle un aspect complètement ignoré des premières communautés africaines. Nous y voyons d'abord l'exis- tence d'un petit groupe de chrétiens à Thuburbo et un type de missionnaire passionné dans ce Saturus qui, pouvant échapper à la mort, s'y livre volon- tairement afin de soutenir jusqu'à la fin le courage des catéchumènes qu'il avait instruits. Dans la prison et jusque dans l'amphithéâtre, il ne cesse de prêcher Jésus-Christ et il parvient à convertir un soldat. La composition du petit groupe de martyrs est curieuse : une matrone, deux esclaves et deux hommes libres sans doute, puisqu'on ne dit rien de leur condition. Seule la matrone paraît avoir des attaches à ce monde ; elle a une famille dans laquelle l'introduc- tion du christianisme jette un profond bouleverse- ment. Cependant la religion nouvelle a déjà bien entamé l'intérieur de la société. Sur cette famille composée de cinq membres, il y a deux chrétiens, peut-être deux catéchumènes; le père de la mar- tyre est certainement païen. Nous ignorons tout sur le mari de Perpétue et ce n'est le lieu de conjecturer. Dans toute la scène du martyre, la foule apparaît 152 L'AFRIQUE CHRETIENNE. mobile comme il faut s'y attendre , mais accessible à rémotion vraie, même devant ces chrétiens qu'on hait et qu'on méprise généralement; un homme de garde se montre bienveillant, le procurateur est poli et visiblement contrarié du rôle qu'il a à remplir. Les visions de Perpétue ne nous laissent pas dou- ter que, dès leur initiation, les confesseurs avaient dû participer hâtivement, avant leur envoi à Car- thage, à la célébration d'une synaxe liturgique dont Perpétue connaît bien le rite de la communion. Toutefois c'est Saturus qui, comme il faut s'y attendre, est le plus au fait des choses liturgiques. Un rapprochement s'établit naturellement entre la vision dont il fut favorisé et les récits similaires de l'Apocalypse. Ce qui frappe tout d'abord, c'est la réduction du type liturgique laissé par le livre canonique. Le matériel et le personnel se ressentent évidemment de la modestie des ressources d'une petite Église comme celle de Thubnrbo minus. Les vingt-quatre vieillards y sont réduits au nombre de quatre, la synaxe décrite paraît appartenir au type qu'on a nommé aliturgique, c'est-à-dire la réunion qui n'était pas suivie du sacrifice; enfin elle ne se poursuit pas sans fin, jour et nuit, et le baiser de paix suit le Trisagion, ce qui marque encore un peu plus l'écart existant dès cette époque entre l'usage oriental et le type liturgique romano-africain. Une des visions de Perpétue nous laisse entrevoir quels maux commençaient à se glisser dans les pre- mières communautés africaines. « Comme nous re- venions [du Paradis], dit-elle, nous vîmes, occupant les deux côtés de la porte, l'évoque Optatus et le prêtre Aspasius, celui-ci à gauche, l'autre à droite. Ils paraissaient brouillés ensemble et affligés, ils se L EPOQUE DE ÏERTULLIEN. 153 jetèrent à nos pieds et dirent : « Mettez l'union entre nous; voilà que vous partez et nous, nous restons, mais en cet état. » Nous dîmes : « Vous n'êtes donc pas, vous, notre évoque, et vous, notre prêtre, pour vous mettre ainsi à nos pieds? » Nous les relevâmes et les embrassâmes. Perpétue entama la conversa- tion en grec et nous les conduisîmes dans le verger sous un rosier. Tandis que nous leur causions, les anges leur dirent : « Permettez à ceux-ci de se ra- fraîchir; si vous avez des difficultés entre vous, par- donnez-vous mutuellement. » Ce qui ne laissa pas de les troubler. Ils ajoutèrent, s'adressant à Optatus, l'évêque : « Corrige ton peuple, tes assemblées res- semblent à la sortie du cirque où les factions se dis- putent. » La persécution passait par des alternatives de calme et de crise. C. Julius Asper fît preuve de to- lérance \ nous ignorons la conduite que tinrent plu- sieurs de ses successeurs : M. Ulpius Arabianus ^, M. Claudius Macrinius Vindex Hermogenianus ^, M. Valerius Bradua Mauricius '', T. Flavius Decimus (209) ^. Le proconsul Valerius Pudens ^ (entre 209 et 211) est un de ces praesides cités par Tertullien, comme ayant fait preuve de modération envers les fidèles. Ce magistrat s'efforçait de découvrir dans les rescrits des empereurs les clauses favorables aux chrétiens et il lui arriva, dans le procès de l'un d'eux, d'annuler la dénonciation, sous prétexte qu'on avait 1. Tertullien, Ad Scapulam,U; cf. Fallu de Lessert, op. cit., t. I, p. 2'4l sq. 2. Ibid., p. 2'44. 3. Ibid., p. 2^5. U. Ibid., p. 2^7. 5. Ibid., p. 2?»8. 6. Ibid., p. 249. 9. 154 L'AFRIQUE CHRETIENNE. employé rintimidation à l'égard du prévenu. L'accu- sation n'étant pas soutenue, le fidèle fut renvoyé. Le successeur de cet homme équitable fut Scapula Ter- tullus (211-213) ^ , dont on ignore le prénom et le gen- tilice. Le proconsulat de Scapula a été rendu célèbre par l'épître que lui adressa Tertullien à l'occasion de la recrudescence de persécution qui signala sa magistrature. La date de ce pamphlet est certaine- ment postérieure à la mort de Sévère (févr. 211) ^ et de Géta. Il est facile d'entrevoir dans quelles circons- tances la persécution recommença, écrit M. Pallu de Lessert. La mort de Septime-Sévère et l'avènement de ses fils furent l'occasion de fêtes en l'honneur du prince défunt et de ses héritiers. Ce fut sans doute au cours de ces cérémonies que se produisit l'inci- dent du soldat chrétien qui refusa de ceindre la cou- ronne et qu'on conduisit à Rome pour subir le sup- plice. Tertullien écrivit alors son livre De Corona ^; la persécution n'était encore que menaçante, comme il le constate. Elle éclata plus tard et c'est quand elle sévit depuis quelque temps déjà et fait de nombreuses victimes que paraît la Lettre à Scapula. La succes- sion de ces événements suppose un certain laps de 1. Fallu de Lessert, op. cit., p. 252. 2. Ibîd., p. 253. Cf. J. ScuMiDT, Ein Beilrag znr Chronologie der Scliriflcn TerluUians und der Proconaulen von Africa, dans liheini- sclies Muséum, 1891, p. 77 sq. ; C. L L., n. 11999; Bonwetsch, Die Schrif- ten TerluUians nacli der Zeit ilirer Abfassung untersucht, in-S", Bonn, 1878; NoLDECHEN, Die Abfassungszeit der Schriften TerluUians, iii-8", Leipzig, 1888; K. J. Neumann, op. cit., 1890; C. A. H. Kellners, Chrono- logiae Tertullianeae supplementa, Donner Universilâls-Program. vom 3 Aiig. 1890. 3. Il convient de noter que l'opinion ancienne donnait au De Corona une date plus reculée, le pla»;anl en 198, cf. P. Allard, op. cit., t. H, p. ^1. La date de 211 est également proposée par M. Noeldechex, op. cil. 11 semble qu'on doive considérer cette date comme définitivement établie. L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 155 temps qui conduit facilement à 212; le martyre de Mavilus d'Hadrumète ^ que rappelle la Lettre à Sca- pula et qui est inscrit à la date du 11 mai dans les martyrologes, ne peut donc avoir eu lieu en 211, mais doit être reporté au 11 mai de Tannée sui- vante. Le libelle doit être de la seconde moitié de 212, d'où il résulte que les pouvoirs du proconsul prorogés s'étendent aussi à l'année 212-213. Tertul- lien parle en effet d'une éclipse de soleil qui se pro- duisit pendant le cons^entus d'Utique (ce qui n'impli- que nullement qu'elle fut visible seulement dans cette ville) après le commencement de la persécution; l'auteur l'énumère parmi les signes de la colère di- vine ^ : ..... nam et sol ille in conventu Uticensl eœstincto paene lumine adeo portentum fuit ut non potuerit ex ordinario deliquo hoc pati, positus in suo hygromate et doinicilio. Il est possible que l'ar- gument ait frappé quelques païens, mais il était im- prudent d'en faire usage. Les ennemis du christia- 1. C'est incontestablement, dit J. Schmidt, op. c//., p. 83, le Maiulus de l'ancien Kalendarium Kartliaginense et du Martyrolog. hierony- mianum. 2. Les nombreuses tentatives faites pour déterminer la date de cette éclipse ont donné des résultats contradictoires. J. Sciimidt, op. cit., p. 86 sq., s'est à son tour adressé à l'observatoire de Berlin. Les calculs qui lui ont été fournis et qu'il reproduit sont curieux. Deux éclipses totales de soleil auraient eu lieu, l'une le 2 mars 211, peu avant le coucher du soleil et, à Utique, les cinq douzièmes de l'astre parurent couverts; l'autre le 1^ août 212, le phénomène atteignait son maximum quarante-deux minutes après le lever du soleil à Utique et les onze douzièmes de celui-ci durent y paraître couverts. Si l'on tient compte conclut J. Schmidt, de ce que l'astre, au dire de Tertullien, fut presque complètement caché, extincto pacne lumine, et de ce fait que les au- diences du convcntus se tenaient le matin au lever du soleil, il faut admettre que c'est à cette dernière éclipse que fait allusion l'apologiste chrétien et qu'il ne peut pas avoir écrit son libelle avant la seconde moitié de 212. Sur cette éclipse cf. Noeldechen, op. cit., p. 97, 163 sq. et Zeîtsclirift fUr ivisscnsch. Tlieoloyie, 1889, t. XXXII, p. ?i29. 156 L'AFRIQUE CHRETIENNE. nisme n'étaient que trop portés à leur imputer des maléfices, des influences désastreuses sur les êtres et même sur les éléments ; montrer la part que ceux- ci prenaient aux violences exercées contre leurs évo- cateurs pouvait être une maladresse dont on aurait à subir un jour ou l'autre les conséquences. Tertullien avait heureusement qualifié la persé- cution lorsqu'il l'appelait la théomachie \ car c'était bien en effet une lutte contre Dieu qu'avait inaugurée Sévère et que toutes les persécutions du iii*^ siècle allaient, marchant sa voie, continuer. L'incident qui vint donner à la persécution légale le prétexte qu'elle cherchait peut-être sans que les chrétiens le lui eussent encore fourni, bientôt inve- nimé par la malignité publique et cette sorte d'irri- tation latente qu'on éprouvait à l'égard des chrétiens, prit une importance considérable. En face des païens haineux se trouvait chez les fidèles un parti intransigeant qui s'efforçait d'introduire dans la discipline des Églises des maximes de conduite en contradiction absolue avec la modération qui, de plus en plus, devenait la règle. Le représentant le plus autorisé — le seul que nous connaissions — des intransigeants en Afrique, était Tertullien. Tout excès, toute imprudence, toute provocation obtenait son approbation. Jl arriva qu'à l'occasion d'un événement politique qui ne nous est pas connu avec certitude, probablement l'avènement de Caracalla et Géta, on accorda une distribution extraordinaire à toutes les armées, c'était ce qu'on appelait alors un donatwum. Or voici ce qui se passa au camp de Lambèse, en Numidie. (f L'histoire est toute récente, 1. Tertullien, Ad Scapulam. L'EPOQUE DE TERTULLTEN. 157 dit Tertullien. Par ordre des très puissants empe- reurs, on faisait largesse aux troupes. Les soldats, couronnés de laurier, venaient tour à tour recevoir le donatwum. L'un d'eux, plus soldat de Dieu, plus intrépide que ses frères qui s'étaient flattés de pou- voir servir deux maîtres, seul, tête nue, s'avançait tenant à la main son inutile couronne et manifestant par là qu'il était chrétien. Tous de le montrer au doigt : de loin on le raille, de près on s'indigne. La clameur arrive jusqu'au tribun; le soldat se présente à son tour. « Pourquoi, lui dit le tribun, es-tu si différent des autres? — Je ne puis faire comme eux. » Et comme on lui en demandait la cause : « Je suis chrétien, » répondit-il. On délibère sur ce refus, on instruit l'affaire; l'accusé est traduit devant les préfets. Là, prêt à revêtir un joug plus léger, il dépose son lourd manteau, quitte sa chaussure incommode pour marcher plus librement enfin sur la terre sainte, rend son épée qui n'avait pas été jugée nécessaire à la défense du Seigneur et laisse tomber la couronne de sa main. Maintenant, vêtu de la pourpre du martyre espéré, chaussé comme le demande l'Evangile, prenant pour glaive la parole de Dieu, revêtu de toute l'armure dont parle l'Apôtre, et sur le point de recevoir la blanche couronne, plus glorieuse que l'autre, il attend dans la prison le donatwum du Christ ^ » Cet exalté n'était pas le seul chrétien de la légion ^, ceux-ci ne se crurent pas obligés d'imiter leur camarade. En dehors de l'armée, on blâma ouver- 1. Tertullien, De corona mililis, 1. 2. Ibid. : Solus constantior fratribus... înter tôt fratres commilitones solus. Ad Scaputam, U : Nam et nunc a prœaide Legionis vexatur hoc nomen. 158 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. tement le légionnaire. « C'est une précipitation dangereuse, disait-on, un amour immodéré de la mort. Pour un scrupule de costumes et de mots, il compromet la société chrétienne tout entière, comme s'il était le seul qui eût du cœur, et que parmi tant de frères qui servent comme lui, il fût seul chrétien. 11 vient sans raison mettre en péril une bonne et longue paix ^ » La fanfaronnade du légionnaire de Lambèse n'a- vait tant plu à Tertullien que parce qu'elle lui four- nissait un exemple éclatant en faveur de la doctrine qu'il soutenait. Après avoir été, comme nous l'avons dit, partisan de la fuite devant les menaces des per- sécuteurs ^, il avait abandonné toute modération et adopté le sentiment contraire. « Je ne sais, écrivit-il alors dans un pamphlet intitulé De la fuite pendant la persécution^ je ne sais s'il faut pleurer ou rougir en lisant sur les registres des soldats bénéficiaires et des agents de police, mêlés aux noms de gens qui paient pour exercer des métiers inavouables, les noms de chrétiens qui acquittent une contribution pour échapper au martyre^. » Dans cet écrit qui nous permet, par la violence du langage, de mesurer la gravité du dissentiment qui partageait les fidèles en deux camps, Tertullien écrit encore : « La fuite est un rachat gratuit, le rachat à prix d'argent est une fuite; l'un et l'autre est une apostasie ''. » « Mieux vaut renier la foi au milieu des supplices ; on a du moins le mérite d'avoir lutté. J'aime mieux pouvoir vous plaindre qu'avoir à rougir de vous. Un soldat \. Ad Scapulam, U. 2. Ad nxorem, I, 2. 3. De fuga, 13. ^. Ibid., 12. L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 159 perdu sur le champ de bataille vaut mieux qu'un soldat sauvé par la fuite ^ . » Tandis qu'il invoquait le cas du légionnaire, ses adversaires lui opposaient sans doute celui du martyr Rutilius dont nous avons parlé ^. Et du sein même de ces polémiques regrettables l'Eglise de Cartilage se trouvait obligée de faire face à d'autres pertur- bateurs de la discipline. Les Basilidiens niaient l'obligation pour les chrétiens de confesser le Christ. Ils enseignaient la nécessité de renier la foi en temps de persécution. C'est du moins ce dont leurs contradicteurs les ont accusés. Ils accordaient qu'on pouvait se prêter aux actes, indifférents en eux- mêmes, que la loi civile exigeait, qu'on pouvait maudire le Christ à condition de distinguer dans son esprit entre l'éon Nouç et l'homme Jésus. Il est pos- sible qu'avec la subtilité de son esprit, Tertullien ait aperçu quelque rapport entre cette doctrine et celle qui autorisait la fuite, mais il semble plus vraisem- blable que le traité qu'il écrivit, sous le nom de Scor- piace^ pour réfuter l'erreur gnostique répondait à l'objection qu'on entendait soulever dans les rangs des fidèles de la jeune Église d'Afrique. « Les souffrances des apôtres, leur répondait-on, nous montrent clairement quelle est leur doctrine sur ce point; il suffit, pour la comprendre, de parcourir le livre des Actes. Je n'en demande pas davantage; j'y rencontre partout des cachots, des fers, des fouets, des pierres, des glaives, des Juifs qui insul- 1. De fuga, 10. 2. Ibid., 5 : Rutilius, sanclissiinus martyr, cum totiens fugisset per- secutionem de loco in locum, etiam periculum, ut putabat, nummis re- demisset, post totam securitatem quam sibi prospexerat ex inopinato apprehensus, et prsesidi oblatus, tormentis dissipatus... Deliinc ignibiis datus, passionem quam vitarat misericordiss Dei retulit. 160 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. tent, des nations en fureur, des tribuns qui diffament, des rois qui interrogent, des proconsuls qui dressent leurs tribunaux, le nom de César qui retentit. Pierre est mis à mort, Etienne lapidé, Jacques immolé, Paul décapité; voilà des faits écrits avec le sang. L'hérétique veut-il des preuves à l'appui de ce com- mentaire? Les annales de l'Empire parleront comme les pierres de Jérusalem. J'ouvre la vie des Césars : Néron, le premier, ensanglante à Rome le berceau de la foi. C'est alors que Pierre, attaché à la croix, est ceint par une main étrangère ; que Paul obtient le titre de citoyen romain, en renaissant par la noblesse de son martyre. Partout où je lis des faits de ce genre j'apprends à souffrir \ » Le proconsulat de Scapula TertuUus fut une épreuve principalement pour les chrétiens de la Proconsulaire, car les légats de Numidie et de Mau- rétanie ne firent usage que du droit de glaive et dans la mesure prescrite par l'édit de Sévère ^. Sous le gouvernement de Scapula reparurent les plus mauvais jours. Les délateurs se montrèrent et opé- rèrent à coup sûr ; on vécut sous la « loi des sus- pects », les haines privées trouvèrent à se satisfaire sous le prétexte de l'intérêt public, il fallut suppor- ter les violences des gens de guerre, cojicussiones militum ^, peut-être quelque chose d'analogue aux garnisaires. « On nous brûle vifs pour le nom du vrai Dieu, se disait-on, traitement qu'on n'inflige ni aux véritables ennemis publics, ni aux criminels de lèse-majesté '*. » 1. Scorpîace, 15. 2. Ad Scapulam, k. Sur le praeses Numidiae, cf. Shwarze, op. cit., p. 9. 3. Ad Scapulam, 5. h. Ibid., U. A cette persécution se rattache tout un groupe d'écrits, L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 161 La lettre à Scapula est un des meilleurs écrits de Tertullien. Malgré sa date, elle ne se trouve dé- parée par aucune exagération montaniste; le bon sens s'y fait seul remarquer. Tour à tour, Tertullien raisonne, prie, menace. Mais on retrouve l'argument qui avait fait la nouveauté de V Apologétique; la revendication des droits de la conscience : « Il est de droit humain, dit-il, et de droit naturel que cha- cun puisse adorer ce qu'il veut : la religion d'un individu ne nuit ni ne sert à autrui. 11 n'appartient point à une religion de contraindre une religion ^ . » Ce qui n'est pas moins nouveau, c'est le passage de la défensive à l'offensive. Non plus cette fois contre le personnel mythologique que les fidèles raillaient avec une verve qui n'a pas toujours le mérite de la finesse, mais l'offensive contre le magistrat persécu- teur. Tertullien veut l'amener à la justice par la peur. Les circonstances le favorisaient. Aussitôt après la condamnation du martyr Mavilus, le pro- consul s'était senti frappé^. Tertullien s'efforce d'ef- frayer Scapula par l'idée d'un châtiment surna- turel qui le menace, et rappelle aussitôt la triste fin de quelques magistrats persécuteurs. C'était une idée destinée à faire fortune parmi les futurs apolo- gistes ^. Nous ne savons si le proconsul accueillit le libelle et s'il modifia sa ligne de conduite à l'égard des parmi lesquels se trouve le De fuga dans lequel l'auteur paile du martyr Rulilius comme d'un événement assez récent. C'est le seul fondement chronologique de l'attribution que nous faisons de ce martyr à la per- sécution de Scapula. 1. Ad Scapulam, 2. 2. Ibid,, 3. .3. Voyez le traité de L\ctance, De mortibus perseciilorum. Cf. II. Le- CLERCQ, Les Martyrs, t. III. Ifj2 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. chrétiens. A partir de ce moment, Thistoire de l'A- frique chrétienne ne présente plus aucun événement pendant une trentaine d'années. C'était un long répit, trop long peut-être, puisque le réveil nous montrera que pour un grand nombre de fidèles, ce répit fut véritablement un engourdissement. Le taux du christianisme s'abaissa dansbeaucoup d'âmes. Depuis que sa profession était sans danger, on était chrétien encore, mais toujours prêt à ne Têtre plus. Dans ce profond silence qui va de l'an 220 environ à l'an 249, il n'est pas aisé de dire quelle influence morale prépondérante se manifesta dans l'œuvre commencée. Malgré le discrédit qui avait dû attein- dre la personne de Tertullien, il semble que la tournure de son esprit était trop parfaitement afri- caine pour n'avoir pas continué d'exercer une autorité sur les esprits. Nous voyons que l'homme de la géné- ration suivante qui lui ressemble le moins, saint Cyprien, subit complètement le prestige du grand Africain dont il lisait chaque jour quelque ouvrage. « Donne-moi le maître, » disait-il, en réclamant le volume à son secrétaire. C'est que Tertullien a été un de ces esprits dont l'action laisse dans l'histoire des hommes une em- preinte que le temps n'efface pas. On a vu en lui et on a étudié le polémiste, le théologien doctrinaire, le moraliste, le satirique. 11 a été tout cela, mais il a été plus que cela lorsqu'il a été apologiste. Non que son ouvrage soit vraiment meilleur ou pire que beau- coup d'autres ; là n'est pas le secret de la grandeur durable. Mais V Apologétique inaugura une idée et une action nouvelles ; l'offensive chrétienne. Jusqu'à ce moment, on rencontre l'héroïsme un peu partout chez les chrétiens, Tertullien leur apprend la bra- L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 1G3 voure. Ce fut fini alors des timidités, des essais d'ac- commodement et de ralliement au pouvoir politique; on se compta et on découvrit que l'on était nombreux, les plus nombreux ; alors on songea qu'il pourrait se faire qu'un jour, on fût les maîtres. On le devint en effet, et cela avait commencé ainsi. Toutes les luttes se ressemblent un peu, luttes de la force et luttes de l'esprit, luttes de la plume, de la parole ou de l'épée, parce qu'elles mettent en présence les mêmes fac- teurs : la confiance et la défiance. Tertullien, à force de sonner son air de bravoure, de se jeter tête bais- sée sur le paganisme, prit confiance, l'inspira autour de lui, jusqu'à ce qu'on l'eût si grande et si forte que ce fût le paganisme qui en eût moins. Celui-ci avait l'avantage de la position ; en le forçant à discuter ses dieux, on le tira de cette position qui n'était forte qu'à condition qu'il n'en sortît jamais et, quand il fut dehors, on vint à bout de lui assez vite. Il y avait dans V Apologétique le germe des écrits de Commodien, de Lactance, d'Arnobe, et des autres ^ ; ce fut l'ar- senal où se ravitailla l'ardente colère des martyrs lorsque, comparaissant devant les juges, ils les 1. Les Grecs l'ont peu connue, bien qu'on la leur eût traduite presque aussitôt après son apparition. Cf. Eusèbe, Hist. eccL, II, 2. Harnack, Die griechiesche Uebersetzung des Apolog. TertiiUians, in-8°, Leipzig, 1892 et Gescli. der altchr. Litt., 1. 1, p. 669. Eusèbe cependant parle sou- vent de lui, Hist. eccl., II, 21, 25; III, 20, 33; V, 5. En Occident, l'in- fluence de Tertullien est incontestable. Cf. A. Habnack, TertuUian inder Litleralur der alten Kirclie, dans les Sitzungsbericlite der Akad. der Wiss. zu Berlin, 1895, p. 5^5-579; Schultzen, Die Benutzung der Schrif- ten TertuUian's, De monogamia und De jejunio bei Hieronymiis Ad- versus Jovinianum, dans les Neue Jalirb. fur deutsche TlieoL, 189^, p. 485-502; PuECH, Prudence, in-S", Paris, 1888, p. 174 sq.,245 sq.; Kluss- MANN, Excerpta TertuUianea in Isîdori Hispalensis Elymologiis, in-8°, Hamburg, 1892; P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. clirct., t, I, p. 459 sq. Nous ne nous arrêterons à Minucius Félix que pour le rappeler. II était d'origine africaine et ne l'avait pas oublié, mais son Octavius ne 164 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. lassaient de sarcasmes sur les dieux en déroute. Tel fut le rôle de Tertullien dans l'histoire intellec- tuelle du christianisme et on peut le dire aussi dans son histoire morale. A peine née, l'Église d'A- frique prenait la tête du mouvement des esprits et ce ne sera pas sa moindre gloire que d'avoir donné deux fois en trois siècles, au christianisme, sa direction intellectuelle. Au i^^' siècle, Rome ap- paraît comme la plus signalée de toutes les Eglises; au II'' siècle, sans que Rome perdît ses droits, l'Asie Mineure semble avoir été « le centre spirituel du christianisme ». Au iii^ siècle, l'Église d'Alexandrie entre en pleine lumière historique et avec elle sur- gissent les grandes initiatives dans le domaine des idées. Au v'^ siècle, saint Augustin donnera une im- présente rien de parliculicremcnl spécial à l'Église d'Afrique. Rien ne permet de croire que les calomnies des païens qu'il rapporte ne fussent pas courantes à Rome. L'antériorité ou la postériorité à Tertullien est toujours en question. Suivant F. Wiliielm, De Minuci Felicis Octavîo et TertuHiani Apologetico, in-S», Breslau, 1887, p. 86, leur source com- mune serait un ouvrage de Proclus le Monlanisie ; ceci est purement gratuit. Pour la date, on peut consulter : 1°, avant 161 : SciuNz, dans le Bheinisches Muséum, 1895, p. 11-126; Gescli. derrôm. LUI., 1896, t. 111, p. 233-236; 2°, sous Marc-Aurèle : G. Kuueger, Gesch. dcr allchr. Litt., p. 88 ; 30, vers 177 : AUBÉ, La polémique païenne à la fin du w" siècle, in-8", Paris, 1878, p. 79 sq. ; ^i", vers 180 : Keim, Celsu's H'alues IVort, in-8", Zurich, 1873, p. 156; 5", entre 180 et 190 : Ebert, Tertullians VerliaUniss zu Minucius Félix, dans les Abliandl. der Sachs. Gesellscli. dcr Wiss., 1870, t. V, p. 319 sq. ; 6^, avant Tertullien : Schwenke, Veber die Zcit des Minicius Félix, dans Jahrb. fin- prolest. Tlieol., 1883, t. IX, p. 263 sq. ; Reck, Minucius Félix und TertiUlian dans Theol. Quartaischr., 1886, p. 6'4 sq. ; Reinach, dans la l\ev. archéol., 1895, t. 1, p. 319; 7", vers 215: G. BoissiER, La fin du paganisme, 1. 1, p. 308; 8», entre 238 et 2^i6 : Masse- BEiAU, « L'Apologétique » de Tertullien et « l'Octavius » de Minucius Félix, dans la Rev. de l'histoire des relig., 1887, p. 316-3^6; 9^ vers 2^18: Neu- MANN, Der rômische Staat und die allgemeine Kirche bis auf Diokletian, in-8°, Leipzig, 1890, t. I, p. 2^1 ; 10°, entre ?M et 303: Schultze, Die Ab- fas.mngzeit der Apologie Octavius der Minucius Félix, dans Jahrb. fiir protest. Theol. , 1881, t. Vil, p. ^85-506; 11", entre 213 et 250 : P. Monceaux, op. cit., t. 1, p. ^78. L'ÉPOQUE DE TERTULLIEN. 165 pulsion nouvelle ; mais, avant lui, Tertullien a inau- guré une tactique qui doit régler pendant plus de deux siècles l'attitude des fidèles et, dans une large mesure, contribuer à la défaite du paganisme sous Constantin et sous Théodose. A cause de cela et malgré tout ce qu'il y eut chez lui d'instinctivement étroit et de volontairement borné, Tertullien reste très grand et à la taille des plus grands. Ce qu'il importe de dire encore avant de se séparer de lui, c'est que, par lui, tomba dans lapâtedu christianisme, alors en pleine fermentation, une goutte subtile de Vesprit africain. Il y eut déci- dément après lui quelque chose qui ne s'y trouvait pas avant lui. On demeura aussi dignes et on ne fut pas plus vaillants, mais on parut l'être. Pour bien comprendre Tertullien, il faut le voir dans cette Afrique dont il incarnait le génie et les dé- fauts. Toujours bataillant, hardi, rusé, féroce, vou- lant vaincre et briller, comptant les ennemis pour rien et les amis pour peu de chose, il ressemble assez à ses compatriotes pour qu'on le leur compare. Si les circonstances s'y fussent prêtées et que Dieu l'eût permis, il eût fait un chef de bande, une sorte de révolté farouche et superbe, un Matho, un Fa- raxen ou un Tacfarinas. 11 y eut une contradiction à laquelle Tertullien n'échappa pas. Ce pourfendeur d'hérétiques et de schismatiques tomba dans l'hérésie et le schisme et il y tomba par amour de la discipline et de la tradition. L'hérésie montaniste avait débuté par l'Asie Mi- neure \ pays d'imaginations ardentes et de rêves l.G. IIîCKES, The Spirit of Entliusiasm exorcised : in a sermon [on I Cor. XII U] preached bcfore tlie University of Oxford, in-^", London, 1680; — Primitive Christianitij vindicated in a second letter to tlie autfior 166 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. infinis. Un petit groupe d'enthousiastes et de pro- phétesses s'exalta à l'idée d'une vie de renoncement et de perfection absolues. Il n'est pas tout à fait cer- tain que la pratique de la secte répondit de point en point à ses théories. Montan et les siens ne parlaient que déjeunes, d'austérités de tout genre; afin d'a- jouter quelque crédit à celui qu'ils pouvaient avoir, ils imaginaient des doctrines dont les révélations du du Paraclet rendaient témoignage. Il semble que les gens de sens rassis en Asie Mineure les aient tenus pour des « convulsionnaires », ou quelque chose d'ap- prochant; le service qu'on jugea pouvoir leur rendre fut de les exorciser. Exclus de l'Eglise, ils en fondè- rent une et se décernèrent le nom de Pneumatiques, rivsuaanxot, donnant aux fidèles celui de Psychiques, Wyj/[}y.o[. Très combattus en Orient, ils le furent moins~ en Occident où leur secte n'obtint pas le succès sur lequel ils comptaient. Vers la fin du ii^ siècle, ils furent condamnés à deux reprises par les papes de Rome, Eleuthère (?) et Victor (?) ; ce fut vers le même temps que la secte forma une communauté à Car- tilage. Ce début ne nous est pas très bien connu. Les montanistes, pense M. Monceaux \ ne devaient pas of Ihe Ilislory of Montanism against llie Arian misrepresentations of it, and M' TVIdston's bold asscrlions in liis late books. fVitli an appendix concerning Ihe incommunicable hame of God. By tlie aulhor of thc Con- sidérations on M' Whislon's historical Préface, ia-8*', London, 1712; SciiWEGLER, Der Monlanismiis, ia-8', Tiibingen, 18il ; Cadcanas, Ter- tullien elle Montanisme, in-8'', Genève, 1876; Bowvetscii, Gescldclite der Montanismus, in-8'', Erlangcu, 1881 ; T. Zah\, Die Chronologie des Montanismus, dans les Forschungen ziir Geschichle des neutestanientl. Kanons iind der altkirchlichen Litleralur, in-8°, Erlangcn, t. V, p. 1-57; A. Haunack, Gesch. der allchristl. Litteratur, in-8'', Leipzig, 1893, t. li, p. 363-381 ; RoLLFS, Urkunden aus dem antimonlanischen Streite der Abcndlandes, ia-8", Leipzig, 1895; P. A. Klap, Tertullianus en het Monta- nisme, dans Theol. Sludien, 1897, p. 1-26, 120-158. 1. P. Monceaux, op. cit., t. l, p. 'lO'i. L'EPOQUE DE TERTULLIEN. 167 y être nombreux ; car Tertullien aime à répéter que l'on doit considérer, non la quantité, mais la qualité des fidèles K Ils formaient cependant un groupe, dé- fendaient ouvertement leurs idées, tenaient à jour leur recueil de prophéties ou de visions ^. Or les sec- taires de Carthage, en ces années 207 à 212, n'étaient nullement exclus de la communauté catholique. Les visionnaires et les vierges montanistes assistaient aux offices^. Pendant longtemps, Tertullien a pu invoquer les révélations et les prescriptions du Pa- raclet, sans rompre avec l'Église, et il parlait encore au nom de tous les chrétiens en 212, dans sa lettre au proconsul Scapula. On pouvait donc alors, au moins à Carthage, être fortement suspect de monta- nisme sans cesser d'être ofTiciellement catholique. Est-ce bien assuré? La situation ne laisse pas de paraître un peu nouvelle et l'Eglise de Carthage était bien déchue si elle tolérait ces dissidents condamnés récemment, à Rome, par le pape Victor. Qu'on ait montré à leur égard une longue tolérance, qu'on les ait contraints à une rétractation ou du moins à un acquiescement à la condamnation de Victor, qu'on ait tenu les visionnaires et les vierges monta- nistes un peu à l'écart, tout ceci est possible et nous croyons qu'il ne faut pas trop se hâter de résoudre une question de discipline ecclésiastique sur laquelle nous sommes assez mal instruits. Quoi qu'il en soit, malgré la recrue qu'il fit, le groupe montaniste de Carthage paraît avoir végété. Tertullien d'ailleurs n'y demeura qu'un temps, puis en sortit et forma L Tertullien, De fuga, l^j ; De exkort. caslit., 7; cf. De jejunio, 11, 2. Tertullien, De virgin. velandis, 17; De anima, 9. 3. Tertullien, De virgin. velandis, 1 sqq. ; De anima, 9. 168 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. autour de lui un parti de « Tertullianistes ' ». 11 dut mourir peu après, sinon il les eût assurément quittés eux aussi. Il n'y a pas lieu de parler plus longtemps du montanisme en Afrique, il disparut de très bonne heure : saint Cyprien ne le mentionne pas ^ et saint Optât en parle comme d'une hérésie disparue ^. Vers le temps de saint Augustin, quelques Tertullianistes subsistaient encore, ils se réconcilièrent alors avec l'Eglise catholique et lui cédèrent leur basilique de Carthage '. 1. s. Augustin, De haeres., 68. 2. S. Cyprien, Epist. lU, 7. 11 s'agii ici des monlanistes de l'Asie Mi- neure. 3. S. OPTAT, De scliism. Donalist., I, 9. La tendance reparut avec le Novatianisme. 'i. S. Augustin, De liaeres., «0. CHAPITRE II l'épiscopaï de saint cyprien (249-258) Statistique religieuse de l'Afrique vers le milieu du uf siècle. — Prospérité de l'Église de Cartilage. — La persécution de Dôce (250). — Les « lapsi ». — Les confesseurs. — Les fugi- tifs. — Fuite de saint Cyprien. — Son retour et son rôle pendant la peste de Carthage. — Menaces de persécution. — Péril créé par le retour en masse des « lapsi ». — Les « libelli indulgentiae ». — Schisme de- Felicissimus. — Le Novatianisme. — Conflit entre l'Église d'Afrique et l'Église de Rome au sujet de la rebaptisation (255-257). — La persé- cution de Valérien (257). — Les évoques, prêtres et diacres condamnés aux mines. — Le caractère, l'œuvre et la mort de saint Cyprien (258). Depuis le proconsulat de Tertullus Scapula jus- qu'au temps de saint Cyprien, l'Eglise d'Afrique s'or- ganisa sans bruit, sans laisser d'autres traces que l'organisation elle-même qui va nous apparaître à la sortie de cette période. Ce fut une longue suite d'années de paix ^ , occupées sans doute par la pro- pagande et l'organisation. A mesure qu'on approche de l'épiscopat de saint Cyprien, on recueille quelques 1. s. Cyprien, De lapsis, 5. Cf. O. Ritschl, Cyprian von Karlhago uni die Verfassung der Kirche. Eine kircliengeschichtliclie und Kirclien- rechtliche Untersuchung, in-S", Gottingen, 1885 ; E. Bexson, S. Cyprian. His Life, his Times, his Works, in-S", Oxfo.'d, 1897. 10 170 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. indications grâce aux réminiscences contenues dans la correspondance. C'est ainsi que nous apprenons que son prédécesseur immédiat sur le siège de Car- tilage, Donatus ' , confirma la déposition d'un héré- tique prononcée par un concile de 90 évêques ^, tenu probablement à Cartilage ^. L'épiscopat de saint Cyprien s'étend de 249 à 258, et c'est une des périodes les mieux connues de l'histoire de l'Eglise d'Afrique. On peut parler en effet à ce moment d'une Eglise d'Afrique, car l'expansion du christianisme a fait des progrès considérables. Les évêchés se sont multi- pliés. Au concile de 252 assistent 42 évêques ^ et il en existe d'autres puisque à ce moment l'hérétique Privatus, de Lambèse, se fait fort de grouper 25 évê- ques numides de son parti ^. Au concile de 253, 60 évêques ^ ; au concile de 254, 37 seulement '^ ; en 255, 31 évêques réunis à Carthage écrivent à 18 de leurs collègues numides ^ ; en 256, un premier concile réunit 71 évêques '^, un autre 87 évêques ^^. Et il faut compter les absences que l'âge et la maladie ne rendent pas douteuses. Il n'est pas possible, nous l'avons dit, d'entreprendre encore la géographie définitive de l'Afrique chrétienne, c'est un travail qui réclame une distinction par épo- 1. Ephl. 59, 10 (édit. Hartel). 2. Sur ce soi-disant concile de Lambèse, cf. P. Monceaux, op. cit., t. II, p. 5, nolc^. 3. Celte déposition de Privatus fut confirmée en outre par le pape Fabien. U. s. CYPRiEiN, Epist. 57. 5. Ibid., 59, IL 6. Ibid., m. 7. Ibid., 67. 8. Ibid., 70. 9. Ibid., 73. 10. Sentenliae episc. de liaerel. bapliz., i-Sli L'EPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 171 ques tout à fait rigoureuse et qui ne peut être tentée dès maintenant par suite de l'incertitude chrono- logique persistante de plusieurs documents. On peut toutefois essayer de donner une idée d'ensemble de la situation religieuse : « Suivons d'abord la côte, depuis la grande Syrte jusqu'à la frontière de Maurétanie. Nous y rencontrons près de 20 évéchés : Leptis Ma- gna, Sabrata, Oea, Girka, dans le district de Tri- politaine ^; Macomades, Thenae, Leptis minor, Hadrumète, Horrea Caelia, dans le district de Byza- cène^; Neapolis et Carpis, sur la presqu'île du Cap Bon^; puis au nord de Carthage, Utique, Thinisa, Hippo Diarrhytus ^'; sur le littoral de la Numidie Proconsulaire, Thabraca et Hippo Regius ^ ; dans la Numidie propre, Rusiccade et peut-être Tucca ^'. Pénétrons maintenant dans l'intérieur du pays. Les évêchés se pressent dans la banlieue de Carthage : au sud, dans la vallée de l'Oued-Melian ou la région voisine, Uthina, Thimida Regia, Sejermes, Medeli^; à l'ouest, dans la vallée inférieure de la Medjerda ou de ses affluents, et sur les plateaux voisins, Thu- burbo, Furni, Sicilibba, Membressa, Abitina, Thuc- cabor, Vaga, Thibaris, Aghia, Thugga, Zama, Au- safa ^. Plus loin vers le sud-ouest, sur les plateaux de Byzacène, voici les évêchés de Mactaris, Ammae- dera, Sufès, Marazana, Sufetula, Germaniciana ^ ; 1. Sententiae episc. de hacret. baptiz., 83-85, 10. 2. Ibid.y 22, 29, 36, 3, 67. 3. Ibid., 86, 2'j. ^i. Ibid., 87, Ul,ti9, 72. 5. Ibid., 25, lU. 6. Ibid., 70, 52. 7. Ibid., 26, 58, 9, ^5. 8. Ibid., 18, 59, 39, 62, 6'4, 17, 30, 37, 65, 77, 53, 73. 9. Ibid., 38, 32, 20, ^6, 19, U2. 172 L'AFRIQUE CHRETIENNE. et plus au sud, à Fentrée du désert, Thelepte, Gemellae, Capsa^ Dans la Numidie proconsulaire, outre les cités maritimes de Thabraca et Hippo Regius, cinq villes ont déjà des évêques : Bulla, Sicca, Lares, Obba, Assuras 2. Enfin, la Numidie du légat, outre Rusiccade et Tucca, renferme dès lors de nombreux évêcliés : dans les districts du nord et du centre, Mileu, Cuicul, Cirta, Nova, Ga- zaufala ^ ; sur le versant septentrional de l'Aurès , Tubunae, Lamasba, Lambèse, Thamugadi, Mascula, Bagaï, Cédias, Tliéveste^*; au sud de l'Aurès, Badis ^. A ces 63 évêchés, dont remplacement est connu ^, il faut joindre encore 24 évêchés non iden- tifiés, dont 12 en Proconsulaire '^, 6 en Numidie ^ et 6 entièrement indéterminés ^. Cette simple sta- tistique est fort instructive, et jette une vive lumière sur la marche du christianisme dans le nord de l'A- frique. C'est un total de 59 évêchés, dont 47 iden- tifiés en Proconsulaire, et de 22 évêchés, dont 10 identifiés dans la Numidie du légat. On remarquera d'abord que les Eglises sont nombreuses, principa- lement sur le littoral : 18 ou 19. Dans l'intérieur, le christianisme rayonne autour de Carthage, de l'ouest 1. Sentcntiae episc. de haerct. bapli:., 57, 82, 69. 2. Ibid., 61, 28, 21, ^7, 68. 3. Ibid., 13, 11, 8,60,76. 'I. Ibid., 5, 75, 6, 4, 79, 12, H, 31. 5. Ibid., 15. 6. Sur l'emplacement et ridenlificalion de toutes ces villes a\ec dos localités modernes, cf. le t. VlU du C. I. L., avec les suppléments ; Babelon, Cagnat et Reixacii, Atlas archéol.de la Tunisie, Paris, 1892sq. Tissot, Géogr. comparée ; Toulotte, Géogr. de l'Afr. chrét., 1891 ; Toitain, Les cités rom. de la Tunisie, 1895, p. UQi sq. 7. Sentent, episc, de haerct. rebapt., 1, 2, 16, 27, 34, 35, '4O, 'i3, US, 50. 55, lli. 8. Ibid., 7, 23, 33, 51, 56, 78. 9. Ibid., U'4, bli, 63, 66, 80, 81. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 173 au sud-ouest : une vingtaine d'Eglises dans la ban- lieue de la capitale, dans la vallée inférieure de la Medjerda ou de ses affluents, ou dans la Numidie proconsulaire. Loin de Carthage ou de la côte, les églises se font plus rares. On n'en rencontre qu'un petit nombre sur les plateaux de Byzacène et trois seulement dans le bassin des chotts tunisiens. En Numidie, on constate la présence d'un groupe d'évêchés autour de Cirta. Mais le christianisme paraît surtout en progrès dans la Numidie méridio- nale, sur les plateaux qui dominent l'Aurès : il y a déjà 7 évêchés dans la région de Lambèse et de Thé- veste, et même une Eglise s'est fondée au sud de l'Aurès, en plein désert. Des statistiques résumées plus haut il semble résulter que l'évangélisation de l'Afrique romaine se faisait autour de Carthage, soit par la côte, soit par la vallée de la Medjerda et ses affluents, surtout le long de la voie militaire qui reliait Carthage à Tliéveste et à Lambèse '. » Dès le début du iii^ siècle, nous entrevoyons l'exis- tence de chrétiens en Maurétanie ^ ; ils avaient dû se développer beaucoup puisqu'à l'époque où nous sommes arrivés, nous y constatons la présence de communautés complètement organisées ^, dont les évêques assistent au concile de Carthage, en 256 '\ Césarée de Maurétanie paraît posséder son cimetière chrétien dès le temps de Septime-Sévère ^ ; à Tipasa, 1. p. Monceaux, op. cil., i. II, p. 9-10. 2. Tertullien, Ad Scapulam, U. 3. Senlentiae episcoporum de haeret. bapliz., prôoem. (\. Ibid. L'un d'eux était Quintus, cf. S. Cyprien, Epist. 71, 72, et ce Jubianus auquel est adressée une lettre, cf. Epist. 72, paraît être Maure- tanien, puisque son éloignement de Carthage lui interdit de s'y rendre en 256. Cf. Sentent, episc, prooem. 5. C. I. L., n. 9585, 9586. La même ville a fourni des épitaphes portant 10. 174 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. on rencontre une inscription chrétienne datée de Tannée 238 ^ et on a trouvé dans la chapelle funéraire d'Alexandre une sorte d'estrade disposée au fond de l'église, à laquelle on montait par deux petits esca- liers. Elle est en majeure partie constituée par neuf sarcophages en pierre dans lesquels, à ce que nous apprend la grande inscription commémorative tracée sur la mosaïque du vaisseau central, se trouvaient les restes des « jiisti priores » : selon une remarque de M'" Duchesne, les justes dont il est ici question étaient peut-être d'anciens évoques de Tipasa^. Leur successeur Alexandre ayant occupé le siège de Tipasa vers la fin du iv^ ou le commencement du v^ siècle, ceci reporte l'établissement d'une communauté or- ganisée à Tipasa à une date assez lointaine. Pendant toute cette période, embryonnaire somme toute, de l'histoire de l'Église d'Afrique, on n'aperçoit distinctement aucun des groupements futurs qui for- meront les provinces ecclésiastiques. La métropole unique est Carthage, et les primaties provinciales ne sont pas encore bien dessinées ^. On voit cependant le symbole de l'ancre ; ce qui semble indiquer le iii« siècle. Cf. P. Gauckler, Musée de Cliercliel, in-^i", Paris, 1895, p. 36. La liste épiscopale connue de cette ville ne remonte pas avant Constantin, cf. Mansi, Concil. am- pliss. coll., t. 11, col. ^i77. 1. S. GSELL, Tipasa, dans Mélançj. cVarch. et d'hist., IBM, t. XIV, p. 313; cf. A. Bkrbrugger, dans la Revue Africaine, 1867, t. XI, p. ^87; C. J.L., n. 9289; addenda, p. 974; supplém., n. 20856; L. DlCHESXE, dans les Précis historiques, 1890, p. 523-531, et dans les Comptes rendus de l'Acod. des inscr., 1890, p. 116; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1873, p. 72- 150: P. Monceaux, op. cit., t. II, p. 121, note 3. 2. C. I. L., n. 20903; L. Duchesne, loc. ci'., 1890, p. 116; S. Gsell, Les monuments antiques de l'Alqérie, in-8°, Paris, 1902, t. 11, p. 335. 3. 11 ne faut pas, croyons-nous, arguer de la présence des cvèques des provinces de Proconsulaire, Numidie et Maurétanie au concile de 256, car ils se retrouveront à des conciles postérieurs de Carthage, alors que les groupements provinciaux seront définitivement établis, par exemple en 419. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 175 un premier essai de groupement de la part des évê- ques de Numidie autour de l'évêque Januarius, de Lambèse \ et il paraît probable que ce fait a dû tenir à diverses causes. Le mérite personnel de Januarius, peut-être ; la situation prépondérante de sa ville épis- copale, capitale politique de la province ; la tendance constante des Africains au fractionnement. Jamais cependant aucun de ces groupements futurs ne ba- lancera l'autorité du métropolitain de Cartilage dont l'Eglise grandissait en importance de jour en jour. Elle se trouvait, vers l'an 250, établie sur un pied analogue à celle de Rome. Au point de vue de l'or- ganisation hiérarchique, elle semble n'avoir rien à envier à la mère des Eglises. L'organisme est com- plet et fonctionne très régulièrement, ainsi qu'en témoigne la correspondance de saint Cyprien. Outre les ordres majeurs, nous y trouvons tous les ordres mineurs ^, sauf celui de portier^ qui a pu exister néanmoins, et les laïques semblent être, eux aussi, organises La persécution provoquée par l'édit de l'empereur Dèce se rapporte au début de l'année 250*. Nous 1. s. Cyprie\, Episi. 62, 70. 2. Ihjpodiaconi, S. Cyprien, Epist. 29, ^U, 35, 77, 78, 79; acoluthi, Epist. 7, 3^, ^5, 52, 77, 78; exorcislae. Ibid., 23, 69. 3. Catéchumènes : Epist. 8, 73; pénitents : ibid., 55; fidèles : ibid., 66; De mortalitate, 15; De opère et eteemos., 8; veuves : Epist. 7-8; Tes- timonia, III, lU, 113; vierges : Epist. U, 55: De liabilu virginum, 3; con- fesseurs : Epist. 10, 12, 15, 76. Dès la fin du W siècle, le clergé formait une classe à part dans la communauté; on le qualifiait d' « ordre sacer- dotal ». Tertullien, De exhort. caslit., 7; cf. De idoiolatria, 7 : ordo ecclesiasticus; De monogamia, 11 : ordo ecclesiae; De exhort. castit., 7 : Differentiam inter ordinem et plebem constituit ecclesiae auctoritas. Ce n'était qu'une conséquence de l'ordinatio, mol et chose. L'évêque portait le titre de papa, cf. S. Cyprien, Epist. 8, 30, 31, 36. Cf. Acta proconsu- laria Cypriani, 3, et Tertullien, De pudicitia, 13. U. L'avènement de Dèce est du mois d'octobre 2'49 et le martyre du 176 L'AIT.IQUE CHUÉTIENNE. i gnorons le texte de l'édit, mais nous pouvons con- naître ses dispositions d'après les détails qui nous sont parvenus sur son exécution ^ . C'était pour la première fois un édit de proscription universelle, réglant la pro- cédure de manière à abolir la part d'initiative qui, dans les poursuites antérieures contre les chrétiens, avait été laissée aux magistrats. A jour fixe ^, dans toute l'étendue de l'Empire, les citoyens dont la religion paraissait douteuse furent convoqués à l'effet de faire déclaration de leur foi. Dans les plus grandes villes, comme dans les moindres localités, l'épreuve eut lieu. Il nous est resté quelques lamentables témoignages de l'apostasie des chrétiens^. Amenés devant une commission locale, composée de magistrats et de notables ^, les suspects étaient requis de faire un sa- crifice. On procédait par voie d'appel nominal^. Cha- cun devait se présenter, offrir une victime ^, ou, si ses pnpe Fabien remonte au 20 janvier 250. Catalogue libérien : « Passus XII Kal. Febr. » A. IIarnack, Die Briefe des rômischen Klcrus aus dcr Zeit der Scdisvacanz im Jahre 250, dans Thcot. Abhandl. JFeizsdcker geividnet, in-S", Freiburg, 1892. 1. E. Preuschen, Kiirzcre Texte zur Gcschichte der allcn Kirche und des Kanons, in-S", Freiburg, 1893, p. 35-60. 2. S. Cyprien, De lapsis, 2, 3. J. Gregg. Tlie decian Persécution, in-12, Loudon, 1897, p. 8'4, a essayé de restituer le texte de l'édit. 3. EusÈBE, Ilist. eccl., VI, 42; voir les papyrus de libellatiques publiés par Krebs (1893) et Wessei.y (1894). D'après The Daily Graphie, 13'" no- veniber 1903, un nouveau papyrus de cette catégorie viendrait d'être dé- couvert. Cf. D. Fritz Krebs, dans Sitzxingsberichle der Kônigl. Preuss. Akademie der Wissenscli. zu Berlin, 1893, 30 nov.,t. XLVllI, p. 1007; A. IlARNACK, dans la Theologische Litcraturzeitung, t. XIX, 20 janv. 1894, 17 mars, p. 137, 162 ;B. DE Salisbury, dans The Guardian, M janv. 1894, p. 167; D-^A. J. M(ASON), dans The Guardian, 21 march 1894, p. 431; E. W. Benson, Cyprian, his Life, his Times, his Work, in-S", London, 1897, p. 541-544; P. Franchi de' Cavalieri, dans le Nuovo bull. di arch. crist., 1895, p. 68-73, pi. VIII. P. Allard, Le christianisme et l'empire romain de Néron à Théodose, in-12. Pari", 1897, p. 98. 4. S. Cyprien, Epist. 43. 5. EusÈBE, toc, cit. 6. S. Cyprien, De lapsis, 8. L'EPISCOPAT DE SAINT CYPIUEN (2'i9-258). 177 moyens ne le lui permettaient pas , brûler sur un au- tel quelques grains d'encens et faire une libation ^ On remettait alors au suspect une formule blasphéma- toire dans laquelle il reniait le Christ^. Quand la cérémonie était terminée, on offrait un repas compor- tant la chair et le vin consacrés aux idoles^. Puis chacun retournait chez soi avec un certificat de sou- mission à l'édit dûment légalisé. La soudaine persécution de Dèce jeta l'Eglise d'A- frique dans un trouble et une angoisse terribles. Les fidèles n'avaient que trop hérité du tempérament indigène et du goût excessif pour l'indépendance. De là des partis, des sectes apportant dans leurs discus- sions toute la fougue, tout l'emportement le mieux faits pour envenimer et rendre irrémédiables des dissentiments dans lesquels il n'est pas aisé de ré- partir les torts entre les uns et les autT*es. Depuis de longues années, on avait abandonné et même oublié la discipline des jours de persécution. L'édit de Dèce fit l'effet d'un coup de foudre. Grâce à la cor- respondance de l'évêque de Carthage, saint Cyprien, nous connaissons pour cette ville, plus complètement que pour beaucoup d'autres, les incidents de toute nature amenés par la persécution. Cependant on ignore si le proconsul était présent à Carthage au moment où la population suspecte fut soumise aux épreuves que nous avons décrites ''. Il suffisait d'ail- leurs des duumvirsy magistrats municipaux auxquels furent associés, soit dès le début, soit plus tard, 1. Ephl. 52. 2. De lapsis,8. 3. Ibid., 8, 9, 10, 15, 2'i, 23. U. Massebieau, Les sacrifioes ordonnés à Carlhaqe au commencement de la persécution de Décius, dans la Revue de l'histoire des religions, jjïnv.-fév. 188^, p. 68. 178 L'AFRIQUE CHRETIENNE. quelques citoyens notables ^ . La solennité de l'é- preuve avait lieu au Capitole^. Là, chaque matin, jusqu'à l'expiration du délai, s'alluma le feu des sa- crifices^. Les riches amenaient soit des chèvres, ou des brebis (hostla), soit des bœufs (çictima)^*; les pauvres se contentaient de brûler l'encens. Tous portaient la couronne sur la tête et le voile. Le repas suivait, copieiix et bruyant* Le nombre des apostats fut immense. Ceux qui avaient succombé n'avaient pas l'excuse de la souf- france ou de la torture menaçante, ainsi qu'il arrivait dans les persécutions antérieures. Cette fois, le res- pect humain, la peur et, pour tout dire de ce mot si dur, la lâcheté, avaient tout fait. Ce fut parmi les chrétiens d'Afrique une émulation dans l'avilisse- ment. Les magistrats furent contraints de remettre au lendemain des fidèles trop empressés à abjurer ^. On voyait comme une interminable procession traver- sant le forum ^ et montant les degrés du Capitole "^ ; c'étaient des chrétiens chargés de fleurs, de victimes, d'encens. Tout ce monde se hâtait, se coudoyait, dans son empressement à satisfaire à l'édit. Les riches suivis de troupes d'esclaves, d'affranchis et de co- lons ^; des mères apportant leurs enfants, et des pa- rents conduisant les leurs par la main ^ ; des maris traînant de force leur femme qui résiste ^". On y vit de 1. s. Cyprien, Epist.hO. 2. De lapsis, 8, 2U. 3. Ibid., 8. U. Ibid. 5. Ibid. 6. Ibid. 7. Ibid. 8. Epist. 10, 52. 9. De lapsis, 9. 10. Epist. 19. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 179 lamentables scènes ; des familles divisées ; le fils et le frère conduits en prison tandis que la mère et la sœur vont sacrifier'. Parfois on en vint à la vio- lence ; on vit une femme conduite au temple malgré elle; son mari et ses parents lui tenaient les mains et lui firent jeter de l'encens sur l'autel; la malheu- reuse se débattait en criant : « Je n'y suis pour rien, c'est vous ^. » Saint Cyprien rapporte qu'un jeune couple avait pris la fuite, confiant un petit enfant à une nourrice. Celle-ci porta l'enfant au temple et lui fit manger du pain trempé dans le vin consacré aux idoles^. Il y eut pis encore. On vit beaucoup de membres du clergé de Carthage se joindre aux apostats''*. A Saturnum, dans la Proconsulaire, l'évêque Repostus conduisit lui-même au temple une partie de son peuple^. L'évêque d'Assur^, Fortunatus, et deux de ses collègues, Jovinus et Maxime, dont les sièges ne sont pas connus, apostasièrent '^. Saint Cyprien qui vivait au milieu de tant de tris- tesses, a rapporté un certain nombre de faits extra- ordinaires survenus alors à l'occasion des apostasies. Nous n'aurons pas la mauvaise grâce de les mettre en doute. Ceux qui ont pris quelque connaissance du caractère et de la portée intellectuelle de l'évêque de Carthage ne peuvent qu'être persuadés qu'il a dit ce qui est arrivé et qu'il a jugé sainement ce qu'il a rapporté. Des signes non équivoques de la punition 1. Epist. 22. 2. Épist. 19. 3. De lapsis, 25. U. Epist. 5, 35. 5. Epist. &4. 6. Epist. 55. 7. Epist, 6^. 180 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. du crime accompli par tant de chrétiens purent ins- pirer à quelques-uns Fappréhension de le commettre ou le repentir de leur faiblesse. Un apostat, après avoir prononcé la formule blasphématoire, fut frappé de mutisme ^ . Une femme fut prise au bain d'atroces douleurs; dans sa fureur, elle mâchait sa langue qu'avaient souillée les viandes profanes et mourut peu de temps après dans d'horribles souffrances ^. On nommait des apostats devenus démoniaques ou fous^. Certains d'entre eux, espérant que leur crime était demeuré inconnu des fidèles, essayaient de se joindre encore aux frères et de participer à leurs assemblées et à leurs sacrements. Une jeune fille qui avait sacrifié expira après avoir reçu l'eucharistie '' ; une renégate vit sortir une flamme du coffret où elle conservait le corps du Seigneur ^. Un apostat tendit la main pour recevoir l'eucharistie et la porter ensuite à sa bouche ; au moment de la consommer il ne trouva plus qu'une poignée de cendres^. Il n'y eut pas jus- qu'à cette pauvre enfant que sa nourrice avait souillée en lui faisant boire le vin idolâtrique qui ne parût re- jetée par Dieu. Tout le monde ignorait la participation matérielle au crime de la nourrice. Lorsque celle-ci l'apporta à la réunion des fidèles, l'enfant s'agitait, paraissait mal à l'aise ; quand le diacre s'approcha de lui avec le calice contenant le vin consacré , l'enfant détourna le visage et ferma résolument sa petite bouche; le diacre s'obstina, ouvrit de force les lèvres 1. De lapsis, 2h. 2. Ibid. 3. Ibid. y 26. ^. Ibid. 5. Ibid. 6. Ibid. L'ÉFISCOPAT DE SAINT CYPKIEN (249-258). 181 et fit pénétrer quelques gouttes du sang du Christ, mais l'enfant ne put les retenir et les vomit. Son corps et sa gorge souillés, dit saint Cyprien qui vit le fait de ses yeux, n'avaient pu recevoir le corps du Seigneur ^ . On peut juger par ces quelques exemples de l'émo- tion qui ébranla l'Église d'Afrique privée en quelques jours d'un grand nombre de ses membres de la ma- nière la plus honteuse pour eux ; désorganisée, amoin- drie, flétrie. Dès qu'on commença à se reconnaître et à calculer l'étendue et la profondeur du mal, on s'aperçut que la situation était plus embarrassée encore qu'on ne l'avait jugée tout d'abord. D'une part, ceux qui avaient tenu bon ne montraient pas tous la condescendance dont un grand nombre d'apos- tats étaient dignes, et, d'autre part, il se trouva que ces apostats s'étaient à tel point multipliés que leur situation les constituait, quoique hors de l'Eglise et séparés d'elle, un danger intérieur pour elle et, qui plus est, un problème tout nouveau. Beaucoup étaient en proie au remords, à la honte; d'autres, au contraire, présentaient dans une forme hautaine des explications spécieuses. Les apostats pouvaient être répartis en plusieurs catégories. C'était d'abord les sacrificati et les thurificaU dont le crime avait été public. Puis venaient les lihellatici. Ceux- ci s'étaient, à prix d'argent, fait inscrire en qualité d'apostats, en obtenant dispense de tout acte idolâ- trique -.La culpabilité de ces derniers ne pouvait être mise en doute, car « c'est être criminel, disaient les prêtres de Rome, que de se faire passer pour apos- 1. De lapsis, 25. 2. Epist., 67. l'aFRIQUE CHRÉTIENNr:. — I. 11 182 L'AFRIQUE CHRETIENNE. tat, alors même qu'on n'a pas apostasie ^ ». Mais saint Cyprien reconnaissait que leur faiblesse avait su être ingénieuse et que leur trahison gardait trace d'un scrupule. Il fallait, selon lui, bien préciser les cas afin d'établir les responsabilités et ne pas confondre dans une même réprobation « celui qui, à la première injonction, vola au-devant d'un sacrifice impie et celui qui n'accomplit un acte si funeste que par contrainte et après une longue résistance ; celui qui obligea sa famille, ses amis, ses colons à sacrifier et celui qui sacrifia seul pour en dispenser les siens ^ ». Mais l'Eglise d'Afrique n'eut pas sous les yeux que ces lamentables exemples. Des fidèles en grand nombre résistèrent à l'édit. Dès le mois de janvier, les suspects, devenus des révoltés par leur refus, commencèrent à remplir les prisons. Les nouvelles qu'on recevait des diverses provinces ne laissaient cependant pas de doute sur le sort qui attendait les confesseurs. Parmi les Africains qui résistèrent à l'édit de Dèce dans divers pays, nous connaissons quelques mar- tyrs. Grâce à l'active correspondance existant entre le clergé de Rome et celui de Cartilage, nous sa- vons qu'un jeune Africain, nommé Célérinus, fut jeté dans une prison de Rome en expiation de l'apos- tasie d'une de ses sœurs ^. Il avait comparu devant l'empereur lui-même. « Par la volonté de Dieu, lui écrivait un ami, tu as comparu devant le grand ser- pent, précurseur de l'Antéchrist; en sa présence, tu n'as pas seulement confessé le Christ, mais tu as effrayé le persécuteur en proférant ces paroles, ces 1. {Inter Cypr.) Epist. 21. 2. Epist. 52. 3. {Inter Cypr.) Epist. 20. L'EPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 183 clameurs divines, par lesquelles je sais que tu l'as vaincu ^ » Sa véhémence et peut-être sa jeunesse le sauvèrent. Après avoir passé dix-neuf jours étendu immobile sur le sol de la prison^, les pieds engagés dans les ceps, épuisé de faim et de soif ^, le corps tuméfié et les membres brisés des suites de la tor- ture^*, Célérinus fut remis en liberté. Dès le prin- temps de l'année 250, il rentrait à Carthage, où saint Cyprien l'admit dans la cléricature avec le grade de lecteur ^. L'héroïsme des Romains stimulait celui des Car- thaginois. Saint Cyprien nous apprend que l'exemple donné à Rome fut le signal de la résistance dans sa propre Église ^. L'administration romaine avait, cette fois encore, provoqué ou accepté tacitement le concours de l'émeute. A la suite d'un mouvement po- pulaire, le prêtre Rogatianus et un laïque nommé Felicissimus furent saisis et emprisonnés '^, puis on entassa pêle-même tout ce qui tomba sous la main, clercs, laïques, femmes, enfants. Ces malheureux avaient tout à attendre de la pitié des fidèles demeu- rés libres, et ceux-ci, dont l'évêque avait dû modérer l'emportement de charité, leur fournissaient l'indis- pensable. Une institution que nous voyons à plu- sieurs reprises fonctionner dans l'Église de Carthage, la caisse ecclésiastique, était destinée à subvenir à l'assistance des captifs^; grâce à la prévoyance et à 1. {IntevCypr.) Epist. 21. 2. Epist. 3'». 3. Ibid. ti. Ibid. 5. Ibid. 6. Epist. 25. 7. Epist. 81. 8. Tertulliex, Apologet., 39. 184 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. l'esprit exact de Tévêque Cyprien, elle se trouvait en mesure de fournir aux distributions nécessaires ^ . On a peine à croire, en lisantles documents de l'an- tiquité, à certains détails qui nous sont rapportés. L'ignorance ou la méchanceté humaines y paraissent si manifestement exagérées, que l'on hésite à admettre l'existence de passions si basses entravant l'exercice des institutions les plus dignes d'admiration. Mais il doit suffire de rapprocher ces choses de celles de notre temps pour s'expliquer et comprendre ce qui paraît odieux et môme impossible ^. Nous avons vu sainte Perpétue et sainte Félicité secourues par l'ingénieux dévouement des diacres de Cartilage. Ce n'était pas par l'effet d'une charité spontanée que Tertius et Pomponius secouraient les fidèles, mais par une attribution de leur charge. On voit la martyre charger le diacre de lui apporter son enfant. Les diacres avaient une mission officielle à remplir à l'égard des prisonniers, mais ils étaient 1. s. Cyprien, Epist. k. 2. Epist. 37, Ad Clerum. Ailleurs on rappelle que l'Eglise fait à ses membres une loi de s'imposer, des sacriflces afin de parvenir jusqu'aux captifs. Cf. Grabe, Spicilegium veterum Patrurn, t. 1, p. 102; S. Jean CiiRYSOSTOME, Ilomil. XXV, in Acta ApostoL %ii, Constit. apost., V, 1. Les fidèles avaient la dévotion de baiser les chaînes des confesseurs, Tertul- LiEN, Ad uxorem, II, U ; accomplir cette œuvre bénie, c'était, croyait-on, prendre sa part du martyre, Const. apost., V, 1. De fait, cela n'était pas toujours sans danger. Au temps de Licinius, il était interdit, sous peine de mort, de visiter les chrétiens prisonniers. Eusèbe, Hist. eccL, X, 8; lila Constantini, I, bit. Plus d'une fois les juges condamnent les fidèles au secret, Eusèbe, op. cit., VII, 11 ; Acta s. Tarachi, Probi et Andronici, 6. Un texte du v« siècle nous montre ce qu'il en était en Afrique pendant les querelles religieuses. On chargeait de coups ceux qui venaient pour assister les détenus épuisés par la faim et la soif; les vases qu'on leur portait étaient brisés, les aliments jetés aux chiens. Empêchés de voir une dernière fois leurs enfants, les pères et les mères demeuraient éplorés, étendus sur le sol devant les portes qu'ils ne pouvaient franchir. Appendix ad acta S. Saturnini, 16; en appendice aux œuvres de S. Optât, Opéra, in- fol., Paris, 1700, p. 2't2. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 185 soulagés dans la fatigue qu'elle leur eût imposée par le dévouement des fidèles. Ceux-ci s'ingéniaient à faire parvenir aux confesseurs des aliments délicats, quelques friandises destinées à procurer un instant de détente et de satisfaction aux frères mal nourris ou affamés par le régime que l'Etat romain accor- dait aux prisonniers. Déjà sainte Perpétue faisait honte au tribun de garde de l'insuffisance des rations qu'il accordait aux détenus. C'était, semble-t-il, un principe, de n'accorder aux prisonniers qu'une ali- mentation insuffisante. Plusieurs Africains moururent de ces privations. Un détenu écrivait : Fortunio, Victorinus, Victor, Herennius, Credula, Herena, Do- natus, Firmus, Venustus, Fructus, Julia, Martial, Ariston « sont morts en prison. Nous les suivrons bientôt, car depuis huit jours nous venons d'être remis au cachot. Auparavant, on nous donnait tous les cinq jours un peu de pain et de l'eau à volonté ^ ». Les Actes des saints Montan et Lucius nous ap- prennent qu'on ne donnait même pas aux confesseurs de l'eau froide et du solon, qui était une nourriture dont nous ignorons la composition ^, en quantité suffisante. S'il faut en croire les auteurs, la charité des fidèles avait parfois engendré des inconvé- nients. C'était surtout le manque de modération qui, en précipitant la foule des fidèles autour des prisons, aggravait l'hostilité des païens et menaçait les com- munautés de nouvelles vexations. Saint Cyprien dut 1. s. Cyprien, Epist. 12. Cf. Cicéro\, // Verr., 5, ^5 ; Salluste, Hist. fragm., III, x; Libanius, De vinctis. Contra Tisamen. 2. H. Leclercq, Le deuxième siècle. Diocléticn, p. 136, ^91-^92. Cf. Eu- sÈBE, /fwf. ecc^, X, 8; Vita Constantim,],b'i; S. Jean Chrysostome, Homil. XLFI, De S. Luciano,2; S. Damase, Carmen XI II; Passio s. Perpetuae, 16: Passio s. Montant, 6, 9, 13, 21; Acla s. Felicis,5; Passio s. Vincentii, 3. 186 L AFRIQUE CHRETIENNE. s'opposer à ce zèle excessif : « Je vous en prie, écrivait-il à son clergé, appliquez votre soin à nous assurer la paix. Quel que soit chez les frères le désir de visiter les saints confesseurs, qu'ils le fassent avec prudence, qu'ils ne viennent point tous ensemble et en grande troupe. Ce serait éveiller le soupçon et nous faire refuser l'accès des cachots. Nous pour- rions tout perdre en voulant tout avoir. Faites donc en sorte que ces visites s'accomplissent avec réserve '. » Les contemporains hostiles aux catholiques n'ont pas manqué de blâmer l'usage des fidèles, dont le pieux empressement à baiser les chaînes et à récon- forter les confesseurs faisait l'objet de plaisanteries ou de récriminations qu'il est difficile de prendre au sérieux. « Dès le matin, disait Lucien, les vieilles, les veuves et les orphelins assiégeaient les portes des prisons. Les principaux d'entre les chrétiens corrompaient les geôliers et passaient la nuit près du captif. On apportait des mets de toute sorte. Rien ne s'épargne alors et la détention valut beaucoup d'argent à Pérégrinus qui se créa un revenu consi- dérable ^. » Il semble que dans certaines Eglises, à Cartilage notamment, on ait songé à porter aux prisonniers leur portion de l'agape ^. C'était là au 1. s. Cypriex, Epist. IV, 2. 2. LuciEX, Percgrinus, 12. 3. Tertullien, Ad Marty)e.<<. ^. Cf. A. C;i\rpe\tier. Les letlres de saint Cyprien, ou l'Église de Cartliage au iw siècle, in-S", Paris, 1859. Tertullicn nous apprend que clans le séjour de la prison l'esprit profite plus que la chair ne perd, celle-ci d'ailleurs, grâce à la prévoyance de l'Église, reçoit son dû, l'agape des frères. Cependant celte portion n'efit pas suffi aux prisonniers, car l'agape, encore qu'on y mangeât, dit Ter- tuUien, « à la mesure de sa faim », n'était qu'un repas; aussi les fidèles riches pourvoyaient à augmenter la ration que l'Eglise faisait parvenir à ses enfants : Inter carnis alimenta, benedicli martyres designati, quae L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 187 jugement des montanistes, et de Tertullien devenu leur porte-parole, un odieux abus dont l'effet le plus clair était d'amollir le martyr et de rendre sa victoire sinon douteuse du moins plus difficile. A l'en croire, et il est fort probable que ses paroles n'ont pas été lettre morte pour tous ses compatriotes, rien ne rem- place le jeûne. « Voilà, disait-il, comment on s'en- durcit à la prison, à la faim, à la soif, aux privations et aux angoisses ; voilà comment le martyr sortira du cachot, tel qu'il y est entré, n'y rencontrant point des douleurs inconnues, mais ses macérations de chaque jour; certain de vaincre dans le combat, parce qu'il a tué sa chair et que, sur lui, les tour- ments ne trouveront point à mordre. Son épiderme desséché lui sera comme une cuirasse, les ongles de fer y glisseront comme sur une corne épaisse. Tel sera celui qui, par le jeûne, a vu souvent de près la mort et s'est déchargé de son sang, fardeau pesant et importun pour l'âme impatiente de s'échapper. Il vous appartient bien, continue-t-il, en s'adressant aux catholiques, il vous appartient bien de changer, pour des martyrs irrésolus, les prisons en cabarets, afin qu'ils ne regrettent point leur vie accoutumée, ne prennent point d'ennui et ne s'épouvantent pas vobis et domina mater EccLesia de uberibus suis et singiili fratres de opibus suis propriis in carcerem subministrant. "Nous avons, précisé- ment à l'époque où vécut Tertullien, un exemple historique de ce fait. Une coutume voulait que les gladiateurs et les bestiaires fussent gra- tifiés, la veille du combat, d'une orgie suprême, c'était ce qu'on nommait le repas libre, caena libra. Dans la soirée du 6 mars 203, la martyre Perpétue et ses compagnons désignés pour combattre les bêtes le len- demain dans l'amphithéâtre, jouirent de cette permission, mais ils transformèrent le repas libre en agape : Pridie quoque cum illa caena, quam liberam vacant, quantum in ipsis erat, ?ion caenam liberam, std aqapen caenarent. Peut-être était-ce la sportule apportée de l'assemblée chrétienne qu'ils mangèrent à ce moment. 188 L AFRIQUE CHRETIENNE. d'une abstinence nouvelle pour eux. Il n'avait jamais essayé de se soumettre aux austérités, votre Pris- tinus, qui n'a rien du martyr chrétien. Gorgé de tout, durant le cours d'une détention nominale, il fréquenta les bains, il épuisa toutes les jouissances d'ici-bas, préférables, pensait-il, au baptême, aux biens de la vie éternelle. Tout cela fait, apparem- ment, pour le mieux détourner de mourir ; le soir du dernier jour des assises, il parut devant le tribunal; mais le vin d'aromates que vous lui aviez versé pour soutenir ses forces l'avait énervé. Sous les ong'les de fer dont son ivresse ressentait à peine les morsures, il ne put répondre au proconsul et se dire l'esclave du divin Maître. Il ne confessa point, etles tourments ne tirèrent de sa bouche que des hoquets K » Les donatistes renouvelleront ces accusations. A les entendre, plusieurs, dans la persécution, se fai- saient mettre en prison afin de ramasser un pécule au moyen des aumônes qu'on leur prodiguait -. Tandis que les fidèles de Cartilage allaient rem- plir les prisons de la ville, l'instruction semble avoir été retardée par suite de l'absence du proconsul dont l'intervention ne paraît pas plus ancienne que le mois d'avril 250 ^. A partir de ce moment, la torture et les supplices ne s'interrompent plus jusqu'à la fin de l'année. Les procès se succédaient presque sans relâche, dit M. Paul Allard, procès insidieux, où, à la suite d'une torture demeurée sans effet, le confesseur était ramené en prison, pour en être extrait de nouveau après quelque temps : on ne se 1. Tertullien, De jejunîo, 12. 2. S. Augustin, Brevîculiim collât, contr. Donatist., dies III, c. xni, n. 25. 3. TiLLEMONT, Mcm. Iiist. eccL, t. III, art. III, sur saint Mappalique. L'EPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 189 hâtait pas d'arriver au dénouement, on le reculait, au contraire, le plus loin possible; mais par les tourments, par les menaces, par la fatigue d'une instruction criminelle toujours continuée, jamais finie, par l'ennui, les dégoûts et les souffrances de la prison, par les rigueurs de la mise au secret, par une obsession continuelle, le proconsul se flattait d'user la résistance, et de faire tomber le chrétien avant le martyre, comme un voyageur à bout de force tombe sur la route au moment de toucher au terme. Plus d'une fois le calcul réussit. Tel fut le cas de Ninus, de Clémentianus et de Florus. « Malgré leur ardent désir de la mort, on n'avait pas voulu les tuer, et lentement, par des tourments sans cesse répétés, on n'avait point vaincu leur foi, demeurée invincible ; on avait contraint leur chair infirme de succomber à la fatigue ^. » Mais dans cette multi- tude de prisonniers il y eut place pour toutes les gloires comme pour toutes les misères. Un adoles- cent, nommé Aurelius, vit finir la persécution sans avoir faibli^; Paul ^, Fortunion ''♦, Bassus ^, Mappa- lique ^ moururent des suites de la torture. La foule n'avait pu s'empêcher d'admirer la vaillance de ce dernier martyr. Ceux qui échappaient à ces horreurs étant plus que des hommes, saint Cyprien en faisait des prêtres. Nous avons nommé Célérinus le lecteur; bientôt le clergé de Carthage compta parmi ses membres Numidicus. Celui-ci s'était trouvé, un jour d'émeute, 1. s. Cyprien, Epist. 53. 2. Epist. 33. 3. Epist. 21. /i. Ibid. 5. Ibid. 6. Epist. 8. 11. 190 L AFRIQUE CHRÉTIENNE. cerné par le peuple avec d'autres fidèles. On lapida les uns, on brûla les autres : Numidicus meurtri, les vêtements en feu, prêchait la résistance, tandis que sa femme brûlait à ses côtés. Laissé pour mort avec les autres, il fut, le lendemain, retrouvé par sa fille sous les pierres et les cadavres; il respirait encore, on le ranima et, quelque temps après, saint Cyprien annonça à son peuple l'élévation de Numidicus au sacerdoce K Le proconsul varia les peines, afin sans doute de varier les douleurs. Un nombre considérable de chré- tiens fut condamné à l'exil, relegatio, avec des ag- gravations particulières. Ldi peine de relegatio y quand elle s'appliquait aux chrétiens, entraînait pour eux la confiscation complète des biens ^. Parmi ces bannis, nous connaissons le confesseur Aurélius ^, deux au- tres Carthaginois, Sophronius et Repostus ''; un prê- tre Félix, sa femme Victoria et le laïque Lucius, d'a- bord apostats, puis soumis, nous ignorons pour quelle cause, à une nouvelle épreuve et confesseurs cette fois, furent exilés et ruinés^; enfin, une femme nom- mée Bona, que son mari et ses proches avaient, comme nous l'avons dit, contrainte à sacrifier et dont on pu- nit la résistance par l'exil^. Nous connaissons encore un groupe de soixante -cinq bannis qui fut envoyé à Rome '^. On compta aussi bon nombre de bannis 1. Epist. 35. 2. s. Cyprien, Epist. 13. Par une aulro mesure exceptionnelle, les ma- gistrats municipaux avai;Mit reçu le droit de prononcer la rclegatio. Epist. 33. 3. Ibid. II. Epist. 39. 5. Epist. 18. 6. Epist. 18. 7. Epist. 20 L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 191 volontaires, plus à plaindre que les exilés, car ils vi- vaient clans un dénûment très grand et dans une ap- préhension continuelle d'être découverts et arrêtés. « ils erraient, dit saint Cyprien, traversant monta- gnes et solitudes, à la merci des brigands, des bêtes féroces, exposés à la faim, à la soif, au froid ^ » A peine moins dignes de compassion que les martyrs et dignes de porter le titre de confesseurs. Le plus illustre de ces fugitifs avait été Févêque lui-même de la métropole, saint Cyprien, donnant par sa con- duite un illustre exemple de sagesse et de modération que devaient suivre Denys d'Alexandrie, Grégoire de Néo-Césarée, Athanase le Grand. Il en dut coûter d'autant plus à Cyprien d'adopter ce parti qu'il se sa- vait désigné pour le martyre. Ainsi qu'il était arrivé jadis à l'évêque Polycarpe, la foule païenne avait ré- clamé sa mort. Sa réputation était si bien établie qu'on savait que l'issue de la lutte entreprise contre les chrétiens de- meurerait douteuse aussi longtemps que l'évêque se- rait en vie. Aussi entendait-on, soit au forum, soit à l'amphithéâtre, la clameur de la foule : « Cyprien au lion ^i » Ce ne fut, nous apprend-il, que sur l'ordre direct de Dieu qu'il se décida à fuir ^, mais aupara- vant il assura le fonctionnement de l'administration de son Eglise. Avec cette prévoyance et ce calme qui faisaient le fond de son caractère, il arrêta l'emploi à faire des sommes d'argent destinées à subvenir aux diverses catégories de déshérités que l'Eglise avait à sa charge; ensuite, en esprit avisé, il s'employa à soustraire à l'État les débris de sa fortune person- 1. Epist. 56. 2. PONTius, Vita s. Cyprimii, 7. 3. Epist. 10, cf. rita,l. 192 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. nelle. « L'histoire de cette fortune est curieuse. Lors de sa conversion au christianisme, Cyprien s'en était dépouillé ; il avait vendu tous ses biens pour en don- ner le prix aux pauvres ^ . Une partie de son patri- moine, nous apprend son biographe, lui fut ensuite rendue, probablement par la reconnaissance des fidè- les, qui rachetèrent, pour les lui restituer, les terres mises en vente. Il n'osa pas les vendre de nouveau, de peur d'attirer l'attention malveillante des païens^. On peut donc supposer qu'il était encore riche au mo- ment où éclata la persécution. Il emporta en exil des sommes importantes, qu'il fit peu à peu passer à ceux qu'il avait chargés de l'administration de la caisse ecclésiastique ^ ; il en déposa d'autres, à titre de fidéi- commis, entre les mains d'un prêtre investi de sa con- fiance ''. Probablement réussit-il à mettre également ses immeubles sous le nom d'un tiers, car on les re- trouve en sa possession quelques années plus tard ^. Ces précautions étaient nécessaires ; l'édit ordonnait la confiscation du patrimoine de tout chrétien fugitif, et, dès que le départ de Cyprien fut connu, l'au- torité fit apposer sur les murs de la ville des affiches portant ces mots : « Quiconque possède ou détient des biens de Cyprien, évêque des chrétiens, est obligé de le déclarer ^\ » Mais Cyprien, administrateur ha- bile, avait déjoué l'avidité du fisc et assuré, par la conservation de sa fortune privée, l'alimentation de la caisse ecclésiastique pendant les mauvais jours. Il pouvait maintenant s'éloigner : les affaires tempo- 1. Vita, 2. 2. Vita, 15. 3. Epist. 6, 36. ^1. Epist. 36. 5. Jila, 15. 6. Epist. 69. L'EPISCOPAT DE SAINT CYPUIEN (249-258). 193 relies et spirituelles de l'Église restaient en bon or- di*e : il laissait, pour le remplacer pendant son ab- sence, deux évêques voisins et plusieurs prêtres dont la fidélité et Fénergie lui étaient connues '. » On devait espérer que, prenant exemple sur le clergé de Rome, celui de Cartilage tirerait parti de la persécution pour resserrer l'union entre ses mem- bres. Il n'en fut rien. Parmi les prêtres qui avaient combattu l'élection épiscopale de saint Cyprien et pris ombrage de sa personne, se trouvaient cinq hommes remuants et méchants qui saisirent l'occasion du dé- part de l'évêque pour intriguer contre lui. La persécution de Dèce cessa complètement au printemps de 251 et saint Cyprien put rentrer dans Carthage quelques jours après Pâques ^. L'empereur mourut dans le courant de l'été et, dès l'année sui- vante, on eut une nouvelle persécution en perspec- tive. Précisément la peste commençait alors ses ra- vages. Elle venait d'Ethiopie et d'Egypte et devait, pendant vingt ans, planer tantôt sur une province, tantôt sur une autre. On n'avait pas oublié les années terribles où le fléau avait dévasté l'empire, en 66, en 77, en 80; depuis lors, il était devenu endémique, parfois bénin, parfois redoutable avec de terribles éclats. En Tan 252, ce fut au tour de Carthage d'en être atteinte. « Soudain, raconte un témoin oculaire, le diacre car- thaginois Pontius, soudain éclata un terrible fléau, un mal qui dévastait tout. Chaque jour il emportait d'in- nombrables victimes et fondait à l'improviste sur cha- cun en son logis. L'une après l'autre, à la suite, il en- vahissait les maisons où chacun tremblait. Alors, pris 1. Epist. 6, 37-^0, cf. p. Allard, op. cit., t. II, p. 337 sq. 2. S. Cyprien. Epist. ^3. |f, Les interpolations du traité de Saint Cyprieii sur C Unité de l'Eglise, dans la Bévue bénédictine 1902, p. 2'46-25'i, p. 357-373; 1903, p. 26 sq. 1. Pour la destinée du document, cf. P. Monceaux, op. cit., t. II, p. 63 sq. 214 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. de Dieu blasphémé parmi les nations ' . Il va sans dire que la moindre secte entendait bien représenter le côté droit, c'est ce qui explique la conviction per- sévérante des Africains sur la nécessité d'une Eglise et la préoccupation de n'en pas être exclus ; au besoin, lorsque toute entente devenait impossible, on fondait, dans Rome même, Eglise contre Eglise, on se subs- tituait à l'Eglise véritable, on s'attribuait l'ortho- doxie, afin d'être ou de paraître, à tout prix, coûte que coûte, le côté droit. Le règne de Valérien devait apporter à l'Eglise d'Afrique de nouvelles tribulations. Après les menaces de Gallus, les chrétiens s'étaient réjouis de posséder un prince qui « était doux et bon pour les serviteurs de Dieu. Aucun de ses prédécesseurs, pas même ceux qui passent pour avoir été ouvertement chré- tiens, ne témoigna aux fidèles un accueil aussi affec- tueux et aussi familier. Sa maison, remplie d'hommes pieux, ressemblait à une église^ ». Ces sentiments s'altérèrent peu à peu et passèrent de la bienveillance manifeste à la persécution ouverte. Le motif véritable de ce changement était des moins excusables. Devant le gouffre de la dette publique, Valérien effrayé avait vu miroiter la confiscation des biens considérables de l'Eglise chrétienne comme une ressource intaris- sable. Les Églises particulières ne cachaient pas leurs libéralités. On savait que celle de Rome, outre ses dépenses ordinaires : entretien des ministres du culte, frais du service divin, dépenses des cimetières, sou- lagement des captifs, des détenus, des forçats et des 1. Tychoîsius, Regulae. Régula 11% De Domini corpore biparlito, P. /,., l. XVIII, col. 15 sq. 2. S. Denvs d'Alexandrie, Epist. ad Hermannonem, dans Eisèle, Hist. eccL, Vil, 10. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 215 exilés, des infirmes et des veuves, nourrissait encore quinze cents indigents ^ . Carthage venait de faire une quête qui avait rapporté 25.000 francs et son évéque, dont la sollicitude semblait n'avoir pas plus de li- mites que ses ressources pécuniaires, proposait à un de ses collègues de prendre à la charge de sa commu- nauté un comédien converti, qui n'ayant pas d'autre gagne-pain, continuait à donner les leçons de son art ^ . Tous ces faits étaient connus et on savait que ce que les chrétiens épargnaient sur les jeux et les spectacles, ils le dépensaient en aumônes. (( Les païens s'enor- gueillissent de donner des jeux devant un empereur ou un proconsul, disait saint Cyprien : on n'épargne alors aucune dépense ; on engage ou l'on vend ses biens afin de subvenir aux frais énormes : on s'expose, en cas d'échec, aux injures, aux sifflets, aux projec- tiles; et, si l'on réussit, qu'a-t-on gagné? la faveur mobile du peuple, la promesse d'un consulat. Chré- tiens, votre charité est donnée en spectacle à Dieu et à son Christ, les anges et les vertus du ciel y applau- dissent; dans ces jeux, les hommes ne meurent pas, mais ils sont consolés, assistés, nourris, vêtus; votre patrimoine n'est pas dissipé, il va grossir votre trésor dans le cieP. » On ne cherchait pas à s'expliquer que le^ malaise public et le désordre des finances de l'Etat exigeaient d'autres remèdes que la confiscation, si productive qu'elle dut être, des biens des Églises. C'est d'ailleurs une tentation à laquelle il était trop facile de succomber pour que Valérien, obéré, s'en défendît longtemps ; d'autres influences s'exercèrent 1. EusEBE, Ilist. eccl., VI, U3. 2. S. Cyprien, Epist. 61. 3. S. Cyprien, De opère et eleemosyna, 21, 22. 2t6 L'AFRIQUE CHRÉTIEXNE. autour de lui, jusqu'à ce que ledit de persécution fût promulgué (257). Pour la première fois, le christianisme était traité en association illicite. Bien que le texte de Tédit ne nous soit pas parvenu, on peut aisément reconstituer les dispositions qu'il contenait ^ . Il ordonne de tra- duire devant les tribunaux les principaux membres du clergé. « Les empereurs ont daigné m'écrire au sujet non seulement des évêques, mais aussi des prêtres », dit à saint Cyprien le proconsul d'Afrique. Les uns et les autres sont mis en demeure de sacrifier aux dieux ; s'ils refusent, ils doivent être exilés. Quant à ceux qui persistent à faire revivre l'association dis- soute, ils tombent sous le coup des lois rendues contre les fauteurs de collèges illicites^. « Les empereurs, dit encore le proconsul d'Afrique, ont défendu de tenir des réunions et d'entrer dans les cimetières. Celui qui n'observera pas ce principe salutaire en- courra la peine capitale. » Celle-ci a deux degrés, la mort ou la condamnation aux travaux forcés^. Cette dernière était une des peines les plus terribles ; les anciens la tenaient pour à peine moins cruelle que la Tnovi] proxima morti^ dit à son sujet Callistrate, et Ulpien fait observer que les gouverneurs des pro- vinces ont le droit de porter cette condamnation '' . La correspondance de saint Cyprien nous a conservé les plus précieux détails sur un groupe de confesseurs africains, évêques, prêtres et diacres, condamnés aux mines en exécution de l'édit de 257. De Curube, où l'évêque de Carthage était relégué, il avait établi des 1. EusÈBE, Ilist.eccL, VII, 11; Acta proconsularia S. Cypriani. 2. Digeste, XLVII, xxil, 2; XLVllI, IV, 1, 3. 3. Callistrate, Digeste, XLVIII, xix, 28. ix. Digeste, XLV, xix, 28. L'EPISCOPAT DE SAÏNT CYPRIEN (249-258). 217 relations épistolaires et confiait à des intermédiaires sûrs ses lettres et les secours dont elles étaient ac- compagnées. Une de ces lettres porte la suscription suivante : « A Nemésianus, Félix, Lucius, un autre Félix, Litteus, Polianus, Victor, Jader, Datif, mes collègues dans l'épiscopat, et aussi à mes collègues dans la prêtrise, et aux diacres, et à tous les autres fidèles qui, dans les mines, rendent témoignage à Dieu le Père tout-puissant et à Jésus-Christ, Notre- Seigneur, notre Dieu, notre protecteur ^ » Les lettres écrites par les confesseurs à saint Cy- prien nous laissent entendre qu'ils avaient été sé- parés les uns des autres et répartis entre plusieurs mines. « La première est de Nemésianus, Datif, Fé- lix et Victor : ils remercient saint Cyprien des en- couragements qu'il leur donne, ils lui accusent récep- tion des secours qu'il leur a envoyés, en son nom et en celui de Quirinus, par le sous-diacre Herennianus et par les acolythes Lucianus, Maximus et Aman- tius ^ ; ils terminent en lui parlant « au nom de tous ceux qui sont avec eux ^ ». La lettre suivante est écrite par Lucius « au nom de tous ses compagnons d'infortune ^ » ; il ne s'y trouve pas un mot qui in- dique que saint Cyprien ait déjà pu avoir de leurs nouvelles par Nemésien; bien plus, Lucius accuse aussi réception des lettres qu'il a reçues des mains du sous-diacre Herennianus et des trois acolythes "\ ainsi que les objets qu'ils lui remettaient ^, exacte- ment comme si Nemésianus n'avait pas accusé récep- 1. s. Cyprien, Epist. 77. 2. En 258 probablement, 3. Epist. 78. U. Epist. 79. 5. Ibid. 6. Ibid. L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. 13 218 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. tion de ces offrandes. La troisième réponse est de Félix (il y avait aux mines deux évêques de ce nom), Jader, Polianus, tant en leur nom qu'au nom des prêtres « et de tous ceux qui sont avec eux dans la mine de Sigus ^ » : comme les précédents, ils ac- cusent réception des lettres et de l'offrande qu'ils ont reçues du sous-diacre Ilerennianus et de leurs frères Lucain et Maxime^. Le troisième acolythe Amantius n'est pas nommé ; il paraît qu'il n'avait pas suivi ses collègues jusqu'à Sigus. Les trois réponses portent de la manière la plus complète le cachet d'actes éma- nant d'individus qui agissent isolément, qui sont éloignés les uns des autres, qui ignorent les réponses faites par leurs coreligionnaires : leur analyse prouve donc l'existence d'au moins trois mines ^ entre les- quelles les martyrs étaient distribués. L'absence d'Amantius aux mines de Sigus fait supposer que ce point avait été le terme de l'itinéraire suivi par les courageux consolateurs des condamnés. Nous supposons qu'ils s'étaient rendus d'abord à des mines à l'est de Bagaï (= Bar ai) ^ ensuite aux mines de cuivre au pied du Djebel-Sidi-RgheïSy et, en der- nier lieu, aux mines de Rgheïs. Celles-ci sont nom- mées dans la source où nous avons puisé ces détails ; il n'y a donc pas d'incertitude quant à elles. Quelle était la nature des mines de Sigas? Le texte ne le dit pas. Quelques auteurs ont cru pouvoir conclure d'un passage de saint Cyprien ainsi conçu : « Quelle merveille y a-t-il qu'étant, comme vous êtes, des vases d'or et d'argent, on vous ait envoyés aux mines, c'est-à-dire au lieu qui recèle l'or et l'ar- 1. Episl. 80. 2. Ibid. .3. La réponse de l'évèque Litteus n'est pas connue. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 219 gent ^ ? » que c'étaient des mines de ces métaux ^; mais véritablement ce passage ne saurait être consi- déré comme la preuve du fait en question, et nous pourrions même dire, maintenant qu'il est bien éta- bli que Nemésianus et ses compagnons travaillaient dans trois mines différentes, qu'évidemment ces pa- roles ne doivent pas recevoir le sens qu'on leur a donné. Il n'est pas impossible toutefois que les Ro- mains aient exploité une mine d'argent à l'est de Bagaï; celle du Djebel- S idi-Rgheïs était certaine- ment une mine de cuivre. Quant à la mine de Sigus, si véritablement le nom de 'Aïn-Nh'ds vient, comme le veut la tradition, du voisinage de mines de cuivre dans cette région, on pourrait en conclure que le metallum siguejise était une mine de cuivre, et il faudrait en rechercher avec soin les traces entre Gonça {■= Sigus) et Bir^-S t'ai ou. "Aïn-Nh'ds, intervalle qui n'embrasse pas un espace considérable. Si les grès plongeant au nord entre Constantine et Sigus, en approchant de cette dernière ville, sont réelle- ment les grès qui jouent un rôle important entre Philippeville et Constantine, c'est-à-dire le maçigno ou grès à fucoïdes, il pourrait se faire que les an- ciennes mines de Sigus se trouvassent dans les couches de cette formation^. » A Chemtou [-=1 Si- mitthu)^ « la carrière était exploitée surtout à ciel ouvert; on y voit cependant la trace de deux grandes galeries, à l'entrée de l'une desquelles se trouve une inscription '^ ». 1. s. Cyprien, Epist. 77. 2. Vie de S. Cyprien, in-^", Paris, 1717, 1. VI, c. Vii, p. 505. 3. H. FoURNEL, Richesse minérale de l'Algérie, iii-4°, 1849, t. I, p. 270-71. U. On peut encore se rendre compte aujourd'hui de la façon dont cette exploitation était conduite. On commençait par déterminer à l'aide de 220 L'AFRIQUE CHRETIENNE. Nous savons quelque chose du traitement enduré par les évêques et le clergé africain dans ces mines. Une des lettres de remerciement envoyée à Cyprien disait entre autres choses : « Les autres forçats s'u- nissent à nous pour te remercier, très cher Cyprien. de ce que par tes lettres tu as réconforté les cœurs accablés, guéri les membres déchirés par les verges^ brisé les entraves des pieds, aplani la chevelure des têtes rasées par moitié, éclairé les ténèbres de la prison, nivelé les mines, présenté un parfum de fleurs exquises aux narines (empestées) et fait éva- porer l'épaisse fumée (qui emplit les galeries de mine). » Ces doléances ne nous disent pas toute l'étendue des privations imposées aux confesseurs. Avant d'être descendus dans la mine, les fidèles avaient été marqués au front avec le fer rouge et leur existence, aussi bien pendant les heures de tra- vail que pendant celles du repos, était un véritable enfer. Mêlés aux condamnés de droit commun, ces sondages la partie de la carrière qu'on se proposait d'attaquer, puis on commençait le travail; mais il semble qu'on ait procédé autrement qu'on le fait actuellement à Chemtou : au lieu de jeter à terre un bloc de marbre informe et de le tailler ensuite, ce qui a l'avantage d'éviter le travail de l'équarrissage pour les morceaux que l'on reconnaît contenir des défauts, mais l'inconvénient de perdre une certaine quantité de marbre, les Romains taillaient le bloc sur la place et ne le détachaient qu'après lui avoir donné la forme à peu près définitive qu'il était des- tiné à recevoir dans la carrière. Cette méthode était appliquée pour les colonnes mêmes, et l'on en voit encore la trace sur les flancs de la montagne. Il y a là une immense niche mesurant environ 4 mètres de hauteur sur autant de largeur, d'où ont été tirées des colonnes dont on peut aisément se représenter la dimension : la courbe en est encore marquée dans le marbre de la carrière. R. Gagnât, Rapport sur une mission en Tunisie, dans les Arcliiv. des miss, scientif., S^ série, t. XI, 1885, p. 103 sq. Nous avons traité la plupart des questions ayant trait à la condamnation ad metalla dans une dissertation spéciale : Les Chrétiens condamnés aux mines, dans H. Leclercq, Le troisième siè- cle. Dioclélien, in-S^, Paris, 1903, p. 28. L'EPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 221 évêques et ces prêtres se trouvaient entassés pêle- mêle avec des jeunes filles, des enfants ^ dans une obscure moiteur que ne dissipait pas la lueur fumeuse des torches^. Ils recevaient une ration de pain in- suffisante ^, point de vêtements ^ ; pour la nuit ils s'allongeaient sur le sol ^ ; jamais de bains ^ et sur- tout nul moyen de célébrer le saint sacrifice '. Une inscription chrétienne de la mine de Chemtou a pu être tracée par quelqu'un des confesseurs dont nous avons parlé; elle est ainsi libellée^. I OFFINVE NTAADIO TIMO 0 «jygInl W INRI Off[icina) inventa a Diotimo Aug. n[pstrî] l[iherto). . . ou bien ag[e]n[t]e in T^ebus. On sait que, dès l'époque qui nous occupe, la mine 1. s. Cyprien, Epist. 77 ; peut-être s'y trouvaient-ils depuis la persécu- tion de Dèce. 2. Epist. 77. 3. Ibid. U. Ibid. 5. Ibid. 6. Ibid. 7. Ibid. Sur les mines, cf. Mél. d'arcli. et dliist., 1893, t. XIII, p. 371, note. 8. A. J. Delattre, Inscriptions de Chemtou (Simittu), Tunisie, dans la Revue archéologique, avril, juill. 1881, mai, octobre 1882, p. 244 ; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1879, p. 54; 1883, p. 82; C. I. Z,., n. 14600; cf. Jahrbûcher d. Vereins von Alterthumsfr. im Rhcinland, t. LVIII, p. 87 ; Brdzza, dans les Studi e documenti di Sloria e Diritto, 1889, 2e fascicule. 222 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. de Chemtou s'appauvrissait ^ et on cherchait des gi- sement nouveaux, comme le prouve notre inscription dont le chrismon aura pu réjouir quelqu'un des mi- sérables condamnés qui l'aura entrevu. La situation considérable que saint Cyprien s'était acquise le désignait aux persécuteurs. A partir de l'édit de 257, sa vie apparaît, pendant le peu de temps qu'elle dura encore, dans une vive lumière d'histoire. Grâce aux actes de sa comparution et au récit que le diacre Pontius, son compagnon d'exil, écrivit de la dernière année de l'évêque qui lui avait fait l'honneur de l'attacher à sa personne, nous pou- vons le suivre sans avoir presque rien à souhaiter de savoir de plus que ce que nous savons -. Tout ce qui, dans la vie de saint Cyprien, précéda son élévation à l'épiscopat nous est connu par ces quelques pages de Pontius. Nous savons qu'il était riche, rhéteur, mondain, lorsqu'il se convertit. Etant encore néophyte, il fut élevé sur le siège de Car- tilage. On ne sait trop ce qu'était devenu ce siège au moment où il y monta, mais on peut dire que le jour où il en descendit, il le laissait un des trois ou quatre plus illustres du monde chrétien. Lorsqu'on s'attache à reconnaître son tempérament et le carac- tère de sa vie et de son œuvre, on s'aperçoit qu'il ne manquait pas de plusieurs vertus fort glorieuses, telles que la prudence, la patience, la charité ; il les 1. s. Cyprien écrit à Démétrius : Minus de effossis et fatîgatis j/ion- tibus eruuntur marmorum crustae; cf. J. Toutain, dans l'Association française pour ravancement des sciences, Tunis, II, 1896, p. 792. 2. Pour la bibliographie, il n'y a pas lieu de transcrire ici celle qu'on trouvera dans Potthast, Bibliotheca Medii jEvii, 1896 ; Richardson, Bi- bliographical Synopsis, p. 60-63; Chevalier, Répertoire des sources his- toriques. Bio-Bibliographie, et O. Bardemiewer, Gesch. der allkirchl. Litteratur, in-8°, Freiburg im B., 1903, t. 11, p. Z'èlx-hm. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 223 possédait même à un degré éminent; mais ce qui le faisait être ce qu'il fut, c'était la force ou, si l'on le veut, la maîtrise de soi. Il a décrit lui-même l'angoisse de son esprit avant sa conversion. « Étant donné mes mœurs d'alors, je croyais difficile et malaisé ce que la Bonté divine me promettait pour mon salut. Com- ment un homme pouvait-il renaître pour une vie nou- velle par le baptême de l'eau salutaire, être régénéré, dépouiller ce qu'il avait été, et, sans changer de corps, changer d'âme et d'esprit? Comment était possible, disais-je, une telle conversion ? Voilà ce que je me demandais souvent. Car, moi-même aussi, j'étais pris et retenu dans les mille erreurs de ma vie passée; je ne croyais point pouvoir m'en débarrasser, tant j'étais l'esclave de mes vices, tant je désespérais du mieux, tant j'avais de complaisance pour mes maux, devenus comme des compagnons familiers. » Un vieux prêtre chrétien, la Bible et la grâce vinrent, avec lui-même, à bout de lui. D'après la force étymologique du mot, sa vie fut vraiment convertie, c'est-à-dire tournée en sens in- verse de ce qu'elle était. Avec cette fougue contenue, qui était chez lui la résultante d'un mélange des tempéraments africain et romain, il se voua à la con- tinence, et distribua une bonne partie de son bien; à cela il ajouta le renoncement aux plaisirs littérai- res, plaisirs que son esprit goûtait vivement. Sa vie intérieure comme son rôle extérieur seront ainsi tou- jours gouvernés par les décisions promptes et nettes de sa tranquille sagesse. On avait fait opposition à son élection épiscopale, il ne laissa rien voir de ce qu'il pensait, il « pardonna et se tut ». On le voulait prendre pour le faire mourir, il régla l'administration de son Église et partit. On l'accusait de lâcheté, il s'en 224 L'AFRIQUE CHRETIENNE. excusa. Il était parti afin que sa présence, qui eût été une bravade, ne fût pas le prétexte de nouvelles sévé- rités contre son Église. « L'évéque, expliquait-il, doit en toutes choses veiller sur la paix et la tran- quillité ; il ne doit pas risquer de paraître avoir lui- même fourni matière au désordre et déchaîné la persé- cution. » Tout cela est bien calculé et fort avantageux en définitive. Quand on est bien assuré qu'on saura, le jour venu, se laisser tuer, on n'a pas d'autre réfu- tation à préparer. Il avait ainsi des manières tranquilles de supporter les pires offenses : « Je me suis aperçu, mes très chers frères, écrivait-il un jour aux clercs de Rome, qu'on vous racontait avec peu de sincérité et peu de fidélité ce qu'ici nous avons fait et faisons. J'ai cru nécessaire de vous adresser cette lettre, pour vous rendre compte de nos actes, de nos décisions et de notre activité. » Ce qui le touchait le plus vivement, c'était le soupçon d'avoir agi à la légère. « Puisque tu parais ému de mes actes, dit-il à un collègue, je dois défendre auprès de toi ma personne et ma cause ; je ne veux pas laisser croire que j'ai pu, à la légère, m'écarter de mon dessein. » Avec de pareilles dispo- sitions il avait du goût et une véritable aptitude pour l'administration. Pendant près de dix années, il gou- verna à sa manière disposant des hommes, gérant les biens, venant à bout de donner de la conscience aux uns, de la pudeur aux autres et du courage à presque tous ; voulant être obéi et l'étant, on ne voit nulle part qu'il se soit préoccupé beaucoup d'être aimé. Il était vêtu comme le sont les personnes de sa condition, parlait et écrivait une langue polie, quoique un peu recherchée, à la manière du temps. On n'aperçoit rien de très brillant dans son exis- L'ËPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 225 tence et son œuvre, elle n'a place que pour le so- lide. Il obtint un véritable triomphe dans sa vie, et tel qu'il lui convenait de l'obtenir, un triomphe par- lementaire; ce fut lorsqu'il réunit l'adhésion una- nime de ses 87 collègues, au concile de Carthage. Et il pouvait bien, au soir d'un pareil jour, se rendre cette justice, qu'il « n'avait rien fait à la légère ». Son activité n'avait d'autres bornes que les devoirs de sa charge. Discipline, liturgie, administration, gouver- nement, il veillait à tout. Ayant à toucher à tant de choses et à tant d'hommes, il n'est pas surprenant qu'il se fût fait des ennemis. Il était trop sage pour en être surpris, trop sensé pour s'en affliger. Il avait l'impatience de l'action, mais d'une action cal- culée, tenace, avisée. Ses contemporains ne parais- sent pas l'avoir bien compris. Cet homme qui n'agis- sait pas en vue d'eux, mais en vue de l'avenir et qui agissait comme il l'entendait, leur paraissait trop âpre, trop dédaigneux, trop rêveur. Quant à lui, il ne céda et ne recula sur aucun point; il dut mourir avec la conviction d'avoir toujours eu raison. Avec cela, il était saint prêtre et grand évêque. En d'autres temps et d'autres lieux, il eût bien pu être un Ximénès ou un Richelieu mais un Richelieu dévot et un Ximénès tolérant. Ce quelque chose d'impertur- bable qui faisait le fond résistant de son âme se mon- tra à ses derniers moments. Il mourut de la manière la plus simple, sans affectation, sans discours, comme s'il n'eût fait que répéter un exercice de chaque jour. Il avait été arrêté le 30 août 257 et traduit devant le proconsul Paternus, qui le somma d'observer désor- mais les cérémonies de la religion romaine. Cyprien refusa. Paternus lui dit : « Ta persévères dans cette volonté? » — « Une volonté bonne qui connaît Dieu, 13. 226 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. ne peut être changée. » — « Pourras-tu donc partir en exil pour la ville de CurubeV » — « Je pars. « Il de- meura une année à Curube ^5 jusqu'au jour où il ap- prit que le proconsul Galerius Maximus le faisait chercher pour être amené à Utique et y terminer sa vie par le martyre. 11 quitta sa retraite, résolu à de- meurer caché jusqu'au retour du proconsul. De là il écrivit à son peuple : « Cyprien, aux prêtres, aux diacres, et à tout le peuple, salut. « Quand j'eus appris, très chers frères, que des huissiers avaient été envoyés avec ordre de me con- duire à Utique, je me laissai persuader, et je m'éloi- gnai de mes jardins. Il convient qu'un évêque con- fesse le Seigneur dans la ville où est son Église, et laisse à son peuple le souvenir de sa confession. Car ce que l'évêque dit en ce moment est ensuite, Dieu ai- dant, répété par tous. J'amoindrirais l'honneur de notre glorieuse Église, si je confessais la foi et subis- sais le martyre à Utique, après avoir demandé tant de fois avec vous au Seigneur la grâce de le con- fesser et de souffrir au milieu de mon peuple, et de partir d'ici vers Dieu. » Il continuait, prescrivant l'ordre, la discipline : « Quant aux autres avis qu'il me reste à vous donner, je vous les ferai parvenir avant que le proconsul ait prononcé la sentence^. » Dès le retour du proconsul, l'évêque quitta sa retraite et rentra dans sa maison. Le 13 septembre, il fut arrêté ; il était tranquille, le visage souriant. On le conduisit à VAger Sexti, mai- son de campagne du proconsul. Celui-ci, se trouvant 1. Sur la description de Curube par Pontius, cf. P. Monceaux, op. cit.j t. II, p. 233, note 1. 2. S. CïPRiEX, Epist. 81. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258^. 227 indisposé, remit l'affaire au lendemain. Cyprien fut ramené à Carthage, où il passa la nuit dans une maison du Viens Saturai ' , chez un des officiers qui l'avaient arrêté et le traita avec égards. L'évêque dîna avec quelques amis et son fidèle compagnon Pontius. Dès que les fidèles connurent l'arrivée de leur évêque, ils entourèrent la maison. Cyprien fît donner ordre d'écarter les jeunes filles afin de leur épargner tout désagrément. La foule veilla toute la nuit autour de son évêque ; c'était déjà comme la vi- gile d'un martyr. Le lendemain matin, on se mit en route pour Sexti, la foule fît escorte. On introduisit l'accusé dans une salle où se trouvait une chaise dra- pée de la même manière que les chaires épiscopales. Cyprien s'y assit. Comme il était couvert de sueur, un soldat, chrétien en secret, lui offrit des vêtements secs. « A quoi bon, dit l'évêque. Toute souffrance va probablement cesser aujourd'hui. » On vint chercher l'accusé que le proconsul attendait dans VAtî^ium Sanciolum. L'interrogatoire commença. « — Tu es Thascius Cyprien? « — Je le suis. « — Tu t'es fait le pape de ces hommes sacrilèges ? « — Oui. « — Les très saints empereurs ont ordonné que tu sacrifies. « — Je ne le fais pas. « — Réfléchis. 1. In hospitio ejus in vico qui Saturni dicitur, inter Feneriam et Salutarium mansit. Ce fut chez le sh^alor du proconsul que se passa cette dernière nuit. Nous apprenons par ce texte que le temple de Sa- turne, à Carthage, se trouvait à proximité du temple de Coelestis, entre; ce dernier et le temple d'Esculape ; d'après Tertullien, Apotogeticum, 9, il était entouré d'un lucus. Cf. R. Gagnât, P. Gauckler etE. Sadoux, Les monuments historiques de la Tunisie, in-i", Paris, 1900, t. I, p. 17. 228 L'AFRIQUE CHRETIENNE. « — Fais ce qui t'a été commandé. En pareil cas, la réflexion est inutile. » Le proconsul délibéra avec ses assesseurs, et rendit la sentence. « — Tu as longtemps vécu en sacrilège, tu as réuni « autour de toi beaucoup de complices de ta redou- « table conspiration, tu t'es fait l'ennemi des dieux de « Rome et de ses lois saintes, nos pieux et très « sacrés empereurs, Valérien et Gallien, Augustes, « et Valérien, très noble César, n'ont pu te ramener « à la pratique de leur culte. C'est pourquoi, fau- « teur de grands crimes, porte-étendard de la secte, « tu serviras d'exemple à ceux que tu as associés à « ta scélératesse : ton sang sera la sanction des lois. « Nous ordonnons que Thascius Cyprien soit mis à « mort par le glaive. » « — Grâces à Dieu, » dit l'évêque. La foule des chrétiens cria : « Et nous aussi, nous voulons être décapités avec lui. » On se mit en route pour la plaine de Sexti, où l'exécution devait avoir lieu. Les arbres se couvraient de curieux. On s'arrêta enfin. Cyprien se mit à genoux, ôta son manteau et pria la face contre terre. Puis il donna son vêtement aux diacres et, couvert seulement de la tunique de lin, attendit le bourreau. A l'arrivée de celui-ci, il donna ordre qu'il fût compté vingt-cinq pièces d'or à cet homme. Les fidèles entouraient le martyr, étendaient des serviettes au- tour de lui afin de recevoir son sang. Cyprien se banda lui-même les yeux; un prêtre et un sous-diacre lui attachèrent les mains; alors il permit au bourreau de frapper, et la tête tomba ^ (14 septembre 258). 1. Tout ce récit des Acta procoyisularia et de la Vita a été étudié par M. P. Monceaux avec beaucoup d'attention et de critique. Op. cit., t. II, L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 229 Le compagnon d'exil de saint Cyprien, Pontius, a çnuméré les sujets sur lesquels son grand etclier évêque s'essaya à instruire son Église. « Imaginez, dit-il, que Cyprien ait obtenu [sous Dèce] la' dignité du mar- tyre et nous ait été enlevé. Qui donc aurait montré l'efficacité de la grâce et son progrès par la foi? Qui aurait imposé aux vierges la discipline nécessaire à leur chasteté, la tenue digne de leur caractère sacré, en les soumettant, pour ainsi dire, au frein des pa- roles du Seigneur? Qui aurait enseigné la pénitence aux apostats, la vérité aux hérétiques, aux schisma- tiques l'unité, aux fils de Dieu la paix et la loi de la prière évangélique? Qui aurait repoussé les blas- phèmes des Gentils et retourné contre eux leurs traits? Qui aurait consolé les chrétiens trop affligés de la perte de leurs parents, ou plutôt, les chrétiens de peu de foi, en leur faisant espérer le bonheur à venir? De qui aurions-nous appris ainsi la miséri- corde et la patience? Qui aurait arrêté la jalousie, née de la malignité empoisonnée de l'envie, en lui opposant la douceur d'un remède salutaire? Qui aurait exhorté tant de martyrs, et soutenu leur cou- rage en leur rappelant la parole divine ' ? » Ces écrits de saint Cyprien ont été étudiés sou- vent à des points de vue divers. Ils offrent moins d'intérêt pour l'histoire des idées que pour celle des événements contemporains. Les grands sujets ne sont pas ceux où l'évêque se sentait le plus à l'aise. Toute sa vie il avait plus observé que pensé et il est vraisemblable que la meilleure part de ce que nous avons admiré en lui, il la devait à la puissante p. 179-201. Pour ce qui a trait à la sépulture et aux basiliques, cf. Ibid., t. n, p. 369. 1. PoMius, Vita Cypriani, 7. 230 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. faculté psychologique dont il était doué. N'étant ni un penseur original, ni un philosophe, ni un dialecti- cien, dit excellemment M. Monceaux, il ne peut tirer que des conclusions trop générales, un peu banales par leur généralité même, ou de menus préceptes moraux. Il vaut seulement alors par la forme, par ses fines observations psychologiques, par le soin du détail, par l'onction naturelle de sa parole. Au con- traire, que son Église soit décimée par la persécu- tion, troublée par le schisme ou désolée par la peste, l'homme grandit aussitôt, l'évêque court à son poste, l'orateur s'élève sans effort à la haute éloquence. Dans ces occasions, sa nature atteignait à la gran- deur véritable sans effort et comme par le jeu régu- lier de son excellence. Ce qui restait de lui quand il disparut, c'était l'Église d'Afrique sortie de deux persécutions, de deux hérésies et d'innombrables misères, plus forte, plus sage et plus sainte. Le martyre de Cyprien donna le signal de la per- sécution en Afrique. Le 26 janvier 259, périt sans doute Théogène, évêque d'Hippone^ ; le 30 avril, eut lieu le martyre des évêques Agapius et Secundinus^. Une émeute , provoquée par la cruauté du proconsul qui affecta d'y voir la main des fidèles, fut l'occasion d'arrestations nombreuses et d'un massacre dans lequel beaucoup de fidèles furent mis à mort^. Parmi 1. Passîo ss. Montani, Lucii et aliorum, 2, dans Ruinart, Acta 8171' cera, 1689, p. 132 sq. S. Augustin, Sermo CCLXXIII, 7 ; Sentent, episc. de rebapt., lU. 2. Passio ss. Jacobi et Mariani, 3, 11. A ces martyrs il faut ajouter SalvianusdeGazaufala, qui prit part au concile du l*»" sept. 256; cf. Ellies DupiN, Geogr. sacra, dans Optati Opéra, 1700, p. Lxxvi ; Morcelli, op. cit., t. I, p. 167. 3. Passio ss. Montant, Lucii et aliorum, 21. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 231 eux se trouvaient Paul et ^ l'évêque Successus^, correspondant de saint Cyprien; on mit en prison un groupe de plusieurs clercs : Lucius, Montanus, Flavianus, Julianus, Victoriens, Renus et deux ca- téchumènes, Primolus et Donatianus. Nous ne pou- vons, faute d'espace, qu'indiquer leurs noms et rap- peler leur martyre dont ils écrivirent eux-mêmes la relation jusqu'à l'instant où la plume dut passer aux mains de quelque fidèle témoin du supplice finaP. Ce groupe n'était pas seul pour Carthage, mais nous ne connaissons les souffrances d'autres clercs emprisonnés que par une rapide allusion. En Numi- die, la persécution fut plus violente. On rappela les évêques exilés afin de les mettre à mort. Un groupe de trois chrétiens, Jacques, Marien et l'auteur ano- nyme de la relation de leur martyre, nous est connu par un des récits les plus précieux de la littérature martyr ologique, mais, cette fois encore, nous ne vou- lons que rappeler d'un mot ce qui doit être lu dans son entier. Quand Jacques et Marien furent con- damnés à mort, on les joignit à d'autres confes- seurs; les exécutions durèrent plusieurs jours. Quand le tour de Jacques et de Marien fut venu, le cortège s'arrêta au bord d'un torrent, dans une petite vallée. Comme les condamnés étaient nombreux, on songea que si on les tuait tous au même endroit, leurs cadavres auraient bientôt obstrué le cours du torrent, on les fit donc aligner sur un seul rang et le bourreau passa devant, abattant les têtes. Quand 1. Ibid. 2. Cf. P. Monceaux, op. cit., t. Il, p. 165 sq. pour la critique et H. LECLERCQ,Z-e deuxième siècle, Dioctétien, p. 133 sq. pour la traduction et la bibliographie. 3. P. Monceaux, op. cit., t. II, p. 153 sq.; H. Leclercq, op. cit. 232 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. celle de Marien fut tombée, sa mère, Marie, qui Tavait accompagné au lieu du supplice, s'approcha et s'agenouilla ; elle prit le tronc mutilé et la tête livide et, remerciant Dieu de lui avoir donné pour fils un martyr, elle les baisa*. Après la mort de saint Cyprien, le grand silence qui avait enveloppé l'Église d'Afrique pendant la période qui précède son épiscopat s'étend de nou- veau sur elle jusqu'à la fin du iii^ siècle (260-303). 11 semble assuré que le successeur de l'évêque de Cartilage fut Lucianus; on ne sait rien de plus^. L'hostilité que de très bonne heure on constate sur presque tous les points du monde romain entre Juifs et chrétiens^ se retrouve en Afrique ' où les Juifs, nous l'avons vu, sont très nombreux dès le ii® siècle de notre ère et leur propagande assez active pour atti- rer l'attention de Tertullien, qui se moque des païens judaïsants lesquels « consacrent le jour de Saturne au repos et à la bonne chère, s'écartant eux-mêmes de la coutume juive qu'ils ignorent^ ». Le judaïsme doit avoir connu en Afrique une période de prosé- 1. Passio ss. Jacobi, Mariant, in flne. 2. On avait avancé le nom de Carpophorus d'après la lecture d'un manuscrit de S. Optât, De schism. Donatist., I, 19, mais la Passio Mon- tant, Lucii et aliorum, 23, document contemporain, nous apprend que le successeur de Cyprien fut Lucianus. Il faut donc s'y tenir. Cf. P. Mon- ceaux, op. cit., t. Il, p. 6. 3. Nous eu donnerons quelques exemples dans une dissertation qui fait partie de la préface du tome IV de notre recueil, intitulé : Les Martyrs. II. P. Monceaux, Les colonies juives dans l'Afrique romaine, dans la Revue des Études juives, 1902, t. XLV, p. 16-28. 5. Apologeticum, 15. Au iv« siècle, la secte judaïsante des Coelicolae paraît avoir des ramifications dans une bonne partie de la Numidie et de la Proconsulaire. Cf. S. Augustin, Epist. XLIV, 6; Philastrius, De hae- resibus, 15. 11 est probable que le culte de Jéhovah et celui de Coelestis s'y trouvaient combinés; c'est toujours la méthode indigène que nous avons signalée. L'ÉPISCOPAT DE SAINT CYPRIEN (249-258). 233 lytisme puisque, vers le milieu du iii« siècle, Com- modien éprouve le besoin de s'attaquer aux judaï- sants ^ . C'est que, dès cette époque et même plus tôt, la scission irrémédiable s'était produite et cela par ja- lousie 2. Dès le début du iii*^ siècle (vers 200-206) pa- raît le traité Adversus Judaeos^ qui nous montre un prosélyte discutant avec un chrétien sur la question de savoir si les Gentils étaient exclus des promesses divines. On se passionna, on disputa jusqu à la nuit et on se sépara sans avoir conclu^. Tertullien reprit la discussion, mais on ne sait avec quel succès. Ce qui est à retenir, c'est la rupture consommée entre les deux religions, en Afrique, dès le début du m*" siècle. Le thème de la discussion est ici identique à ce qu'il est partout, dans saint Paul, chez pseudo-Barnabe. Les Juifs ont volontairement renoncé à leur titre d'en- fants de Dieu en repoussant le Chris!, leur place est prise par les chrétiens. Il se retrouve encore chez saint Cyprien qui avec sa politesse ordinaire va discuter avec les Juifs dans son livre des Testimonia dont il expose ainsi le dessein : « Je me suis efforcé, dit-il, de montrer que les Juifs, suivant les prédictions, se sont écartés de Dieu ; qu'ils ont perdu la protection du Seigneur, dès longtemps accordée et pour l'avenir promise à leur race ; qu'ils ont eu pour successeurs les chrétiens, fidèles au Seigneur, venus de toutes les nations et du monde entier '' . » On retrouve les vivacités et les âpretés de lan- 1. CoMMODiEN, Instructiones, I, 2^, 37. 2. Tertullien, Apologeticum, 7 : Tôt hostes quot cxtranei et quidem proprie exaemu/a^îoneJudaei. Passage à rapprocher du ôtà ÇyjXov de Clé- ment Romain. 3. Tertullien, ^dy. Judaeos, 1. Notons que l'authenticité de ce traité est contestée. 4. S. Cyprien, Testimonia, I, prooem. 234 L'AFRIQUE CHRETIENNE. gage de Tertullien^ dans les écrits de Commodien qui consacre aux Juifs et judaïsants trois acrostiches de ses Instructiones ^ et le poème presque entier inti- tulé Carmen apologeiicum. Manifestement la polé- mique devait être alors assez vive pour qu'un per- sonnage qui a quelque chance d'avoir été évêque ^ se livre à de pareilles invectives. Tout cela nous ap- prend peu de choses, mais il faut noter un mot qui a sa portée en matière d'histoire. Suivant Commodien, les Juifs font cause commune avec l'antéchrist Néron et les païens''*, et ils déchaînent une persécution ter- rible contre les fidèles^. Peut-être y a-t-il là une réminiscence des accusations qu'inspira le rôle de Poppée, dans la persécution de l'an 66. L'histoire du conflit judéo-chrétien subit depuis 260 jusqu'à 300 les conditions de tout ce qui concerne l'Eglise d'A- frique ; nous ne savons rien à son sujet pendant cette période. Au moment où l'histoire générale recom- mence, nous savons que Lactance a eu l'intention d'é- crire un ouvrage contre les Juifs ^. 1. Apologeticum, 21 ; Ad naliones, I, 1^ ; De baptismo, 15; De oratione, 14 ; Adv. Marcionem, Y, 11. Cf. Ibid., III, 7, 8, 12-21, 23 ; De resurr. car- nis, 26. 2. I, 38-40. Cf. I, 41, V. 19-20. 3. G, BoissiER, Commodien, dans les Mélanges Benier» 4. Carmen apologeiicum, vs. 835 sq. 5. Ibid., vs. 847-860. 6. Lactance, Divin. Instit., VII, 1, 26 : Sed erit nobis « contra Judaeos » separata materia, in qua illos ery^oris et sceleris revincemus. CHAPITRE III IDEES ET USAGES Relâchement et insubordination du clergé. — La bible africaine. L'administration ecclésiastique. — Les archives. — Recueil d'Actes des Martyrs. — Le martyrologe africain. — Le culte des saints. — Le culte du sang des martyrs. — Le culte de saint Cyprien. — Abus qu'il entraîne. — Les repas funé- raires. — La dévotion à l'Église romaine. — Le loyalisme des chrétiens en Afrique, l'idée de patrie et la ruine de l'es- prit municipal. Il faut, sans aucun doute, faire la part de l'éloquence — de cette éloquence dont Edm. Schérer disait très bien : « l'éloquence est un genre faux », — dans les admonestations et les descriptions au moyen des- quelles nous pouvons retrouver quelque chose de la physionomie de l'Église d'Afrique; cependant n'ou- blions pas que l'orateur est saint Cyprien, esprit exact, plus ami du vrai que du brillant, dont on peut croire généralement toutes les affirmations lorsqu'il les présente sous la forme mesurée qui est naturelle- ment et volontairement la sienne et que par ailleurs son esprit n'est pas ému. Voici ce qu'il nous montre de ses fidèles pendant les années d'insouciance qui précédèrent la persécution de Dèce : « Chacun, dit-il, ne songeait qu'à augmenter son patrimoine. On ou- 236 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. bliait ce que les croyants faisaient jadis sous les apô- tres ou auraient dû ne jamais cesser de faire. On brû- lait d'une insatiable cupidité, et l'on ne travaillait qu'à grossir sa fortune. Plus de dévotion chez les prê- tres, plus de foi chez les ministres du culte, plus de miséricorde dans les œuvres, plus de discipline dans les mœurs. Les hommes se teignaient la barbe, les femmes se fardaient; on altérait l'ouvrage de Dieu en se peignant les yeux, en altérant la couleur de ses cheveux. Pour tromper les cœurs des simples on usait d'artifice et de fraude ; pour circonvenir les frères on ne reculait pas devant la fourberie. On s'unissait aux infidèles par le lien du mariage, prostituant aux Gen- tils les membres du Christ. Non seulement Ton jurait témérairement, mais encore l'on se parjurait, on mé- prisait orgueilleusement les chefs de l'Eglise, on s'injuriait avec des mots empoisonnés, on était sépa- rés l'un de l'autre par des haines tenaces ^ » Le clergé africain paraît surtout profondément déchu de ses vertus primitives. Dans l'Eglise même de Carthage, l'élection de Cyprien avait provoqué une opposition qui, l'élection faite, n'avait pas désarmé et était deve- nue une cabale^; dans une autre Eglise, un diacre se met en révolte contre son évêque ^ ; ailleurs, des vier- ges consacrées scandalisent les frères''. Quant à « la plupart des évêques, écrit saint Cyprien, eux qui de- vraient exhorter tous les autres et leur donner l'exem- ple, ils méprisaient leurs divines fonctions, et se fai- saient les intendants des grands de ce monde. Ils quittaient leur chaire, abandonnaient leur peuple, 1. s. Cyprien, De lapsis, 6. 2. PoNTius, Vita Cypriani, 5; S. Cyprien, Epist. 1^-17. 3. Ibid., 3. U. Ibid., k. IDEES ET USAGES. 237 pour voyager dans des provinces étrangères et cher- cher à s'enrichir dans un commerce lucratif. Tandis que leurs frères avaient faim dans l'Eglise, ils vou- laient avoir de l'argent en abondance, ils s'appro- priaient les biens-fonds par ruse et par fraude, ils augmentaient leur gain par l'usure ^ ». Si de ces récriminations trop générales nous pas- sons aux faits, nous constatons la présence à côté de l'épiscopat africain d'un grand nombre de membres schismatiques. Privatus, de Lambèse, amène à Car- thage pour l'ordination de Fortunatus quatre évo- ques de son parti et affirme pouvoir en amener vingt- cinq, rien que de la Numidie ^. Les catholiques le niaient, mais il est de fait que l'évêque de Carthage dressait, par mesure de sûreté, la liste complète des évêques catholiques reconnus comme tels par les- conciles africains, et l'envoyait au pape Corneille ^. Ce qui est plus caractéristique encore, c'est qu'en 251- 252, on voit en présence, à Carthage, trois évêques : Cyprien pour les catholiques, Fortunatus pour le parti de Felicissimus, Maximus pour les novatianistes '*. Nous avons dit l'attitude prise par un confesseur du nom de Lucianus dans l'affaire de la réconciliation des lapsi. Il nous est resté de cet étrange personnage deux billets qui doivent être rappelés ici. Voici celui qu'il adressait à l'évêque de Carthage, au printemps de l'année 250 : « Les confesseurs, tous sans excep- tion, au pape Cyprien, salut. — Sache que, tous sans, exception, nous avons donné la paix à ceux qui te rendront compte de ce qu'ils ont fait après leur faute. 1. De lapsis, 6. 2. Epist. 59. 3. Ibid. 4. Ibid. 238 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. Et nous voulons aussi que cette décision soit trans- mise par toi aux autres évêques. Nous souhaitons que tu sois en paix avec les saints martyrs. En pré- sence des membres du clergé, d'un exorciste et d'un lecteur, Lucianus a écrit cette lettre ^ . » Saint Cyprien ne dut pas lire ces lignes sans quelque amertume et sans cette involontaire surprise que les personnes distinguées éprouvent toujours au contact des gens grossiers. Il jugeait d'ailleurs Lucianus avec un léger dé- dain : « Notre frère Lucianus, lui aussi un des con- fesseurs, disait-il, est sans doute un homme de foi ardente et de vertu robuste ; mais il est beaucoup moins solide dans la connaissance des leçons du Sei- gneur 2. » Ce pauvre homme était devenu la proie des intrigants qui l'exploitaient. 11 avait à peu près le monopole des lihelli d'indulgence, mais sa clien- tèle devint tellement nombreuse que, pour suffire à la demande, il imagina d'accorder des indulgences « en bloc », par familles, sans même s'occuper de faire mention du nombre et du nom des intéressés ^. Bientôt sa réputation dépassa l'Afrique : il reçut de Rome de nouveaux chalands. L'un d'eux était inter- médiaire de deux dames qui avaient l'une sacrifié, €t l'autre acheté un certificat. Ce correspondant était africain. Nous l'avons vu admettre par saint Cyprien dans le clergé de Carthage avec le titre de lecteur, «n récompense de sa confession en présence de l'em- pereur Dèce. Il se nommait Célérinus. 11 écrivit donc de Rome à Lucianus, avec lequel il avait jadis 2. Ibid., 11. 3. Ibid.,21 : Ut manu ejus scrîpti libelli gregatim muUis nomine Paul, darentur» IDEES ET USAGES, 239 été lié, quelque temps avant de revenir en Afrique. La correspondance des deux confesseurs existe en- core, elle est curieuse à bien des titres \ Célérinus se montre fort modeste et ose à peine donner à Lu- cianus le nom de frère, il espère qu'il lui fera l'hon- neur d'une réponse. Puis il sollicite le pardon pour les dames repentantes dont la cause a été ajournée par les clercs de Rome jusqu'après l'élec- tion du pape. Célérinus se montre élogieux pour son ami qui a toujours été, dit-il, « l'exemple et le témoin des saints ». En lisant cette lettre, Lucianus ne s'en cache pas, il « exulta ». Afin de relever encore les éloges qu'on lui donnait, il exalta la per- sonnes de Célérinus qui les lui donnait et conclut sans autre explication : « C'est pourquoi, mon frère très cher, salue Numeria et Candida. » On voit par cet exemple la profondeur du trouble où les lihelli d'absolution avaient jeté l'Eglise de Carthage. Nous pouvons prendre quelque idée de l'intensité de vie surnaturelle des fidèles des Églises africaines en jetant un rapide coup d'œil sur tout un groupe de documents que nous ne ferons que signaler. Les écrits des auteurs africains, surtout ceux de Tertullien et de saint Augustin, sont remplis de citations des Livres saints. « Ces textes primitifs sont les plus anciens témoins de la Bible latine. Et ils intéressent directement la littérature chrétienne du pays ; car ils ont exercé une influence très profonde sur la pensée des écrivains, comme sur leur vocabulaire et leur style ^. » C'est à ce seul point de vue que 1. MiODONSKi, Anonymus adv. Aleatores Uï\d die Briefe an Cyprian, Lucian, Célérinus, und an den kartliaginiensischen Klerus, in-8, Er- langen, 1889. 2. P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., t. I, p. 97. Pour cette étude 240 L'AFRIQUE CHRETIENNE. nous les considérerons puisque l'étude critique de la littérature latine ancienne sera faite ailleurs. Il paraît aujourd'hui à peu près certain que l'Afri- que est représentée par un groupe de textes qui nous a conservé une version « africaine » du Nouveau Testament dont on retrouve sensiblement l'influence et la trace dans les citations bibliques de saint Cy- prien. En ce qui concerne l'Ancien Testament, on re- connaît l'existence d'un groupe primitif, antérieur au iv^ siècle, représenté surtout par les citations des auteurs africains \ Les textes africains sont assez nombreux - et ont permis d'admettre aujour- l'ouvrage fondamental est toujours Sabatier, Bibliorum sacrorum la- tinae versiones antiquae, 3 in-fol., Reims, 17^3, auquel il faut joindre BlANCHIM. D'innombrables fragments du vieux latin paraissent exister dans les bibliothèques; ils viennent au jour au fur et à mesure des trouvailles ; on trouvera une bibliographie dans Fritzsche, Lateinische Bibeluber- setzungen, dans la Bealencyldopàdie fiir pi otestanlische Théologie und Kirche, 1881, t. VIII, p. ^33-^72, mise à jour par Nestlé, dans la Realencyklopàdie, 1897, t. III, p. 24-58, au mot Dibelûbersetzungen et reproduite dans Urtext und Uebersetzungen der Bibel, in-8°, Leipzig, 1897. Cf. ScHANZ, Geschichte der rômischen Lilleralur, in-8o, Mûnchen, 1896, 3« partie, p. 395-401 ; P. Corssen dans les Jahresbcrichl von Iwan Millier, 1899, t. XCVIII ; Ph. Thielmann dans les Sitzungsberichte der Akad. der If'iss. zu Milnclien, 1899. En outre, il y a lieu de suivre an- nuellement les découvertes et les travaux dans les Jahresbericht, de P. Krûger. 1. Cf. L. ZiEGLER, Die lateinischen Bibeliibersetzungen vor Uierony- mus und die Itala des Auyustinus, in-8'', Miinchen, 1879; Hort, The New Testament in Greek, in-S", Cambridge, 1881, t. II, p. 78 sq. ; S. Ber- ger, Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge, in-8°, Nancy, 1893, p. 5 sq. ; Kenyon, Our Bible and the ancient Manus- cripts, in-80, London, 1895, p. 77 sq., p. 166 sq. ; Burkitt, The Old La- lin and the Itala, in-8°, Cambridge, 1896, p. 5, 15; Wordsworth,. Sanday and Write, Y)/d I,rtvd|i,wv... ttoXiv ÉxàffTriv TrepieêaXXe Tetxs'- L. Rémer avait, par erreur, considéré Pos- ticius comme un martyr; c'est simplement un nominatif pour l'accu- eatif : posticium = TcapàOupa, ou posterula, comme on disait à Rome pendant la décadence. Cf. l'inscription d'Aubuzza, C. I, L., n. 16396. 264 L'AFRIQUE CHRETIENNE. porte qui s'ouvrait auprès des thermes romains. L'inscription remonte à Tannée 539 ^ . Une coutume répandue dans toute l'Afrique, ré- pond à une préoccupation analogue. Bien des fidèles, avant qu'ils fussent complètement familiarisés avec la religion nouvelle, continuèrent à croire pendant plusieurs siècles que la résurrection du corps des élus était subordonnée à la conservation intacte de leur cadavre. De là était sortie une législation fort originale et fort sévère destinée à sauvegarder les tombeaux de toute violation. Mais comme les mal- faiteurs pouvaient échapper à la police, les fidèles éprouvaient le besoin de renforcer la défense soit en prodiguant l'anathème, soit en faisant rejaillir sur leurs restes l'immunité qui protégeait les tombeaux des martyrs ^. La dévotion et l'intérêt contribuèrent à donner à cette coutume une grande extension. Dès le temps des persécutions, la pensée de l'ensevelis- sement auprès des saints commence à se faire jour. Une nécropole chrétienne se forma dans un faubourg de Carthage, au bord de la route de Mappala, autour de la tombe de saint Cyprien ^ ; ce fait n'est pas isolé et c'est l'Afrique qui nous fournit dans une 1. Voici la resliluliou métrique : Una et bis senas turres crescebant in ordine totas. Mirabilem operam cito constructa videtur. Posticius sub termas balteo concluditur ferro. Nu[ll\us malorum poterit erigere man{us). Palrici Solomon{is) insti[tu]lion{em) nemo expugnare vatevit. Defensio marlir{um) tuel[u]r posticius ipsc. Clemens et Fincentius, marlir{es), custod{iunt) in[t]roitum ipsu{m). 2. H. Leclercq, Ad sanctos, dans F. Cabrol, Dict. d'arch. et de titurg., t. I, col. ^79 sq. 3. G. A. LwiGERiE, De l'utilité d'une mission archéol. à Carthage^ p. kl; Acia s. Maximiliani, dans Ruinart, Acta mart., in-4°, Parisiis, 1689, p. 311 ; P. Monceaux, Le tombeau et les basiliques de saint Cyprien à Carthage, dans la Revue archéoL, 1901, t. XXXIX, p. 183-201. IDÉES ET USAGES. 265 inscription de Aïn-el-Bab, l'un des rares documents ' portant la mention classique : Ad sanctos, pour désigner la sépulture à proximité des martyrs ^ : •]hENOVAI[ •]DEDERAT DATVS[-- •]NS AD SANCTOS[-- •]POS-VIXIT-M-X-V[— •]VII ns ad sanctos.. . . pos[itus) vixit m[enses]X [horas ?) VII La dévotion aux martyrs a laissé sa trace dans un assez grand nombre de textes épigraphiques afri- cains. On se l'explique aisément si on remarque que beaucoup de fidèles, et non des moins éclairés^ s'imaginaient que le fait de la sépulture ad sanctos rachetait les péchés d'une vie dissipée. Saint Augus- tin fut amené à écrire son traité De cura pj^o mor^ tuis gerenday.ad Paulinum, vers l'année 421, pour rectifier les idées d'un de ses correspondants, l'évêque de Noie, qui lui avait demandé si la sépul- ture ad sanctos procure par elle-même quelque soulagement à l'âme du défunt ^. Cette confiance excessive nous a peut-être valu quelques inscriptions tout à fait précieuses. Nous apprenons, en autres choses, de ces ins- criptions, l'usage très répandu de faire des vœux aux martyrs. Lorsque le vœu était acquitté, on composait 1. E. Le BLA.NT, Inscr. cfirét. de la Gaule, n. ^1 : positu est ad sanctos; Germer-Durand, dans le Cosmos, 7 sept. 1895, p. 169-171. 2. R. GAGNAT, dans le Bull, du Comité, 1891, p. 523, n. 118. 3. S. AUGUSTiîv, De cura gerenda, P. L., t. XL, col. 591 sq. Cf. H. Le- CLERCQ, Àd sanctos, col. 497. 266 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. une inscription commémorative avec une formule analogue à celle-ci : Quod promîsi, feci. A Keu- schela, vœu à saint Montan : Quod promisit^ corn- plent ^ ; à Henschir Gesses, entre Meskiana et Tim- gad, on lit sur un pavement de mosaïque dans les ruines d'une basilique chrétienne ^ : PVBLIVS PETRONIVS TVNNINVS VOTVM QVOD [DEO ET CRISTO EIVS IPSI PROMISERVNT ET CONPLEVERVNT [FAVENTE DEO GADINIANA FLORE Sur la route de Cirta à Calama, à Aïn-Regada, on a relevé deux cippes portant des inscriptions en caractères cursifs ^ : I I NOMI o NOMINA o NA MAR MARTYR TVRVM ROV NIVALIS NIVALIS MATRONE 5 MATRONE 5 SALVI SALVI NA o FORTVNATV o TALIS NONV IDVS QVOT PROMISIT NOVEMBRES FECIT Ces inscriptions paraissent sépulcrales et datent probablement des débuts du règne de Constantin. Nous ignorons la nature de la promesse dont s'ac- quittait Fortunatus à l'égard des martyrs ; peut-être 1. C. I. L., n. 2272. 2. C. I. L., n. 2335 : Favente Deo, Candidîana {domus) florc{at) ; cf. S. GSELL, dans les Mélang. d'arch. et d'hist., 1893, p. 539. 3. C. I. L., n. 566^1, 5665 ;De Rossi, BuU. di arcli. crist., 01875, pi. XII, n. 2, 3. Nomen = relique. Cf. Audollent, dans les Mél. d'arch. et dhist., 1890, p. 526-529. Nomen martyr is Calcndionis, C. I. L., n. 16743. Cf. GSELL, Musée de Tébessa, p. 10. IDÉES ET USAGES. 267 consistait-elle à élever un mémorial sur le lieu où ils reposaient. Une inscription provenant de Sétif mentionne un vœu fait par des époux à deux martyrs inconnus * : MARTIRIB SANCTIS PROMISSA COLONICVS I NSONS SOLVIT VOTA SVA LAETVS CVM CONIVGE GARA HIC SITVS EST IVSTVS HIC ATQ DECVRIVS VNA QVI BENE CqNFESSI VICERVNT ARMA MALIGNA PRAEMIA VICTORES CRISFI MERVERE CORONAM Ce ne sont pas les seuls souvenirs que nous puis- sions citer. A Sétif, nous trouvons les mémorise des célèbres martyrs Etienne et Laurent, auxquels est associé saint Julien^; c'est un véritable « authen- tique », et nous pouvons en citer d'autres : HIC MM SCOR HIC HABENTVR STEFANI ET MEMORIE SANC M LAVRENTI PANTAAEONTI LVLIANI IVAIANIE-COMITV' 5 possv y XII KL APRL ABORI ET SCI STEFANI' 1. C. I. L., n. 8631. De Rossi, op. cit., 1875, p. 171; 1876, pi. III, n. 1. En rapprochant les termes mêmes de l'inscription des paroles de S. OPTAT, De scliism. Donat., 1. III, c. vin, on constate qu'il ne peut s'agir ici de martyrs donalistes. 2. L. DucHESNE a démontré l'importance du culte de ce martyr en Afrique. Cf. S. Gsell, dans les Met. d'arch. et d'Iiist., 1899, p. 68, n. 1. R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1889, p. 136, n. U. 3. C.I.L., n. 8632: Hic m{é)m{orise) s{an)c{t)or{um) Stefani et Lau- renti [et] Juliani pos{itœ) su[nt] XII k[a)l[endas) yipr[i)l{es) [N]abori et s{an)cit)i Stefani. A rapprocher une feuille de plomb opistographe trouvée à Bir-Haddada (Maurétanie Sitifienne); la face du recto est in- déchiffrable, le verso laisse lire ces mots : cuius memorie,.., C. I. L., n. 8731. ^ k. Hic habentur memori{a)e sanc{torii)m Pantaleonti{s) Juliani e{t) 268 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. « L'adverbe initial hic fut adapté, à ce que nous apprend Rossi, à deux sortes bien distinctes d'épi- graphes monumentales dans les églises d'Afrique ; à celles de l'autel et du petit sépulcre contenant ses re- liques et à celles des façades soit intérieures, soit extérieures des églises ^ . » Donnons d'abord un exem- ple de ce dernier cas, d'après une inscription d'Aïn- Ghorab ^ : ^ HC DOMVS ÏÏT NOS[;W .r^J HC AVITATIO 8PS SCI ?[amcleti\ + HC MEMORIA BEATI MARTIRIS DEI CONSVLTIM VEI^^^ + HCEXAVDIETVROIVINISQriNVOCATNOMENDNIDIOIVINIPOT[e?i;ù] -f VR HOMO MIRARIS DÔlVBANTE MELIORA VIDEVIS cornituiin). Inscripliou provenant d'Ammaedera, dans la Byzacène. « Elle devait être placée en avant de l'espace réservé au clergé, entre les pieds de l'autel et recouvrir les reliques des saints qu'elle mentionne. » S. Gsell, dans le Bull, du Comité, 1899, p. ^50-^51, n. 1. Cf. De Rossi, Bull, di arch. crist., 1877, p. 107, pi. IX, fig. 2; C. I.L., n. 10515. Les Jmartyrs dont il est ici question sont Pantaléon de Nicomédie et Julien d'An- tioche. Voyez encore d'autres memorix de martyrs : C. I. L., n. 971^, 10991, 10686, 10693, 11725, 167^13; celle-ci présente simplement le sou- venir du martyr Calendion dont on réclame le secours pour ceux qui votum compleverunt ; C. I. L., n. 17382, 17608, 1771'4, 17715, 17746, 18656, 19102. De Rossi, JLa capsella argentca, p. 30; R. Cagxat, dans \& Bull, du Comité, 1889, p. 136, n. U; P. Gauckler, dans le même recueil, p. 143, n. 72; Ibid., 1896, p. 298, n. 19; De Rossi, BuU. di arch. crist., 1894, p. 39; Ibid., 1884-1885, p. 35; P. Toussaint, dans le Bull, du Comité, 1898, p. 215, n. 49; Fabre. dans le Bull. d'Oran, 1900, p. 399-408. S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et dliist., 1895, t. XV, p. 50, n, 8 (?). En dehors des inscriptions sur marbres, nous avons deux me- moriae qui sont véritablement des € authentiques » : l'unee st sur un car- reau de terre cuife, C. I. L., n. 8632 ; l'autre sur un feuillet de plomb, C.I.L., n. 8731. Cf. L. Delisle, Authentiques de reliques de l'époque méi^ovingienne, dans les MéU d'arch. etd'hist., 1884, t. IV, p. 3 sq. 1. De Rossi, La capsella argentca africana, iu-fol., Roma, 1889, p. 16. 2. C. I. L., addit., p. 948, cf. Poulle, dans le Rec. de la soc. arch. de Constanline, 1871-72, p. 421; C. I. L., n. 2220, 17614, 17714; Bosre- DON, dans le Bec. de Constanline, 1876-77, p. .378; Masqueray, dans la llevue africaine, 1878, p. 466; 1879, p. 93; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1878, p. 8; G\TTi, dans le même recueil, 1884-85, p. 37; DE ROSSi, ÏM capsella, p. 17. IDÉES ET USAGES. 269 On trouve encore des formules dans le genre de celles-ci : HIC E[st dom]\IS [dei /uc]mm[riae] APOSTOLO[r' e^jBEATI... < {h)\Z SEDES SANCTI 2 Revenons aux memoriae des reliques. La plus cu- rieuse des inscriptions de cette catégorie est un titu- lus du V® ou du VI® siècle, trouvé à Guelma, dans la Numidie. Nous apprenons que les /wemo/Vae n'étaient pas toujours disposées dans un loculus sous l'autel ^, mais sur la table même de l'autel que recouvrait, comme de nos jours, une nappe * : + SVB HEC SACRO SCO BELAMINE ALTA RIS SVNT MEMORIAE SCOR_MASSAE CANDI 5 DAE SCI HJESIDORI SCOR TRIV PVERORV SCI MARTINI SCI ROMANI+ L'inscription, dite des « martyrs de Renault », est trop célèbre pour n'être pas rappelée ici ^ : 1. Farges, dans le Bull, de l'acad. d'Hippone, t. XVIII, p. 13; Rou- QUETTE, dans le même recueil, t. XXI, p. 93; Gatti, loc. cit. ; de Rossi, La capsella, p. 17. 2. De Rossi, Bull, di arch. crîst., 1878, p. 22. 3. H. Leclercq, Archéologie de l'Afrique, dans F. Cabrol, DicU d'arch. et de liturg., t. I, col. 713, fig. 149. U. De Rossi, Bull, di arch. crist., 1894, p. 39. Sub hecsacro sancto ve- lamine altaris sunt memoriae s{an)c{t)or{um) massae candidae. S{an)c[t)i (/) sidori, s{an)c{l)or{um) triu{m) pueroru{m), s{an)c{t)i Martini, s{an)c{t)i Romani. Parfois ils sont ensevelis sous l'autel. Tertullien, Scorpiace, 12 : Sed et intérim sub altare martyrum animae placidum quiescunt. 5. Troupel, dans le Bull. d'Oran, série l-^^, n. 11 (1882), p. 124; L. De- MAEGHT, dans le même recueil, 1882, p. 12, p. 2;Ibid., 1883, p. 210, n. 57, 270 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. MEMORIA BEATISSIMO RVM MARTYRVM IDEST ROGATI MATENIE NASS El MAXIMAE QVEM PRI 5 MOSVS CAMBVS GENITO RES DEDICAVERVNT PAS SI XII KAL NOVmIcCXC PROV Memoria heatissimorum martyrum, id est, Ro- gati, Maientiy Nassei, Maximae, quem Primosus, Cambus genitoj'es dedicaverunt, Passi XII k[a)l [endas] No{çe)m{bres) x [Aniio) CCXC prov{inciae) (=r 329 apr. J.-C), et au-dessous on lit encore : MEMORIA BENAVGI El SEXTI KLAS {{novembres)] c'est-à-dire : Memoria Beiinagi e[t] Sexd k[a)l- {end)as [novembres)^ c'est-à-dire qui sont morts douze jours après les martyrs dont il vient d'être fait men- tion. Peut-être était-ce en souvenir de la sainteté du lieu consacré par la présence des reliques et de l'autel que nous voyons dans l'Église d'Afrique un usage digne d'être noté. Si les circonstances exigeaient des modi- fications dans un édifice, son abandon, sa désaffecta- tion, on tenait à garder le souvenir de la memoria. Une pierre de Guelma porte ces mots ' : HÉRON DE ViLLEFOssE, dans le Bull, épigr. de la Gaule, 1882, l. 11, p. IW; J. SCHMiDT, Ephemeris epùjraphica, t. V, n. 1041 ; R. de laBlax- CHÈRE, dans le Musée d'Oran, p. 27; Le Même, dans la Revue archéolo- (jique, 1893, t. II, p. 87; L. Duchesne, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1885, t. V, p. 148; De Rossi-Duchesne dans le Martyrol. hieronym., 1894, p. 6; S. GSELL, dans le Bull, du Comité, 1899, p. 458, n. 8; Le MÊMEi dans les Mélang. d\irch. et d'hist., 1901, p. 235; Fabre, dans le Bull. d'Oran, 1900, p. 399-408. 1. Reboud, dans le Bec.de lasoc. avcli. de Constantine, t. XXII, p. 48; R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1887, p. 105; De Rossi, La Cap- IDÉES ET USAGES. 271 + H I C MEMORIA PRISTINI ALTARIS+ Hic memoria pristinii altaris Une inscription de Rouffach (= Mastar), plusieurs fois publiée, nous offre une indication sur les mémo- riae, d'autant plus utile à recueillir que les découvertes archéologiques ont apporté sur cette pratique de vives lumières ' : TERTIV IDVS ^ IVNIAS AEPOSI TIO CRVORIS SANCTORVM MARTVRVM QVI SVNT PASSI SVB PRESIDE FLORO IN CIV ITATE MILEVITANA IN DIEBVS TVRIFI CATIONIS INTER QVIBVS HIC INNOC EST IhCE IN PACM Cette inscription nous amène à dire quelques mots du culte rendu au sang des martyrs. On sait que les sella, p. 32; C. I. L., n. 17580. On verra ailleurs que la table même de l'autel porte en effet le nom de memoria, mais on spécialise cette me- moria comme à Henschir-el-Begueur : memoria || sâcti mo\\ntani^ cf. HÉRON DE ViLLEFossE, dans le Bull, de la soc. des anliq. de France, 1880, p, 270. 1. Terti[o) idus Junias, depositio cruoris sanctorum mart{y)rum qui suntpassisub pr{a)eside Floro in civitate Milevitana, in diebus t{h)uri- flcationis inter quibus hic Innoc[en'\s est {ips)e inpac[é}. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1875, p. 163, 177; 1876, p. 59, pi. III, n. 2; CI. L., n. 6700, 19363; S. GSELL, dans le Bull, du Comité, 1899, p. ^52, n. a; Le Même, Monum. antiq. de l'Algérie, t. II, p. 251; Héron' de Villefosse. Rapport sur une mission archéol. en Algérie, iu-8'', Paris, 1875, 272 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. lociili des catacombes de Rome présentaient en assez grand nombre, fixées à la paroi extérieure, des fioles remplies d'une matière sur la nature de laquelle les analyses chimiques présentèrent des conclusions dif- férentes*. Les uns soutinrent que ces fioles renfer- maient le sang du martyr enfermé dans le loculiis; d'autres y virent un souvenir du repas funèbre ou de la célébration eucharistique. On apporta quelques textes du iv^ siècle pour résoudre un problème qu'ils ne visaient même pas, car les écrivains invoqués mentionnaient l'usage d'enfermer une fiole de sang à l'intérieur du tombeau et non sur la paroi extérieure. Les catacombes romaines offrirent plusieurs exemples de cet usage. Le P. Marchi y rencontra deux sépul- tures munies de l'ampoule et dans chacune d'elles il trouva deux squelettes entiers ainsi que des ossements ayant appartenue d'autres corps ^. Une autre décou- verte fut plus décisive encore : On trouva à l'intérieur d'un loculus deux squelettes, celui d'un adolescent et celui d'un enfant à demi consumé par les flammes, ainsi qu'un vase de sang^. En outre, « Boldetti et le P. Marchi observèrent aux catacombes des fioles de verre scellées entre plusieurs tombeaux sans paraître se rattacher à aucun d'eux ^' ; d'autres vases isolés de même, se trouvèrent aux extrémités, au milieu des ga- leries ou dans le centre des chapelles souterraines ^. 1. H. Leclercq, Ampoules, AaxL?, F. Cabrol, Dict. d'arcli. et de liturg., t. I. 2. G. Marchi, 3Ionumenti délie arlc cristiane primitive, iu-^°, Roma, 18W, p. 118, 119, 270. . Jbid., p. 119, 123, 270. U. Boldetti, Osservazioni, in-fol., Roma, 1720, p. 180-182; Marchi, op. cit., p. 112, pi. XV. 5. Boldetti, op. cit., p. 181. On lit dans les papiers de Marango.m re- cueillis par Danzetta, ms. Vatic, n. 832^t : In coemeterio s. Satuymini, IDÉES ET USAGES. 273 On a pensé qu'alors la marque devenait collective et indiquait des réunions de martyrs ; mais le fait s'est produit ailleurs sous une forme nouvelle et dégagée de toute équivoque. Boldetti rencontra encore, scellé entre quatre tombes, un vase de terre fermé d'une plaque de marbre. Des ossements se trouvaient dans cette urne et l'antiquaire romain y vit des restes de martyrs ^ . Je ne saurais en juger autrement, écrivait Edmond Le Blant, car, devant la forme connue des sépultures des Catacombes, toute autre explication semble impossible. Ces reliques, que l'on peut croire prélevées, comme le serait du sang, sur les cadavres qu'elles avoisinent, étendaient, cette fois sans doute, [leur protection] sur une réunion de tombeaux ^ ». Les fouilles africaines ont apporté à cette solution une confirmation qui paraît définitive et qui nous montre une fois de plus l'identité de coutumes ri- tuelles entre Rome et l'Afrique. A Matifou (= Rusgu- niaé) près d'Alger, une église, fouillée en 1900, avait été dévastée à une époque que nous ignorons et re- construite au temps de la domination byzantine par les soins d'un nommé Mauritius, commandant un corps de troupes en garnison à Rusguniae ^. Dans la die 29 novembris a. 1742, reperi in parte superiori ampullam vitream sanguine liquida fere plenam, cujus pars superior est sérum, in fun- do autem croceus liquor. Erat apposita in medio quatuor loculorum, in quorum uno aderant tria corporamartyrum.CoUum est vivo sanguine undique respersum. Cf. de Rossi, Roma sotterr., t. III, p. 619. 1. Boldetti, op. cit., p. 291. 2. E. Le Blant, La question du vase de sang, in-S», Paris, 1858, p. 34 sq. 3. Pour l'épitaphe de Mauritius, cf. H. Chardon, dans le Bull, du Comité, 1900, p. lUh, pi. V. 11 n'est pas possible d'attribuer à ce person- nage la qualité de martyr, son épitaphe dit formellement : requiebil in pace. Les épitaphes de ses deux fllles sont fort différentes ; celle de Pa- tricia mentionne simplement l'indication patronymique, cf. H. Chardon, op. cit., p. 146; celle de Constantina nous apprend qu'elle est fille de 274 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. tombe de ce magister militiun, on trouva une fiole de verre à côté du corps ' . Aucun de ces faits n'est aussi décisif que l'ins- cription de Rouffach dont la lecture n'offre de diffi- cultés qu'à la dernière ligne qu'on peut lire : hic Innocens est ipse in pace. Nous avons donc ici un exemple incontestable de l'usage dont arguait Edm. Le Blant. Innocens aura été enseveli en un lieu où était déposé le sang de plusieurs martyrs suppliciés à Milève en 304 ou en 305 ^. L'inscription a été celui qui edificia circumtapsa diu in liane sca basilicarestauravit, Char- don, op. cit., p. 146. Si le restaurateur de l'église était mort martyr, on n'eût sans doute pas omis de le dire. 1. S. GsELL, Monum. antiq. de l'Algérie, t. II, p. 227. Peut-être une autre découverte appartient-elle au même ordre de faits. A Aïu-Zarira, région d'Aïn-Beïda, dans l'église où fut trouvée la célèbre Capsella ar- genlea et qui ne peut guère être antérieure au v® siècle, on a décou- vert « entre quatre briques plates une coupe en verre et sept petits verres de même matière, mais la chute d'une pierre a malheureusement tout anéanti ». De Rossi, La Capsella, p. 10. Cf. C. I. L., n. 8632 et p. 972. Berbrugger parle de « vases dans lesquels il y avait du sang ». Dans la Capsella d'Aïn-Zarira on a cru voir des traces de sang, mais c'est très douteux. De Rossi, La Capsella, p. 29. M. Berthelot, Analyse d'un vin antique conservé dans un vase de verre scellé par fusion et Nouvelle note sur un liquide renfermé dans un vase de verre très an- cien, dans la Revue archéoL, 1877, t. I, p. 397 sq., dit que même pour les chimistes, il est impossible de reconnaître la nature exacte de dépôts contenus dans les vases antiques non bouchés. Une formule lue sur une tombe en mosaïque de Thabraca indique peut-être la préoccupation de suppléer au manque d'ampoule de sang : PORTESI -? SUN PAC EINOCESINOMINEM ART VR Porl{u)e{n)si{s)''i in pace. In{n)oce{n)s. In {n)omine martur{um) ; E. Le Blant ap. R. de la Blanchère, Mosaïque de Thabraca, p. 18. 2. On lit dans S. Optât, De schismate Donatistarum, 1. III, c. viii; P. L., t. XI, col. 1018, une attestation concernant le magistrat dont parle l'inscription. Cf. encore, 1. 1, c. xiii, P. L.,l. XI, col. 908. Enfin nous retrouvons ce Florus et la thurificatio lors des débats du concile de Cirta, en 305; cf. S. Augustin, Contra Cresconiuni, III, 27; P. L., t. XLH, co 1. 511. IDEES ET USAGES. 275 relevée à une soixantaine de mètres d'un petit édi- cule décoré de colonnes jadis enclos dans un cime- tière. Ce fait, si probant qu'il soit, n'est pas unique. « Je citerai à cette occasion, écrit M. S. Gsell, une découverte faite, il y a quelques années, à Fériana, dans une basilique située au sud-ouest de la ville antique de Thélepte au milieu d'un cimetière chré- tien. MM. Lavoignat et de Poudrayguin ont trouvé dans le chœur, à 2 mètres en avant de l'abside, le soubassement d'un autel avec une inscription sur mosaïque concernant un saint Januarius et ses com- pagnons ^ ; puis, par-dessous, une fosse creusée dans le roc. Ce tombeau « renfermait des ossements d'adultes et d'enfants placés par faisceaux, perpen- diculaires à l'axe du cercueil. Un vase allongé, en verre, se trouvait au centre et contre la paroi orien- tale ^ ». Il est permis de supposer que ce vase, dressé à la place d'honneur du sépulcre, avait servi à recueillir le sang d'un chrétien mis à mort (peut- être de ce Januarius). Il y aurait donc eu dans ce tombeau : 1^ des corps de plusieurs [personnages] ; 2° le sang d'un martyr ^. » Le culte des martyrs avait pris, en Afrique, un développement si considérable qu'il entraîna à de graves abus ; ce fut principalement le culte de saint 1. C. I. L., n. 11270; De Rossi, La Capsella, p. 17-18, n. 8. 2. Lavoignat et de Poudrayguin, dans le Buil. du Comité, 1888, p. 178-180. 3. S. Gsell, dans le même recueil, 1899, p. Ub2. Nous trouvons ailleurs encore l'usage de transporter au loin et comme sauvegarde le sang d'un martyr. Une homélie sur saint Polyeucte, conservée dans deux mss. de la Bibliothèque nationale, fonds grec, n. 513, 1^49, nous apprend qu'après la mort de ce martyr, « Néarque recueillit son sang précieux et sacré, et, l'ayant enfermé dans un linge brillant, le transporta dans la ville de Cananéotes ». P. Allard, Hist. des perséc, in-8'', Paris, 1886, t. II, p. 509. 276 L'AFRIQUE CHRETIEINNE. Cyprien qui provoqua la dévotion la plus vive et les excès les plus regrettables. Ce culte fut, jus- qu'aux invasions arabes, une sorte de patronage invoqué par toute FÉglise d'Afrique et dont le centre se trouvait à Carthage ' . La fête du martyr y était l'occasion de solennités brillantes ^, aussi bien chez les catholiques que chez les hérétiques ^. Divers lieux de pèlerinage en son honneur avaient été établis; d'abord, sur l'emplacement de son martyre ^', puis à son maj'tyrium ^, enfin dans plusieurs basiliques dédiées à sa mémoire ^. Les Actes du martyre de saint Cyprien ^ nous apprennent que son corps ne fut pas inhumé sur le lieu de l'exécution : Inde per noctem sublatum cum cereis et scolacibus ^ cum çoto et triumpho magno deductum est ®. 1. Procope, De bello vandalico, 1. I, c. 21, KuTupiavôv, àyiov àvôpa, liàXi^Ta TtàvTtov ol KapxïlSdvtoi (yéêovTat. 2. Ibid., 1. 1, c. 20; cf. Grégoire de Nazianze, Orat. XXIV. 3. S. Augustin, Sermo CCCX, 1 ; cf. Sermones CCCIX-CCCXIII : In natali Cypriani martyris et Sermones XIV-XV de VAppendix., P. L., t. XLVI, col. 862 sq. A l'époque vandale, cf. S. Fulgence de Ruspe, Sermo VI, 1 : De s. Cypriano martyre, P. L., t. LXV, col. 7^0 et Homilia de s. Cypriano episcopo et martyre, 1 ; P. L., t. LVllI, col. 265. Pour l'expansion de ce culte : en Espagne, cf. Prudence, Péri Stephanôn, hymn. xii, vs. 237; à Rome, cf. Chronographe de 35!i, édlt. Mommsen, dans Monum. Germ. Historica. Auctores antiquissimi, in-4°, Hanno- verae, t. IX, p. 72. U. S. Augustin, Sermo CCCX, 2 ; Enarr. in Psalm. LXXX, 4, 23. 5. Sermo CCCXI, 5 ; De miraculis s. Stephani, II, 2, 9, P. L., t. XLI, col. 848; Acta s. Maximiliani, 3, dans Ruinart, Acta sincera, 1689, p. 311. 6. S. Augustin, Confessiones, Y, c. 8, 15; Victor de Vite, HisU persec. vandal., 1. 1, c. 5, 16. 7. Cf. P. Monceaux, Examen critique des documents relatifs au martyre de s. Cyprien, dans la Bévue archéol., 1901, t. XXXVllI, p. 249-272. 8. Pour une expression semblable et un rite funéraire identique au iii« siècle, en Italie, cf. D. Gabrol et D. Leclercq, Monum. Eccles. liturg., t. I, n. 4178. 9. Acta s. Cypriani, 5. IDEES ET USAGES. 277 Immédiatement après le supplice le corps avait été transporté de VAger Sexti ^ dans une maison du voisinage pour le soustraire à la curiosité des païens ; ce fut pendant la nuit suivante que le cortège funè- bre porta les restes « aux areae de Macrobius Can- didianus, le procurateur, qui sont situées sur la Via Mappalensis, près des Piscines ^ ». Tous ces lieux ont pu être identifiés aujourd'hui avec une précision suffisante ^ et les areae de Macrobius Candidianus nous ont donné quelques-unes des plus anciennes tombes chrétiennes de Carthage. En ce lieu, comme à VAger Sexti '', se tinrent des réunions liturgi- ques ^ dont nous parle saint Augustin. Les Car- thaginois avaient pris peu à peu l'habitude d'aller, le soir, danser et chanter autour du tombeau de saint Cyprien. C'était pour les vrais fidèles un sujet de scandale et de tristesse. Pour venir à bout de dé- truire cet usage, l'évêque de Carthage, Aurelius, imagina l'institution de vigiliae, de « veillées », c'est-à-dire d'une sorte de garde d'honneur noc- turne autour du tombeau, dont la présence gênerait les danseurs et les contraindrait à chercher abri ailleurs ; ce qui arriva. Depuis ce temps, disait saint Augustin, on a célébré les vigiles en ce lieu ^ qui, « il y a quelques années, avait été envahi par 1. Acta s. Cypriani, 5, 2. Ibid., cf. Victor de Vite, loc. cit., 1. 1, c. 5, 16. 3. P. Monceaux, Le tombeau et les basiliques de s. Cyprien, à Car- thage, dans la Revue archéol., 1901, t. XXXIX, p. 183-201; cf. A. De- LATTRE,dans le Cosmos,! décembre 1889, p. 19; E. Babelon, Carthage, in-12o, Paris, 1896, p. H8; E. de Sainte-Marie, Mission à Carthage, in-8°, Paris, 1884, p. 35. û. s. Augustin, Sermo CCCX, -2; cf. Sermones inediti, XIV, 5. P. L., t. XLVI, col. 862. 5. Sermo CCCXI, 5; CCCXIII, 5. 6. Sermo CCCXI, 5. 16 278 L'AFKIQUE CHRETIENNE. l'effronterie des danseurs. Pendant toute la nuit, on chantait ici des chansons criminelles et en chantant, on dansait * » . La dévotion des Carthaginois ne se soutint pas. En 807, les ambassadeurs de Charlemagne appor- tèrent en France les corps de saint Cyprien et de saint Speratus le Scillitain avec le chef de saint Pan- taléon, et Florus, de Lyon, écrivait à ce propos : Hi dum basilicas Deo dicatas Et Christi subeunt i>erenda templi Cernant ut tua Cypriane martyr, Servaret loculus neglectus ossa^. Nous trouvons dans l'archéologie et l'épigrapliie d'Afrique des vestiges bien conservés de cette dé- votion populaire envers les martyrs qui remontait aux origines de l'Église. Tertullien, à la fin du II® siècle, ne distinguait guère, en fait d'antiquité, entre diverses institutions se rattachant à des tra- ditions en vigueur de temps immémorial ; il énumère ces rites traditionnels, ce sont : le baptême, l'eu- charistie, les oblations pour les défunts et les anni- versaires du natale au jour de la mort ^. Ainsi donc, dès cette époque, on assimile au rite eucharistique la célébration des commémorations funèbres et des anniversaires. Il est difficile de n'être pas frappé de cette analogie entre le sacrifice mémorial de la mort du Christ et les oblations annuelles en mémoire des 1. Ibid. 2. Florus, Qualiter ss. mm. Cypriani, etc., reliquiae Lugdunum advectae sint ; édit. E. L. Dtjemmler, Poetar. latin, medii aevi, in-4o, Hannoverae, 1881, t. II. 3. Tertullien, De corona, c. 3, P. L., t. II, col. 78-79; De exhorta- tione castitatis, c. 11. P. L., t, II, col. 975. IDÉES ET USAGES. 279 défunts. Tertullien ne fait aucune distinction entre ces défunts, quoique Ton soit en droit de conjecturer que l'oblation ne regarda d'abord que ceux d'entre eux dont la mort rappelait celle du Christ. La liturgie d'Éphèse, à la fin du i®"" siècle, admet un intime rap- prochement entre la commémoration du Christ et celle des martyrs : l'autel du sacrifice eucharistique leur est commun désormais ; le corps du Christ se consacre sur la pierre qui contient les reliques de ses témoins sanglants ^ . Nous ne croyons pas nous écarter de la vérité en avançant que le culte des martyrs a dépendu, dans une certaine mesure, de la place donnée à leurs reliques dès la plus haute an- tiquité. De là à établir en l'honneur des martyrs des pratiques à peu près semblables à celles qui accom- pagnaient la commémoration eucharistique, il n'y avait qu'un pas à faire. Nous avons essayé d'établir, dans un autre travail, que cette commémoration comportait un repas profane et un repas sacré 2; cette coutume semble avoir pris en Afrique un grand développement et principalement le repas profane, qui eut bientôt une importance dispropor- tionnée. Sous l'épiscopat de saint Cyprien, il semble que le point capital, peut-être même exclusif, de la célébration du culte des martyrs soit le sacrifice ^ ; 1. Apoc, VI, 9. Cf. s. Maxime de Turim, Sermo LXXVH, P. £., t. LVII, col. 690; Ps. Cyprianus, De aleatoribus, dans le Corp. script, eccl. iat., in-8«, Vindobonae, 1870, t. I, pars 3, p. 103. 2. H. Leclercq, Agape, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., l. I, p. 775. 3. S. Cyprien, Epist. XXXIV, n. 3, P. L., t. IV, col. 331 : Sacrîficia pro eis semper, ut meministis, offerimus quoties martyrum pas- siones et dies anniversaria commemoratione celebramiLS ; Le Même, Epist. XXXVII, n. 2, P. £., t. IV, col. 337 sq. : Denique et dies eorum quibus excedunt annotate, ut commemoratione eorum inter memorias martyrum celebrare possimus celebrentur hic a nobis oblationes 280 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. mais au iv^ siècle les banquets turbulents et les repas modestes sont bien établis*. Sainte Monique avait coutume d'aller visiter les « mémoires des saints » en mangeant auprès de leur tombeau les provisions qu'elle portait dans son panier afin de se rassasier et de faire quelques distributions ^ : c'était du vin, du pain et de la bouillie de farine ; au contraire, les réunions du peuple étaient fort bruyantes, on y mangeait des fritures et l'on buvait de bons coups ^. Vers la fin du iv^ siècle, l'usage avait pris une extension nouvelle ; on ne se bornait plus à célébrer la mémoire des martyrs dans les cimetières et dans les églises par des festins déré- glés; on y avait joint la mémoire des défunts ' et les désordres se reproduisaient tous les jours ^. Saint Augustin proposait d'interdire cet abus et de mettre à sa place des oblations pour les âmes des défunts, offertes sur leur propre tombeau : oblationes pro spiritibus dormienlium super ipsas memo- L'archéologie et l'épigraphie vont nous fournir le commentaire de ce que nous venons de dire. Ces mo- et sacrificîa ob conimenioratlones eorum. Il n'est pas queslion d'epulac et, d'autre part, il est remarquable que la correspondance de l'évêque, si soucieux de discipline, ne dit rien d'un abus s'il existait et d'un usage s'il pouvait prêter à l'abus, ce qui était le cas pour l'agape. 1. S. Augustin, Contr. Faustum, 1. XX, c. 21, P. L., t. XLII, col. 384. 2. S. Augustin, Confessiones, 1. VI, c. 2 : Canistrum cum solemni- bus epulis prsegustandis atque largiendis. 3. Sermo CCLXXIII, 8 : Oderunt martyres lagenas vestras, oderunt martyres sartagenas vestras, oderunt martyres sobrietales vestras. U. Epist. XXII : In coemeteriis ebrietates et luxuriosa convivia non aolum honores martyrum a carnali et imperîta plèbe credi soient, sed etiam solatia mortuorum. 5. Epist. XXII, 3 : Sed etiam quotidie celebrentur. 6. Ibid. IDEES ET USAGES. 281 numents, -ainsi que leur emplacement, — leur struc- ture où leur suscription le démontre, — se rapportent à l'institution de l'agape des saints ou des défunts, en ce que celle-ci avait de louable et de conforme à la discipline canonique. Plus qu'aucune autre contrée, l'Afrique romaine nous a rendu des monu- ments aptes à nous fournir des données certaines relativement à la question qui nous occupe. On a trouvé à Matifou (=: Rusguniae) près d'Al- ger, parmi les ruines de la basilique, une table d'agapes. Les ruines actuelles recouvrent les subs- tructions d'une basilique antérieure pouvant remon- ter au III® siècle ; c'est à ce niveau qu'on découvrit un « bloc de maçonnerie semi-cylindrique de 1"*,30 de largeur et de 0™,70 de hauteur, surmonté d'une sorte de cuvette peu profonde, en ciment très dur. La surface de cette cuvette était polie et bordée d'une feuillure de 0"^,07 de hauteur. Les cailloux rou- lés qui servent d'assise à la mosaïque recouvraient entièrement cet édicule. Le bloc entier, jusqu'à la tablette de ciment, était entouré d'un mur s'adap- tant exactement aux formes extérieures. La maçon- nerie de ce mur était composée de pierres plates reliées entre elles par un mortier assez friable, de couleur rouge. Le tout s'appuyait sur une sellette de même nature. La feuillure émergeait seule au- dessus du mur d'enveloppe. Cette construction n'était autre chose qu'une table d'agapes, mensa^ ». A Tipasa, on a découvert deux tables d'agapes. 1. H. Chardon, Fouilles de Rusguniae, dans le Bull, du Comité, 1900, p. 147, fig. U; S. GSELL adopte cette opinion, Monum. antiq. de l'Al- gérie, t. II, p. 222-223 ; cf. H. Chardon, dans le Bull, de la Soc. de géogr. d'Alger, 1900, p. 157-184; Grandidier, Une basilique chrétienne à Busguniae, in-8<>, Alger, 1900. 16. 282 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. A quelques mètres au sud de la basilique de Sainte- Salsa, se trouve un bâtiment d'une bonne conser- vation ^ 11 comporte un couloir long de 10"", 20 et de largeur inégale; une abside bâtie entièrement en blocage, parois et voûte, et éclairée par trois pe- tites fenêtres; une grande salle de 10"',20sur 6"^,20, dont le sol est bétonné. On y a trouvé des sarco- phages et « dans la partie orientale un grand mas- sif trapézoïdal en maçonnerie, recouvert de mortier ; il mesure 3^^,60 de longueur et S'", 85 de largeur sur le côté principal ; la hauteur maxima est de 0"^, 73. La surface supérieure n'est point plane, mais elle s'incline dans la direction des bords; au nord, elle présente un grand creux à fond uni, profond de 0"^,18, qui avait sans doute la forme d'un hémicycle. Cette petite construction est une table d'agapes : les convives, accoudés, s'allongeaient autour de la partie creuse, dans laquelle on plaçait les mets. Elle paraît être plus ancienne que la salle ^. Aune date postérieure, une tombe fut établie vers le mi- lieu de la table qui avait cessé d'être utilisée pour les repas ^ ». La chapelle funéraire de l'évêque Alexan- dre, à Tipasa'', qui semble dater de la fin du iv* 1. s. GSEEL, op. cit., pi. XCIV. 2. « La face verticale de l'est, qui n'est séparée du mur de la salle que par un espace de quelques centimètres, est pourtant recouverte, comme les autres faces, d'un enduit de mortier : or, il eût été impos- sible d'étendre cet enduit si le mur en question avait déjà existé. » S. GSELL, op. cit., p. 333. La basilique de Sainte-Salsa étant de la pre- mière moitié du iv« siècle, on peut attribuer la table d'agapes au siècle précédent. 3. S. GSELL, op. cit., t. Il, p. 333 :« Cet édifice a servi de lieu de sé- pulture, mais telle n'était pas évidemment sa destination première. Il faut y voir une annexe du sanctuaire de Salsa, nous ne saurions préciser davantage. 'i. L. DucHESNE, dans les Comptes rendus de CAcad. des inscript. ^ 1892, p. lll-ll/i ; Saint-Gérànd, dans le BxilL du Comité, 1892, p. /i66- IDÉES ET USAGES. 283 OU du commencement du v^ siècle, présente à droite de la nef, entre deux piliers, un monument, « qui était sans doute une table d'agapes. C'est un mas- sif en maçonnerie, presque semi-circulaire, mesu- rant 3 ',35 de diamètre et 0 ,70 de hauteur maxima. Il est revêtu d'une couche de mortier. Comme la table analogue retrouvée près de la basilique de Sainte-Salsa, la surface supérieure s'incline vers les bords. Elle offre au milieu un creux semi-circulaire d'un mètre de diamètre, à fond plat (profondeur 0'",18)^ ». Cette dernière table d'agapes a d'autant plus d'importance à nos yeux, qu'elle se trouve dans un édifice dont la destination ne peut faire l'objet d'aucun doute. La chapelle fut construite par l'é- vêque Alexandre pour abriter neuf tombeaux de personnages, dont la dignité ou la sainteté était si bien avérée qu'on éleva l'autel par-dessus leurs sar- cophages et qu'on les qualifiait de justi priores. Nous avons bien ici un témoignage d'agape funéraire et l'aménagement spécial qu'elle comportait. Il nous reste maintenant à étudier les tables d'agapes pour- vues d'inscriptions. Dans la controverse avec saint Augustin, le ma- nichéen Faustus disait : « Vos idoles, à vous chré- tiens, ce sont les martyrs, vous leur rendez un culte semblable. C'est aussi par du vin et des viandes que vous apaisez les ombres des morts ^ », et son hlh^ pi. XXXII-XXXIII, ' réimprimé dans le Bull, de la Soc. diocésaine d'archéoL d'Alger, 1895, t. I, p. 1-32; De Rossi, Buil. di arch. crist., 1894, p. 90-94; S. GSELL, dans les 3/e7. d'arch. et d'hist., 1894, t. XIV, p. 389-392; F. WiELAND, Ein Ausflug ins altchristliche Afrika, in-12, Stuttgart, 1900, p. 186-189; S. Gsell, M onuni. a»it. de l'Algérie, t. II, p. 334, fig. 151; H. Leclercq, Agapes, dans F. Cabrol, Dict. d'arch. et de liturg., t. I, p. 825, fig. 177. 1. s. GSELL, op. cit., t. II, p. 336 sq. 2. S. Augustin, Contr. Faiistnm, 1. XX, c. xxi. 284 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. contradicteur répondait : « Nous ne travestissons pas les sacrifices païens en agapes, mais les pau- vres viennent s'y nourrir de viande et de fruits ^ . » Les repas célébrés en l'honneur des martyrs et des défunts sous la surveillance du clergé offraient en effet une certaine ressemblance avec les banquets funèbres des païens. Une inscription de Sétif (=: Satafis)^ de l'an 299 de notre ère, mentionne la fon- dation d'un de ces banquets funèbres à la mémoire d'une païenne; on verra combien ce repas paraît décent et combien une telle institution offrait de ga- ranties aux sentiments de bienfaisance et de fra- ternité que les fidèles s'efforçaient d'introduire dans les réunions chrétiennes ^ : MEMORIAE AELIAE SECVNDVLAE FVNERl MV[/]TA QVID(e)M CONDIGNA lAM MISIMVS OMNES INSYPER AR{«)EQV(e)DEPOSIT(^)E SECVNDVLAE MATRI(s) LAPIDEAM PLACVIT NOBIS ATPONERE MENSAM IN QVA MAGNA EIVS MEMORANTES PLVRIMA FACTA DVM CIBI PONVNTVR CALICESQ(we) E[/]CQPERTAE VVLNVS VTSANETVR NOS ROD{ens) PECTORE SAEVVM LIBENTER FABVL(^s) DVM SERA RED(^ IMVS HORA CASTAE MATRI BONAE LAVDESQ(ne) VETVLA DORMIT 10 IPSAO NVTRIT lACES ETSOBRIA SEMPER V(mO A(nms) LXXV. A(m?o) P(romncù^e)CCLXSTATVLENIA IVUAFECIT Memoriae Aeliae Secundulae Funeri midta qiddemcondîgnaiam misimus omnes Insuper araeque depositœ Secundulae matris Lapideam j)lacuitnobis a{d)ponere mensam In qua magna eias memorantes plurima fada 1. S. AUGUSTix, Contr. Faustum, 1. XX, c. \xi. S\L\iE?i, De Gubernat. 2>cî, VIII, 2, dit que la plupart des chrétiens professaient ostensiblement un culte pour Dea Caelestis. 2. S. GSELL, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1895, t. XV, p. U9, n, 7 , ligne 6 : le mot copertae est notre mot français « couverts » ; ligne 10; lire : nutrix; ligne 11, le texte porte : sobriac. IDÉES ET USAGES. 285 Dum cibi ponuntur calicesqv.e et coperlae Vulnus ut sanetur nos rodens pectore saevum Libenter fabulas dum sera reddimus hora Castae matri bonae laudesque vetula dormit. Ipsa 0 nutri[x) iaces et sohria sem'per vixit annis, etc. Plusieurs textes nous aident à comprendre ce qu'était la mensa^ et en particulier la mensa Cy- priant ^ qui se trouvait à VAger Sexti^ au lieu même où saint Cyprien avait été mis à mort. Dans un sermon prêché pourTanniversairedu célèbre martyr, saint Augustin s'exprime ainsi : « Vivant, il a gou- verné l'Église de Carthage ; par sa mort, il l'a ho- norée. C'est là qu'il a exercé son épiscopat, c'est là qu'il a consommé son martyre. En ce lieu même où il a déposé les dépouilles de sa chair, une cruelle multitude s'assemblait alors pour verser le sang de Cyprien par haine du Christ ; en ce lieu, aujourd'hui, s'assemble une multitude recueillie, qui à cause de l'anniversaire de Cyprien, boit le sang du Christ. Enfin, comme vous le savez, vous tous qui con- naissez Carthage, dans ce lieu même a été cons- truite une mensa consacrée à Dieu ; et pourtant on l'appelle la mensa Cypriani. Non pas que Cyprien ait jamais banqueté en cet endroit, mais parce qu'il y a été immolé. Par son sacrifice même, il a préparé cette mensa., non pour y nourrir personne ou s'y nourrir ; mais afin qu'on y offrît le sacrifice à Dieu, à ce Dieu à qui lui-même s'est offert. Mais cette mensa qui est consacrée à Dieu, est appelée aussi la mensa Cypriani; en voici la raison : De même qu'elle est entourée maintenant par les fidèles, dé 1. s. Augustin, Sermones XIII, CCCV, CCCX, 2; P. L., t. XXXVIII, col. 107, 1397, 1^13 ; Enarr. in Psalm. LXXX, U, 23, P. L., t. XXXVII, col. 1035, 10^16. 286 L'AFRIQUE CHRETIENNE. même alors, Cyprien y était entouré par les per- sécuteurs. Là où maintenant cette mensa est ho- norée par des prières amies, là Cyprien était foulé aux pieds par des ennemis en fureur. Enfin là où cette mensa se dresse, là succomba Cyprien*. » Les inensae sont ordinairement des dalles de pierre assez épaisses dans lesquelles on a ménagé une ou deux cavités. La dalle était posée sur les reliques des martyrs et les cavités étaient destinées à recevoir les écuelles qu'on emplissait en Thonneur des saints dont on distribuait le contenu aux pauvres. A Du- perré (= Oppidum noi^um), on a trouvé une tyiensa ainsi libellée ^ : 1. Sermo CCCX, 2. Cf. P. Monceaux, Le tombeau et les basiliques de saint Cyprien à Cartilage, dans la Revue arcliéoL, 1901, t. XXXIX, p, 190. S. Augustin prêcha au moins trois fois, à des jours différents de l'anniversaire ou Cypriana, à la mensa Cypriani. Carthage possé- dait en outre le tombeau proprement dit du martyr. Cf. S. Augustin, 5ermo CCCXI, 5; CCCXII, 6; CCCXIII, 5. D'après certaines coïncidences, on pourrait songer à identifier le tombeau et la mensa en un seul mo- nument. A cela on objecte deux textes dont le témoignage donnerait lieu de penser que le corps était resté aux Mappales et que la mensa ne recouvrait que des reliques. Un de ces textes, celui de Victor de Vite, distingue, à la fin duv^ siècle, la basilique élevée surie lieu même où Cyprien a versé son sang d'une autre basilique où a été enseveli son corps, au lieu appelé les Mappales (Hist. pers. vandat., 1. I, c. v). C'est bien le lieu en effet où, au témoignage des Actes, le corps fut transporté pendant la nuit qui suivit l'exécution, mais Victor de Vite ne dit pas que le tombeau se trouvât en ce lieu à l'époque où il écri- vait et saint Augustin ne nous apprend pas non plus si, de son temps, le corps était encore aux Mappales, mais seulement que la mensa se trouvait au lieu du martyre. L'autre texte, un passage du De miraculis sancti Stephani, écrit en 'i20 par un clerc d'Uzalis, rapporte qu'une matrone guérie miraculeusement se rendit aux Mappales, le jour de Pâques, pour s'acquitter d'un vœu fait à saint Cyprien. P. L., t. XLI, col. 8^8, « Ce texte, dit P. Monceaux, loc. cit., semble bien prouver qu'au commencement du v*' siècle, le corps de saint Cyprien était encore aux Mappales. » Je serai moins affirmatif, car on se rappelle que, suivant saint Grégoire I®"", les saints opèrent parfois des miracles en des lieux où leurs corps ne reposent pas. Dialog., 1. H, c. 38, P. L., LXVI, col. 202. 2. Bull, du Comité, 1897, p. 573, n. Ul. IDÉES ET USAGES. 287 FIORAS /--N VITA /--x u^-' ^ IS ^--^ TIPASI MAR CIAE ET CESALIAE Fioras ( — floreas??) Vitalionis, Tipasi, Marciœ et Cesaliœ. D'autres mensae portent des représentations de plats, soit en creux, soit en relief, symboles des repas funèbres accomplis sur les sépultures. La pierre dont nous allons donner l'inscription a été trouvée à Mdaourouch (= Madauré) ; on ne peut la dater du iv^ siècle ; elle montre, dans les angles de gauche, deux patères ; dans les angles de droite, la palme et la phiala ^ . I P I A M FELIX PATER HABES DIGNA TVAE PREMIA Ur^OPTIMA CVM RESONAT PERPETUO NOMINE PAMA PRE CONIUMQ TUM MERITO COMMU «ORE P^R PER BENIGNA TIBIQ ^P ^^^Nl PECTORA DUM ^^^ANDO CUNTIS AMO ^^^^^1 PONIANVS Q FELIX UIX AN Lxxiiii m 1, A. HÉRON DE VILLEFOSSE, dans les Archives des miss, scientif., 1874, p. 489, n. 221 ; S. GSELL, dans le Bull, du Comité, 1896, p. 178, n. 59. Cercles en saillie sur des tables à Germanilla et à Henschir-el-Guiz. Cf. Mél. d'arch. et d'Iiist., 1890, t. X, p. UUl ; Rec.de Constantinc, 1882, t. XXII, p. 320; Bull, du Comité, 1887, p. 174-175, n. 788; GSELL, Hé- cherches, p. 269, n. 319. 288 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. I p{er) [C/iristum] a{d) m(artyres)^. Félix, pater, /tabès digna tuae pr{o)emia i^i[tae], Optima cum resonat perpetuo nomine fama, Pr[à)econiumq[ue) tu{u)m merito communi ore [probatu]r Per benigna tibiq Pectora dum ando cun[c)tis amo[rem'\ [Potn]ponianus, q(ui) felix vixit an[nis) LXXIIII. Ici encore nous rencontrons la survivance d'une vieille coutume païenne. Au-dessus de la tombe et en avant de la stèle on voyait fréquemment une table rectangulaire ^ sur laquelle étaient figurées des images de plats, de patères, d'aiguières, de cuillers. A l'intérieur des vases on représentait quelquefois des poissons, des œufs, peut-être quand l'habitude se perdit d'y déposer des aliments réels ^. A une basse époque, probablement à partir du iv^ siècle, on supprima la stèle ; dès lors, la jnensa porta l'épitaphe et les images de plats et d'aliments disparurent peu 1. E. Le Blant, dans une note à A. Hérox de Villefosse, loc. cit., p. 490, propose la lecture : pater habes innocentiae; S. Gsell, loc. cit.. interprète les sigles de la première ligne : / per Christum ad meliora ; à ce dernier mot nous substituons martyres en rappelant le vers de Commodien:5i refrigerare cupis aniinam, ad martyres i! {Instruct., 1. II, c. XVII, vs. 19, dans Corp. script, lat., t. XV, p. 82). 2. Exceptionnellement de forme semi-circulaire. Cf. S. Gsell, Monum. antiq. de l'Algérie, t. Il, p. Ul. 3. Ces mensae ont été signalées dans la région de Tébessa : Rec. de la soc. arch. de Comtantine, t. XII, 1868, p. 459 sq. ; t. XXIII, 1883-1884, pi. I, II; dans la région de Souk-Ahras : S. Gsell, Recherches, p. .355-356; Faidherbe, Collection des inscr. numidiques, p. 14; au nord de l'Aurès : Mél. d'arch. et d'hist., t. XIII, 1893, p. 501 sq. ; Annuaire de Const., 1860- 1861, pi. I; R. GAGNAT, Musée de Lambèse, p. 35; à Sétif et aux alen- tours : Delamare, pi. LXXVI, LXXVII, XCI, XCVIl; Revue africaine, t. V, 1861, p. 454 ;i?ec. de la soc. arch. de Const., t. XXXIII, 1899, p. 265 sq., pi. IV; à Ziama : /îevue africaine, t. IX, 1865, p. 51 ; dans la région d'Aumale : Revue africaine, t. IV, 1859-1860, p. 101 ; à Cherchel : P. Gauckler, Musée de Cherchel, p. 48, n. 7; à Milianah : Revue africaine, t. IX, 1865, p. 51 ; à Saint-Leu : L. Demaeght, dans le Bull, des antiq. a fric, t. II, 1884, p. 115; R. de la Blanchère, Musée d'Oran, p. ,37. IDÉES ET USAGES. 289 à peu * . Parfois la mensa faisait l'objet de stipulations analogues à nos « fondations perpétuelles ». Sur une pierre de Aïn-Kabira, au nord de Sétif, on lit ^ : FLORE BONE M EMORIE CON IVGI QVETVS MARITVS MNSAM 5 PERPETVAM POSV IT QVAE VICSIT AN NIS LX DECESSIT O CTAV-KAL MARTIAS ANNO PROVINCIAE 10 CCCX La plus importante des mensae africaines a été dé- couverte près de Tixter, entre Sétif et Alger, àOued- oumm-Lahdam ^ : 1. On peut en signaler quelques-unes : C. I. Z.,4763; Bull, du Comité, 1896, p. 178, n. 59; S. GsELL, Recherches, p. 39^, n. 627; Bull, du Comité, 1897, p. 572, n. ^2; Ephemeris epigraphica, t. ^'11, 479; Mêl. d'arch. et d'hist., t. XV, 1895, p. 61. 2. A. AUDOLLENT, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1890, p. 239. La date est celle du 22 ou du 23 février 349. Afin de faci- liter l'étude de cet important sujet, nous donnons ici un catalogue des mensae : C. I. L., n. 2189 [5490 (?)], 8633, 8706, 8767, 8769, 8770, 8771, 10927, 16660, 16665, 16738, 16755, 16756 ; R. GAGNAT, dans le Bull, du Comité, 1891, p. 523, n. 117; PouLLE, dans le Bec. de la soc. arch. de Const., t. XXVI, 1890-1891, p. 384, n. 79; p. 385, n. 80 ; p. 386, n. 81 ; p. 402, n. 95; S. GSELL, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1894, p. 580, n. 47, 48; Le Même, Recherches, p. 268, n, 318 ; p. 269, n. 319 ; R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1889, p. 136 f; Poulle, loc. cit., 1873-1874, p. 444. 3. Poulle, dans le Bec. de la soc. arch. de Const., t. XXVI, 1890-1891, p. 371, n. 63; Catalogue sommaire des marbres antiques du musée du Louvre, n. 8023; A. Audollent et Letaïlle, Mission épigraphique en Algérie, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1890, t. X, p. 440 sq. et fig., p. 441; Bulletin des musées, 1890, p. 312; R. Gagnât, dans Y Année épi- graphique, 1890, n. 114; S. Gsell, A propos de quelques inscr. chrét. d'Afrique, dans le Bull, du Comité, 1899, p. 455-458; Le Même, dans les Mél. d'arch. et d'hist., t. XXI, 1901, p. 231. l'Afrique chrétienne. — i. 17 290 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. VICTORINVS MEMORi SEPTIMVID MIGGIN \ASACTAy VSSEPTMR B DV ITDABVLA IT DE LIGNV CRVCIS DETER^PROMISONISVBENATVSESICPISTVS APOS^OLI PETRI ET PAVLI NOMI NAM^TVRV DATIANI DON PRIANI NEMESANI ^ITINIET VICIO ^ AS ANO 'PROV mECEHJl VICES Sur la tranche inférieure on lit : POSVIT BENE NATVS ET PESVAR LA Memoria sa(n)cta. — Victorinus, septimu[m) idus sept{é)m[b)r{es)\ Miggin idu{s) et Dabula et de lignu [= ligno) crucis, de ter{ra) promis{si)onis ube (= ubi) natiis est C[h)ristus, apostoli Pétri et Pauli, nomina m{a)rt{y{rum Datiani, Donatiani, C{y)priani, Neme- s[i)anl, [Clhini et Victo[ri\as. An[n)o prov[inciae) [tr)ecentivi{g)es{imo). Sur la tranche inférieure : Posuit Benenatus et Pequarla. 1. Serait-ce la date de leur martyre? La pierre mesure l^jSO de long et l-^jSO de large. La saillie qui forme rebord à la cavité contient un c/i7'i«>non, même détailà Aïn-el-Ksar; S. Gsell, Recherches, p. 269, n. 319. IDEES ET USAGES. , 291 Cette inscription est datée de Tannée 359. L'étude du marbre original montre quelle a été gravée à plusieurs reprises, mais il n'en est que plus malaisé de décider si le monogramme et les mots Memoria sa[n)cta se rattachent au texte principal ; c'est toute- fois extrêmement probable. Victorinus et Miggin ap- paraissent fréquemment dans l'onomastique du mar- tyrologe africain; on les rencontre au martyrologe hiéronymien les 17, 18 et 27 avril, les 2, 4 et 10 dé- cembre. A ces deux dernières dates leurs noms se trouvent rapprochés. Au 10 décembre, nous les trou- vons en compagnie de Héraclius, Pudens, Paulus, Urbanus, qualifiés d'Erumentium et au 11 décembre, le calendrier de Carthage mentionne la fête sancto- rum martyrum Eronensium. C'était, on le sait, un usage assez répandu en Afrique que celui de désigner les martyrs par leur lieu d'origine : martyres Scilli- tani, au 17 juillet ; Masculitani, au 22 juillet ; Volitani, au 17 octobre ;/?«è7'e/z6'e5, au 17janvier; Carterienses, au 2 février. Jusqu'à ce jour l'ethnique Eronenses, Erumentes reste douteuse; la localité elle-même n'est pas identifiée ^ . Le culte de Miggin était assez répandu^; si les inscriptions se réfèrent à un seul et même personnage vénéré à Baridj, à Henschir-el- Haurecha, àTébessa, à Tixter, c'est-à-dire dans la Numidie et la Maurétanie. Ici encore les textes épi- graphiques commentent à merveille les témoignages littéraires. Ceux-ci nous apprennent en effet que le 1. Peut-être le Maximianus episcopus Erummînensîs du concile de Cabarsussi, en 393, offre-t-il une nouvelle variante du même nom ? Cf. Morcelli, Africa christiana, t. II, p. 311. 2. C. I. L., n. 10686; De Rossi, LaCapselta, in-fol., Roma, 1889, p. 16, n. 2; A. Audollext, dans les Mélang. d'arcli. et d'hist., 1890, t. X, p. 530, n. 97; cf. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1888-1889, p. 97, n. 1. 292 L'AFRIQUE CHRÉTIElNiNE. culte (le Miggin était un de ceux dont Texpansion irritait le plus les païens. Dans une lettre adressée à saint Augustin, le rhéteur païen, Maxime de Madaure, s'exprimait ainsi : « Quelle raison de préférer Miggin à Jupiter tonnant, Sanaë à Junon, à Minerve, à Vé- nus, à Vesta et Tarchimartyr Namphamo, ô désespoir, à tous les dieux immortels ^ » C'est une de ces solen- nités irritantes pour les païens obstinés que com- mémore notre inscription qui fait très probablement allusion à une déposition de reliques. La paléographie du monogramme permet de le faire remonter à la première moitié du iv® siècle. Le texte nous apprend que la basilique de Tixter possé- dait une relique du bois de la vraie croix ; gravée en 359, cette inscription illustre d'une manière intéres- sante les paroles de saint Cyrille de Jérusalem qui atteste, dès 347, que des parcelles de la relique se trou- vent répandues dans toute la catholicité ^. Une inscrip- tion de Matifou mentionne également le culte de la vraie croix 2, mais le texte de Tixter est le plus ancien monument épigraphique concernant cette relique. Une autre mention, celle de la terre apportée de Bethléem, remet en mémoire une anecdote conservée par saint Augustin touchant un de ses concitoyens, HespériusT propriétaire d'un domaine situé à Fussala, à 40 milles d'Hippone. Hespérius, croyant sa maison hantée par le démon, la fît exorciser par un prêtre. S'étant sou- venu qu'un ami lui avait apporté de Jérusalem quel- ques pincées de terre sainte prise au lieu même de la sépulture du Christ, il la suspendit dans un sachet 1. s. AUGVSTi^, Epist. XVI, P. L., t. XXXI, col. 82. 2. S. Cyrille de Jérusalem, Catecliesis, IV, n. 10; X, n. 19; XIII, •H. C. /. L., n. 9255. IDEES ET USAGES. 293 dans sa chambre afin d'écarter tout malheur. Lorsque sa maison fut entièrement délivrée de l'invasion dia- bolique, Hespérius songeait à ce qu'il ferait de cette terre sainte qu'il ne pouvait décemment conserver plus longtemps dans sa chambre. 11 se trouva que l'évêque d'Hippone et son collègue l'évêque Maximin vinrent dans les environs. HesjDérius les pria de l'aller visiter, ce qu'ils firent. Il leur raconta tout ce qu'il avait fait et sollicita la construction d'un oratoire destiné à re- cevoir la terre sainte et dans lequel les fidèles pussent se réunir pour servir Dieu. Sa demande lui fut accor- dée ^ . L'inscription de Tixter rappelle en outre le culte des apôtres Pierre et Paul sur lequel l'épigraphie africaine nous fournit de nombreux témoignages^; les documents littéraires confirment ce qu'ils nous apprennent de cette dévotion ^ dont nous trouvons les monuments dans toutes les directions, à Orléansville, à Aïn-Khadra (Maurétanie), à Henschir-Magroun et à Aïn-Ghorab (Numidie], à Henschir-Ziara, à Henschir-Taghfaght, près de Khenchela, au Djebel- Djabba. Nous ne pouvons citer tous ces textes, mais un curieux monument nous montrera les sentiments 1. s. Augustin, De civil. Dei, 1. XXII, c. 8, 6. P.L., t. XXX, col. 76i. 2. C. I. L., u. 91iU, 9715,9716; DE Rossi, Bull, cii arch. crist., 1877, p. 105; Le Même, La Capsclla, p. 30; C. I. L., n. 10693, 10707; Bull, di arch crist., 1878, p. 17 sq. ; La Capsella, p. 15; Ephem. epigr., t. V, p. 381, n. 67^; t. VIII, p. 105, n. 333; C. I. L., n. 9716, ce dernier titulus et le suivant : De Rossi, La Capsella, p. 18, trouvés à Orléansville et à Baridj, renversent les noms des saints. « Dans ce cas, pense Rossi, l'inversion de l'ordre normal des noms des apôtres est un sérieux indice qu'il ne s'agit pas des noms des deux princes du collège des apôtres. » 3. Actasanct., janv., t. I, p. UU; Vita S, Fulgentii Ruspensis : Sacer- dotum manibus ad Ecclesiam invitatis, quae Secunda dicitur, ubietiam reliquias Apostolorum constituerai, deportatus, sortitus est honorabilt monumentum. 294 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. des Africains à l'égard de Rome; c'est ainsi que l'épi- graphie et la sculpture viennent témoigner de l'état d'esprit général sur lequel nous pourrions être tenté de nous abuser si nous ne trouvions que, de loin en loin des incidents isolés, comme le conflit de saint Cyprien et du pape saint Etienne et, beaucoup plus tard, celui d'Apiarius. Un sarcophage chrétien, qui n'est pas antérieur au dernier tiers du iv® siècle et plus probablement du début du vi^, se conserve au musée de Tébessa ; il mé- rite une description particulière ^ « Taillé dans un énorme bloc de marbre numidique des carrières de Chemtou ^, il ne mesure pas moins de 2"',48 de long, l'^jOô de large et 0'",68 de haut ^. Il a été trouvé, il y a une trentaine d'années, dans la salle en forme de trèfle construite sur le côté droit de la basilique''. Aujourd'hui, il sert d'autel dans l'église française. « La face est ornée de trois figures, enfermées dans de larges cadres. Au centre, une femme est as- sise sur un trône, garni d'un coussin et pourvu d'un 1. Il a déjà été publié dans le Rec. de la soc. de Const., 1870, t. XIV, pi. IX et X, et dans le Tour du Monde, 1880, 2® semestre, p. 10. Les trois figures sont dessinées dans le livre de Wieland, Ein Auspug ins allchrisiliche Afrika, p. 100, 101, 102. 2. Nous avons la preuve que ces carrières étaient encore exploitées à l'époque chrétienne. Cf. C, I. L., I^t600: Toutain, Association française pour l'avancement des sciences, Carthage, 1896, t. II, p. 795. 3. La cuve est recouverte par la table d'autel. Clarixval, Rec. de la soc. de Const., t. XIV, p. 606, n. 1, et Duprat, même revue, t. XXX, 1895-1896, p. 39, s'accordent à dire que le bloc est évidé à l'intérieur. U. Rec. de la soc. arch. de Const., t. XII, 1868, p. ^76; t. XIV, 1870, p. 606; t. XXX, 1895-1896, p. 39; Tour du Monde, 1880, II, p. 10. Cette salle, contemporaine de la basilique, fut peut-ôtre à l'origine un baptis- tère. Plus tard, semble-t-il, on y établit un autel, dont l'emplacement est marqué par un cadre carré en pierre affleurant le sol; cf. Ballu, Le mo- nastère byzantin de Tébessa, p. 27 et pi. II; Duprat, Rec. de la soc. arch. de Comt., t. XXX, p. ^0. IDEES ET USAGES. 295 dossier très élevé. Elle porte une robe qui laisse le sein droit découvert; ses pieds sont chaussés de bottines; un casque, très grossièrement représenté, couvre sa tête. La main droite est ouverte ; la main gauche, levée, tient un objet de forme conique, qui paraît être un gobelet ou un calice. A gauche, se voit un personnage debout, dans l'attitude de la prière. 11 est assez difficile de dire si c'est un homme ou une femme : la disposition du costume (qui comporte une tunique ou un manteau) et la taille des cheveux indi- queraient plutôt un homme. Un autre personnage se tient debout, à droite. Sa chevelure, abondante et soigneusement frisée, est rendue avec minutie. Son costume, assez compliqué, consiste en une longue tunique, en une sorte de camisole, faite de plusieurs morceaux d'étoffes superposés et découpés comme des écailles, en un manteau qui est attaché sur l'é- paule droite par une fibule ronde et dont le bout pend sur le bras gauche; une sorte de bande (?) paraît se détacher aussi de l'épaule droite et elle passe sur le devant de la poitrine ; le personnage la tient de la main gauche. On ne voit pas trop ce que signifie cette bande, ainsi qu'une autre pièce d'étoffe (?) rayée de stries ou de plis obliques qui se courbe en demi- cercle sur la poitrine, dans un sens opposé. La main droite tient un rouleau. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus laid que ces trois personnages, mal dessinés, mal proportionnés, aux visages grima- çants, aux mains énormes. « Chacun d'eux est flanqué de deux flambeaux al- lumés, qui, dans le tableau central, sont un peu plus grands que dans les deux tableaux voisins ' . La fî- 1. Cet usage paraît avoir existé chez les païens, cf. C. I. L,, n. 9052 : ita ut statuam meam et uxoris meae tergeat et unguat et coronet et 296 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. gure principale de notre sarcophage est facile à nom- mer : c'est Rome, représentée, selon l'usage, en costume d'amazone et avec un casque ^ . Mais au lieu de tenir les attributs que lui donnent d'ordinaire les artistes profanes (lance ou sceptre, bouclier, globe ou statue de la Victoire), elle élève bien haut le signe de la foi, le calice du salut. C'est à la Rome chré- tienne, mère de la catholicité, que les Africains rendent ici un hommage solennel, peut-être pour affirmer leur orthodoxie contre les donatistes, qui, malgré les édits d'Honorius, continuèrent à exister en Numidie jusque sous la domination byzantine ^, ou contre les Vandales ariens, qui furent maîtres de l'Afrique du Nord pendant plus de cent ans ^. Il est plus difficile d'expliquer les deux autres figures, allégoriques ou non, qui décorent le front du sarcophage deTébessa. cer{eos) II accendat. On retrouve ces flambeaux, ou plus simplement des cierges, à côté d'images des défunts ou de saints sur plusieurs monuments d'Afrique et d'Italie, mais principalement à Naples; cf. De Rossi, La Capsella, p. 22-2^ ; De la Blaxchère, Tombes en mosaïque de Thabraca, p. 5, 6, 9, pi. I, Il ; Bull, du Comité, 1900, p. 151 et Bull, de corresp. afric, 1884, t. II, p. 72, bas-relief de Sour-Djouab, repré- sentant un calice flanqué de deux flambeaux cl surmonte de deux co- lombes. 1. De Rossi, La Capsella, p. 23; F. X. Kuaus, Gescliiclite der clirislli- chen Kunst, in-4°, Freiburg, 1899, t. I, p. 250. 2. DiEHL, L'Afrique byzantine, p. 508. 3. Celte dévotion à l'égard de l'Église de Rome paraît assez répandue en Afrique. A Ain Ghorâb et à Henschir Adjedj on copie les inscriptions dédicatoires de Saint-Pierre du Vatican et de Saint-Pierre aux Liens, C. I. L., n. 10707 (= 17615), 10708, 10698; à Feriana, on élève en M8une ecclesia apostolorum, cf. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. IV, col. 379; on trouve dans de simples villages des chapelles contenant les reliques des apùlres; C. I. L., n. 10693, 17714, 17715. Enfin on se met en pèlerinage pour aller à Rome, ad limina apostolorum. Cf. Vita s. Fulgentii, P. L.. t. LXV, col. 130; Orelli, Jnscript.,n. 528, el on rapporte de là des for- mules que l'on a grand soin d'introduire dans les monuments que l'on orne d'une dédicace. Cf. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1891, p. 26;Ibid.. 1874, p. 147; 1878, p. 16. IDÉES ET USAGES. 297 Celle de droite, avec sa coiffure et son costume com- pliqués, qu'on pourrait croire africains, ne serait-elle pas une personnification de l'Église catholique d'A- frique, ou de l'Église de Théveste? Le rouleau qu'elle tient symboliserait la fidélité avec laquelle elle ob- serve la loi divine, donnée par Jésus-Christ? Quant au personnage en prières, représenté à gauche, ne pourrait-on pas y voir l'image du défunt (peut-être un évêque) qui fut déposé dans ce tombeau ^ ? » On ne doit pas s'attendre à trouver ici une étude, pas même une mention, de tout ce qui, dans l'histoire des premiers siècles chrétiens, se rapporte particu- lièrement à l'Afrique. Dans des études approfondies sur TertuUien ^ et sur Lactance ^, on a montré, sans qu'il soit de longtemps nécessaire d'y revenir, tout ce que ces deux représentants distingués de la culture la plus achevée de leur époque, ont introduit dans les idées de leurs compatriotes africains d'idées nou- velles et de points de vue originaux. Rien ne peut dispenser de recourir à ces enquêtes auxquelles leur étendue permet une précision que la brièveté qui nous est imposée ne saurait atteindre. Entre plusieurs innovations que le christianisme africain présenta et développa avec une suite et une rigueur qui ne purent manquer de contribuer beaucoup à leur expansion, nous nous arrêterons à la plus grave, celle qui heur- tait le plus violemment les idées reçues et devait pro- duire les plus rapides conséquences. La victoire du christianisme marque la fin de la 1. s. GSELL, Musée de Tébessa, in-V, Paris, 1902, p. 30-32, pi. IX, n. 2. 2. C. GuiGNEBERT, Tertullicn. Étude sur ses sentiments à regard de Vempire et de la société civile, in-8% Paris, 1901. 3. R. PiCHON, Lactance. Étude sur le mouvement philosophique et rC' ligieux sous le règne de Constantin, in-8", Paris, 1901. 17. 298 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. société antique. Son apparition inaugure le commen- cement de troubles dont on peut s'expliquer la pro- fondeur par la considération de tout ce dont il mettait l'existence en question. Au début de notre ère, le droit, la politique et la morale s'étaient presque com- plètement dégagés des liens de la vieille religion qui, maîtresse absolue dans la vie privée et dans la vie publique, faisait de l'Etat une communauté reli- gieuse, du roi un pontife, du magistrat un prêtre, de la loi une formule sainte, du patriotisme un acte de piété, de l'exil une excommunication'. Tout cela n'était plus, mais de tout cela il était demeuré quel- que chose. Supposez la persistance des mêmes ins- titutions après avoir substitué à la base l'incrédu- lité à la croyance, il restera des formes anciennes soutenues par un sentiment superstitieux de leur excellence et un dessein arrêté de les conserver. Le christianisme proposait à la croyance de reprendre l'empire de l'âme, et aussitôt se posait la question de savoir si la forme chrétienne allait réintroduire l'antique confusion du gouvernement et du sacerdoce, de la foi et de la loi. Quelles étaient les prétentions politiques du chris- tianisme? Elles étaient entièrement nouvelles. L'hu- manité jusqu'alors n'avait guère conçu la divinité que comme s'attachant spécialement à une race. Les Juifs avaient cru au Dieu des Juifs ^, les Athéniens à la Pal- 1. FusTEL DE CouLANGES, La Cité antique, in-12, Paris, 1895, p. ^57. 2. Nous ne voulons pas comparer ici la conception juive de la Divinité avec les conceptions helléniques et autres. Elle s'en distinguait par ce fait que le « Dieu des Juifs » était aussi le « seul vrai Dieu » d'après l'affirmation des Juifs eux-mêmes. Il y avait donc une différence essen- tielle entre lui et Pallas ou Baal-Hannon dont ou peut dire qu'ils étaient des dieux topographiques, tandis que Jéhova était le Dieu de l'univers. Cette réserve faite, on constatera qu'il se mêlait cependant à la concep- IDEES ET USAGES. 299 las athénienne, les Romains au Jupiter capitolin, les Carthaginois à Baal-Hannon. Cet exclusivisme pa- raissait excessif; on commençait à f déroger, mais ce n'était que le fait des initiatives isolées. Or le christianisme proposait un Dieu non seulement unique, mais universel, un Dieu qui était à tous et à qui tous appartenaient. Cela modifia complètement la théorie des relations entre les peuples et celle du gouverne- ment des Etats. Du même coup l'étranger cessait d'être haïssable et l'État cessait d'être saint. Le principe allait plus loin encore. Les cultes locaux et domestiques dispa- raissaient. De tout l'édifice séculaire du passé il ne demeurait rien, ni l'organisme, ni l'apparence. Mais on n'avait pas démoli sans reconstruire. En dehors de quelques esprits dont les dispositions à l'égard de l'Etat romain ne peuvent être données comme la mesure commune ^ , les docteurs du chris- tion juive de la divinité une idée d'exclusivisme national. Les degrés du prosélytat suffiraient à eux seuls à l'indiquer, mais nous avons des faits plus précis. On sait qu'une fraction notable de l'Église naissante de Jérusalem estimait que l'Évangile était destiné aux seuls Juifs et faisait de la circoncision une condition pour être admis dans le christianisme. Or la circoncision était un témoignage d'affiliation à la nationalité juive et il fallut les efforts persévérants de saint Pierre et de saint Paul pour enseigner ouvertement que les nationalités n'existaient plus au point de vue religieux et que la profession chrétienne n'entraînait aucune affiliation à un peuple en particulier. « 11 n'y a ni gentil, ni Juif; ni circoncis, ni incirconcis; ni barbare, ni Scythe. Tout le genre humain est ordonné dans l'unité », écrivait saint Paul. Et ce qui achève de montrer combien cette doctrine paraissait nouvelle, malgré l'ancienne conception juive d'un « Dieu de l'univers » qui n'est pas seulement le Dieu du peuple élu, mais celui de tous les hommes, c'est que le même apôtre fait remonter à Jésus-Christ, et point au delà, la rupture « de la muraille de séparation et d'inimitié ». En effet, les masses n'ont guère connu cette conception d'un Dieu unique avant la prédication du christianisme et son expansion. 1. H. Leclercq, Le troisième siècle. Dioctétien, in-S", Paris, 1903, p. 27 sq. 300 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. tianisme se montraient ordinairement disposés à re- connaître l'Empire. ïertullien fondera son argumen- tation dans Y Apologétique sur le droit qu'ont les chrétiens d'être traités de la même manière que les autres citoyens de l'Empire. Mais il ne faut pas s'y méprendre, Tertullien comme ses contemporains (et les générations sui- vantes ne diffèrent guère sur ce point) acceptent la domination romaine, subissant l'impression de la force et de l'étendue sans précédent de cette puis- sance. Ils ne conçoivent pas qu'elle puisse périr et ils croient qu'elle durera autant que le monde; ce qui, pour un grand nombre de chrétiens, milléna- ristes convaincus, ne conduit pas très loin. Cette attitude loyaliste n'est pas, du reste, celle de tous. Tatien et Commodien appellent de tous leurs vœux la ruine de l'Empire. On a bien des chances d'errer si on entreprend de faire l'histoire des idées d'une époque sans tenir compte des courants multiples qui n'ont laissé que des traces à peine visibles ou même aucune trace. En ce qui concerne l'Afrique, ce qui paraît probable, c'est que « la romanisation n'a véritablement atteint que les bourgeois et les propriétaires. Au-dessus d'eux, il dut toujours rester une grosse masse d'hommes inaccessibles aux idées générales, uniquement menés par leurs préjugés héréditaires et trop préoccupés de vivre pour s'inquiéter beaucoup du maître et du régime sous lequel ils vivaient. Ces humbles, qui gardaient sans doute, à l'égard du gouvernement, la méfiance malveillante qu'ont souvent les petites gens à l'endroit de la force publique, pouvaient être assez facilement gagnés par le christianisme. Celui-ci était susceptible, en effet, de s'adapter à leur état d'es- IDEES ET USAGES. 301 prit, à leurs aspirations religieuses et sociales. Le même pour tous, du moins en apparence, exaltant les espérances d'une vie future meilleure, adoucissant les souffrances d'ici-bas, dégagé des cadres et des préoccupations de l'Etat, parfois même en conflit violent avec lui, en même temps assez souple pour s'accomm.oder à tous les tempéraments, il avait ce qu'il fallait pour être populaire, particulièrement en Afrique. Divers témoignages nous prouvent que tel y fut, en effet, son caractère aux premiers siècles et nous permettent de croire, en nous fondant sur Com- modien, que les chrétiens des basses classes y étaient pleinement détachés de l'Empire^ ». Des événements politiques se précipitèrent pen- dant toute la seconde moitié du m® siècle qui eurent pour résultat d'affirmer rapidement et irrémédiable- ment les conséquences de l'introduction du chris- tianisme en Afrique. L'état d'esprit nouveau n'a pas tenu à ce que les écrivains et les rhéteurs ont pu faire lire ou faire entendre, mais il a eu des sources plus profondes dans le malaise ininterrompu, le gou- vernement abusif et parfois tyrannique, l'insécurité chronique de l'existence même dans les plus grandes villes. Ces conditions appartiennent trop à l'histoire pour que nous ne devions, à leur sujet, entrer dans le détail. La renaissance de Carthage avait marqué le re- tour de la vie municipale en Afrique ; toutefois il ne semble pas qu'au i^'' siècle de notre ère, elle y eût fait de grands progrès. C'est au ii^ siècle, qu'à la pé- riode de renaissance succède la période d'exten- sion de proche en proche; et, à l'époque des Sévè- 1. G. GUIGXEBERT, Op. Cit., p. 19 sq. 302 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. res, les villes de la Proconsulaire semblent atteindre l'apogée de leur prospérité et de leur développe- ment K A partir du règne d'Alexandre-Sévère, c'est-à-dire à partir de l'époque de la grande ex- pansion du christianisme en Afrique, cette pros- périté se ralentit. Les documents sont rares et peu explicites jusqu'au début du iv® siècle, mais il sem- ble qu'on remarque un temps d'arrêt. « Les villes ne s'embellissent plus; les ressources publiques et privées sont bien plutôt consacrées à relever d'an- ciens édifices ruinés par le temps ou par la violence humaine qu'à construire de nouveaux monuments. Les temples, les curies, les théâtres sont alors réparés ^ ; ici on termine, après une longue interruption, des thermes qui étaient restés inachevés^; là, faute de pouvoir élever un arc de triomphe en l'honneur des empereurs Constantin et Licinius, on leur en con- sacre un plus ancien, et, tandis que l'inscription primitive avait été gravée sur l'entablement, la dé- dicace, plus récente, se lit immédiatement au-dessus de la clef de voûte '*. « De même que la richesse et l'éclat matériels des cités, au iv^ siècle, le patriotisme municipal avait disparu. Chacun s'empresse alors de fuir sa ville natale ; et surtout on invente mille expédients pour se soustraire aux anciens honneurs », jadis si prisés 1. J. TOUTAIX, Les cités romaines de la Tunisie, p. 293 sq. 2. C, I. L., n. 17327 : templum dci Mercurii vetustate delapsum restituerunt ; n. li'436 : Curiam a fundamentis conla[psam) ; n, 12272 : Fanum dei Mercurii ruina mîn{ante....) reslauravil; n. 11932 : [aedem ou porticwn) vetustate conlapsam ; n. 11532 : Porticus theatri sumptu publico coloniae Ammaedarensium restilutae; n. 11217 : Templum Plu- t{o)nis lapsum [restitutum{'?)]et dedicatum; n. 16^00 : Balneae quae..r» redintegratae sunt devotione totius ordinis. 3. C. I. /.., n. 16812. h. Ibid., n. 210. IDÉES ET USAGES. 303 et recherchés avec tant de convoitise, devenus main- tenant des charges écrasantes. Le sacrifice de leur patrimoine, quelquefois de leur liberté, effraye moins les provinciaux que l'entrée dans la curie ou l'exercice des fonctions municipales. Ils se font les uns soldats, les autres prêtres ; ils essayent de forcer l'entrée des grandes administrations publiques; ils achètent des titres officiels ; ils n'hésitent même pas à s'affubler de fausses dignités pour éviter, à tout prix, d'être décurions ou duumvirs. Il faut que les empereurs interviennent, pendant tout le iv® siècle, pour assurer le recrutement des assemblées munici- pales, pour empêcher de s'éteindre tout à fait le peu qui reste de l'antique vie urbaine, autrefois si intense et si brillante * . La fréquence même et la répétition des mesures prises par le gouvernement central prouvent que ces efforts furent dépensés en pure perte ^. On ne doit pas hésiter à reconnaître, dans l'épisode de la proclamation et de la chute des Gordiens sui- vie des vengeances exercées par Capellien, un des facteurs qui entamèrent la ruine de l'Afrique. Ce- pendant, même après la dévastation exercée par les troupes de l'ancien légat de Numidie, rien n'était perdu, rien n'était même définitivement compromis. Mais ce qui rendait impossible le retour de l'an- cienne prospérité et des vertus civiques qui en étaient comme l'efflorescence, ce furent, d'une part. 1. Code Théod., XII, i, lois 7, 9, 15, 26, 27, 41,^14, 45, 46, 59, 73, 95, 133, 143,144,149; VI, XXII, 2. 2. J. TouTAiiv, op. cit., p. 363 scf. Le Même, Organisation municipale du haut empire, dans les Mél. d'arch. et d'fiist., 1898; La « paix ro- maine * en Afrique a été fortement niée par M. Monceaux et affirmée par J. TOUTAIN, Les cités romaines, p. 303-308. 304 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. rincertitude qui ne cessa de planer sur les cités dont la protection était de plus en plus compromise par l'incurie et les vicissitudes de FEmpire; d'autre part, l'état de fanatisme et d'exaspération qui naquit des rivalités entre païens et chrétiens. Il y eut dès lors, et pendant deux siècles environ, deux partis en- nemis, dont l'inimitié s'entretenait par des émeutes, des supplices, des exils, des confiscations. Que l'on se figure une nation moderne soumise, pendant deux siècles, à un régime analogue à celui de nos guerres de religion de 1560 à 1600. Les villes italiennes du xiv^ siècle pratiquèrent ce régime un peu plus d'un siècle durant : elles s'y épuisèrent et ne s'en sont pas relevées. Il en arriva de même à l'Afrique, dont la popula- tion la plus saine, la plus prolifique et, en un certain sens, la plus industrieuse, fut soumise, pendant tout le iii^ siècle, à des coupes réglées qui firent plus que de raréfier les hommes, mais qui bouleversèrent les fortunes, jetèrent le trouble là où le calme était rigou- reusement indispensable. L'étude des documents de cette époque, dégagée de toute préoccupation con- fessionnelle, ne nous permet pas d'hésiter sur le parti auquel incombe la responsabilité du déchirement so- cial qui se produisit à cette époque et qui ressort, avec une évidence indéniable, de l'étude des textes et des monuments. Au moment même, dit excellem- ment M. Toutain^ où se faisait le plus vivement sentir le besoin de la sécurité, de la paix et de l'union, cette sécurité, cette paix, cette union avaient disparu. Les Africains avaient le droit d'être sans cesse in- quiets : des montagnes boisées qui fermaient, à 1. TouTAix, op. cit., p. 370. IDÉES ET USAGES. 305 Fouest et au nord-ouest, la vallée moyenne du Ba- grada, des bandes de pillards pouvaient fondre sou- dain sur Thuburnica, Simitthu, Bulla-Regia; par les routes de Thagaste à Sicca Veneria, de Theveste à Ammaedera, de Theveste à Capsa, pouvaient s'avan- cer un jour des tribus berbères, soulevées contre la domination romaine, et qui, plus heureuses ou mieux servies par les circonstances que les Bahari et les Quinquegentanei, auraient vaincu les troupes im- périales en Numidie. La richesse privée n'est guère moins menacée que la fortune publique, en ces temps de troubles perpétuels, où les empereurs mouraient presque tous assassinés, victimes de complots do- mestiques ou de conspirations ourdies par d'impa- tients rivaux. La concorde n'existait pas plus que la sécurité ou la confiance dans l'avenir; la guerre s'était déclarée au cœur même du pays ; toute l'ac- tivité qui se dépensait jadis pour l'exploitation pa- cifique et féconde de la nature était maintenant tournée vers les luttes religieuses. Il ne suffisait pas à ces provinciaux d'être menacés par des périls extérieurs ; ils se déchiraient encore entre eux. Dans ces conditions, faut-il s'étonner que les ruines accumulées par Capellien n'aient pas été relevées ni réparées, que la terre elle-même ait paru souffrir de tous ces bouleversements? « En hiver, s'écrie saint Cyprien^, vers l'année 253, il ne tombe plus assez d'eau pour nourrir les semences déposées au fond des sillons; en été, les rayons du soleil ne sont plus assez chauds pour mûrir les moissons ; au printemps, la campagne n'est plus riante, et, pendant l'automne, les arbres ne sont plus chargés de fruits 1. s. Cypriex, Ad Demetrianum, $ 3. 306 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. comme jadis. Les carrières, fatiguées et trop fouillées, deviennent pauvres en marbre * ; on trouve moins d'or et moins d'argent dans les filons épuisés...; il n'y a plus de laboureurs dans les champs; il n'y a plus de marins sur les flots. » Cette crise économique coïncidait avec les pre- miers périls véritables que les Barbares faisaient courir à l'Empire, périls qui se répercutaient par l'aggravation des charges financières qui pesaient sur la bourgeoisie municipale. L'Empire entrait dans une voie où il ne devait pas s'arrêter; il battait mon- naie de tout et en toute occasion. Pour lui échapper, la bourgeoisie, celle du moins qui était passible d'exercer les charges écrasantes, cette bourgeoisie, identifiée avec les destinées de la cité, s'en détacha violemment et la quitta. La tyrannie et l'insécurité collaboraient sans le savoir avec le christianisme à introduire un esprit nouveau bien différent de l'ancien. « Ainsi ^, les villes africaines ruinées par Capel- lien, sans cesse bouleversées par les querelles vio- lentes des païens et des chrétiens, dépeuplées et délaissées, tombèrent dès lors dans une décadence profonde. L'esprit, assurément exclusif, mais très vif et très fécond, qui les avait animées pendant plus de deux siècles, disparut rapidement. Avec lui la vie municipale s'éteignit; les cités n'existèrent plus par elles-mêmes, toute activité se retira d'elles; ceci ouvrit la voie à la centralisation administrative. 1. Cf. J. TouTAiK, dans VAssocialion française pour l'avancement des sciences, Tunis, t. II, p. 792. 2. J. TouTAiN, op. cit., p. 372 sq. Sur ce remarquable ouvrage, cf. R. Cagxat, dans le Journal des Savants, 1896, p. 259-273 et ^03-^12; S. GsELL, dans les Met. d'arch. et dhist., 1896, t. XVI, p. hfih-hb^; Beau- DOUiN,dans la Revue générale du Droit, 1896, t. \X, p. 193-229 ; G. Julliaiv, dans la Revue historique, 1897, t. I, p. 320. IDÉES ET USAGES. 307 « Jadis, les habitants et le sol lui-même avaient étroitement collaboré avec le gouvernement impérial; la richesse était sortie de la terre que fécondait le travail des hommes, sûrs de récolter la moisson fu- ture. L'œuvre tentée par Dioclétien, continuée après lui, fut au contraire artificielle : l'administration cen- trale crut que tout pouvait émaner d'elle ; dans son orgueil monarchique, le fondateur du régime nou- veau pensa que sa seule volonté suffisait à faire jaillir la vie de partout. En donnant à l'Afrique ro- maine une administration nouvelle, en détruisant l'autonomie municipale, en menaçant des peines les plus sévères les décurions et les curiales qui ten- taient de se soustraire aux charges dont ils étaient accablés, Constantin et les empereurs du quatrième siècle étaient sans doute de très bonne foi. « L'échec complet de leurs efforts démontre que la prospérité d'un pays ne se crée ni ne se rétablit par voie administrative, et, qu'à vouloir tout faire par lui-même, un gouvernement central, si forte- ment constitué qu'il soit, ne témoigne que de son impuissance. « A la fin du troisième siècle de l'ère chrétienne, le régime municipal était bien mort en Afrique. Après cette date, assurément, toute vie ne disparut pas du pays. Des monuments s'y construisirent, des statues y furent élevées en l'honneur des maîtres du monde ou de ceux qui les représentaient ; ci et là, les habitants agirent encore de leur propre initiative. Mais c'étaient les dernières étincelles d'un feu qui s'éteignait: la plus brillante période de l'histoire d'A- frique était définitivement close ^ . » 1. A la suite des désordres survenus à Calame, le 1^^ juin ^i08, et de l'intervention pacifique de saint Augustin au moment où on pouvait s'at- 308 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. Il est aisé de constater, en comparant ainsi deux époques, un contraste qui doit avoir sa raison quel- que part. Une chose a disparu, le patriotisme muni- cipal. Nous avons montré quand et comment ; il reste à dire pourquoi. La machine très compliquée de l'État romain ne paraît avoir provoqué nulle part des sentiments identiques à ceux que nous qualifions aujourd'hui de patriotisme. Il y eut à cela une raison assez simple, c'est que l'Empire romain, pas plus que FEmpire de Charlemagne et celui de Napoléon vers 1810, ne re- présentaient une patrie, c'était des groupements de patries. Il s'agissait donc moins des devoirs à l'égard de l'Empire qu'à Tégard de la province ou de la ville à laquelle on appartenait, alors même qu'on parlait de patriotisme. Or, ce patriotisme provincial et municipal, si vif, si profond, si exubérant chez les païens, disparaît dès les premières années du chris- tianisme dans les communautés. Qu'on se rappelle lendre à une sévère répression, nous trouvons une correspondance fort instructive sur le sujet qui nous retient. Un vieillard païen de Calama écrit à saint Augustin: « Vous savez combien est vif dans les cœurs l'amour de la patrie, au point de l'emporter sur la piété filiale. 11 s'accroît en nous avec l'âpe, et, plus nous approchons du terme fatal, plus nous sommes animés du désir de laisser notre patrie florissante. Aussi je me réjouis de pouvoir implorer en faveur de Calame un homme versé dans toutes les sciences, capable de me comprendre. Beaucoup de liens m'at- tachent à cette ville : j'y suis né, j'y ai rempli de hautes charges. Je vous supplie donc de toutes mes forces, intercédez pour nous. » C'est le vieux point de vue, et Nectarius s'exprime comme on le fait dans les inscriptions et dans r.lH//to/0(jfic; mais la réponse de saint Augustin est bien différente et montre le point de vue nouveau : « Je ne suis pas surpris, dit-il, de cet attachement à la patrie, qui vous anime dans les glaces de la vieillesse. Mais accordez un peu moins à votre patrie d'ici- bas, portez vos pensées plus haut. Citoyen delà terre, aspirez à devenir un citoyen du ciel. Votre patrie, je la connais moins par ses grands hommes que par ses guerres, moins par ses guerres que par les incendies qu'elle a allumés autour d'elle. » S. Augustin, Epist. XCI. IDÉES ET USAGES. 309 le départ de l'Église de Jérusalem en Fan 68, au mo- ment où Jérusalem va être investie et son installa- tion à Pella. Un cas analogue se produit lors du siège de Brucliion : les chrétiens profitent de la bienveillance des assiégeants pour sortir de la ville dans laquelle les païens s'obstinent à demeurer. C'est vers ce temps que nous voyons disparaître sur les épitaphes chrétiennes la mention de la patrie et que les martyrs ne répondent autre chose à l'inter- rogatoire, sinon qu'ils sont chrétiens; ce titre leur tient lieu de tout. Il y a plus : dans la Lettj^e à Dio- gnète, nous lisons que pour les chrétiens tout pays leur est une patrie et que toute patrie leur est une terre étrangère : TCÔtaa ^svy^ uarpiç Iutiv auxwv, xai Trada Traxptç ^svY) ^ , mais c'est en Afrique que nous trouvons l'expression la plus complète de l'esprit nouveau. 11 faut s'y arrêter quelques instants. Une des peines qui se rencontrent le plus fréquemment à l'époque impériale est la relégation dans une île, et Fexil. La possession de la patrie doit être bien précieuse, puis- que les anciens n'avaient pas imaginé de châtiment plus cruel que d'en priver l'homme. La punition or- dinaire des grands crimes était l'exil. C'est que l'exil entraînait avec soi une sorte de mort. L'exilé était hors de la religion, sa présence souillait une demeure, son contact rendait impur. « Qu'il fuie, disait la sen- tence, et qu'il n'approche jamais de» temples. Que nul citoyen ne lui parle ni ne le reçoive, que nul ne l'admette aux prières, ni aux sacrifices, que nul ne lui présente l'eau lustrale 2. » « Il faut bien songer que, pour les anciens. Dieu n'était pas partout. S'ils avaient quelque vague idée d'une divinité de l'uni- 1. Epist. ad Diognetum, V, 5. 2. Sophocle, Œdipe roi, 239; Platon, Leges, IX, 881. 310 L'AFRIQUE CHRETIENNE. vers, ce n'était pas celle-là qu'ils considéraient comme leur Providence et qu'ils invoquaient. Les dieux de chaque homme étaient ceux qui habitaient sa maison, son canton, sa ville. L'exilé, en laissant sa patrie derrière lui, laissait aussi ses dieux. Il ne voyait plus nulle part de religion qui pût le consoler et le protéger ; il ne sentait plus de Providence qui veillât sur lui; le bonheur de prier lui était ôté ^ » Cependant les chrétiens que frappait l'exil parais- saient s'en accommoder ; il y avait des exilés volon- taires : l'un d'eux fut saint Paul, le premier ermite, et on sait les multitudes qui imitèrent sa conduite. Manifestement l'arme de l'exil est émoussée dès qu'elle frappe les chrétiens. Le proconsul dit à saint Cyprien : <( Pourras-tu aller en exil? » — « Je pars, » répond l'évêque. Et il part. Et c'est à l'occasion de cet exil que le compagnon et le confident du grand homme va écrire ces choses sans précédent : « Vivre hors de la cité est une dure peine pour les païens ; pour les chrétiens, le monde entier est leur demeure. Fussent-ils relégués dans quelque recoin caché et ina- bordable, s'ils communiquent avec Dieu, l'exil ne leur est rien. Le véritable serviteur de Dieu est un étran- ger dans sa propre cité 2. » Que l'on s'imagine, si on le peut, l'émoi, l'indignation, la fureur que, selon les tempéraments, de telles paroles devaient pro- •duire chez les païens, et l'on pourra mieux com- prendre la profondeur de scandale et parfois la sincérité de la haine qui en rejaillissait sur le chris- tianisme africain avec toutes les conséquences qui en devaient sortir et que nous avons signalées. Il est probable que cette conception nouvelle de la 1. FUSTELDE COULAiNGES, op. CÎl., 1, III, C. XIll. 2. PoNTius, Vita s. Cypriani, II. IDÉES ET USAGES. 311 société a été, avec son intransigeance absolue à l'égard des cultes païens, ce que la religion chré- tienne a introduit d'irréconciliable entre elle et les institutions existantes, toutes établies sur la tolé- rance religieuse mal définie et l'esprit municipal : ce n'est pas maintenant le lieu de développer cette constatation; il suffît d'avoir remarqué que c'est en Afrique qu'elle trouve sa première expression com- plète ^ et comme sa formule définitive. 1. Outre que la date de l'Épîlre à Diognète est toujours en question, le texte que contient cet écint n'offre pas la précision de celui qui se formula dans l'entourage de saint Cyprien. S. Gsell, dans Mél. d'arch. et d'hisL, 1900, p. 101 : la décadence du régime municipal ne serait « imputable que dans une faible mesure au triomphe du christianisme. Les vraies causes de cette décadence furent l'extension de la grande propriété aux dépens de la petite et l'ascension de l'aristocratie muni- cipale à la classe sénatoriale ». Cf. E. Baudoulx, les grands domaines de L'Empire romain d'après des travaux récents, in-8<>, Paris, 1899; SCHULTEN, Die Lex Malacitana, eine afrikanische Dômanenordnung , dans Abhandi. der Kônigl. Gesells. der Wissensch. zur Gottingen. Philol.-histor. Klasse, t. II, in-i», Berlin, 1897 ; J. Jung, Zur Wûrdigung der agrarischen Verhàltnisse in der rômisclien Kaiserzeit, dans Histo- rische Zeilsch. von Sijbel, n. f, t. XLII; CUQ, Le cotonat partiaire dans VAfrique romaine, dans les Mém. prés, à l'Acad. des inscr., t. XI, p. 83-1^6; cf. S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'Iiist., 1899, p. W-52. CHAPITRE IV LE DONATISME Préludes de la dernière persécution. — Les martyrs d'Abi- tène. — Les « traditeurs ». — Procès-verbal de « tradition » à Cirta. — Conversion d'Arnobe et de Lactance. — Débuts du Donatisme. — Violence des dissidents et modération plus ordinaire des orthodoxes. — Liaisons du donatisme et des partis indigènes. — Ruine apparente en 349. — Les passions confessionnelles. — Politique de Julien. — Réappa- rition du Donatisme. — Violences. — Le soulèvement de Firmus. — Rogatistes et Maximianistes. — La polémique et la littérature donatiste. L'influence exercée par Tertullien sur ses compa- triotes ne fut pas exclusivement littéraire^ ; les opi- nions défendues par lui continuèrent longtemps à inspirer la conduite de beaucoup de fidèles. Les situations tranchées qu'il affectionnait et les prin- cipes absolus qu'il formulait étaient trop conformes au tempérament africain pour qu'il ne faille pas s'at- tendre à retrouver leur influence sur ceux-là mêmes qui n'ont fait peut-être autre chose que de vivre, sans penser beaucoup, sur cette terre d'Afrique, dans cette ambiance où Tertullien avait vécu. Les difficultés graves et fréquentes que soulevait dans 1. Cl", p. Monceaux, op» ciu, t. H, 2« partie. LE DONATISME. 3t3^ les armées la pratique du christianisme avaient inspiré à une partie des chrétiens plus que de l'a- version pour le service militaire : sa condamnation absolue. En 295, un épisode nous montre que la prévention de certains chrétiens d'Afrique à l'égard du métier des armes pouvait, à l'occasion, aller jusqu'au mar- tyre. Le fils d'un vétéran, se trouvant contraint d'en- trer au service, s'y refusa absolument. La scène nous a été conservée dans un rapide récit. Tandis qu'on faisait passer le jeune homme à la toise, il déclara : « Je ne puis servir, je ne puis faire le mal, car je suis chrétien ^ . » Quand on voulut passer outre et lui imposer la marque au fer rouge qu'on impri- mait à tout soldat, il refusa de nouveau. On lui ob~ jecta que « dans la sacrée compagnie des empereurs Dioclétien et Maximien, Constance et Galère, ser- vaient des soldats chrétiens ». Tout fut inutile, et il fut décapité. Une matrone obtint d'emporter son corps : le plaçant dans sa litière, elle le conduisit à Carthage où il fut enterré près de saint Cyprien^. 11 n'est pas douteux que la qualité de chrétien avait singulièrement aggravé le refus d'obéissance du jeune conscrit. « Ceux qui se refusaient au re- crutement, dit un jurisconsulte du m® siècle, étaient punis autrefois de la servitude, comme traîtres à la liberté; mais, les conditions du service militaire ayant été changées, on ne prononce plus la peine capitale, parce que les cadres des légions sont le plus- souvent remplis par des volontaires ^. » Vers cette époque éclata, à l'instigation de Galère^ 1. Acta s. Maximiliani, 1. 2. Ibid., 3. 3. Arrius Menaxder, au Digeste, XLIX, xvi, U. 18 314 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. une persécution contre les chrétiens de l'armée*. Nous connaissons les noms de plusieurs martyrs à Durostorum, en Mésie "^ ; il y en eut en Afrique. Tan- dis qu'on célébrait à Tanger l'anniversaire de Maxi- mien Hercule, un centurion de la Legio JI'^ Trajana s'approcha du faisceau de drapeaux devant lequel on offrait l'encens, jeta sa ceinture militaire, le cep de vigne, insigne de son grade, et ses armes, se dé- clarant chrétien et décidé à ne plus servir les em- pereurs (298) ^. Pendant qu'on jugeait le cas de cet homme devant le tribunal du vicaire à Tanger, le greffier Cassianus, en entendant prononcer la peine capitale qu'il estimait injuste, envoya rouler stylet et tablettes devant le tribunal. Il fut également condamné à mort. Un des récits les plus intéressants de la dernière persécution concerne un groupe de fidèles, accusé d'avoir tenu une réunion religieuse en contravention avec l'édit de 303. Ces fidèles, les uns d'Abitène, les autres de Cartilage, étaient parvenus à reformer une petite congrégation dont les assemblées se tenaient à Abitène. L'évêque de cette ville, qu'on tenait pour traditeur, ne paraît pas avoir été admis dans la communauté qui obéissait à un prêtre nommé Satur- ninus^*. Les réunions avaient lieu tantôt chez un nommé Félix, tantôt chez le lecteur Eméritus. Un 1. EusÈBE, Hist» eccl., VIII, 18. 2. Acta s. JiUii, 2; Acta ss. Marcianî et Nicandri, 1. 3. Acta s. Marcelli, 1. Pour la chronologie de la persécutiou qui va suivre, cf. Masox, T/ie persécution of Diocletian, in-S", Cambridge, 1876; A. SCHWARZE, Zur Gcschichte dcr Verfolgungen und der Verhàltnisses zwischen Staat and Kirchc, 1891, p. 101-176. Fallu de Lessert, Fastes des prov. afric, t. II, p. 365-366. U. Acta ss. Saturnini, Dativi et aliorum, 3. Cf. Héron de Ville- fosse, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscript., 1896, p. 192, LE DONATISME. 315 dimanche, pendant que l'on était chez Félix à cé- lébrer l'office liturgique, les magistrats municipaux et le chef de la police apparurent (304). Tous les assistants furent conduits au forum : c'étaient Sa- turninus et ses quatre enfants, dont deux lecteurs, le jeune Saturninuset Félix, Marie, vierge consacrée, et le petit Hilarianus. Puis venaient vingt-six hommes et dix-huit femmes. On les dirigea sur Carthage où ils comparurent, le 12 février 304, devant le procon- sul Anulinus, sous l'inculpation d'assemblée illicite et de célébration de l'eucharistie [dominicum). Quand vint le tour d'interroger Saturninus, il dit : « Nous avons célébré en paix le dominicum. — Pour- quoi ? — Parce que le dominicum ne peut être inter- rompu; c'est la loi. » Après les interrogatoires et la torture, les martyrs furent reconduits en prison. On les y laissa mourir de faim. Pendant cette année 304, la persécution fut plus implacable que jamais dans la province de Numidie. En vertu du quatrième édit, il s'agissait désormais, non de « tradition », mais de « thurifîcation » ou d'encensement ^ . Le gouverneur de Numidie était un des ennemis les plus acharnés du christianisme, Florus, dont l'odieux souvenir se conserva long- temps ^. Il contraignait les chrétiens de venir dans les 1. s. OPTAT, De scliîsm. Donatist., III, 8. 2. Sur Valerius Florus, cf. Fallu de Lassert, Fastes des prov. afHc, 1901, t. II, 2e partie, p. 211 : « Qu'il y ait eu plusieurs édits de per- sécution, ce n'est guère douteux. Mais y eut-il deux périodes succes- sives séparées par un intervalle de plusieurs mois (De Rossi, Bull, di arcli. crisL, 1875, p. 163; 1876, p. 59), c'est ce qui me paraît difficile à admettre pour l'Afrique en présence de l'inscription de Rouffach. Le 20 nov. 303, Aurélius Quintianus avait remplacé Florus. Un très court intervalle a donc dû séparer la publication de l'édit du 23 février en Numidie, et les dies turiflcationis où périrent les martyrs de Mileu. » 316 L'AFRIQUE CHRETIENNE. temples pour y sacrifier, et ceux qui se croyaient le mieux à Fabri ne lui échappaient pas. « Vous savez, disait un prélat numide qui avait été traditeur, vous savez combien m'a cherché Florus afin de me con- traindre à « thurifier », mais Dieu m'a sauvé de ses mains ^ » Nous ne possédons pas d'Actes des mar- tyrs de cette persécution, mais seulement quelques noms relevés sur des épitaphes ou des stèles votives -. Dans la Proconsulaire, la persécution ne dut pas être moins redoutable. Saint Optât, qui avait pu connaître les hommes de ce temps, disait qu'alors les uns furent confesseurs, les autres martyrs, d'au- tres apostats, et ceux-là seuls furent épargnés qui parvinrent à se cacher^. On peut croire que les vio- lences furent nombreuses, car la population chré- tienne devait être déjà importante puisque, la per- sécution finie, le concile de Cirta comptait encore onze évêques"*. Tandis que les martyrs d'Abitène étaient enfermés 1. s. Augustin, Contra Cresconium, III, 30. ^. P. Allard, Hist. des perséculions, K IV, p. hll sq. 3. S. OPTAT, o/J. cit., 1,8. Eusôbc ajoute à cela qu'on se servit de chré- liens pour bâtir à Carthage les thermes de Maximien. Pour les Acta martyrum de cette persécution et les interpolations donatistes dont ils ont souffert, cf. Welter, Der Ursprnng des Donatismus, in-S», Tubin- {,'en, 1883, p. 5-10, et L. DucilESNE, dans le Bull, crit., 1886, t. VII, p. 123. donnant quelques renseignements nouveaux sur la tradition des textes. U. La date du concile de Cirta peut seule faire quelque difficulté. Le procès-verbal présente plusieurs détails dont l'interprétation est un peu laborieuse, mais sur lesquels on a peut-être trop insisté et qui ne sont pas sans issue. Cf. Héfélé, Hist. des conciles, in-S", Paris, 1869, t. I, p. 127; L. DucHESNE, dans le Bull, critique, 1886. p. 129. Quant à la date, on la trouve rapportée de deux manières différentes. Dans S. Au- gustin, Contr. Crescon., III, 30, elle est donnée au U mars 303 et dans le Breviculus collationis cum Donatistis, III, 32, au 5 mars .305. La première date n'est pas soutenable ; celle de 305 est douteuse, la discus- sion de la date probable est bien faite par P. Allard, Hist. des pcrséc, t. V, p. 21, note 1. LE DONATISME. 317 à Carthage, les chrétiens de cette grande ville s'as- semblèrent autour de la prison et provoquèrent un tumulte dans lequel plusieurs d'entre eux périrent. L'évêque Mensurius chargea son diacre Cécilien de disperser la foule et ne se fit pas faute, dans une lettre à l'évêque de Tigisi, Secundus, de blâmer la conduite de ceux qui provoquaient un martyre qu'on avait le devoir d'attendre. De plus, il insinuait que ces fanfarons du martyre comptaient parmi eux des gens à qui la persécution promettait la liquidation de leurs affaires embarrassées et de leur réputation compromise ^ . Ces paroles étaient probablement trop vraies, car on s'en offensa, et, pour créer une diver- sion, on imagina d'accuser l'évêque de Carthage d'être « traditeur », quoiqu'il n'en fût rien. Il semblait qu'en Afrique les âmes fussent plus exaltées que dans les autres provinces d'Occident, et les persécutions y devenaient l'occasion, pour les tempéraments violents, de se livrer à leur fougue ins- tinctive. On sait le rôle qu'ont joué dans l'histoire de ce temps les émeutes populaires, qui semblèrent parfois constituer une délégation authentique du pouvoir sénatorial dans l'élection des empereurs. Ces émeutes étaient faciles à provoquer dans les cités populeuses et, dès les premiers temps de l'existence de la communauté chrétienne à Carthage, nous avons vu que les cimetières avaient été saccagés par la populace dans des moments d'effervescence. D'autres communautés s'étaient assez développées, pendant le cours du III® siècle, pour imiter celle de la capitale et acquérir, elles aussi, un terrain, une area, ainsi qu'on disait, dans laquelle les fidèles étaient enterrés 1. s. Augustin, Brevic. collât, cum Donatistis, III, 13, 18. 318 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. tous ensemble. Nous connaissons l'existence de ces areae, ou cimetières à ciel ouvert, à Abtughi, à Cirta, à Césarée de Maurétanie ^ Ces enclos, rem- plis de tombeaux et d'édifices, ne furent probable- ment pas épargnés, bien que nous ne puissions dire positivement qu'ils furent violés. La persécution de Dioclétien s'exerça en Afrique sous des formes administratives; elle visa particulièrement ce qui servait à la célébration du culte. Les païens récla- mèrent les livres et le mobilier des églises avec une insistance le plus souvent inéluctable. Tous ceux auxquels ils s'adressaient ne se conduisirent pas de même. Un grand nombre eut la faiblesse de livrer aux persécuteurs les meubles liturgiques et les Li- vres saints, bien qu'ils n'ignorassent pas le sort réservé à ces objets sacrés. D'autres refusèrent, quelques- uns s'ingénièrent à sauver leur vie, sans livrer ce qui leur était demandé. 11 en résulta un trouble pro- fond, et bientôt surgit ce qui fut appelé la question des « traditeurs », germe du schisme donatiste 2. 1. Area martyrum, cf. Gesta apud Zenophilum consularcm, à la suite des Œuvres de S. Augustin, édit. Gaume, t. IX, col. 1112; Arca ubi ora- tiones facitis, cf. Gesta proconsularîa quibus absoluttis est Félix. Ibid., col. 1088; C.I.L.. n. 9585. La dernière ligne de cette inscription men- tionne sa réfection, ce qui semble un indice des dégâts commis dans l'enclos cémétérial de Cherchel, dont Varea a été retrouvée par le car- dinal Lavigerie, cf. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 186i, p. 28; trad. franc, du 6=*' Creuly, dans la Revue archéoL, 186^, t. II, p. 28-^8; Bull, diarch. crist., 1878, p. 73; 188^-1885. p. 45-W; Roma sotlerranea, t. III,' p. 432; Lavigerie, De l'utilité d'une mission archéologique permanente à Carthage. in-S», Paris, 1881 ; P. Monceaux, dans le Bull, de la soc. des antiq. de France, 1901, p. 250-253. 2. La question fut si vite détournée sur la culpabilité des personnes que les désastres matériels qu'entraîna cette persécution ont été peu re- marqués. On en prendra une idée en ce qui touche le mobilier liturgi- que par rénumération contenue dans le procès-verbal de Cirta, que nous citons plus loin. Quant aux livres, cette même Église en comptait vingt- neuf affectés aux lectures de l'office divin. A Abtughi, où l'on avait LE DONATISME. 319 Cette lamentable querelle nous est connue d'autant mieux que ceux qui y furent mêlés poussèrent, dans la suite, leur audace si loin que le pouvoir civil dut intervenir. De là des pièces dans lesquelles l'en- quête a été en grande partie conservée et la multitude de faits précis que nous y pouvons relever. C'est ainsi que nous connaissons la faiblesse d'un trop grand nombre d'évêques et de clercs, parmi lesquels l'évêque de Limata, Purpurius, tenu déjà en fort mauvaise réputation et « traditeur » convaincu ^ ; Donat, évêque de Maxula^; Victor, évêque de Ru- sicade ^; Fundanus, évêque d'Abitène''*; Paul, évêque de Cirta, dont la faute nous permet, grâce à la lit- onze livres, on brûla la chaire épiscopale; les édifices ne furent pas épargnés. La domus in qua christiani conveniebant, à Cirta, contenait une bibliothèque et un mobilier dont nous verrons l'emploi ; l'édifice lui-même fut confisqué puisque, en mars 305, nous apprenons que « les basiliques n'ayant pas encore été restituées », des évêques venus à Cirta durent se réunir dans une maison particulière. A la même date, ou fit une élection épiscopale in casa maiore ; c'était ce qui remplaçait l'an- cien lieu de réunion ; là se trouvait une chaire épiscopale. . Cependant l'église n'avait pas été détruite, car après la paix, les chrétiens purent se réunir de nouveau in basilica apuci Constantinam. Apud, dans ce texte en latin vulgaire, paraît signifier à, et non près de. S. Gsell, Monum. antiq. de l'Algérie, t. II, p. 192. 1. S. Augustin, Contra Cresconium, 111, 30. Pour la multitude des non- traditeurs en Afrique, cf. De Rossi, Bull, di arch. crist., 1876, p. 63. 2. S. Augustin, Ibid. 3. Ibid. Celui-ci, sur l'ordre du curateur de la cité, mit au feu un ma- nuscrit des quatre Évangiles; il s'en excusait en disant que les lettres en étaient devenues presque illisibles. h. RuiNART, Acta sanct. Saturnini, Dativi, 3. Au moment oîi les ma- gistrats jetaient au feu les livres de son Église, il commença à tomber une forte pluie qui éteignit le bûcher. Il est utile de remarquer, pour l'histoire de cette dernière persécution, que le prétexte n'était pas nou- veau. Pendant qu'Hannibal campait près de Tarente, le peuple de Rome, épouvanté, s'était laissé aller à des pratiques superstitieuses importées parles magiciens. Le préteur ^milius se fit remettre tous les livres, toutes les formules de prières étrangers au culte officiel, qui se trou- vaient aux mains du peuple. Tite-Live, Hist., XXVI, 1. 320 L'AFRIQUE CHRETIENNE. térature exceptionnellement conservée de l'Afrique chrétienne, de reconstituer une des scènes de la per- sécution. L'évêque et le clergé de Cirta se montrèrent faibles et cédèrent aux exigences des agents muni- cipaux, chargés des perquisitions et de la saisie des livres de l'Eglise. Le procès-verbal nous offre le récit pris suf le vif des opérations. Le voici ^ : « Dioclétien étant consul pour la huitième fois, et Maximien pour la septième, le XIV des calendes de juin ^, procès-verbal dressé par Munatius Félix, fla- mine perpétuel, curateur de la colonie de Cirta ^. « Quand on fut arrivé à la maison où s'assemblaient les chrétiens, Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Paul, évêque : « Apportez les Ecritures de votre loi, et tous les autres écrits que vous avez ici, afin d'obéir aux ordres des empereurs. » — Paul, évêque, dit : « Ce sont les lecteurs qui ont les Ecritures : ce que nous avons ici, nous vous le donnons. » — Félix, fia- mine perpétuel, curateur, dit : « Montrez les lecteurs, ou faites-les chercher. » — Paul, évêque, dit : « Vous les connaissez tous. » — Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Réservant les lecteurs, que nos offi- ciers produiront, donnez ce que vous avez. » — Paul, évêque, étant assis, entouré de Montan, Victor, Deu- satelio, Memorius, prêtres; Mars, Hélius et Mars, . diacres; Marcuclius, Catulinus, Silvain et Carosus, sous-diacres; Januarius, Meraclus, Fructuosus, Mig- gin, Saturninus, Victor, fils de Samsuricus, et autres, fossoyeurs; Victor, fils d'Aufidius, rédigea l'inventaire suivant : 1. Gcsta apud Zenophilum consularem, op. cit., t. IX, col. 1106-1107. 2. 19 mai 303. 3. Sur cette fonction, voir G. L4C0UR-Ga.yet, Curator civitalis, dans Dàremberg-Saglio, Dict. des antiq.gr. et rom., t. I, col. 1621. LE DONATISME. 321 « Deux calices d'or, six calices d'argent, six bu- rettes d'argent, un petit chaudron d'argent, sept lampes d'argent, deux grands chandeliers, sept pe- tits chandeliers d'airain avec leurs lampes , onze lampes d'airain avec les chaînes [pour les suspendre], quatre-vingt-deux tuniques de femmes, trente-huit voiles, seize tuniques d'hommes, treize paires de chaussures d'hommes, quarante-sept paires de chaus- sures de femmes, dix-neuf capes de paysan. « Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Marcu- clius, Silvain et Carosus, fossoyeurs : « Apportez ce que vous avez. » — Silvain et Carosus répondi- rent : « Tout ce que nous avions ici, nous l'avons jeté dehors. » — Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Votre réponse sera inscrite au procès-verbal. » « On se rendit ensuite à la bibliothèque ; mais on en trouva les armoires vides. Là, Silvain présenta un coffret d'argent et une lampe d'argent, qu'il dit avoir trouvés derrière un grand vase. Victor, fils d'Aufidius, dit à Silvain : a Tu aurais été mis à mort, si tu ne les avais pas trouvés. » — Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Silvain : « Cherche soigneusement s'il ne reste rien. » — Silvain dit : « 11 ne reste rien, nous avons tout mis dehors. » — Quand le triclinium eut été ouvert, on y trouva qua- tre tonneaux et sept vaisseaux en terre. — Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Apportez les Ecri- tures que vous possédez, afin d'obéir aux ordres des empereurs. » Catulinus remit un très gros vo- lume. Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Mar- cuclius et à Silvain : « Pourquoi n'avez-vous donné qu'un volume? Apportez les Écritures que vous pos- sédez. » — Catulinus et Marcuclius dirent : « Nous n'en avons pas plus, parce que nous sommes sous- 3'?2 L'AFllIQUE CHRÉTIENNE. diacres ; mais les lecteurs ont les volumes. » — Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Marcuclius et Catulinus : « Montrez-nous les lecteurs. » — Mar- cuclius et Catulinus dirent : « Nous ne savons pas où ils demeurent. » — Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Catulinus et Marcuclius : « Si vous ne savez pas où ils demeurent, donnez au moins leurs noms. » Catulinus et Marcuclius dirent : « Nous ne sommes pas des traîtres, nous voilà ; fais-nous tuer plutôt. » — Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Qu'on les arrête. » « Quand on fut arrivé à la maison d'Eugène, Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à celui-ci : « Donne les Ecritures que tu possèdes, afin de montrer ton obéissance. » Il apporta quatre volumes. Félix, fla- mine perpétuel, curateur, dit à Silvain et à Ca- rosus : « Faites connaître les autres lecteurs. » — Silvain et Carosus dirent : « L'évêque vous a déjà déclaré que les greffiers Edusius et Junius les con- naissent tous ; que ceux-ci vous indiquent leurs mai- sons. « — Les greffiers Edusius et Junius dirent : « Nous vous les indiquerons, seigneur. » Et quand on fut à la maison de Félix le mosaïste, celui-ci re- mit cinq volumes. Quand on fut arrivé à celle de Vic- torin, il remit huit volumes. Quand on fut arrivé à celle de Projectus, il en réunit cinq gros volumes et deux petits. Et quand on fut arrivé à la maison du professeur de grammaire Victor, Félix, flamine per- pétuel, curateur, lui dit : « Donne les Écritures que tu as afin de te montrer obéissant. » Le professeur de grammaire Victor offrit deux volumes et quatre cahiers. Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Victor : « Apporte tes Ecritures, tu en as davan- tage. » Le grammairien Victor dit : « Si j'en avais LE DONATISME. 323 eu d'autres, je les aurais données. » Quand on fut ar- rivé à la maison d'Euticius de Gésarée, Félix, flamine perpétuel, curateur, lui dit : « Obéis, et livre les Ecritures que tu possèdes. » — Euticius dit : « Je n'en ai pas. » — Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Ta réponse sera au procès-verbal. » Quand on fut arrivé à la maison de Codéon, sa femme ap- porta six volumes. » Félix, flamine perpétuel, cu- rateur, dit : « Cherchez si vous en avez d'autres en- core, et apportez-les. » — La femme répondit : « Je n'en ai pas. » Félix, flamine perpétuel, cura- teur, dit àBos, esclave public : « Entre et cherche si elle en a davantage. » — L'esclave public dit : « J'ai cherché et je n'en ai pas trouvé. » — Félix, fla- mine perpétuel, curateur, dit à Victorin, Silvain et Carosus : « Si vous n'avez pas fait tout ce que vous deviez, vous en serez responsables. » Ce récit nous apprend beaucoup de petits détails sur les églises d'Afrique; sans lui, nous n'aurions aucune idée de ces réserves destinées à vêtir les pauvres et à fournir aux provisions du repas en commun. Parmi ces pauvres clercs de Cirta, quel- ques-uns avaient eu comme un scrupule de tomber trop bas; ils avaient livré les vases sacrés, les Écri- tures, mais ils n'avaient pu se résoudre à livrer leurs frères ^ Dans d'autres villes, les persécuteurs ren- contrèrent la résistance ouverte ou bien des habi- letés dont le souvenir ne laisse pas de jeter une note moins sévère dans ces scènes regrettables. Donat, évêque de Calame, fut assez adroit pour faire ac- 1. Cette dislinclion qui a dû dès lors entraîner une progression de culpabilité est bien marquée par leConc. Arelatense (314), can. 18 : De Jiis qui Scripturas sacras, vasa dominica vel nomina fratnim tradi- disse dicuntur. 324 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. cepter par les magistrats non les Livres saints, mais des ouvrages de médecine^. L'éveque de Carthage, Mensurius, fut plus ingénieux encore. Il retira de la basilique tous les livres de religion, qu'il remplaça par des ouvrages hérétiques. Les agents les prirent sans s'apercevoir de rien; ce furent quelques décu- rions qui éventèrent le stratagème et dénoncèrent l'évèque au proconsul. Mais celui-ci refusa d'autoriser une perquisition dans la maison de l'évèque^. « Ainsi fut sauvée la bibliothèque de l'Église de Carthage : qui sait si nous ne devons pas à l'adresse de son évêque d'avoir conservé tant d'actes authentiques des martyrs africains ^? » L'évèque Mensurius semblait à plusieurs de ses. collègues un tiède, presque un coupable, mais lui- même se montrait sévère pour ceux qui, renouvelant les fanfaronnades montanistes, se proclamaient, avant toute enquête, détenteurs de Livres saints et qui, mis en demeure de les livrer, préféraient subir la mort ^. A côté, ou plutôt au-dessous de ces exaltés, il y eut les exploiteurs du martyre. C'étaient, dit l'évèque de Carthage^, des gens couverts de crimes ou perdus 1. s. Augustin, Contra Cresconium, III, 30. 2. S. Augustin, Breviculus collât, cum Donatistis, lll, 25. 3. P. Allard, Hist. des persécutions, in-8°, Paris, 1890, t. IV, p. 202. L'évèque d'Aquae Tliibililanae, Marinas fut moins heureux. Il livra les archives de son Église afin de sauver les livres saints. Contra Cresco- nium, 111, 30. U. Mensurius les blâme ouvertement dans une lettre à Secundus, évê- que de Tigisis. Il ne faisait que conformer en cela son jugement à celui qui avait, dès cette époque, définitivement prévalu dans l'Église sur le zèle téméraire. Cf. E. Le Blant, Les persécuteurs et les martyrs, c. x. Le zèle téméraire, p. 123; H. Leclercq, Les temps néroniens et le deuxième siècle, iu-8°, Paris, 1901, p. Lxix sq. 5. S. Augustin, lircvic. collât, cum Donatist., III, 25 : Quidam faci- norosi et fisci debitores, qui occasione persecutionis vel carere relient oncrosa multis debitis vita, vel purgare se putarent et quasi abluerc LE DONATISME. 325 de dettes, qui virent arriver la persécution avec joie à la pensée de l'occasion qui s'offrait à eux de rega- gner l'estime de leurs concitoyens et, tout en se fai- sant entretenir abondamment dans la prison par la charité des fidèles, de s'acquérir le crédit indispen- sable pour faire par la suite de nouvelles dupes. Ce fut, la paix venue, le parti des exaltés et celui des exploiteurs qui soulevèrent et entretinrent la ques- tion des « traditeurs ». Un de leurs porte-parole fut Secundus, évêque de Tigisi, tout fier de sa résis- tance bruyante aux agents persécuteurs. Il racon- tait, il écrivait, afin que nul n'en ignorât, ce qui lui était advenu. Un jour donc, un centurion et un sol- dat bénéficiaire vinrent le sommer de livrer les manuscrits de son Église. « Je répondis, disait-il : « Je suis chrétien et évêque, je ne suis pas tradi- teur. » Nos gens insistent. Secundus s'obstine; cependant les visiteurs se contenteraient de n'im- porte quel objet, mais Secundus refuse tout, il ne songe qu'à renouveler l'héroïsme du vieil Eléazar qui refusa de feindre le mal qu'il lui était interdit de commettre ^ Quelques années plus tard, Secundus se montrait si hautain à l'égard de ses collègues convaincus de faiblesse, qu'il s'attira de l'un d'eux cette question : « Comment, n'ayant pas pris la fuite et étant demeuré longtemps entre les mains des hommes de la police, as-tu été ensuite renvoyé in- facinora sua, vel certe acquirere pecuniam et in custodia deliciis per- frui de obsequio christianorum. Il est possible que ce passage ait donné naissance à la calomnie des donatistes qui imputaient à l'évèque Men- surius et à son diacre Cécilien d'avoir empêché les fidèles d'assister les martyrs dans la prison. Acta ss. Saturnini, Dativi, 17, 20, dans Baluze, Miscellanea, t. I, p. 17-18. 1. S. Augustin, Brevic. coUat. cum Donatist., III, 25. l'AI^-RIQUE CflKÉTIENNE. — I. 19 326 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. demne, si tu n'as rien livré ^? » Secundus ne sut que répondre. D'autres évêques, parmi lesquels Félix d'Abtughi, furent accusés à tort de tradition; celui-ci avait été abandonné par les fidèles de son Église, ainsi que le raconta, onze ans plus tard, le païen Affius Caecilianus, duumvir d'Abtughi : « Ce furent, dé- posa-t-il, les chrétiens eux-mêmes qui m'envoyè- rent trouver dans le prétoire ; ils me demandèrent : Le sacré précepte des empereurs vous est-il par- venu? — Je répondis : Non, mais je l'ai déjà vu exécuter à Zama et à Furnes, où l'on a démoli les ba- siliques et brûlé les Ecritures. Apportez donc celle que vous avez, afin d'obéir au sacré précepte. — Ils envoyèrent alors à la maison de l'évêque Félix, pour en retirer les Ecritures et les livrer au feu, confor- mément à la loi. Galatius m'accompagna au lieu où ils avaient auparavant coutume de se rassembler. Là, nous prîmes la chaire (épiscopale) et des épîtres salutatoires ^ ; toutes les portes furent brûlées selon l'ordre impérial. Mais les agents que j'avais envoyés à la maison de l'évêque me répondirent qu'il était absent . » Si grande que fût la lassitude de beaucoup de païens à exécuter les ordres cruels à l'égard de ces chrétiens qui faisaient, la veille, partie de leurs sociétés 1. s. OPTAT, De schismo donatist., I, 14. 2. Epistolas salutatorias. De Rossi, De origine, historia, indicibiis scrinii et bibliothecae sedis apostolicae, \n-U°, Roma, 1886, p. xv, voit dans CCS cpistolae les epislolae formatae; nous ne serions disposés à agréer cette interprétation qu'après celle qui rapproche salutatoriae des formules finales : salulo... saluto... des épîtres paulines que le duumvir aura pu feuilleter afin de se rendre compte de l'identité des volumes qu'on lui remettait. Le récit de l'accusation contre l'évêque d'Abiughi et de sa réhabilitation est dans les Gesta proconsularia qui- tus absolutus esl Félix, op. cit., col. 1087-1088. LE DONATISME. 327 habituelles, si profonde que fût l'indifférence pour leur doctrine et l'indulgence pour leurs délits, il n'était pas toujours possible aux magistrats d'éviter la violence. Le proconsul Anulinus, que nous avons trouvé si accommodant pour le subterfuge de Men- surius, eût désiré faire preuve d'une semblable lar- geur d'esprit dans une autre circonstance, mais l'accusé ne s'y prêta pas. C'était l'évêque de Tibiuca , Félix. L'édit avait été affiché à Tibiuca le 5 juin de l'année 303. Le jour même, Magnilianus, curateur de la ville, cita devant lui les anciens de la commu- nauté chrétienne *. Précisément l'évêque Félix était absent, il s'était rendu ce jour-là à Carthage, d'où il rentra le lendemain. A son arrivée, il fut cité. Magnilianus lui dit : « Evêque, donne les livres et les archives que tu possèdes. » — « Je les ai et je ne les donne pas. » — « L'édit vaut plus que tes paroles. Donne ces livres afin qu'on les brûle. » — « Mieux vaut me brûler moi-même que les divines Écri- tures; il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » Le 24 juin, il partit enchamé pour Carthage où il fut écroué le soir même. Le lendemain, on le mena au proconsul qui lui dit : « Pourquoi ne livres-tu pas les vaines Ecritures? » — « Je les ai, je les garde. » On le mit dans une oubliette d'où on le tira après seize jours. Il était dix heures du soir quand il comparut. « Pourquoi ne donnes-tu pas les Ecri- tures? » — « Je ne les donnerai pas. » Le proconsul déféra l'accusé au tribunal de Maximien Hercule. » Quoique placée plus immédiatement sous le regard de l'administration romaine, la Proconsulaire ne fut 1. RuiNART, Acta sinccra, 1689, p. 375, cf. H. Leclercq, Le troisième siècle. Dioclétien, p. 193 sq. Sur ce martyr et ses actes voir Analecta bollandiana, 1903, p. ^60. 328 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. pas seule à connaître les scènes de tradition. La Numidie, attristée par la chute du clergé de Cirta, montra néanmoins la vaillance habituelle aux hom- mes de cette province. « Beaucoup, arrêtés à cause de leur refus, souffrirent des maux de toute sorte, affrontèrent les plus cruels supplices, et furent mis à mort : aussi les lionore-t-on, à bon droit, comme martyrs, écrit saint Augustin, et les loue-t-on de n'avoir pas donné leurs Bibles, imitant cette femme de Jéricho, qui ne voulut pas livrer à ceux qui les cherchaient les deux espions juifs, figures de l'An- cien et du Nouveau Testament ^ » La persécution, alors même qu'elle semblait ne devoir atteindre que les clercs, allait au delà et frappait — ce fut le cas en Numidie — des gens établis, des personnes du monde, des pères de famille^; ce qui s'explique par le fait que nous avons constaté à Cirta. Les clercs n'étaient pas tous célibataires, principalement dans les rangs inférieurs où les lecteurs, que la persé- cution visait surtout, étaient nombreux. Leur con- fession était, semble-t-il, d'un plus grand exemple que celle des évêques ou des prêtres auxquels la vie présente offrait moins de jouissances et par con- séquent moins de raisons de s'y attacher ^. Parmi les résultats heureux que procura la vail- lance des martyrs, on compta la conversion au chris- tianisme d'un habitant de Sicca, destiné à prendre 1. s. Augustin, Brevic. collât, cum donalistis, III, 25. 2. Ibid., III, 27. 3. L'opinion de Tertullien, Ad Scapulam, 5, el de Ps. Cyprien, Liber de laude martyrii, 15; Origène, Exhorl. ad martyres, 15, manifeste un sentiment analogue lorsqu'il observe que le martyre, 4'un homme comblé de richesses, époux et père, comme l'était son Mécène Ambroise, serait beaucoup plus méritoire que le martyre d'un pauvre homme comme lui, Origène. LE DONATISME. 329 un rang honorable parmi les défenseurs de l'Eglise. Païen dévot ^ il avait été conquis par Théroïsme des serviteurs de Jésus et, plus encore, par la divine image de leur Maître, qui le poursuivait nuit et jour, s'offrant à lui « non pas à travers de vaines insom- ». nies, mais sous les traits de la Vérité simple et nue La conversion d'un grammairien, très suivi comme l'était Arnobe, était un événement d'une certaine importance, d'autant plus que, jusqu'à ce moment, le converti avait employé son talent, qui était réel, à combattre ce christianisme qu'il embrassait. Les fidèles n'étaient pas sans une profonde défiance à l'égard du nouveau venu qui, pour donner un gage indubitable de la sincérité de sa conversion, publia une défense de la religion chrétienne, jointe à une critique parfois très vive des croyances et des cultes polythéistes. L'ouvrage était intitulé : Adçej^susJVa- tiones lihri septem^. Il n'offrait rien de bien nou- veau, mais c'est peut-être la condition de ce genre d'écrits d'être plus sincères que persuasifs. Arnobe reprenait le sujet traité, un demi-siècle auparavant, par saint Cyprien dans son traité Ad^ersus Deme- trianum. Il présentait les mêmes objections aux- 1. « Et moi aussi, écrit-il, je vénérais, il y a peu de temps encore, des simulacres qui sortaient de la fournaise, des dieux fabriqués à coups de marteau sur l'enclume, des statues d'ivoire, des tableaux, des ban- delettes suspendues à de vieux arbres. Quand je rencontrais quelque part une pierre polie enduite d'huile d'olive, je lui rendais hommage comme si une vertu divine y avait été présente ; je lui parlais, je sup- pliais ce bloc insensible de m'accorder des faveurs. » Arnobe, Adv. Génies, 1. 1, c. xxxix. 2. Ibid., I, 46. S. JÉRÔME, In Cliron. ad ann. S342, a écrit ce qui suit, dont nous lui laissons la responsabilité : Cum adliuc etimiciis ad cre- dulitatem somniis compelleretur. 3. Écrit aux environs de l'an 300. Cf. 1. I, 13 ; la mention des Livres saints jetés au feu, cf. 1. IV, 36, concorde avec cette date; 330 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. quelles il opposait les mêmes réponses. Non. le chris- tianisme n'est pas responsable des calamités publi- ques, car ces calamités n'ont aucun rapport avec la colère des dieux délaissés, puisque les dieux n'exis- tent pas. Il emploie deux livres à dire cela, et les trois livres suivants à ridiculiser le polythéisme, ce qui était devenu le divertissement le plus ordi- naire des écrivains chrétiens ^ Enfin les deux der- niers livres sont consacrés à venger les fidèles de l'accusation d'impiété^. Arnobe n'était pas moins ferrailleur que Tertul- lien, mais avec de l'esprit, de la verve et du talent il n'approcha pas du grand maître. Il lui manqua cette « suite enragée », cette exaltation farouche à la place desquelles il ne peut mettre que des déclama- tions de rhéteur ; il est interminable et il le sait, « il parle toujours d'abréger, et reste toujours aussi long^ », mais son mérite littéraire nous intéresse moins que l'influence qu'il a pu avoir sur les esprits. On ne voit pas qu'elle ait été bien forte ou bien pro- fonde. Cela put tenir à ce que, s'écartant de la voie tracée par V Apologétique de Tertullien, Arnobe re- prenait la tentative au point où l'avait laissée Minucius 1. RuiNART, Acta sincera (1689), p. 139, Acta disputalionîs sancti Acacii. 2. Texte dans P. L., t. V; et édit. Reifferscheid, Corp. script, eccles. lat., t. IV, Vindobonae, 1875. La critique du texte a été entreprise et poussée assez avant par Fr. Wasse\berg, Quaestiones Arnobianae cvi- ticae, in-8°, Monasterii, 1877; A. Reifferscheid dans l'Index schotarum in Univ. lilt. Vratislavicnsi pcr liiemcm anni 1877-78 liabendarum, et dans l'Index 1879-1880 : M. Bagsten, Quaestiones de locis ex Arnobii adversus nationes opère selectis, in-S", Monasterii, 1887; G. Weymaw, Zu Arnobius : Blâtter fur das bayer. GymnasialschuUvesen, t. XXIIl, 1887, p. liUb; LE Même, Zu lateinisclien Scliriftsellern, in-8°, Munchen, 1891 ; Le Même, Zu Arnobius, dans Blâtter, t. XXX, 1894, p. 270. 3. R. PicHO.\, Histoire de la littérature latine, in-12, Paris, 1897, p. 761. LE DONATISME. 331 et s'efforçait d'introduire la philosophie dans la reli- gion. Cette philosophie lui est toutefois très spéciale : elle n'est pas le spiritualisme composé de platonisme et de stoïcisme dont s'est servi Minucius et dont se servira Lactance; « c'est tout l'opposé, le pyrrho- nisme le plus hardi et le pessimisme le plus amer ^ ». On a si bien abandonné aujourd'hui l'étude de ces anciens qu'on s'imagine — ce qui est plus flatteur que véritable — avoir les idées dans leur première nouveauté. Il n'en est rien, et l'histoire littéraire nous fait toucher du doigt les origines intellectuelles des hommes que nous avions jugé n'avoir pas eu d'ancêtres. C'est par ce côté que la critique devient elle-même l'histoire et on ne saurait omettre de rap- peler ce rôle inspirateur, exercé jusqu'à des époques fort proches de la nôtre par les Africains. Arnobe veut abaisser la superbe de la raison et, pour la forcer à croire, lui démontrer qu'elle ne peut rien savoir 2. « Nous sommes environnés de mys- tères, et ces secrets que nous ne pouvons trouver, nous ne devons pas même les chercher, car ceux qui concernent Dieu sont insaisissables à nos moyens humains ^ ; ceux qui touchent aux choses de la na- ture sont inutiles à connaître ^. Arnobe se défie si bien de la raison qu'il la chasse comme auxiliaire de la religion : il soutient qu'il est aussi criminel de 1. R. PiCHON, Lactance. Étude sur le mouvement philosophique et religieux sous le règne de Constantin^ in-8°, Paris, 1901, p. 50. 2. Adversus natîones, I, 11 : Tu audcas dicere : hoc et illud est in mundo malum, cujus explicare, dissolvere neque originem valeas ne- que causant. X Ibid., II, 57 : No7i enîm divina divinis, sed rationîbus pendimus et conjectamus humanis. h. Ibid., II, 61 : Quae neque scire compendium neque ignorare detri- mentum est ullum. 332 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. vouloir prouver Dieu que de le nier ^ . » Dès lors que la foi est le seul moyen de connaissance sur lequel on puisse compter, pourquoi blâmer les chrétiens d'en faire usage? « Dites-moi s'il y a dans la vie quelque action oii l'on ne soit pas obligé de croire sans savoir ^, » Les philosophes jurent in verha ma- gistri. Pourquoi les chrétiens ne les imiteraient-ils pas? « Remarquez, ditArnobe, que la question est beaucoup plus grave, elle est essentielle. Il y va de la vie et de la destinée. Suivant que l'on croira ou que l'on ne croira pas à l'immortalité de lame, toute la conduite de l'existence change de face. On ne peut, puisque cette existence s'écoule à chaque instant, retarder la décision ; il est urgent de choisir. N'est- il pas plus sûr, entre deux partis également incer- tains, de prendre celui qui offre le plus d'avantages, celui qui fait espérer le bonheur éternel? Ne serait- on pas insensé de nier Dieu au risque d'être pour jamais condamné ?//i illo enim periculi nihil est, si quod dicitur imminere cassum fiât ac çacuum^ in hoc damnum est maximum, id est salutis amissio, siy cum tempus adçenerit, apeiiatiu non fuisse men- dacium ^. » Qui ne reconnaît ici le fameux argument du pari chez Pascal? Ce serait une assez belle postérité pour Arnobe que celle de Pascal, mais il n'a pas que lui seul. Lactance, saint Jérôme, saint Augustin feront 1. Ibid.,, I, 32 : TVec quicqiiani vefert aut discrcpat utrumnc neges illum an adseras atque existere fatearis, cum in eadem culpa sit et ndsertio talis rei et abnegatio refutaloris incrcduH. 2. Ibid., II, 8 sq. 3. Ibid., II, U : Cum haec sit conditio futiirorum ut teneri et com- prehendi nullius possint anticipacionis attactu, nonne purior ratio est, ex duobus incertis et in ambigua expeclationc pendcnlibus id potius crederc quod aliquas spes ferai quam omnino quod nuUas? LE DONATISME. 333 leur profit du maître peu connu, et, si on n'ose dire qu'il a inspiré Montaigne, on peut assurer qu'Arnobe et lui ont eu du moins une idée commune ^. On s'est évertué à rechercher lequel des deux, de Pas- cal et Bossuet, avait imité l'autre ; mais il semble qu'ils se soient contentés de puiser tous deux aux mêmes sources ; l'une d'elles serait les écrits d'Ar- nobe ^. Un nom est resté associé à celui d'Arnobe, c'est le nom de Lactance ; affaire d'habitude, à peu près comme on rapproche les noms de Turenne et de Condé, de Voltaire et de Rousseau parce que ceux qui portèrent ces noms vécurent dans le même temps et tournèrent leur activité vers un même objet. En dehors de là, on ne voit pas ce que Lactance a de com- mun avec Arnobe. Lactance était le moins Africain des hommes. « Les Africains sont en général doués d'une forte individualité qu'ils ne craignent pas d'étaler dans leurs œuvres : Lactance met dans la sienne très peu de lui-même ; son tempérament s'y révèle à peine ; il ne 1. L'égalité entre l'homme et la bête. Cf. Montaigne, Essais, II, 12 ; Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même, V, 1. 2. F. Brunetière, Études critiques sur C histoire de la Littérature française, 6« série, iii-12, Paris, 1899, p. 199 sq. : « Le psaume CXVIII le plus « janséniste » et le plus long de tous ; les Épitres de saint Paul, et les œuvres de saint Augustin [ont également servi à Pascal et à Bossuet]; il n'est pas surprenant qu'en un même sujet l'analogie des idées se soit quel- quefois étendue jusqu'aux mots. En voici un exemple, que n'ont signalé ni les auditeurs des Pensées ni ceux des Sermons de Bossuet : « Qui sait, dit Pascal, si cette autre moitié de la vie oîi nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier? » Et Bossuet, à son tour, dans le Sermon sur la mort : « Je ne sais si je dors ou si je veille, et si ce que j'appelle veiller n'est pas une partie un peu plus excitée d'un sommeil plus profond. » Ni Pascal ici ne s'inspire de Bossuet, ni Bossuet ne copie Pascal; mais, chacun à sa manière, ils traduisent un même passage d'Arnobe : Vigilemus aliquando, an ipsum vigilare quod dicitur, somni sit perpetui portio? Peut-être, lorsque nous connaîtrons nous-mêmes un peu mieux la Scolastique et les Pères, ne discuterons-nous plus de semblables questions? » 19. 334 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. nous fait aucune confidence ; Fimpersonnalité des Ins- titutiones diçinae contraste avec le « moi » exubérant de Tertullien. De cette grande différence en dé- coulent bien d'autres. Les Africains, violents et extrê- mes, vont jusqu'au bout de leurs idées et surtout de leurs passions, qui les dominent bien plus que leurs idées ; Lactance est l'homme du juste milieu, dût-il paraître un peu froid, un peu trop purement rationel. Les Africains dédaignent la tradition littéraire pour la modernité la plus aiguë ; Lactance est le plus fervent admirateur de Cicéron, son imitateur le plus fidèle. Le style africain, obsédé par la sensation vive et brusque, est fait de rapidité et de pittoresque avant tout; le style de Lactance est périodique, oratoire et abstrait. L'origine africaine se trahit peut-être en un point, par le goût de Lactance pour les prophé- ties âpres et lugubres des Sibyllins; encore s'en faut-il que son imagination se complaise dans ces spectacles tragiques de la fin du monde comme celle de Commodien ou de Tertullien. Et à part cette uni- que exception, le contraste se maintient frappant, entre l'homme et le pays. L'exemple de Lactance est un des meilleurs arguments contre la théorie de la race et du climat ^ On trouve Lactance un peu en tous pays, sauf en Afrique ; aussi n'appartient-il à son pays d'origine ni par son tempérament, ni par ses écrits, ni par Finfluence qu'il a exercée ^. Il 1. R. PiCHON, Lactance, p. 1 sq. Nous ignorons les antécédents de Lactance et il a pu naître en Afrique un peu « par hasard », ainsi qu'il arrive dans les familles des fonctionnaires d'un État très étendu qui envoie ses employés dans des colonies avec lesquelles la famille n'a- vait encore pris aucune attache ou bien un contact seulement superficiel. En bonne critique, on ne peut faire intervenir ces exemples ni pour ni contre une théorie qui ne doit être combattue ou vérifiée que par des exemples complètement connus et circonstanciés. 2. R. PiCHON, Lactance, p. tthl sqq. LE DONATISME. 335 fallait rappeler son souvenir, mais nous n'avons pas à nous y arrêter. Son écrit sur La mort des persécu- teurs ^ est une exception dans son œuvre, mais toute l'aigreur et toute la passion que Fauteur y laisse voir montrent plus que ses autres ouvrages combien il est étranger à l'Afrique. Ce que ce pam- phlet contient de dramatique et de réaliste n'est qu'a- necdotique. Les choses les plus abjectes y sont découvertes et tranquillement décrites ; c'est une série de sujets effrayants décrits avec précision et sincérité. C'est une chronique bien menée avec quelques lenteurs et des morceaux excellents. Que l'on imagine, si c'est chose possible, un pareil sujet présenté par Tertullien, et Ton aura quelque idée de ce qu'il y a décidément d'étranger à l'Afrique chez Lactance. Le donatisme couva pendant les années 304 à 311, et il n'est pas bien aisé de marquer son déve- loppement au cours de cette période ^. Les appré- ciations rigoureuses de Mensurius avaient déplu au groupe toujours persistant en Afrique des « exagé- rés » et il est assez probable que les hommes de dé- sordre commencèrent dès lors à exploiter contre l'é- vêque un mécontentement plus ou moins empreint de malveillance. Dès que la persécution s'arrêta, on vit surgir une question qui, manifestement, visait Mensurius : c'était celle des vrais et des faux ira- diteurs. Le mouvement était inspiré ou dirigé par 1. Ibid.^ p. 337; cf. P. Allard, Mélanges, dans la Revue des Ques- tions historiques, 1903. Octobre. '2. WoELTER, Der Ursprung des Donatismus, in-8<*, Leipzig, 1883; M. Deutsch, Drei Aktenstucke fur Geschichte des Donatismus, in-S", Berlin, 1875. Rieck, Enstehung und Berechtigung des Donatismus im Himblick auf verwandte Erscheinungen, Gymnasialprogramm, in U^, Friedland, 1877. 336 L'AFRIQUE CHRETIENNE. l'évêque des Cases-Noires, Donatus, secondé par quelques-uns de ses collègues numides. Ce groupe nomma un inters>entor ou visilor dans le dessein d'écarter de son siège Tévêque Mensurius ^ Ce parti avait d'autant plus de chances de réussite que le nombre des évoques traditeurs avait été plus grand. Les prélats de Numidie s'étant réunis à Cirta, en 305, pour élire un évêque, le primat Se- cundus, de Tigisi, voulut procéder à la vérification des pouvoirs des électeurs et leur demanda si, pen- dant la persécution, ils avaient livré les Livres saints. Aucun d'entre eux n'osa affirmer son innocence. On sentait, dès cette époque, le schisme dans l'air ^. Il éclata en 311, à la mort de Mensurius. Peu de temps auparavant, l'évêque de Carthage ayant été mandé à la Cour et craignant de ne pas revoir sa ville épis- copale, confia à deux prêtres les ornements et les vases précieux de l'église. Il fit dresser un inven- taire et le remit à une tierce personne, chargée de le transmettre à son successeur. Mensurius mourut en effet et le diacre Cécilien, son plus intime conseiller, fut élu à sa place. Celui-ci, muni de l'inventaire qui venait de lui être remis devant témoins, réclama aux deux prêtres le dépôt qu'ils avaient reçu. Ils refusè- rent de le restituer^ et, se sentant perdus d'honneur, passèrent au parti qui s'était organisé, dès l'épis- copat précédent, contre Cécilien. Ce parti s'était 1. s. Augustin, Sermo^ De pastoribus, 46. 2. Le neveu de Secundus, de Tigisi, disait à l'évêque afin de le détour- ner de poser la question à Purpurius, de Limata : Paratus est recedere et schisma facere, non tantum ipse, sed omnes quos arguis. S. Augus- tin, Contra Cresconium, III, 15 : Ad Donatist. post Collât., c.xiv; Epist. XLIII; S. Optât, De schism. Donat., I, 14. En ce qui concerne Secundus, de Tigisi, rien ne prouve qu'il eût livré les Écritures. 3. s. Optât, op. cit., 1, 18. LE DONATISME. 337 fortifié de deux prêtres de Carthage, Botrus et Cé- lestius, qui avaient brigué la succession de Cécilien, et de plusieurs évoques de Numidie, séduits par les libéralités d'une dame nommée Lucilla, d'origine es- pagnole, qui portait à Cécilien une haine très vive à cause d'une réprimande publique que le diacre lui avait adressée au sujet d'une pratique à laquelle elle tenait beaucoup ^ Le primat de Numidie, Se- cundus, de Tigisi, se laissa entraîner dans le parti par dépit de n'avoir pas été invité à l'ordination de Cécilien^. Lucilla et ses partisans convoquèrent les évêques de Numidie à Carthage, à l'effet de pro- céder à une nouvelle ordination. Ils s'y rendirent au nombre de 70 et, loin de se réunir aux partisans de Cécilien, allèrent siéger dans une villa particulière. Ils firent mander Cécilien ^ qui répondit qu'il se ren- drait à leur jugement si on le reconnaissait coupable d'une faute même légère. On lui reprocha alors de s'être laissé ordonné par Félix d'Abtughi accusé d'avoir été traditeur. Cécilien déclara qu'il consenti- 1. Elle portait sur elle et baisait avant de faire la communion les re- liques des personnages mis à mort pour la foi, mais dont le martyre n'avait pas encore été proclamé officiellement. Le texte qui nous donne ce renseignement est le plus ancien de ceux sur lesquels on puisse fon- der l'existence d'une vindicatio martijrum, analogue à nos « procès de canonisation ». 11 donne lieu à quelques objections, mais ce n'est pas ici le lieu de les éclaircir. 2. Ce qui n'entraînait d'ailleurs aucun vice de forme. L'évèque de Carthage, comme celui de Rome, était ordonné par un prélat du voisi- nage. S. Augustin, Epist. XLIII, 17; Brevic. Collât., 111, 5. Fallu de Lessert, dans les Métn. de la Soc. des Antiq. de France, t. LX, étudie au point de vue de la compétence respective du proconsul et du vicaire d'Afrique les documents relatifs à l'élection de Cécilien et sa consécra- tion par Félix d'Abtughi. Le ressort du vicaire embrassait la Numidie, la Byzacène, la Tripolitaine et les Maurétanies Sitifienne et Césarienne, mais pas la Proconsulaire. L'enquête sur Félix fut terminée par le pro- consul chargé de l'intérim pendant la maladie du vicaire. 3. S. OPTAT, op. cit., I, 18. 338 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. rait à être ordonné par un évêque pur de tout soup- çon. L'évêque de Limata, Purpurins, se contenta de répondre : « Qu'il vienne pour l'imposition des mains, et nous lui casserons la tête. » Les fidèles empêchè- rent leur évêque de se livrer à ces forcenés qui élu- rent à sa place Majorin, favori de Lucilla. Ces événements coïncidaient à peu près avec l'avè- nement de Constantin et l'intervention du pouvoir civil dans les affaires intérieures de l'Eglise. Peu de mois après son avènement, Constantin s'occupa des affaires religieuses de la province d'Afrique, elles lui paru- rent plutôt anodines ^ . Il recommandait la surveil- lance des perturbateurs et permit, au besoin, de demander main-forte aux pouvoirs publics. Il adressa en même temps une somme d'argent, 3.000 folles^ à répartir entre les Eglises et enjoignait au procon- sul d'exempter de toutes les charges publiques les prêtres partisans de Cécilien. Les évêques dona- tistes, voyant leurs affaires compromises, firent solli- citer de l'empereur la convocation d'un concile en Gaule pour juger le différend^. Le concile se tint à Rome (2 octobre 313), au Latran. On y consacra trois journées. Le premier jour, le concile refusa d'en- tendre la lecture du dossier donatiste, œuvre imper- sonnelle, par conséquent irresponsable. Donat ayant proposé aussitôt de faire entendre des témoins, ceux- ci, introduits, déclarèrent ne savoir que dire contre Cécilien^, qui accusa Donat à l'instant d'avoir pré- paré le schisme à Carthage du vivant de Mensu- 1. Epistola Constantini ad Caeciliamim ; cf. Eusèbe, Vita Constan- tiiii, I, ^5. 2. s. OPTAT, op. ci7., I, 22, 23. Epist. Constantini ad Melcliiadem; Eu- sèbe, Hist. eccles., X, 5. 3. S. OPTAT, op. cit., I, 2'i ; S. AUGUSTIN, Brevic. collât., III, 12. LE DONATISME. 339 rius. Donat ne sut que répondre. Le deuxième jour, nouveau libelle, repoussé pour les mêmes raisons. Le troisième jour, on étudia les opérations du soi- disant concile qui avait élu Majorin et, réservant la question de droit, le pape jugea la question de fait et annula la sentence du concile qui « avait con- damné un absent ». Les donatistes eussent voulu soulever alors la question de l'évêque consécrateur, Félix d'Abtughi, mais c'était trop manifestement une échappatoire. Le pape Melchiade, afin de ne pas pousser les choses à l'excès, se borna à condamner le seul Donat ; il conserva leurs fonctions aux prê- tres ordonnés par Majorin; enfin, il établit que, dans les localités où se trouvaient deux évêques, le plus jeune céderait la place au plus ancien et serait en- voyé dans une autre église ^ . A peine de retour en Afrique, les donatistes attaquèrent le concile de Rome et obtinrent la convocation d'un nouveau tribunal. L'assemblée se tint à Arles (l*^'' avril 314). Céci- lien fut absous et les donatistes condamnés ; on renouvela les dispositions prises par le concile de Rome à l'égard des ordinations faites par Majorin et on porta deux canons qui décidaient: 1" qu'à l'avenir les ecclésiastiques seraient exclus du clergé, mais après la constatation du crime dans les registres pu- blics et 2° que l'ordination faite par un évêque tradi- teur était valable. Quelques évêques se rallièrent à Cécilien ; les autres reprirent l'agitation religieuse en faisant appel au pouvoir civil. Après divers ordres et contre-ordres, Constantin jugea à Milan, au mois de novembre 316, la cause des donatistes. Ils furent 1. s. Augustin, Epist.,XLlU, 16. 340 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. condamnés et la sentence fut communiquée à Eu- malus, vicaire d'Afrique ^ Loin de se soumettre, les schismatiques commencèrent les violences ouvertes : ils envahirent une basilique catholique à Constantine et résistèrent, sans se dissimuler désormais, au pou- voir civil. Le donatisme recevait, en cette année 320, un coup qui eût dû l'abattre et qui paraît l'avoir à peine effleuré. L'énormité de ce scandale qui l'attei- gnait sans entraîner sa ruine, suffirait à faire voir que l'estime n'était pour rien dans les sentiments qui lui attiraient ses partisans. Le diacre Nundina- rius, irrité contre l'évêque Sylvain, un des adver- saires de Cécilien, rendit publiques des lettres qui dénonçaient ce prélat comme traditeur-. Sur la de- mande du diacre, le consulaire Zénophile ^convoqua, en qualité de témoins, les clercs et les laïques qui avaient vu Sylvain pendant la persécution. On inter- rogea le grammairien Victor. Celui-ci hésitant à ré- pondre : on apporta les actes de Munatius Félix, fla- mine perpétuel à Cirta, dont on donna lecture (voir p. 320). Le rôle joué par Sylvain, alors sous-diacre, n'était que trop clair. On lut alors les lettres écrites par le violent évêque de Limata, Purpurins, à Syl- vain et aux anciens de Cirta, les invitant à régler le différend survenu entre Sylvain et Nundinarius, « de peur que ce diff'érend ne tournât contre les tra- diteurs ». Ce n'était pas tout. Il fut prouvé que Syl- vain avait volé le trésor des pauvres de 400 bourses données par Lucilla et destinées à payer l'ordination 1. Contra Cresconium, III, 71. 2. Epist. LUI, 2. 3. Fallu de Lessert, Fastes de ta Numidie sous la domination ro- maine, in-^o, Paris, 1888, p. 190-192 ; cf. M. Deutsch, Di^ei Aktenstûcke fur Geschichte des Donatismiis, in -8°, Berlin, 1875, p. ^6-91. LE DONATlSiME. 341 de Majorin; qu'il avait ordonné un certain Victor pour le prix de 20 bourses; enfin qu'il avait volé, de concert avec Purpurius, dans le temple de Sé- rapis, les coupes et le vinaigre. Vers 330, le donatisme comptait en Afrique 270 évêques; ils étaient inspirés et gouvernés par un homme d'une rare énergie et d'une habileté qui ne s'étonnait de rien. Il avait succédé à Majorin en qua- lité d'évêque intrus de Carthage et avait mérité le nom de Donat le Grand qu'il reçut de son parti. Le donatisme lui dut son organisation et sa durée bien plus qu'à Donat des Cases-Noires, simple fauteur du schisme. Donat était arrivé à cette popularité un peu malsaine qui fait d'un homme distingué le com- pagnon du plus bas peuple. Celui-ci ne lui donnait pas son titre d'évêque, mais l'appelait par son nom : Donat. L'évêque n'avait d'autre préoccupation que l'intérêt de son parti. Ses visiteurs n'avaient pas le loisir d'abuser de ses audiences pour perdre le temps en compliments et en banalités. Donat ouvrait l'entre- tien par ces mots, toujours les mêmes : « Qu'y a-t-il de nouveau chez vous en ce qui concerne...? w Les affaires faites, on était congédié. Un homme de ce caractère savait imprimer à son parti une audace dont les catholiques eurent parfois à souffrir. Optât de Milève, qui est contemporain des événements et apporte dans le récit qu'il en fait une impartialité qu'on a mise en doute sans raisons sé- rieuses, a insisté sur les violences que les catholiques eurent à subir de la part des dissidents. Il est assez probable que tous les torts ne furent pas du même côté, mais c'est un fait que les excès des donatistes nous sont connus et paraissent dépasser de beaucoup ceux dont le parti aura pu avoir à se plaindre de 342 L'AFRIQUE CHRETIENNE. la part de catholiques peu endurants, quoique, au dire d'Optat, les catholiques ne se soient point dé- partis de la modération. Aux accusations trop vagues l'évêque de Milève répondait comme nous le ferions de nos jours : « Les noms ! Donnez les noms ^ » La lit- térature de chaque parti est bien conservée et nous ne voyons pas que les noms aient jamais été donnés. Il y a eu, sans doute, des martyrs dona- tistes, mais ils étaient martyrs d'un genre parti- culier. Leur cas n'est pas absolument éclairci, même aujourd'hui, parce que les passions du temps sont parvenues à jeter sur les documents qui les concernent une obscurité persistante. Il paraît cer- tain que, parmi les donatistes honorés en qualité de martyrs, tels que Marculus, entré depuis au Marty- rologe romain, nous avons des suicidés; mais il a pu y avoir des victimes des catholiques, comme un évêque à Carthage en 317 et la nonne Robba à Bé- nian ^. 1. s. Optât, De schismate Donatistarum, 1. II, c, xiv : « Et tu hujus vocis oblitus, ad invidiam catholicis faciendam, his loculus es verbis : « Neque enim Ecclesia illa dici potest quae cruentis morsibus pascitur, « et sanctorum sanguine et carnibus opimatur. » Certa membra sua habet Ecclesia episcopos, presbyteros, diaconos, minislros, et turbam fidelium : dicite cui generi hominum in Ecclesia nostra hoc possit adscribi quod objicere voluisti? specialiter nomina aliquem ministriim, ostende ali- quem diaconum nomine suo; indica hoc ab aliquo factum esse presby- tero ; proba hoc episcopos admisisse ; doce aliquem nostrum cuiquam insidiatum esse. Quis nostrum quemquam persecutus est? quem a nobis persecutum esse autdicere poteris aut probare? » 2. Le sermon donatiste intitulé Sermo de passione ss. Donali et Advo- cati,P.L.,t. VIII, col. 754, rapporte diverses violencesdont les catholiques se seraient rendus coupables en 317 dans les églises donatistes de Carthage et finit par le récit du meurtre d'un évêque à l'autel oii il officiait. Ce personnage est désigné sous le nom d'episcopus ex Abiocatensi oppido. Il faut probablement corriger Abiocalensi en Avioccalensi; ce qui auto- riserait la correction proposée par S. Gsell, dans les Mcl. d'arch. et d'hist., 1899, p. 60, note 5 : Sermo de passione S. Donati ep{iscopi) LE DONATISME. 343 D'autre part, il est avéré que les donatistes se laissèrent aller, en plusieurs circonstances, à leur fougue africaine au préjudice de leurs adversaires \ L'empereur Constantin avait fait construire à Cirta, qui venait de prendre en l'honneur du prince le nom nouveau de Constantine, une basilique attribuée aux catholiques; elle fut envahie par les donatistes, qui refusèrent de la rendre, méprisant les réclamations des évêques de même que les décisions des magis- trats. La Numidie fut, dès les débuts et pendant toute la durée du schisme, la place d'armes du parti, qui s'oublia parfois jusqu'aux violations flagrantes du droit commun. Il fit déci^éter par les décurions et les principaux magistrats municipaux qu'à l'avenir les clercs catholiques, lecteurs, sous-diacres et autres seraient désignés pour exercer le décurionat et les charges municipales. Les évêques numides firent preuve, en la circonstance, d'une mansuétude mé- ritoire. Ils sollicitèrent de Fempereur, non la resti- Abiocal{€nsis), correction d'autant plus fondée que le texte du sermon ne mentionne ni Donalus, ni Advocalus. Ce sermon rapporte des actes de violence commis, peut-être, dans trois églises distinctes, cf. L. Du- CHES\E, dans le Bull, crit., 1886, p. 130. Une première fois, une basi- lique donatiste est envahie par les catholiques et transformée en lieu de débauche? Une autre fois, les soldats entrent dans une église et se mettent à bâtonner les schismatiques ; l'évêque de Sicilibba est effleuré parla pointe d'une épée. Une troisième fois, grand massacre de dona- tistes, l'évêque d'Avioccala est tué devant l'autel; on enterre toutes les victimes dans l'église. Cf. S. Gsell, dans Mél. d'arcli. et d'hist., 1900, p. 119 sq. Il n'y a pas lieu de s'arrtter à la conjecture présentée dans le Nuovo bull. di arcli. crist, 1898, p. 219 sq. 1. Pour la date d'apparition des Circoucellions, cf. Fallu de Lessert, Fastes des prov. afric, t. II, l''" partie, p. 2.'i2, note 3, qui se prononce, non sans hésitation, pour 321 ; D. Vôlter, Dei^ Ursprung des mônchthums, in-8°, Tûbingen, 1900, p. 41 sq., met en pleine lumière les accointances des circoncellions avec les moines. Cf. M. Von Nathustus, Zur Cha- rakteristik der Circumcellionen des IV und V Jalirhunderts in Afrika, dans Der Protestant, herausg. v. Staerk, 1900, 38, 344 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. tution de la basilique indûment soustraite au culte catholique, mais simplement la concession d'un autre terrain par le fisc, afin de s'y établir, ce qui fut accordé. Constantin mit en outre l'érection de la basilique nouvelle à la charge du fisc impérial et confirma les exemptions de charges dont le clergé bénéficiait ^ (330) ^. On peut rapporter vers cette date de 330 ou à quelques années plus tard ^ un concile donatiste célébré à Carthage et auquel pri- rent part deux cent soixante-dix évêques et qui se déclara contre la rebaptisation des catholiques pas- sant au donatisme '* ; mais, dans la pratique, ni Donat ni les donatistes ne tinrent compte de ce canon ; ils continuèrent à rebaptiser. La décision prise par le concile donatiste marquait néanmoins une détente des esprits et une tendance vers un accommodement. 11 ne serait pas impossible que cette disposition nou- velle eût quelque rapport avec la tentative faite vers ce temps, même un peu plus tôt, ou de constituer à Rome un parti donatiste. Un évêque numide, Victor de Garbes, avait été chargé de la tâche, assurément difficile, de fonder à Rome une communauté dissidente qu'il fut réduit à réunir dans quelque arénaire hors de la ville ^. Victor eut quelques successeurs, tous évêques clandestins comme lui ; ce furent Boniface, 1. Code Théodos., 1. VII, De episcopis : Lectorcs divinorum apicum et hypodiaconi caelerique clerici qui per injuriam liaereticorum ad curiam devocati sunt, absolvantur^ et de caetero ad similitudinem Orientis minime ad curias devoceyitur, sed immunitate plenissima po- tiantur. 2. Ellies Dupin, Historia Donatistarum, dans Opéra de saint Optât; in-fol., Parisiis, 1700, p. 11. 3. Ibid., p. 12. U, S. Augustin, Epist. ad Vincentium Rogatislum, XCIII, n. U5. 5. On donna à ce groupe donatiste les surnoms de Montenses., de Cam- pitae et encore de Rupitae. LE DONATISME. 345 Encolpius, Macrobius qui vivait vers 370; après lui, vinrent Lucianus, Claudianus. Ce dernier attira plus spécialement l'attention de l'Église de Rome, qui fit savoir aux empereurs Gratien et Valentinien qu'en faisant poursuivre en Afrique et même expulser les dissidents, on avait gagné de recevoir Claudianus. On ignore le nom de celui qui succéda à ce person- nage, mais à la conférence de Carthage nous voyons un certain Félix porter le titre d'évêque de Rome, non sans provoquer, comme bien on pense, des pro- testations. Ce Félix était probablement romain d'o- rigine ' ; c'est du moins avec lui que s'éteignit la liste épiscopale des donatistes à Rome. Le parti essaya de se répandre ailleurs encore en dehors de l'Afri- que, mais il ne parvint qu'à établir un diocèse fictif en Espagne, diocèse qui paraît n'avoir guère com- pris qu'un évêque, une dévote et le domaine de cette dame. Le donatisme glissa d'assez bonne heure du terrain de la controverse dans celui de l'opposition politique et de la révolte ouverte. Le parti avait donné nais- sance à un résidu comme il s'en forme toujours à la faveur des troubles religieux. En sortant des classes élevées pour pénétrer dans les classes inférieures, le donatisme avait gagné des auxiliaires auxquels on donna le nom de Circoncellions ^. C'étaient des pil- lards qui couraient les campagnes, promenant par- 1. A la protestation soulevée par Aurelius de Carthage touchant ce titre d'évêque de Rome, Peiiliauus répond : Quae ratio hue eum de- tulerit yiullus ignorât. Nobilitatem omiiem hic esse Romanam, nec ipsi nescitis. Idem igitur turbo eademque nécessitas (la prise de Rome par Alaric, en 410) eum hue detulit. 2. S. Augustin nous donne l'origine de ce nom, Contra Gaudentium, I. I, c. 28 : ... et victus sui caussa cellas circcmiens rusticanas, unde et CircUxMGELLIOnum nomen accepit. 3i6 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. tout rincendie et le meui'tre. Ces hommes sortaient de la lie du peuple et de Tancienne race autochtone. Saint Augustin nous apprend que ces fanatiques sortis des campagnes ^ n'entendaient que le vieil idiome, le punique ^. Il semble néanmoins tout à fait probable que ces paysans étaient des Berbères qui, par leur contact prolongé avec les Carthaginois, par- laient la langue de ceux-ci, comme aujourd'hui les Kabyles parlent généralement l'arabe, sans que les Arabes entendent le berbère ^. Ne nous y trompons pas, le léger vernis théologique de la secte était moins que rien; l'origine, les instincts, les procédés et les tendances des Circoncellions le prouvent. Ce ramassis de colons, d'esclaves, de petits propriétaires, pressurés, épuisés par le fisc, dont les exigences grandissaient avec les malheurs de l'époque, voyant une occasion propice pour soutenir par la violence ses revendications, n'y manqua pas. L'insurrection n'eut de religieux que l'apparence, elle fut en réalité une révolte sociale. Elle fut traitée très vite d'après ce qu'elle était. En 347, l'empereur Constance envoya en Afrique deux délégués, chargés de faire de nom- breuses aumônes et de travailler à la réconciliation des partis '•. Ils furent repoussés par Donat de Car- 1. s. Augustin, Epist. CVIII, Ad Macrobium, c. v, § 18, parlant de l'audace des circoncellions, se sert de l'expression rusticana audacia. 2. Ibid., c. V, § 14 : Vevborum tuorum, quae in eos per punicwn in- terpretem... jaculatus es. 3. H. FouRXEL, Les Berbers, 1. 1, p. 64; SA.iNT-]VlARC-GiRARDi.N,L'^/'ri- que sous saint Auguslin, dans la Bévue des Deux-Mondes, 15 sept. 1842. 4. S. OPTAT, De schismate Donatist., III, 3. La mission avait était pré- cédée d'une première tentative d'union dès le début du règne de Cons- tance. Les propositions d'union furent repoussées avec quelque hau- teur, comme pouvait le faire un parti alors très puissant et nombreux à qui on proposait de se dissoudre. Léonce et, avant lui, Ursacequi avaient reçu commission de procurer la réunion des dissidents, eu anùvèrentun LE DONATISME. 347 thage, mais en Niimidie leur arrivée provoqua la ré- volte ouverte. L'évéque Donat de Bagaï, averti de leur arrivée, avait fait fermer les portes et ameuter les circoncellions \ Paul et Macaire demandèrent se- couTS au comte et la répression paraît avoir été des plus sévères. Donat de Bagaï et le prêtre Marculus périrent ^. Donat de Cartilage alla mourir en exil peu vite aux dragonnades. Us exigèrent d'abord la restitution des basili- ques orthodoxes dont le parti s'était emparé par la force et cette resti- tution entraîna des violences à l'égard des plus mutins. On emprisonna, on proscrivit, on exila. EUies Dupin, qui ne peut pas être suspect de trop de bienveillance pour les orthodoxes, trouve cela fort bon : quae paenae, dit-il, quamvis ipsorum facinoribus deberentur iamen inde occasîonem arrîpueimnt calumniandi Catholicos quasi persecutores et fiostes christianorum qui crudeliter in innocentes saevirent, op. cit., p. 13. On peut lire à ce sujet le sermon donatiste publié par Ellies Dupin et mettre en regard de cette rigueur l'accueil que le parti faisait aux représentants du pouvoir central ; c'est ainsi que le successeur d'Ursace et Léonce, un nommé Grégoire, était traité par Donat de ma- cula senatus et dedec'us praefectorum. 11 faut rappeler également les calomnies qui devaient être très sensibles aux hommes de ce temps et dont les donatistes ne se privaient pas, cf. Ellies Dupin, op. cit., p. lU. Pour les opérations militaires de Ursace, de Grégoire, de Léonce, de Taurin, de Silvestre, cf. R. Gagnât, L'armée romaine d'Afrique, in-4°, Paris, 1892, p. 67 sq. 1. Tout cet épisode de l'envoi des operarii unitatis, des difficultés qu'ils rencontrèrent à Bagaï et de l'intervention du comte d'Afrique. Silvestre, est étudié par G. Pallu de Lessert, Fastes des provinces africaines, 1901, t. 11, V^ partie, p. 240-246. On y trouve la distinction entre Taurinus et Silvestre et l'indication des deux tentatives d'unité, l'une vers 320, l'autre après le concile de Sardique (343). Pour cette date, Ibid., p. 244, note 3. « Dès le milieu du iii« siècle, Bagaï, Mascula et Thamugadi possédaient des évoques. Gf. Morcelli, op. cit., t. 1, p. 92, 2i5, 306. Après la paix de l'Église, le christianisme eut, au nord del'Au- rès, une intensité de vie extraordinaire. Partout s'élèvent des églises et des chapelles que leur architecture et la forme des symboles chrétiens permettent de dater du iv« ou du commencement du v® siècle. Gette ré- gion fut le centre du donatisme. » Gsell et Graillot, dans Mél. d'arch. et d'Iiist., 1893, t. XIII, p. 473. Inscriptions de cette région avec le Deo laudes, C. I. L., \\. 2308 et additam., p. 950; Bull. Soc. des antiq., 1878, p. 131; La, Capsella, p. 19, u. 6; Ephem. epigr., t. V, n. 680; C. I. £., u. 2223; Bull, du Comité, 1887, p. 80, n. 165; MéL d'arch. et d'Iiist., 1891, t. XI, p. 427. 2. Les catholiques et les donatistes ne s'entendaient pas sur les cir- 348 L'AFRIQUE CHRETIENNE. avec bien d'autres évêques de son parti. Le dona- tisme était complètement démembré et le successeur de Cécilien, Gratus, crut pouvoir proclamer au con- cile de Carthage, en 349, que Dieu « avait rendu à l'Afrique l'unité religieuse * ». Ce même concile porta deux canons ayant trait au donatisme. L'un décrétait que la rebaptisation de ceux qui avaient répondu aux interrogations qui leur étaient posées d'une manière conforme à la doctrine de l'Evangile et des apôtres, était illicite ; l'autre interdisait le culte de ceux qui en se précipitant ou de toute autre manière auraient trouvé la mort en cherchant un soi-disant martyre. Il n'en subsistait pas moins un profond malaise en Afrique, car les violences de 347 avaient pris, à cer- taines heures, la gravité d'une guerre civile et lais- saient des sujets de perpétuelle irritation. La pre- mière agression était due à Donat de Bagaï, inspiré et probablement dirigé par Donat de Carthage. Les circoncellions avaient pris, cette fois, une situation officielle. Sous leurs chefs Axidus et Fasir, ils étaient bien les hommes de main du parti. Il y eut, à la nou- velle des excès auxquels ils se livraient, une terreur comme il s'en répandit au moyen âge, en France, lors de la Jacquerie et des Tard-Venus, ou encore au temps de la domination romaine, lors de la révolte constances de la mort de Donat et de Marculus. Pour le récit donatiste concernant Marculus, cf. S. Optât, p. 193 (édit. ZwiszA,p. 193) et son traité De schismate Donatistœ^um, 1. 111, passîm; S. Augustin, Contra liiteras Petiliani, II, 32, ^6; Tract, in Joliannem, XI, 15; Contra Cresconium, III, 54 sq. Le « martyre » de Maximien et d'isaac est de la même époque et paraît avoir eu lieu à Carthage, cf. S. Optât, Opéra, 1700, p. 197. 11 n'est pas sans utilité de rappeler que Donat de Bagaï et le prêtre Mar- culus sont inscrits au martyrologe. Tillemont, Mém. Iiist. eccl., t. VI, p. 711, confond Donat de Bagaï avec Tévêque d'Avioccala. Sur ce dernier, cf. G. Fallu de Lessert, op. cit., p. 23i, note 3. 1. Ellies Dupin, op. cit., p. 14. LE DONATISME. 349 des Bagaudes. Les évêques, ne pouvant rien, firent appel au comte Taurinus : « L'Eglise, lui disaient- ils, ne peut corriger ces gens-là. » Taurinus fit mar- cher un détachement qui parcourut les lieux que ravageaient les circoncellions et en tua le plus qu'il put. Ce fut principalement la Numidie qui eut à souffrir, et le souvenir de la répression devint le thème des reproches les plus yéhéments adressés aux ca- tholiques. Tout cela cependant, répondait l'évêque Optât, tout cela est arrivé sans notre provocation, sans nos conseils, sans notre participation; tout pou- vait être évité sans cette funeste rebaptisation. Si instructifs que soient les documents officiels de la querelle du donatisme et des autres hérésies afri- caines, ils ne peuvent nous donner une idée suffisam- ment précise de la profondeur des passions soulevées dans tous les rangs du peuple par les débats théolo- giques. Des textes d'une nature plus familière , les inscriptions vont nous montrer les Africains s'obsti- nant dans l'affirmation de leurs convictions jusque dans la mort, comme pour nous mieux assurer qu'ils ne varieront point. Quelque aride que doive en pa- raître le détail, on nous accordera que nous ne pou- vions l'omettre. I HIC- lACENT VNTANCVS ET- INNOCENS PARTIS TRIGARM Hic lacent Untancus et Innocens, partis (= sectae) Trigari. 1. C. /. £., n. 8650. Pars, eu Afrique, revient à dire : Secla. Rossi dit . \. G. BoissiER, dans les Comptes-rendus de l'Acad. des inscr., séance du 12 mai 1899; S. Reinach, dans la Revue archéol., 3« série, 1899, t. XXXV, p. 162; S. GSELL, dans les Mél. d'arcli. et d'Iiist., 1900, t. XX, p. lai; 1901, t. XXI, p. 236, note 2; Fabre, dans le Bull. d'Oran, 1900, p. 399-408. Une autre inscription de Bénian commémore un évoque do- natiste de la même Église, elle renferme une formule à noter : us ep{iscopu)s lanno [ec]ctesia Ala[miliarensi], lem [requie]vit in flde evange[liî Cf. G. Boissier, loc. cit.; A. Héron de Villefosse, Obser- vations sur une inscription donatiste de Bénian, publiée au Bulletin d'Oran, 1896, p. 374, dans le Bull, de la Soc. des antiq. de France, 1900, p. 114; R. GAGNAT, dans la Revue archéoL, 1901, t. XXXIX, p. 139, n.55; s. GSELL, dans les Mél. d'arcli. et d'Iiist., 1900, p. 141; 1901, p. 237; Jahrbuch des Kaisersl. deulschcn Arcluiolorj. Institut., 1900, p. 79. LE DONATISME. 351 IVEM-ROBBE SACRE DEI GERMNA HONOR^«QVESIREN-EPSI CEB TRADI^«V^X7ÇA ^ERVIT DIGNI TATE MRMRI-VIXIT AINIS L-ET RED 5 DIT-ID SPM-DlE-<:ihKA-/?RILES-PR°CCCXCV Mem{oria) Robb{a)e, sacr{a)e Dei [ancillae], germa- na{e) Honor[ati A]qu{a)e Siren{sis) ep[i)s[cop)i c{a)ede tradi[torum] ç[e].vata meruit dignitate{m) martiri{i), vixit annis L et reddidit sp{iritu)m die VIII, kal [endas) Apriles, \a.nno] pro{vinciae) CCCXCV. On rencontre fréquemment sur des objets fort di- vers une acclamation qui fut le cri de ralliement des donatistes, nous pourrions dire leur cri de guerre, car le parti se montra toujours fort belliqueux. C'est ce que disait saint Augustin : « Que de crimes le Deo laudes de vos partissan a procurés. Vous êtes telle- ment fanatiques que votre cri Deo laudes jette la terreur plus que ne le ferait un cri de guerre ^ . » Les catholiques avaient adopté pour se reconnaître un mot de passe analogue : « Vous riez de notre Deo grattas, dit encore saint Augustin, et les hommes pleurent de votre Deo laudes ^. » Nous mentionnons plus loin l'anneau d'un donatiste portant la devise de la secte ^; nous pouvons y ajouter divers marbres. Sur un cippe grossier, voisin de Tébessa, on lit '' : DEO LA V D E S 1. s. Augustin, Enarr. in Psalm. CXXXII, 6 : Quantum luctum de- derunt Deo laudes avmatorum vestroruni. Ita furiosi cslis, ut per Dei laudes amplîus quam buccina bellica terreatis. 2. Ibid. : Vos Deo gratias nostrum rîdetis, Deo laudes vestrum homi- nes plorant. 3. Vars, dans le Rcc.de la soc. arcli. deConst., 1898, t. XXXII, p. 352 U. DeRossi,Bu//. di arch. crist., 1875, pi. XII, n. 1, p. 174; CI. L., 352 L'AFRIQUE CHRETIENINE. Sur un chapiteau ayant appartenu à une basilique au Ksar-Bagaï, on lit * : DEO GRATIAS Sur l'architrave d'une porte à Henschir-el-Begueur, on a paru vouloir dissimuler, sans l'omettre, le cri hérétique : on lit donc en deux cartouches ^ : VDES DLCA EOLAV % SVVM a Deo laudes dicamiis, A Djemma-Titaya, dans la Numidie, on lit une con- fession : In nomine[C[h)]îHsti {f)i[l]i . Deo laii[d]e[s\ ^. I N NOM INE^RIS TIIIMDE OLkSWEm Les catholiques semblent n'être pas demeurés en retard pour affirmer leur croyance. Une épitaphe de Tanaramusa ( près de Mouzaïa-les-Mines) rappelle la confession constante d'un évêque ^ : n. 2046, à Hensohir Gôsset ; n. 2223, au sud de Kenchela ; n. 17718, à Mas- eula; 17733, àBagaï; n. 17768, à Aïû-Mtirschu. 1. De Rossi, loc. cit., C. J. L.. n. 2046, 2308. 2. DE Rossi, op. cit., 1880, p. 76, pi. IV, n. 1; C. I. L., n. 10694, à Tébessa ; à Henschir Sefel Dellaâ on trouve une variante : Deo lau[de]s a[fji]mus, C. I. L.,n. 2308; à Gasr Ghariân : [d]o[mi]ni [la]udes ca[n]a- mus], C. T. L.,n. 10689. J'hésite à classer le fragment suivant : Deolau- de.s super aquas a no , Poulle, dans le Bec. de la soc. de Const., 1890, t. XXVl, p. 383, n. 77. A Aïn-Blida (Numidie) : Deo Ictus et gloria, Ephem. epigr., 1892, t. Vil, p. 105, n. 334. 3 J. TouTAiN, dans le Bull, du Coynité, 1894, p. 85, n. 4. 4. A. Berbrugger, dans la Bévue afric, t. I, p. 52; t. X, p. .354; Calai, du musée d'Alger, p. 79, n. 194; L. Renier, Becueil, n. 3675, C. I. L., n. 9286; Toulotte, Géogr. de l'Afrique chrét.,Byzacène etTripolitaine, p. 34. LE DONATISME. 353 [mu]LT\S EXILIIS [saepe{?)] PROBATVS ET FIDEI CATHOLICAE ADSER TOR DIGNVS INVENTVS 5 INPLEVIT_[N EPISCOPATV AN-XVIIh M-II-D-XII ET OCCI SVS EST IN BELLO MAVRO RVM ET SEPVLTVS EST DIE VhID-MAlAS P~ CCCCLVI Multis exiliis saepe probatus et fldei Catholicae adsertor dignus inventus (peut-être luventus) i{m)plevit in episcopatu an{nos), XVIII, m{enses) II, d{ies) XII ; et occisus est in bello Maurorum et sepultus est die VI id- (us) maias {anno) p{rovinciae) CCCCLVI. Ce titre de catholique reparaît fréquemment sur les marbres ^ , mais il ne semble pas que les fidèles aient porté ou reçu l'épithète de catholicus, catholici : au- cun marbre, du moins parmi ceux qui ont été décou- verts jusqu'à ce jour, ne témoigne qu'on ait fait usage de ce vocable 2. Une expression que nous lisons sur un grand nombre d'épitaphes, témoigne de l'ortho- doxie de ceux dont on rappelait le souvenir : c'est la formule in pace ^. 11 faut observer que nous avons plusieurs types de cette formule ^. 1. A Ksar-el-Kelb, C.I.L., n. 2311; à Cédia, adn. 2311, p. 951; à Tha- gaste, n. 5176. 2. Notons toutefois un ardent donatiste qui se donne ce titre : Lo- quor nomine seniorum Christiani populi catholicae legis. Gesta purgat. Felicis, à la suite des œuvres de S. Optât, p. 255. Cf. S. Augustix, Contra Gaudentium, 1. II, 2. 3. A. L. Delattre, La formule fidelis in pace sur les épitaphes chré- tiennes de Carthage, dans le Bull. trim. des antiq. africaines, 1886, t. IV, p. 245. sq. Cf. E. Le Blant, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1881, p. 247. h. Nous classons les formules sans tenir compte des variétés d'orthogra- phe, par exemple : bixit, bicxit, vicsit, etc. En ce qui concerne le mot 20. 354 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. On voit par la statistique que la formule que fidelis isolé de la formule in pace, je présume qu'il n'a pas un autre sens que lorsqu'il y est réuni. On pourra s'appliquer à la démonstration à l'aide des textes suivants : C.I.L., n. 5262 .où l'épithète de fidelis est donnée dans une épitaphe à une chrétienne dont il est dit recessit in pace; n. 5263, 5492 : fidelis in -^po; 5488, 5492, 10540, 10715, 11084. Sur les épitaphes de Carlhage (Damous-el-Karita), on trouve fréquemment le mot fidelis isolé, mais l'état fragmentaire des tituli ne permet pas de décider si le mot appartenait à un des lypesque nous avons étudiés ou bien s'il était donné seul. Pour ces inscriptions, nous n'utiliserons dans la pré- sente statistique que les textes qu'on peut considérer comme complets. En outre, nous bornons nos dépouillements aux textes recueillis par le C.I.L., afin d'éviter les longues références aux divers périodiques. Re- marquons, en terminant, que l'absence de la formule in pace paraît le cas le plus général à Sétif, C.I.L., n. 8634, 8636, 8638-8643, 8646-8650, 8652. In pace; C. I. L., n. 791, 1085, 1090, 1092, 1094-1099, 1391, 2018, 5490, 5492, 5493, 9716, 10509, 10541, 10544, 10545, 110%, 11647, 11906, 13463, 13550. Vixit in pace: C. I. L., n. 55, 56, 57 (11106), 67, 150, 748, 749, 1769, 2013, 5488 {vixit ann.... in pace, n. 11081, 11082, 11088, 11127, 11131, 11897, 11899, 12197, 12198, 12200, 13422). In pace vixit ; C. I. £., n. 181, 252, 453, 670, 673, 880, 984, 1086, 1100, 1101, 1169, 1768, 2014, 2016, 8637, 10636, 10637, 10638, 10687,11099, 11126, 11134, 11271, 11415, 11896, 11898, 11902, 11903, 12196, 13408, 13521. Dormit in pace ; C. I. />., n. 105'48, 11077, 11080, 11083, 11084, 11085, 11089, 11090, 11119, 11120-11122, 11129, 11726. Reqvievit in pace; C. I. I., n. 457, 458, 460, 2011, 5263, 5491, 8192, 8644, 9271? 11123, 11128, 11648, 11649, 11657. Inpaceexibit; C. I. L., n. 11727. Fidelis In pace; C. /. £., n. 463, 1087, 10^3, 1104, 1169, 9591, 10542, 11895, 12410, 13426, 13516. Fidelis in pace vixit ; C. I. /,., n. 671, 672, 983, 1083, 1084, 1089. 1116, 1169a, 1246, 8635, 8651, 9733, 105'47, 10927, 11900, 13420, 13430, 13440, 13499, 13518, 13627. In pace fidelis vixit; C. I. L., n. 2012, 10641. Fidelis vixit in pace; C. I. L., n. 707, 1390, 2017, 5264. Vixit in pace fidelis; C. I. £., n. 4762. In pace depositvs; C. I. X., n. 879. Depositvs in pace; C. I. L., n. 5489, 9248. Receptvs in pace vixit i^; C. I. L., n. 1156. Discessit in pace; C. I. L., n. 9804, 9808, 9810, 9821, 9823, 9870, 11651. In pace decessit,- C. I. /-., n. 1389, 1393. 1. Cette lecture pouvant donner lieu à quelques doutes, il y a lieu de rap- procher l'inscription suivante, qui détermine le sens de receptus : memoria Jstefanie 1| recepta in pace. S. Gsell, Recherches, p. 60, n. 12. LE DONATISME. 355 nous étudions a été répandue par toute F Afrique; elle est, de beaucoup, la plus fréquemment employée. Nous avons à rechercher maintenant le sens qu'y at- tachaient ceux qui l'inscrivaient sur les tombes. Un premier point se dégage des textes que nous avons groupés : c'est que inpace prend une signification dif- férente du repos de la tombe ; nous lisons en effet : + HIC REQVIE BIT BONE ME MORIE TEODO RVS IN PAGE FIDELIS BIXIT ANNOS + VII DEPOSITVS XI KL OCTOBRES INDCXIIII+ ' V MEDDEN IN RACE VI XIT ANNI S XXXV :•: 5 PLVS MIN RECESSIT DIE VIII IDVS :•: lANVA 10 RIAS :•:' Hic requielylit bon{a)e memori{a)e Tlieodorus in pace fîdelis[i>]ijcit annos VII. Depositus XI kal. octo- nuarias bres, ind{i)c[tione) XIIII. Medden in pace, vixit annis XXXV plus minus, recessit die VIII idus ia- Une autre formule nous apprend au sujet d'une jeune fille : ncslt in pace in hoc mundo annis 21 ^. Ceci serait suffisamment clair, mais nous trouvons d'autres éclaircissements dans une inscription qui nous apprend que Dalmatius a été fidèle à Dieu : in Recessit in pace; C. I. L., n. 5262, ^55 et addit., p. 926 {?). Precessit nos in pace; C, I. L., n. 9693, 9709, 9713. Precessit in pace dominica; C. I. L., n. 9751, 9752, 9793, 9794. 1. C. I. L., n. i06M, cf. 10636, 10637, 10638. 2. C. I. 1., n. 11126, cf. 11899. 3. C. I. />., n. 1106^1. 356 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. pace et in paradissu '. Ce qui est définitif, c'est Fépi- taphe d'une enfant de dix-huit mois qui a vécu en paix et qui est morte en paix : ^ t REPARATA FIAELIS VIXIT IN PACE ANNVM VNVM MENSES VI 5 AIES Xllll QVIEBIT IN PACE SVB AIE QVINTV lAVS FEBRVARIAS INAICTIONEQVAR 10 TA AECIMA Reparata, fidelis, vixit in pace, annum unum, meri- ses VI, dies XIII, quie[i>]it in pace sub die quintu idus februarias indictione quarta décima. Lorsqu'il s'applique à la vie posthume du défunt, in pace a une valeur certaine ; c'est la possession du bonheur éternel : m Christo ^ : BONE ME MoRIE FA/ LINE BIXIT MEN-III DO 5 R IN PACE IN CHRISTO Bon{a)e memori{a)e Paulin{ae) [v^xit men[ses) III; dor- {m it) in pace [et ?] in , Ch risto . 1. C. I. L., n. 13603. Peut-être faut-il voir une opposition d'idées dan» la formule : in pace et irene. C. I. L., n. 1091. 2. C. I. £., n. 526^. Nous pourrions citer encore des formules comme celles-ci : in pace (chrismon) vixit, n. 11099; dormit in pa- (chrismon) ce aw; R. Gagnât, ///« Rapport, p. 115, n. 9. 3. C. r. L., n. 11083. LE DONATISME. 357 Quant à savoir si cette formule a été réservée aux seuls catholiques nous n'en trouvons aucune attesta- tion chez les Pères comme pour ce qui concerne le Deo gratias, mais il ne nous paraît pas possible d'en douter néanmoins lorsque nous lisons cette formule : precessit nos in pace, sur l'épitaphe de l'é- vêque catholique d'Orléansville, Reparatus (-{- 475)^, et sur la memoria d'un groupe de martyrs de la même ville ^. Nous terminerons ces remarques par une dernière citation qui ne laisse pas de doute sur le sens d'orthodoxie et d'union à l'Église romaine qu'on attachait à in pace ^ : I N PACE E T CO N CORD I A DECESSIT 5 MARCELVS R-H- B- In pace et corcordia decessit Marcelus. R{equiescit) h{ic) b{ene). Peut-on avancer que l'absence des mots in pace ou fldelis sur une tombe soit la marque des dissidents? On peut dire à tout le moins que c'est un indice d'une importance assurée. On pourrait voir la confirmation de ce que nous avançons dans ce fait que les épita- phes d'hérétiques avérés que nous possédons n'ont pas les formules in pace ^ ou fidelis ^, et l'une d'elles porte, au lieu du requient in pace typique des or- 1. C. I. L., n. 9709, cf. n. 879. 2. C. I. £., n. 9716. 3. C. L L., n. U19U, cf. 1871fi. k. C. I. I,., n. 8650, G. BoissiER, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., séance du 12 mai 1899. 358 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. thodoxes, la formule requievit in fide eçangelii ^ . On voit parla ce qu'une statistique, que sa longueur seule nous interdit à cette place, pourrait apporter de lumières sur la force numérique des partis reli- gieux qui divisaient l'Afrique chrétienne. Si l'épigraphie funéraire la plus laconique peut nous fournir les éléments d'une statistique dont la portée historique n'échappe à personne, on devine que les inscriptions à formules développées doivent offrir une somme de renseignements qui ont leur impor- tance pour la recherche des expressions typiques de la controverse religieuse. Il est naturel que catholi- ques ou dissidents, voulant affirmer leur croyance, aient employé les mots les plus propres à l'exprimer et ceux-là mêmes que les théologiens de chaque parti avaient dû adopter comme interdisant toute équi- voque. Les plus caractéristiques de ces formules nous paraissent être celles-ci : In nomine Patris et Filii ^ ; a -|- (o Dei et Chr\isti\ ^ ; in nomine Domini Sal{>atoris^ \ In n{omine) Dei omnipol[entis) \et\ Christ)i Salçat[oris) nos[tJ'i) ^ ; In Deo çeritas ^ ; Spes in Deo ^; Christus régnât ^ ; Precatur pro suis pec- catis [ut slalnficetur {=i albificetuj^ P) ^ ; Pajc Dei Pa- 1. Ibid. Remarquons que la croix ou le chrismon ne prouverait rien. Cf. n. 8650. Voir des exemples de ces inscriptions, C. I. L., n. 456, 870, 913, 1292, 2189. 2. C. I. L., n. 2272. 3. C. I. L., n. 4770 et addit., p. 957; cf. n. 18704. 4. C. I. L., n. 9695. 5. C. I. JL., n. 10787; cf. n. 18705. Cf. Goyt, dans \t Rec. de la soc. de ConsL, 1883, t. XXII, p. 148, n. 38: De Rossi, Bull, di arch. crist., 1878, p. 11, la croit arienne. 6. C. I. L., n. 16758. 7. C. I. L., n. 17460, 17609, 17729, 5265; Spes in Deo et Chrislo ejus, n. 2219; Spes in me, n. 2215. 8. R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1901, p. 118, n. 13. 9. L. Demaeght, dans le Bull. trim. desantiq. rt/"Wc., 1884, p. 290, n. 583; LE DONATISME. 359 tris ^ ; Qui in Deo confiait semper 9ivet^ ; Deus no- biscum ^ ; In Deo ^ii^as '* ; Domine salvos fac ^ ; In Deo et castitas ^; Semper pax''\ Utere in Christo ^; Hic pax [Christi) eterna moretur ^ \ multos annos [{>)i(9)at^^ \ In Christo vivas et in me[lius crescas]^^ ; Si Deus pro nobis nil mihi deerit ^^. Une épitaphe en mosaïque, provenant de la tombe d'une nonne du monastère de Thabraca et relevée à Bordj-Sidi-Messaoudi, présente une formule toute vibrante des polémiques pélagiennes ^^ : [na\>ire) CASTVLA-P VELLA- ANN XL-VllhREDD VhIDVS-MAR TIAS-PROPER ANS-KASTITA TIS • SVME RE P R EMI A • DIGN A M E R V I T • I NM A RC I B ILE CORONA PERSEVERA NTIBVS-TRIB VET-DEVS-GR ATIA-IN PAGE [agneau) I. SCHMiDT, dans Ephem epigr., 188^, t. V, p. 564, n. 1309; —1. C. I. L., n. 1214; — 2. C. I. L., n. 1247. Cf. n. 9712 : semper pax et DE Rossi, BuU. di arch. crist., 1874, p. 127; — 3.C. /. £., n. 2448; —4. C. L £., n. 4473. — 5. C. /. L., n. 4488; — 6. C. I. L., n. 8730; — 7. C. I. Z., n. 9712. — 8. C. I. L,, n. 10928. — 9. C. I. L., n. 10947. — 10. C. L L., n. 16249. — 11. C. I. £., n. 18488. — 12. C. I. £., n. 17610. 13. Rebora, dans le fiu//. épigr. de la Gaule, 1883, t. III, p. 202; BuU. 360 L'AFRIQUE CHRETIEKNE. Castula puella ann(orurn) XLVIII. liedd[idit spiritum] VI idus Mar[tias), properans kastitatis sumere premia digna, meruit inmarc [esc]îbile{m) corona{m). Perse- verantibus tribuet deus gratia[m). In pace. Cette question de la grâce troubla longtemps l'Église d'Afrique et les monastères n'en furent pas exempts. C'étaient les moines d'Hadrumète en par- ticulier qui objectaient que l'excitation à l'effort moral est inutile et que l'homme ne saurait être puni à cause de ses crimes, puisqu'il n'a pas pu agir autre- ment qu'il a agi, que la grâce de la persévérance, donum perseverantiae ^ lui a manqué. Le monastère de nonnes de Thabraca que gouvernait sainte Maxime vers le milieu du v® siècle, paraît avoir embrassé la doctrine de saint Augustin, à l'époque du moins où Castula y mourut. La formule finale de son épitaphe semble inspirée par le traité de Tévêque d'Hippone ayant pour titre : De dono perseveraniiae. On y lit cette phrase : Satis dilucide ostenditur, et inchoandi et usque in finem perseverandi gratiam Dei non se- cundum mérita nostra dari ^ . Au même ordre d'idées appartient une tablette de marbre de Henschir-el- Hammam (Numidie) ^ : IN CRISTO PERSEVERES PATER DAT-«1A NE ï Pater dat pan[em) Christi, des antiq. afric.^ 1884, pi. VII, p. 128 sq.; Thédenat, dans le Bull, de la soc. des antiq. de France, 1883, l. XLIV, p. 243; A. Héron de Ville- fosse, dans la Revue de l'Afrique française, 1887, fasc. 32, pi. VIII; C. I. L., n. 17386. 1. S. Augustin, De dono perseverantiae, 33; P. L., t. XLV, col. 1012. 2. S. GSELL, dans le Bull, du Comité, 1896, p. 194, n.lIO. LE DONATISME. 361 Nous ne croyons pas dépasser les bornes de l'in- terprétation en voyant ici une allusion au réconfort et à la grâce que l'Eucharistie, /><2/2ïs Christi^ distri- buée par l'évêque, pater ^ , procure à l'âme à qui elle devient un gage de persévérance finale. Peut-être l'inscription suivante était-elle dirigée contre la doctrine arienne ^ : SPES IN DÔ ET CHRISTO ElM Africa sanctorum corporihus plena est^ écrit saint Augustin ^. Beaucoup de noms parmi ceux qui fu- rent illustres alors ont dû périr, car nous voyons que les Martyrologes n'ont pas recueilli certains noms que l'épigraphie est seule à nous faire connaître '*. Mais ici la distinction entre hérétiques et orthodoxes devient extrêmement délicate. Saint Optât nous ap- prend qu'il était facile de compter les fanatiques ap- partenant à la secte des Girconcellions « par les autels et les inscriptions qui marquent leurs sépul- tures ^ ». Aujourd'hui la distinction ne présente plus les mêmes facilités, et nous savons cependant l'éten- due que prit le mal, à un moment donné ^. Les Gir- concellions se disaient que les martyrs ayant péri de 1. Même emploi de pater, pour désigner l'évêque C. I. L., n. 9709, 19913, et R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 328. 2. Piper, Drei altchristliche Inschriften mit EIVS Kristliscli siclier gestellt gegeniiber Beinesius und Mommsen, dans Zeitsclirift fur Kir- cheiKjeschichte, t. XII, p. 67 sq.,n. 1. 3. S. Augustin, Epist. LXXVIII, 3. '4. C. I. L., n. 223^1, 5352, 566a, 5665, 8631, 9692, 9716, 9717, 10515, 10666, 10686, 1090^, à confronter avec les notices martyrologiques. 5. S. OPTAT DE MiLÈVE, De scliismatc Donatistarum, 1. III, c. U. 6. S. Augustin, Epist. CLXXXV, c. m, 12; Contra Gaudentium, 1. I, c. XXVIII ; De unitate Ecclesiœ, XIX, 50; De liaeresibus, c. lxix, Philas- T RE, De liaeresibus, c. lxxxv; Paulus, De liaeresibus, c. xui, Conc. Cartliag., I, can. 2. L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. — I. 21 362 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. mort violente, c'était devenir un des leurs que de périr comme eux. Ils se précipitaient parfois à corps perdu en pleine fête païenne afin de s'y faire assom- mer, ou bien il leur suffisait de périr dans une rixe et, à défaut du reste, le suicide leur ouvrait le ciel. Telle était leur étrange persuasion qu'on vit des troupes entières se jeter du haut des rochers. Théo- dore t raconte, au sujet de ces fanatiques, le fait sui- vant: « Un jour, dit-il, des Circoncellions rencontrè- rent et entourèrent un jeune homme résolu; ils lui présentèrent une épée nue, lui ordonnant de les égorger s'il ne voulait être tué lui-même. — « Je crains, leur objecta celui-ci, qu'en voyant tomber quelqu'un des vôtres, vous ne changiez de sentiment et que vous ne me punissiez de vous avoir obéi. Laissez-moi donc vous lier d'abord, et je consentirai à vous frapper. » Ils l'écoutèrent, et, aussitôt que le jeune homme les eut attachés, il les chargea de coups de verges et les abandonna, sauvant sa vie sans verser le sang de ces malheureux '. » Saint Augustin répétait sans cesse à ces frénétiques ces sages pa- roles : martyrem non facit poena sed causa ^, mais avec peu de succès. La foule honorait comme autant de martyrs ces fanfarons du martyre ; on fêtait leurs natalitia, et même on retrouvait chez eux quelque chose d'analogue à la préparation au martyre en usage parmi les fidèles ^. Nous avons mentionné ailleurs une « martyre » do- natiste, la nonne Robba, qui fut très vraisemblable- 1. THÉODORE!, Heretic. fabulac, t. IV, c. vi, De Donatistis. 2. S. AuGUSim, Sermones CCLXXV; CCLXXXV, 2; CCCXXVII, 1; CCCXXXI, 2 ; CCCXXXV, 2',Epist, LXXXIX, 2 ; CYIII, C. V, lU ; CCIV, U ; etc. 3. THÉODORE!, op, cit» i Syyvol "c^? '^^ toûtwv naçaicXfivtu); toT; cpaTtavoT'; 0Ç'/l(7'. IIIKVÔSVTSÇ. LE DONATISME. 363 ment l'objet d'un culte dans la basilique de Benian [zzn Ala MUiaî'ia) . La secte, quoique plus modérée que les Circoncellions qui en étaient issus, ne laissa pas d'avoir, elle aussi, ses martyrs. Quelques documents pleins d'intérêt nous sont demeurés, attestant l'im- portance de leur culte ^ . Ils nous apprennent l'exis- tence d'une basilique à l'intérieur de laquelle étaient ensevelis en grand nombre les corps de ceux qui y furent tués ; les épitaphes qu'on y pouvait lire devaient attester, jusqu'à la fin des temps, les violences du parti catholique ^. Ce sont peut-être quelques-unes de ces épitaphes qui sont parvenues jusqu'à nous. Le document que nous citons ajoute : Nam et annwersalis dies religiosa deç^otione non immeiHto celehratur ^. Mais une autre expression doit retenir un instant notre attention. Il est dit, au sujet de Donatus et Advocatus, qu'ils expirèrent sous les verges : Manus contra in- îiocuas ad Dominum extensas armantur fustibus dexterae, quasi minus martyrium digèrent qui non gladiis^ sed impia caede fustibus trucidabantur ^*. Nous rencontrons ici une expression nouvelle dont il s'agit de fixer la lecture. Voici ce que nous lisons sur deux tuiles romaines provenant d'Orléansville ^ : 1. Donatistae cujusdam sermo de vexatione Donatistarum tcmporîbus Leonlii et Ursatii. Le sermon est intitulé : IV Idiis Martii Sermo de passione SS. Donali et Advocati. P. L., t. VIII, col. 752 sq. ; Passio Marculi sacerdotis Donatistae, qui sub Macario interfectiis a Donatis- tispro martyre habebatur. P. L., t. VIII, col. 758 sq. ; Passio Maximiani et Isaac Donatistarum, auctorc Macrobio. P. L., t. VIII, col. 767. 2. Sermo de passione SS. Donati et Advocati, 8, P.L., t. yiII,col. 756. 3. Ibid., 9. h. Ibid., 6. 5. AzÉMA DE Moi>[TGRA.viER, Lettre à M. Hase, dans la Revue de bibliogr. analijtique, 1844, p. 59; C. I. L., n. 9716; E. Le Blant, dans le Journal des Savants, 1882, p. 304; Le Même, dans L'épigr. chrét. en Gaule et dans l'Afrique romaine, p. 117 sq. ; la seconde inscription a les mêmes références auxquelles il faut ajouter A. Berbrugger, dans la 364 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE AXRn DEO SANCTISSIMO AETE [mo MARTIRIVM D\X[erunt 5 MEMORIA APOSTO 5 PETRI ET PAVLI CIA CESE LIA SECVNDILLA PER PRESBITER VLIA CETVLIA FLAVA PAS 10 SI IN NONAS MAII(/'")BENTE DEO ANNO IN PAGE S V/////M ABICOI SSIMO AET[e/7io DIXIT O APOSTOLORVM ^ni ET PAVLI-PASSy^ l-NON-MAI-ANN IBENTE DEOTEXPO CTSOI ' L'expression : marlyrium dicere n'est donc pas douteuse, et elle est jusqu'à ce jour particulière à l'A- frique. Aux témoignages que nous avons pu grouper nous en ajouterons un dernier : c'est la passion d'un groupe de martj^rs catholiques de l'année 259. On y lit que l'évêque Successus, mort pour le Christ, apparut à un chrétien prisonnier, qui raconta ainsi sa vision : Et cum ad praesîdem admotiis essem produci jussus sum. Et apparuit subito in medio plebis mater mea, dicens : Laudate, laudate^ quia Revue africaine, t. I, p. ^3'i ; L. Renier, Recueil, n. 3706 ; A. Berbrug- GER, op. cit., l. IV, p. 113, 11'» et Catal. du musée d'Alger, p. 3'i, 35, n. 28. 1. Supplément non douteux, cf. C. I. L., n. 970^i. 2. Suppléments, ligue 3 '.[marly\{r)ium; ligne U: mémo, ligne 5: Pet, ligne 7 : ju. Rappelons une brique de Tlenicen publiée par Barges, Souvenirs d'un voyage à Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nom, sa topographie, son histoire, description de ses principaux mo- numents anecdotes, légendes et récits divers, in-S", Paris, 1859, p. 119, fig. 1. L'éditeur attribuait ce petit monument à l'époque byzantine. LE DONATISME. 365 nemo sic martyrium duxit^ . Il est probable que, malgré l'autorité des manuscrits, le dernier mot de notre citation doit être lu dixit^ ainsi que nous y invitent les textes que nous avons transcrits plus haut. « Si l'on se reporte avec les Pères à Tétymologie, au premier sens du mot martyrium^ cette expression devient pour nous l'équivalent de testimonium di- cere^ terme de la haute latinité ^, et que nous signa- lerons, pour citer ici un écrivain chrétien d'Afrique, dans cette phrase d'un traité de saint Augustin ^ : Ciim displiceret ipsum testimonium hominibus ad- versus quos dicebatur, passi sunt omnia quae passi sunt martyres ^*. » C'est parmi les monuments donatistes que nous rangerons une inscription dédicatoire du iv^ siècle, relevée à Philippeville (= Colonia Veneria Rusi^ cade ^ : MAGNA QVOD ADSVRGVN SACRIS FASTIGIA TECTIS QVAE DEDIT OFFICIIS SOLLICITVDO PUS MARTYRIS ECCLESIAM VENERAN 5 DO NOMINE DIGNAE NOBILIS ANTISTES PERPETVV QVE PATER NAVIGIVS POSVIT CRISTI LE GISQVE MINISTER 10 SVSPICIANT CVNCTI RELIGIONIS OPVS 1. RuiNART, ylcfa «incera, p. 237 : Passio ss. Montant, Lucii et alio- rum martyrum africanorum, 21. 2. CicÉRON, P7-0 Roscio, XXWl-, Pro Sulla, XXX; Dénatura Deorum, III, XXXIV. 3. S. Augustin, Tract. I in Epîst. Joliannis, 2. U. E. Le BLx^nt, L'épigr. chrét. en Gaule et dans l'Afrique romaine, p. 119. 5. GouiLLY, dans le Bull, de corresp. a fric., 1885, t. III, p. 529; E. Le 366 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. Magna quod adsurgun{t) sacris fastigia tectis, Quœ dédit officiis sollicitudo piis : Martyris ecclesiam i'enerando nomine Dignae Nobilis autistes Perpetuu\s]que pater Naçigius posait C{h)risti legisque minister. Suspiciant cuncti religionis opus. « Voici que s'élèvent les hauts faîtes des toits sacrés, qu'une pieuse sollicitude a donnés pour église à la vénérable martyre Digna. Le noble pontife, celui qui est toujours notre père, le ministre de la loi du Christ, Navigius, les a construits. Que tous contem- plent son pieux ouvrage. » Le nom de Navigius et celui de Digna manquent dans les catalogues épis- copaux et martyrologiques de FÉglise d'Afrique. L'inscription demeure donc attribuable aux catho- liques comme aux donatistes, qui eurent chacun leur évêque à Rusicade ^ . Il semblerait plus sur- prenant que les noms d'un évêque et d'une mar- tyre fissent défaut chez les catholiques sur lesquels nous avons beaucoup de documents plutôt que chez les donatistes que nous connaissons assez peu ; c'est l'unique raison qui nous fait mentionner à cette place l'inscription de Rusicade. A Nova-Petra se trouvait un des plus célèbres sanctuaires du donatisme, c'est celui qui contenait le tombeau de Marculus ^. Blant, dans le Bull, du Comité, 1886, p. 371; Papier, dans le Bull, de l'Acad. d'IIippone, 1886, fasc. 22, p. 128; Desjardins, dans les Comptes rendus de l Acad. des Inscr., 1886, p, 227; De Rossi, Bull, diarch. crist., 1886, p. 26; J. SCHMIDT, dans Epliem. cpigr., 1892, t. VII, p. 138, n. UUb ; C. I. L , n. 19913. Il faut entendre la phrase dépendant de posuit depuis quod et non seulement depuis ecclesiam, comme quelques-uns l'ont fait: Magna quod adsurgunt sacris tectis fastigia, qiiae officiis piis sollici- tudo dédit : ecclesiam Dignae venerando nomine martyris posuit Na- vigius, etc. 1. MoRCELLi, Africa cliristiana, 1. 1, p. 265. 2. S. GsELL, Beclierchcs, p. 209; LE MÊME, dans les Mél. d'arcfi. et d'Iiist., 189^1, p. 507. LE DONATISME. 367 Optât fait de l'Afrique chrétienne, après le concile de 349, la description suivante : « Le diable, pour qui l'union des fidèles est un tourment, s'afïligeait de voir l'Afrique, l'Orient et les autres pays de l'autre côté des mers unis dans une même paix, et le corps en- tier de l'Église reconstitué. Alors, sous un empereur chrétien, abandonné et comme emprisonné dans ses simulacres, il ne sortait plus de ses temples. En ce même temps, les chefs et les conducteurs des do- natistes se continrent. Plus de schismes dans l'É- glise, plus de sacrilège chez les païens; mais la paix douce à Dieu dans toutes les nations chrétiennes; le diable s'afïligeait dans ses temples et les donatistes dans leur exiP. » Cet âge d'or ne dura guère; l'a- vènement de l'empereur Julien remit tout en ques- tion (361). On sait que l'une des premières mesures prises par le nouvel Auguste, quoique infiniment libérale en apparence, était en réalité une mesure de persécution ^. Le rappel de tous les exilés pour motif religieux devait entraîner la présence, dans la plu- part des villes, de deux chefs de partis irréconcilia- bles. Privés de leur évêque, les opprimés, les vaincus, demeuraient dans une tranquillité relative et la paix était maintenue au prix de rigueurs regrettables, mais nécessaires, car il arrive un moment où ce qu'on appelle « les droits de l'homme » doit céder à la considération du danger inhérent à l'exercice de ces droits. Et ce que nous disons, nous ne pensons pas à l'appliquer aux seuls dissidents du catholicisme. Au degré de haine où quarante années de polémi- ques furieuses, soutenues par la violence et les abus 1. s. Optât, De schismate Donatistarum, t. II, c. 15. 2. P. Allard, Julien V Apostat, in-8°, Paris, 1903, t. II, p. 286. 368 L'AFRIQUE CHRETIENNE. de pouvoir, avaient conduit les esprits, le rappel de Té- vêque Athanase et de l'évêque Hilaire sur leurs sièges, en ne prenant aucune mesure pour leur assurer Texer- cice pacifique de leur autorité légitime, devenait l'oc- casion de troubles nouveaux et dès lors n'était pas moins répréhensible que le rappel des chefs de la faction donatiste. Il y avait là un acte impolitique qui ne pouvait manquer de donner, à bref délai, ses résultats. Ce qui arriva. Les prélats schismatiques rentrèrent de l'exil et remontèrent sur leurs sièges. L'Afrique était de nouveau livrée aux discordes re- ligieuses. Les donatistes, connaissant ce qu'ils pouvaient attendre du prince ^ , lui avaient fait présenter une demande en restitution des basiliques qui leur avaient été retirées. On la leur accorda et on leur rendit toute liberté. Le successeur de Donat le Grand put venir occuper son siège de Carthage. Ainsi qu'on devait le prévoir, les donatistes, qui devaient leur nouvelle situation à la même volonté qui restaurait le propre ennemi du christianisme, l'idolâtrie, les donatistes interprétèrent la tolérance comme une invitation à aider le gouvernement de Julien dans sa politique à l'égard des chrétiens. Optât ne ménage pas les ex- pressions pour décrire les violences auxquelles ils se livrèrent : « Vous êtes rentrés en Afrique, leur disait-il, au moment même où le diable avait permis- sion de sortir de prison, et vous ne rougissez pas d'éprouver les mêmes joies que lui et pour le même motif ! Vous revenez, encouragés, furieux, dépeçant les membres de l'Eglise; habiles à séduire, intrai- 1. Au moment où Julien promulgua le retour des proscrits religieux, on savait à quoi s'en tenir sur son apostasie et les sentiments qu'il por- tait au christianisme. LE DONATISME. 369 tables pour tuer, provocateurs. Vous expulsez, vous envahissez les basiliques à main armée; nombre d'entre vous — et dans tant de lieux que le temps nous manque pour les énumérer — commettent le meurtre et avec une telle atrocité que la relation en a été envoyée [à l'empereur] . Vous vous en sou- venez de toutes ces localités témoins du meurtre des catholiques. Ils étaient des vôtres, ce Félix, évêque de Zabé [dans la Sitifîenne], et ce Januarius, évêque de Flumen piscensis [dans la même pro- vince], et tous ces autres qui se précipitèrent dans la ville de Lemellef où ils trouvèrent, quoiqu'ils en eussent, la basilique fermée. Aussitôt on l'escalade, on grimpe sur le toit dont on jette les tuiles sur les diacres groupés autour de l'autel, et deux d'en- tre eux sont tués : Primus, fils de Januarius, et Donatus, fils de Ninus. Ceci se passait en présence de vos évêques qui viennent d'être nommés, et par leurs ordres. « En vérité, cela donnerait lieu de croire que c'est de vous qu'il a été dit : « Leurs pieds sont rapides dès qu'il s'agit de répandre le sang. » On tue nos diacres à l'autel en présence et sur l'ordre de vos évêques et on recommence à Carpis. Ne sont-ce pas des abominations que rien ne peut expier? Dans les villes de la Maurétanie, votre entrée est signalée par de* massacres et on tue les enfants dans le ventre de leur mère. Ah ! il s'agit bien de Macaire qui a pu se montrer un peu rude, mais au moins avait-il l'excuse de vouloir procurer l'unité, tandis que toute votre conduite tend à aggraver les dissentiments. Rappel- lerai-je ce que vous fîtes à ^Tipasa de Maurétanie? Deux évêques de Numidie, Urbanus de Formis et Félix d'Idicra, deux flambeaux embrasés, prome- 21. 370 L'AFRIQUE CHRETIENIVE. nèrent leur malignité, jetèrent l'épouvante parmi une population pacifique, et, mettant à profit la com- plaisance et la malveillance de quelques magistrats ainsi que du prseses Athenius, ils expulsèrent et battirent les fidèles, mettant les hommes en pièces, violant les matrones, tuant les enfants, faisant avor- ter les femmes. La voilà votre Eglise, elle se désal- tère et se nourrit avec le sang que ses évoques lui donnent. « Ce n'est pas tout. Ce qui vous paraît chose sans importance se trouve être un sacrilège. Vous avez fait jeter l'Eucharistie à vos chiens; mais Dieu a fait voir à l'instant sa vengeance. Ces chiens sont devenus soudain enragés, se sont jetés sur leurs maîtres comme ils eussent fait sur des malfaiteurs et les ont mis en pièces. Une ampoule contenant le chrême fut précipitée par la fenêtre, mais la main des anges la déposa intacte sur les rochers ^ » Optât nous a conservé le souvenir de violences plus révol- tantes encore, mais que nous ne croyons pas de- voir traduire^. Du moins. Optât donnait des noms. Le règne de Julien fut court. Jovien, son succes- seur, ne vécut pas assez de temps pour s'intéresser efficacement à l'Afrique. Valentinien eut à s'occuper lui aussi des donatistes, mais ici le conflit s'agrandit et les positions véritables se dessinent. A peine Valentinien venait-il de monter sur le trône que les \. s. OPTAT, op, cit., 1. II, c. 17-19. 2. Ibid., 1. II, c. XIV : lîevertentes Urbanus Formensis et Félix Jdi- crensis invenerunt matres, quas de castimonialibus fecerant mulieres. Interea supra memoralus Félix inter crimina sua et facinora nefanda, ab eo comprehensa puella oui milram ipse imposuerat, a qua paulo ante pater vocabatur, nefarie inccstare minime dubitavit. LE DONATISME. 371 tribus des Aiisturiens ^ , encouragées par le succès d'une razzia opérée l'année précédente, peut-être avec la connivence du comte Romanus^, revin- rent enlever sur le territoire de Leptis ce qu'ils n'avaient pu emporter avec eux. Ils étendirent leurs ravages jusqu'à Œa, et cette fois encore le comte les laissa faire (365). En 366, ils reparurent pour achever la dévastation et le dépouillement du pays. Celui sur la mémoire duquel plane encore l'ombre de la trahison ne borna pas son incapacité ou son infamie à cette inaction sur un théâtre de second ordre. Les contemporains et les auteurs qui nous ont laissé le récit de la guerre de Firmus n'hésitent pas à accuser Romanus d'avoir provoqué les événements qui se transformèrent bientôt d'une simple agitation en guerre ouverte^. Romanus entretenait des divi- sions dans la famille d'un des chefs barbares que l'Empire tolérait en Maurétanie. Romanus soutenait Zammac, frère de Firmus, roi du pays, lorsque Firmus, afin de couper court à l'opposition de Zammac, le fit assassiner. Romanus accusa Firmus devant l'empereur et, grâce à ses relations de cour, empêcha Firmus de faire parvenir sa justification. Celui-ci, outré par de telles manœuvres, se révolta et déclara la guerre à l'Empire. « Ce récit doit être véridique, dit M. Cagnat, mais on peut se demander aussi s'il ne trouvait pas, dans l'état des esprits en Maurétanie, à ce moment, un terrain tout préparé pour une révolte. Il faut remarquer que l'influence 1. Ammiex, Hist., XXVI, U, 5; Corippus, Joliannide, 11,89 sq., les nomment « Austures ». Cette tribu avait ravagé la Tripolilaine dès 364; elle se retirait dans le voisinage d'OEa et de Leptis magna. Cf. Tissot, Géogr. comp. de l'Afrique rom., t. I, p. 369. 2. Nouvellement promu au commandement des troupes d'Afrique. 3. Ammie.\, op. cit., XXVIII, 5, 2 sq. 372 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. de Donat avait séparé l'Afrique en deux camps ennemis : les uns, partisans de l'orthodoxie, étaient appuyés par l'autorité impériale, comme nous l'avons dit plus haut; les autres, qui s'étaient jetés dans le schisme et se sentaient tenus pour des enne- mis publics, devaient être disposés à se laisser emporter aux partis extrêmes avec toute l'ardeur que les discussions religieuses inspirent aux esprits, môme les plus calmes. Combien cette ardeur ne devait-elle pas s'accroître alors que la revendication religieuse se doublait d'une revendication de race, et qu'il s'agissait, non plus seulement de faire triompher des idées abstraites, mais de prendre une revanche des défaites passées et des persécu- tions essuyées! Les donatistes étaient, en grande partie des indigènes, pour qui le schisme avait été l'occasion attendue de protester contre une servitude impatiemment supportée, et qui nourrissaient au fond du cœur l'espoir de secouer le joug quelque jour. Ils firent donc alliance avec Firmus, comme Firmus avec eux; ils lui donnèrent une nombreuse armée qu'il n'avait point et un excellent recrutement indi- gène, qui lui était indispensable pour soutenir la lutte; lui, leur fournit le chef militaire dont ils avaient besoin ^ » 1. Celte union entre les donatistes et Firmus nous est surtout révélée par des passages de saint Augustin {Epist. LXXXVII) : Mémento quod de Bogatensibus (c'est-à-dire des sectateurs de Rogatus, évêque de Cartenna) yion dixerim qui vos Firmîanus appellare dicuntur, sicut nos Macarianos appellatis. Neque de Bucatensi episcopo veslro, qui cum Firmo pactus perhibetur incolumitalem suorwn ut ei portae ape- rientur et in vastationem darentur catholici et alia innumerabilia ^ Rogatus de Cartenna, ayant quitté le donatisme, fut persécuté par ses anciens compagnons du schisme, avec l'aide de Firmus. Cf. S. Augustin, Contra litt. Petiliani, 83 ; In Parmen. 1, 10. La trahison de deux corps de troupes auxiliaires, les Constantiniani pedites et les équités cohor- LA DONATISME. 373 Firmus, n'ayant plus rien à ménager, revêtit la pourpre*, convoqua ses alliés de la montagne et entra en campagne. Césaréé (=: Cherchel) ^ et Ico- sium (= Alge?'] ^ furent prises et saccagées, Tipasa bloquée. La position de la ville était forte et le sort qu'avaient subi les villes conquises par Firmus donna aux habitants une vaillance et une endurance qui leur permirent de tenir bon et d'obliger l'ennemi à lever le siège. Firmus avait cependant privé la place de toutes ses communications avec la terre, oc- cupant tous les accès, détournant les cours d'eau qui alimentaient; la ville d'eau potable , bouchant les sources. On se battit pendant huit jours, tout était prêt pour l'assaut, machines de guerre, tours rou- lantes, échelles. Ni force, ni ruse ne triomphèrent'*. Alors, dit un contemporain, auteur de la Passion de Sainte Salsa, Firmus imagina de s'affubler du masque de la dévotion et d'entrer dans le temple de la martyre qui se trouvait en dehors du rempart, sous prétexte d'y accomplir un vœu, comme si la sainte pouvait passer au parti des païens. Il alluma des cierges qui s'éteignirent ; il offrit le pain et le vin, ils tombèrent à terre, aucune substance ne se prêta à l'accomplissement de ces cérémonies impies. Pensant que cet échec était dû au hasard, il recom- mença une seconde et une troisième fois, mais il ne Us IV safjittariorum {Not. Dujn. Occ, V, 103, 252, et VU, 150; YI, 29, 72, et VII, ,191) appartenant à l'armée d'Afrique, et par conséquent recrutés parmi les indigènes, qui passèrent à Firmus, doit être sans doute attribuée à des motifs religieux. 1. Ammien, XXIX, 5, ^8, 'i9; Zosime, IV, 16, k\ Aurelius Victor, Episl. XLV, 7. 2. Orose, Hist., VII, 33, 5. 3. Symmaque, Epist. I, 58. h. Catalogus codicum hcujiographicorum latînorum qui asservantur in bibliothcca nationali Parisiensi, t. I, p. 351 sq. 374 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. fut pas plus heureux. Alors, dans un mouvement de folie, sa dévotion se changea en blasphème et, comme pour se venger de Dieu, il frappa le sarcophage de la martyre avec colère et sortit pale, tremblant, les yeux injectés de bile et proférant des malédictions. Dans le vestibule il tomba de son cheval et on y vit, après l'événement, un présage de la ruine dont son parti était déjà menacé. Valentinien envoya en Afrique le comte Théodose (372) ^ avec quelques troupes empruntées aux effec- tifs de Mésie et de Pannonie et destinées à compléter les effectifs de l'armée d'Afrique. Une loi conservée au Code théodosien^ prenait quelques dispositions en vue de faire rentrer le plus grand nombre pos- sible des soldats détachés soit à l'officium d'un gou- verneur, soit dans ces autres emplois que les hommes de troupe désignent d'un mot expressif sous le nom d'« embuscades ». Théodose, à peine débarqué, retira au comte Romanus la conduite des opérations et se rendit de sa personne à Sétif dont il fit sa base d'o- pérations. Firmus, effrayé par la grande réputation militaire de Théodose, chercha à gagner du temps et vint demander la paix. Théodose y consentit, mais réclama des otages ; pendant ce temps, il pous- sait les opérations. Il s'avança jusqu'à Tupusuctu (=r: Tiklat)^ au pied du Djurdura. La campagne commençait. Pour Firmus, elle ne fut qu'une série de déboires. Après l'un d'eux, il envoya au vainqueur des évêques, des donatistes sans doute, demander la paix. Ils amenaient des otages. Il y eut donc une sorte de trêve, mais on sut que Firmus ne cherchait qu'à 1. Ce Théodose était père du futur empereur. 2. Code Thcod., VIII, 7, 12, 13. LE DONATISME. 375 gagner du temps et méditait une nouvelle révolte. Théodose, brusquant la reprise des hostilités, s'a- vança-jusqu'à Zucchabar (= Miliana). Il y rencontra deux corps indigènes appartenant à l'armée d'A- frique qui, très probablement pour motif de religion, avaient pris le parti de Firmus : c'étaient la quatrième cohorte des Sagittarii et la légion Flâna Victrix Constantina; chefs et soldats furent passés par les armes ou soumis à de cruels supplices. Firmus allait d'échec en échec. Ainsi qu'il arrive, quand son étoile fut assez obscurcie, ce ne furent même plus des échecs, mais des défections, qui l'atteignirent. Théo- dose, à force d'énergie, s'était tiré de quelques si- tuations très critiques et tantôt par des combats, tantôt par des marches stratégiques, contraignait les tribus à la soumission. Cependant rien n'était ter- miné. Firmus restait libre et apparaissait tantôt sur un point, tantôt sur un autre; partout sa présence suffisait à ranimer la révolte. Le prestige exercé par Firmus sur les Maures rappelle celui qu'en d'autres temps exerça, dans les mêmesparages, Abd-el-Kader: on pouvait craindre que la guerre ne s'éternisât^. La trahison fit ce que la victoire ne pouvait faire : Firmus, s'apercevant que son allié Igmazen le faisait surveiller de si près que la fuite était devenue im- possible, profita du sommeil de ses gardiens et se pendit. Firmus mort, les montagnards révoltés ren- trèrent dans l'obéissance et la situation redevint calme en Maurétanie. C'était pour le donatisme une nouvelle partie perdue. 1. Mercier, La population indigène de l'Afrique sous la domination romaine, vandale et btjzantine, dans le Rec. de Constantine, 1895-1896, t. XXX, p. 127-211. S. GSELL, dans les Mél. d'arcli. et d'hist., 1898, t. X\1II, p. 95; 1900, t. XX, p. 100. 376 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. Le donatisme, après avoir complètement dévié dans la politique à l'occasion de la révolte de Firmus, acheva son évolution par l'émiettement de ses forces en un certain nombre de groupes qui, sous des noms variés, amenèrent la dissociation de la secte et sa disparition définitive. Ce furent d'abord les Ro- gatistes, qui ne parvinrent jamais à réunir plus d'une dizaine d'évêques ^ Ce petit nombre n'était pas une infériorité à leurs yeux, et très sincèrement, ils se fussent affligés d'être plus nombreux. C'était tou- jours le tempérament indigène qui reparaissait, mor- celant indéfiniment les groupes sociaux et aboutis- sant à l'impuissance chronique. A ce point de vue, le donatisme et ses rameaux détachés représentaient vraiment l'élément africain appliqué aux choses religieuses, soucieux de sectionner, de fractionner de plus en plus jusqu'à se réduire à une poussière, et avec cela batailleur, violent et ne concevant toutes choses que dans l'isolement farouche du cheikh vivant de razzias. Le donatisme portait en lui-même, parce qu'il était vraiment national, ce germe de ruine qui n'a pas manqué de faire de lui ce qu'il a fait de tous les autres groupements autochtones. Vers la fin du iv^ siècle, lorsque Donat le Grand eut disparu, com- mença la dissolution. En 391, Primien, évêque intrus de Carthage, chassa le diacre Maximien ^, qui organisa un parti, et assembla un concile auquel il convoqua Primien. Celui-ci n'y vint pas, fut con- voqué à un autre concile dont il ne s'inquiéta pas 1. s. AuGUSTix, Epîst., XCIII, c. IV, 11. 12; c. xxi, 2?». Cf. Fallu de Lessert, Fastes des prov. afric., t. II, 2® partie (1901), p. 25'i, note 5. 2. Contra Cresconium, IV, 54 ; Sur les schismes des Rogatistes et des Maximianistes, cf. Ellies Dupin, op, cit., p. 16. LE DONATISME. 377 plus que du premier, mais qui le déposa (24 juin 393) ^ L'année suivante, Primien eut son concile ^ et ex- communia à son gré. Les maximianistes qui ne se soumirent pas, résistèrent, n'ayant pas d'autre res- source. Ils le firent en vrais Africains. Félicien de Mustis et Prétextât d'Assur, ayant reçu l'ordre de quitter leurs sièges, s'y maintinrent. Salvius de Membressa reçut l'ordre de se démettre ; il n'en fit rien. Les gens de Membressa étaient pour lui; le proconsul fit venir ceux du bourg voisin, Abitène, et leur abandonna l'évêque. Ceux-ci lui suspendirent au cou des chiens morts et lui ordonnèrent de dan- ser; il dansa, mais garda son siège ^. Ceux de Mem- bressa lui bâtirent une basilique en échange de celle qu'on lui retirait. Les primianistes étaient dirigés par un nommé Optât, évêque de Thamugadi, connu sous le nom d'Optat le Gildonien, de Gildon, comte d'Afrique'% dont il était l'ami. L'Afrique souffrit, pen- dant les dix années de pouvoir de cet homme, plus qu'elle n'avait souffert depuis le début du donatisme, mais le récit des brutalités, des violences, de la tyrannie apprendrait peu de chose au delà de ce qu'on peut se figurer en attribuant à ces deux maî- tres de l'Afrique tout ce dont l'infamie la plus pro- fonde et la plus impudente peut se rendre capable. 1. Contra litt. Petiliayii, I. 24; De gestis cum Emerito. 10; cf. Ellies DuPiN, op. cit., p. 16. 2. Ibid., III, 53. 3. Ibid., IV, U9. [i. Gildon, 387-398, fils de Nubel. Cf. Fallu de Lessert, op. cit.. p. 256 sq. Claudien, De bello Gildonico. Pour l'expédition de Mascczel, cf. YOGT, Kritische Bemerkuyigen zur Geschichte des Gildonischen Krieges, dans les Feslschrift der Trierer phil. Vers., 1879, p. 69 sq. On trou- vera dans Clinton, Fasti romani, in-i", Oxford, 1845, sous les années 397-398, la plupart des textes relatifs à la chute de Gildon. 378 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. Lorsque Gildon eut rompu avec l'empereur ^ et que la guerre fut imminente, le général envoyé contre lui avait de son côté tous les catholiques, de même que Gildon avait tous les primianistes. « Les donatistes ne se contentèrent pas d'opposer aux catholiques la résistance à main armée que nous venons de voir; ils les combattirent aussi par de nom- breux écrits ; de telle sorte que, vers la fin du iv*" siè- cle, la lutte, sans jamais cesser d'être sanglante, prit un caractère doctrinal. Le schisme des donatistes était devenu une hérésie ^. Dès le début, ils cherchè- rent des partisans au delà des mers. Nulle part ils ne firent de prosélytes. En Espagne seulement, une femme s'était déclarée pour eux^. » A Rome, ils échouèrent '•. 1. « 11 n'avait du reste pas attendu le jour de la révolte ouverte pour embrasser [le parti donatiste],ditM. PalludeLessert, puisque, au témoi- gnage réitéré de saint Augustin, la persécution de l'évêque de Timgad dura dix ans. » Nous savons que, sous cette persécution, les catholiques portèrent plainte devant le vicaire Seranus et que les maximianistes condamnés par le concile de Bagaï furent poursuivis. « A une époque oîi la question religieuse se trouvait intimement liée à la question poli- tique et où le maintien de l'unité catholique était considéré comme une loi fondamentale de l'empire, le triomphe du schisme ne pouvait évi- demment devenir définitif que si l'on n'avait plus à craindre Tinterven- lion impériale dans les affaires d'Afrique et le retour des operarii uni- tatis. » Fallu DE Lessert, op. cit., t. Il, 2« partie, p. 263, cf. Vicaires et Comtes d'Afrique, p. 11^. Ce n'est qu'avec le temps et les rudes traite- ments qu'il eut à subir que le donatisme prit conscience de lui-même; ce ne fut pas, comme on l'a pensé (Thûmmel, Zur Beurtheilung der Dona- tismus, Eine Kirchengcschtliche Untersuchung, in-8°, Halle a. S., 1893) par nature et dès le début qu'il épousa les revendications indigènes. Jusqu'au concile de Rome (313) et même jusqu'à celui d'Arles (314) l'hos- tilité des donatistes contre la papauté n'est pas comparable aux senti- ments qu'ils auront après ces conciles; de même l'attitude d'opposition et bientôt de révolte politique paraît avoir été déterminée par la con- damnation de Constantin et les mesures qui la suivirent (S. Gsell, Chronique africaine, dans Met. d'arch. et d'hist., 1895, t. XV, p. 320. (Cf. Masqueray, De Aurasio monte, p. 86.) 2. s. Augustin, De haeresibus, 69. 3. Contra litteras Petiliani, II, c. cviii, n. 247. 4. F. Ferrère, La situation religieuse de l'Afrique romaine depuis LE DONATISME. 379 Les donatistes ressuscitèrent une théorie erronée de saint Cyprien et nièrent la validité des sacrements administrés par des hérétiques. L'Église entière, à l'exception dudonatisme, étant, selon eux, hérétique, ils furent amenés à rebaptiser tout catholique qui passait dans leur parti. La secte cependant ne pos- séda jamais l'homme de talent sans lequel les doctri- nes périclitent. Donat de Carthage ^ , Vitellius Afer et Parménien, successeur intrus sur le siège de Donat, ne paraissent avoir possédé aucune des qualités qui entraînent les adhésions en grand nombre. Il serait assez surprenant que les catholiques n'aient pas songé à répondre. Cependant nous ne possédons rien. « Entre l'avènement de Constantin et celui de Va- lentinien, la littérature chrétienne d'Afrique n'est représentée que par quelques productions hagio- graphiques, quatre en tout, toutes les quatre de main donatiste^. En dehors de ces pamphlets martyrolo- giques, il n'y a aucune œuvre de plume à signaler avant la controverse qui, vers les abords de l'an- née 370, mit aux prises l'évêque catholique de Milève, Optât, avec le primat donatiste de Carthage, Parménien. » Cette dispute de l'évêque Optât était habilement conduite. Toute la vogue durable du donatisme était la fin du IV® siècle jusqu'à l'invasion des Vandales, 429, in-S", Paris, 1897, p. 16^. 1. S. JÉRÔME, De vîris, 93. 2. L. DucHESNE, Le dossier du Donatisme, dans les Mél. d'arcli. et d'Iiist., 1890, t. X, p. 591 : « L'une d'elles (P. L., t. VIII, p. 689), bien que consacrée en apparence à honorer le souvenir d'un groupe de chrétiens d'Abitène, victime des édits de 30^, n'est au fond qu'un réquisitoire contre les évèques de Carthage, Mensurius et Cécilien. Dans les trois autres (P. L., t. VIII, p. 752 sq.), on célèbre les victimes de la résistance oppo- sée en 317 et en 347 aux mesures que l'autorité impériale prit alors pour réprimer les schismatiques. » 380 L'AFRIQUE CHRÉTIENNE. fondée sur une série de méprises qu'il suffisait d'é- claircir pour les réduire à néant. 11 fallait une his- toire des origines du donatisme. Saint Optât l'écrivit. Et il l'écrivit telle qu'on devait souhaiter qu'elle fût écrite : objective. « Son récit, dit M»"" Duchesne, sauf quelques traits qu'il semble avoir empruntés à la tra- dition orale, ne se compose guère que d'extraits de pièces officielles, procès-verbaux d'enquêtes, lettres impériales, actes de conciles. Tout cela est évidem- ment tiré d'un dossier déjà formé, auquel, du reste, l'auteur se réfère assez souvent. Non content d'y pui- ser très largement, il crut devoir en donner la teneur intégrale dans un appendice qu'il joignit à sa publica- tion ^ . » Le livre répondait bien à la situation à laquelle il prétendait remédier; il obtint, après 384, une se- conde édition légèrement remaniée. Un secours vint aux catholiques des rangs du donatisme et, chose étrange, l'auteur qui réfutait les erreurs de sa secte n'en sortit pas. C'était Tychonius dont les Regulae septem ad investigandam et ins>eniendam întelligen- tiarn Scripturarum'^ réfutaient la prétention de son parti de constituer à lui seul, dans un coin de l'Afri- que, la véritable Eglise. 11 montrait, à l'aide des textes de l'Ecriture, que le caractère de l'Église était d'être universel et que cette Eglise ne pouvait succomber par les péchés des hommes, incapables de s'opposer à l'effet des promesses divines. En outre, il condam- nait la rebaptisation. 1. L. DucHESXE, o/>. cil., p. 593, 2. s. Augustin, De doctrina christiana, IIÏ, c. 20. Cf. F. C. Burkitt, Tychonius, neivly edited from the mss. ivilh an introduction andanexa- minationintotlie Text of tlieBiblical qiiotations, iu-S", Cambridge, 1891. APPENDICE Nous avons eu l'occasion dans les pages qui précèdent de faire un fréquent usage des textes épigraphiques. En dehors du travail de L. Schwarze nous ne croyons pas que l'on ait aussi largement fait appel, jusqu'ici^ pour l'étude du christianisme africain, à cette catégorie peu connue de do- cuments. L'emploi en est cependant rendu relativement facile grâce au Corpus inscriptiomim latinarum (t. VIII, et Supplementa) ^ ; aussi croyons-nous que ce ne sera pas s'écarter du dessein de notre ouvrage que de frayer quelques directions devant les travailleurs désireux de reprendre certaines questions, mais que les difficultés plus apparentes que réelles des sources épigraphiques détourneraient de s'attarder à l'étude des inscriptions. Il en résulterait une infériorité véritable; le nombre et l'im- portance des renseignements que nous avons tirés des inscriptions montre qu'il n'est plus permis de les négliger. Le nombre des inscriptions chrétiennes est très inférieur à celui des inscriptions païennes ; leur intérêt est également moins varié, tant à raison de la discrétion du formulaire chrétien que des circonstances historiques qui obligèrent les fidèles à une grande circonspection. Ceux-ci s'abstin- 1. 111e sera plus encore lorsque sera terminée V Enquête sur Cépiyra- phie chrétienne d' Afrique, par M. P. Monceaux, dans la Revue Archéolo- gique, 1903, p. 59 sq., etc. 382 APPENDICE. rent des inscriptions dédicatoires aux dieux et aux em- pereurs et n'obtinrent la majorité et l'indépendance qu'à une époque où le goût des inscriptions était devenu moins vif; en outre les violences auxquelles les haines religieu- ses entraînèrent les sectes eurent pour effet la disparition et le sac des églises, cimetières, catacombes. Ce qui a échappé semble peu de chose par rapport à l'expansion du chris- tianisme, mais il n'est pas douteux que parmi les innom- brables fragments que l'on rencontre en tous lieux et dont l'identification n'est pas possible, il se trouve des débris de tituli chrétiens. Nous ne nous attarderons pas à cette poussière épigraphique, que Rossi qualifiait de canaglia degli iscrizioni^ et qui défie même la conjec- ture. Nous pourrions essayer de déterminer leur âge d'a- près les caractères paléographiques, mais une recherche de cette nature ne doit pas nous retenir ici. En ce qui concerne les inscriptions d'une identification certaine ou probable, nous y remarquerons l'uniformité presque abso- lue. A très peu d'exceptions près, elles appartiennent au style funéraire ; on compterait facilement pour la période postérieure à la paix de l'Église les inscriptions de style profane, dédicaces, milliaires, etc. Les épitaphes païennes et les épHaphes chrétiennes. — La plupart des épitaphes chrétiennes sont reconnaissa- bles à quelques formules ou à quelques symboles. Par- fois cependant, en l'absence de ces moyens de détermina- tion, le contexte est assez ambigu pour laisser des doutes ou réclamer une démonstration touchant l'origine chré- tienne. C'est le cas d'une épitaphe de Henschir-bu-Falia, non loin de Théveste ^ D M s I 1 1 I A I 1 1 I 1 I P AVLI N A VA XXIIII H S E 1. A. Farges, dans les Comptes rendus de l'Acad. d'IIippone (1888), p. XLin ; C. I. L., n. 1667?i. APPENDICE. 383 RISSIMAE FEC SOLA IN TERRIS 10 OMNIBVS VNO EODEMQ . IN DIE VITAM ADEP TA FVNCTA QV EST Lign. 2 : \TW\^Ci mm [/]iT/](m); — lign. 3 : Paulina v{ixit) a{nnos); lign. 4 : XXIV. H{ic) s{ita) e[St).. ; — lign. 7 : [coniugi?] ka; — lign. 8 : rissimae fec{it); — lign. 9sq. : Sola in terris omnibus nno eodemqu[e) in die vitam adepta functaqu{e) est. Cette épitaphe est classée parmi les tituli païens par les collecteurs dn C. I. L., mais nous gardons des doutes sérieux à son sujet. L'emploi des sigles d m s et h s e n'en- traîne pas l'exclusion du christianisme chez ceux qui en font usage K La formule finale nous semble devoir être expliquée à la défunte Paulina qui mourut le jour même de son baptême. Une petite tablette de marbre de Tipasa appartient au iii^ siècle par sa paléographie; son origine chrétienne n'est pas douteuse ; mais supposons qu'une fracture eût isolé le texte des symboles, on n'hésiterait pas à soutenir l'origine païenne de Magna Crescentina ^ : 1. H. Leglercq, Abréviations, dans F. Cabrol, Dict. da- clirét., 1. 1, col. 165 sq. ; ajouter à la bibliographie que nous avons donnée : G. Grae- VEN, Die Siglen D M auf altchrisl lie lien Grabschriften und itire Bedeu- tung, in-S", Erlangen, 1897, 158 pp. Pour H. S. E. voir un exemple de R. GAGNAT, dans les Arcliiv. des miss, scient. (1882), p. 106, n. 126; C. I, L., n. 55, 78, 4762 ; P. Gauckler. dans le Bull, du Comité (1897), p. 393, n. 102. 2. S. GSELL, dans les Mélang. d'archéol. et d'tiist. (189i), p. UOl. 384 APPENDICE. MACN lA CRESC ENTINA Parfois c'est l'emplacement où l'inscription a été décou- verte qui marque son caractère. Au cap Matifou (ancienne Husf/uniœ), on trouva une petite mosaïque ainsi libel- lée • : MEM» PATRICIAE FILIAE DOMNI GL* MAURICr MG • MIL Mem[oria) Patriciae, fîliae domni gl[oriosi1) Maurici m[a)g{istri) mil{itum). La mosaïque fut trouvée dans l'ancienne basilique qui renfermait aussi les tombes du père et de la sœur de la défunte^ celle-ci tout à fait ex- plicite ^. Certaines formules très concises ne présenteraient rien de particulier au type chrétien si la paléographie, en dé- terminant la date tardive de leur gravure, ne leur assi- gnait une origine chrétienne. Une pierre d'Orléansville porte cette inscription 3 : 1. HÉRON DE ViLLEFossE, daiis \t% Comptes reticlui àl'Acad. des ins- cript. (1900, séance du 9 février) ; H. Chardon, dans le Bull, du Comité (1900), p. 11x6. 2. Epitaphe de Mauricius, cf. Héron de Villefosse, loc. cit.;U. Char- don, loc. cit., p. 1^^, pi. V; epitaphe de ConslanUna, sœur de Patricia, loc. cit. Celte dernière epitaphe nous apprend que la basilique avait été restaurée par Mauricius. Cf. S. Gsell, Monum. Atiliq., t. Il, p. 222, n. 79; Grandidier, Une basilique chrétienne à Busguniae, in-S", Alger, 1900, 46 pp. A la catégorie des inscriptions identifiées grâce au lieu de leur trouvaille, on peut ajouter celle de Marinus sacerdos, à Orléansville, C. I. L., n. 9711. 3. Le Moniteur algérien, U oct. 1843; Bévue africaine, t. I, p. 450; L'Aklibar, 19 oct. 1843; PoyTiïiK,Souvenii^s de l'Algérie, in-8°, Paris, 1850, p. 70 ;C. /. L., n. 9704. S. Gsell, dans les Mélang. darclu et cl'hist. (1901). APPENDICE. 385 ARAM DEO SANCTO AETERNO L'exécution matérielle des marbres a donc sa grande importance *, car elle peut quelquefois permettre seule de fixer un point de chronologie ou d'histoire quoique le maintien de formules païennes dans l'épigraphie chré- tienne soit très rare 2. Nous trouvons la mention des me- sures d'une sépulture, mention toute païenne comme on le sait^ sur un marbre de Ténès {Cartenna) dont l'origine demeure indécise ^ : MI • FILI • MATER • ROGAT • VT • ME AD • TE • RECIPIAS • P |2^ Q Ml fili, mater rôgat, ut me dd te récipids. p{edes) q(uadratos), la dimension en pieds carrés a été omise, peut-être intentionnellement afin de rendre en t. XXI, p. 2329, note U. Cf. D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., l. I, p. xcix, n. 2935. Pour deux inscriptions portant cette formule et d'un christianisme douteux, cf. L. Demaeght dans le BiilL des antiq. afric, 188a, p. 100, n. 3^5; p. 101, n. 346. 1. On ne saurait trop déplorer l'absence de toute indication descriptive dans le C. I. L. ; le résultat le plus clair est de rendre inutilisables des fragments non datés, mais curieux à d'autres titres, que l'on ne peut at- tribuer sans chance d'erreur à aucune époque. Il suffit de comparer le Corpus inscript, semilicarum pour juger de la supériorité scientifique de ce dernier recueil. 2. C. I. L.; n. 2079 : exun[t]o (= ex sumptu) proprio fecit. 3. GUYON, dans Le Moniteur algérien, 10 août 18^3; A. Berbrugger, dans la Revue africaine, t. II, p. 96; L. Rénier, Recueil, n. 3864; Pon- TIER, op. cit., p. 71 ; C. I. L., n. 9691. Nous avons ici, suivant la remar- que de Studemund, un vers senaire. La formule que nous venons de transcrire se retrouve un peu développée sur une inscription de Nar- bonne qu'on trouve dans D. Martin, La Religion des Gaulois, tirée des plus pures sources de l'antiquité, in-4°, Paris, 1727, t. Il, p. 263;Gruter, Corp. inscr., p. Dcxciii, 1; Muratori, Thes.inscr. veter., p. Mccxxxii, 2 ; G. Fletwood, Sylloge, p. 246, 3 ; Orelli, n. 1755. E. Le Blant, L'épigr. clirét. en Gaule (1890), p. 4, note 2; les lettres P. Q. xvne se retrouvent pas sur la copie de cette inscription publiée par P. Mérimée, Notes d'un voyage dans le Midi de la France, in-8», Paris, 1835, p. 292; enfin F. Lenormant, Me'm. sur l'inscr. d'Autun, dans Cahier et Martin, Mé- langes d'arcfiéoL, in-4«, Paris, 1856, t. IV. p. 125, note 10. 22 386 APPENDICE. quelque sorte non avenus les sigles tracés par le lapicide. En règle générale, l'épigraphie chrétienne d'Afrique se montre presque complètement dégagée du formulaire païen, car il importe de ne pas s'égarer dans l'interpré- tation de telle ou telle formule adoptée par les fidèles, malgré ce qu'elles offrent de choquant au premier aspect pour tel ou tel dogme du christianisme. Nous choisirons pour exemple l'inscription suivante de l'année 634 de notre ère (= 595 de l'ère provinciale) ^ : D M s IVLIVS I A D IR VICXIT AEl S L** CVI FILI 5 FEGERVNT D O M V M E T ERNALEM AE PROVIGIE dxCV Les mots domus aeîerna, domus aeternalis, servant à désigner le tombeau, étaient un emprunt manifeste à la phraséologie païenne qui s'introduisit chez les fidèles non sans difficultés 2. 11 faut donc se garder de classer comme païennes les épitaphes qui offrent cette formule suspecte que nous relevons à Altava en 536 ^ et en 583 * et en bien l.C. /. I., n. 9923. 2. s. Augustin, Enarr. in psabnos, In psalm. xlviii, v. 12 : Nam plerumque audis divitem dicentem : liabeo marmoratam domum quant rclicturus suni, et non cogilo mihi aeternam domum iibi semper ero. Quando cogitât sibi memoi^iam marmoratam aut exsculptam facere, quasi de domo aeterna cogitât, quasi ibi maneat ille dives. Si ibimanc- ret non arderet in infernos. Peut-être l'introduction de celte formule ne fut-elle qu'un des résultats de l'inquiétude générale au sujet du respect des tombeaux; elle ne fut pas spéciale aux chrétiens d'Afrique. Cf. H. Thédenat, Note sur une inscription chrétienne trouvée à Vaudemont, dans les Mém. de la soc. nat. des antiq. de France, 1892, p. 230 sq. ; C. I. L., t. V, n. 121, 123, 195, 1260; t. IX, n. 3409; t. XI, n. 785, 1335; t. XII, u. 4123. 3. Bataille, dans la licvue africaine, t. III, p. 283; CI. L., n. 9869. U. Cherbonneau, dans la Revue des soc. savantes, série VJ«, t. VI APPENDICE. 387 plus grand nombre à Tlemcen (= Pomaria) où le chris- tianisme d'un groupe important d'inscriptions présentant les mots domiis aeterna a été récemment démontré ^ Une épitaphe semble condenser tout ce qui est néces- saire pour faire croire au paganisme de son auteur qui exclut tous les siens sans exception de la demeure éter- nelle et du lieu de plaisance qu'il s'est préparé, puis coup sur coup nous voyons que ce misanthrope est un fidèle et nous lisons les formules caractéristiques : m pace, et depositio ^. M E N S A HAEC EST AETERNA DOMVS ET PERPETVA FELICITAS ET 5 DE OMNIBVS METS HOC SOLVM MEVM APER FIDELIS IN PACE VIXIT ANIS LXV DEP EIVS X KAL SEPAPCCCXXI On voit par ces exemples que le domaine de l'épigraphie (1877), p. 508, et dans la Revue africaine, t. XXII, p. 355; H. de Ville- fosse, dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1878, p. 1^5 ; C. I. £., n. 9870; A. Audolleist, dans les Mél. d'arch. et d'Iiisl. (1892), t. Xll, p. 133. Le domus aeterna se rencontre à Rome dans la crypte de Vene- randa, au cimetière de Domitille, cf. De Rossi, Bull, diarch. crist., 1875, p. 15. 1. A. Audollent, Sur un groupe d'inscriptions de Pomaria (Tlem- cen), en Maurétanie Césarienne, iu-8°, Rome, 1892, extrait des Met. d'arch. et d'hist., t. Xll (1892), p. 127-135. Cette démonstration a été confirmée par Héron de Villefosse, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1892, p. 211 ; cf. Sauvage, dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1879, p. 120-123. L'étude de la formule dans les inscriptions de Tlemcen perle sur les textes suivants : C. I. L., n. 9911, 991^, 9920- 9923, 9925, 9926, 9928, 9930-9932, 993^, 9935, 9939, 99iO, 99^^, 9948-9953, 9956, 9958. Ces inscriptions sont échelonnées entre les années 417 (n. 9928) et 651 (n. 9935); L. Demaeght, dans Bull. trim. des antiq. afric, 1886, p. 387, n. 254. 2. C. I. L., n. 10927, lign. 9 : Dep{ositio) eius X k{a)l[endas) sep{tem- bris), ainno) pirovinciae) 321 = 360 apr. J.-C. ; P. Allard, Du sens des mots Depositio, Depositus dans l'Épigraphie chrétienne, dans les Let- tres chrétiennes, t. I (1880), p. 227-238. 388 APPENDICE. chrétienne d'Afrique comporte plusieurs catégories de textes : 1" ceux qui lui appartiennent incontestablement; 2° ceux ^ dont l'origine demeurera toujours douteuse ; 30 ceux qui sont aujourd'hui douteux et qu'il appartiendra à la critique de lui restituer; 4° enfin, ceux que des fouil- les nouvelles rendront au jour. E. Hûbner a très juste- ment observé que toute l'épigraphie latine chrétienne, soit qu'on l'étudié à Rome et en Italie, en Gaule, en Es- pagne ou en Afrique, présente des traits communs à l'o- rigine et un développement identique. Ce caractère es- sentiel a été déterminé par Rossi ^ et E. Le Blant ^ pour Rome et la Gaule; c'est la substitution d'un système nou- veau à celui en usage dans les formulaires païens qu'on avait d'abord adoptés. Les plus anciennes épitaphes des fidèles nous les font voir employant sans répugnance le système dit des tria nomina, c'est-à-dire l'énumération du praenomen, du nomen et du cognomen, mais vers le me siè- cle, un nouveau tour d'esprit, une décision positive peut- être, pousse les fidèles à supprimer toute mention patro- nymique directe, un tel fils de im tel; on supprime aussi tout ce qui a constitué la personnalité du défunt : sa patrie, sa condition sociale, sa profession, sa postérité, la mention de ceux qui lui ont élevé un tombeau. L'Afrique n'est pas exempte de cet engouement que nous relevons 1. Il faut faire place également à ceux qui passent pour païens et qui ne le furent pas. Ceci s'explique par le fait des conversions et des mariages qui introduisaient des clirétiens au milieu de parents idolâtres pendant leur vie et qui, après leur mort, allaient partager une sépulture de famille appartenant aux adeptes des anciens cultes. Parmi les noms inscrits sur des tituti rédigés par les survivants païens d'après le formu- laire païen, il a dû s'en trouver de chrétiens et le nombre ne peut C'tre supputé ni supposé. Une fouille faite à Rome, en 1887, hors de la Porta Portuensis, en fournit la preuve. Sous le pavé d'une sépul- ture païenne bien caractérisée fut trouvé un squelette portant au cou un petit disque en verre à peintures sur fond d'or représentant Moïse frappant le rocher. Ces restes, selon toute apparence, étaient ceux d'un chrétien appartenant à une famille païenne cl enseveli dans le monu- ment funéraire de ses parents. 2. Dt Rossi, Inscript, clu^ist. Vrb. Bomae, in-fol., Romae, 1861, t. I, p. cx-cxvi. 3. E. Le Blant, Inscript, clirét. de ta Gaule, in-^°, Paris, 1856, t. I, p. 119 sq. ; Manuel d'épigrapliie clirclicnne, in-8°, Paris, 1869, p. 5-9. APPENDICE. 389 partout ailleurs. La plus ancienne inscription chrétienne datée a été trouvée à Tipasa, en Maurétanie ; elle remonte à l'année 238 de notre ère et suit encore le vieux système qu'elle combine avec une innovation toute chrétienne, la mention du jour de la mort que les païens omettaient en qualité de jour « néfaste » . Voici cette inscription ^ : RASINIA SECVNDA REDD XVI KAL NOVEM 5 PCLXXXXVIIII Rasinia Secunda redd{idit spiritum) XVI kalend. Novemb. [amid] j){rovinciaé) 199. Une épitaphe de même époque provenant de Henschir- Mscherga {= Giufi) dans la Proconsulaire mentionne : Pescemiia Quodvuldeus , honestae memoriae femina, bo- nis natalibus nata, matronaliter nupta^, expressions qui se retrouvent à Carthage dans un document de l'année 203 ou peu après : Vibia Perpétua, honeste nata, liberali- ter instituta, matronaliter nupta ^. A la fin du siècle , une célèbre inscription dédicatoire qu'on peut dater entre les années 258-304, nous montre la réforme accomplie ; le do- nateur de Varea à la communauté de Cherchel est dési- gné par un seul nom : Evelpius. ^ Un nombre considé- 1. A. Berbrugger, dans la Revue Africaine (1867j, t. XI, p. ^87 ; C. I. £., 11.9289; addenda: p. 974; supplem., n. 20856; L. Duchesxe, dans les Précis historiques (1890), p. 523-531, et dans les Comptes rendus de l'Acad. des itiscr. (1890), p. 116; De Rossi, Bull, di arch. crist. (1873), p. 72, 150; S.GSELL, r«>asa, dans les Mél. d'archéol. et d'fiist. (1894), p. 313; P. Mo.NCEAUX, Hist. littér. de l'Afrique cfirét., in-8°, Paris, 1902, t. II, p. 121, note 3. 2. C. I. L., n. 870. 3. The Passion of S. Perpétua, § If, dans Texts and Studies, t. I, n. 2 (1891), p. 62. Remarquer le soin avec lequel le rédacteur contem- porain de cette pièce distingue la condition sociale des martyrs. U. C. I. L., n. 9585. « Un adorateur du Verbe a donné l'area pour les sépultures, et a construit la cella entièrement à ses frais ; à la sainte Église, il a laissé ce monument. Salut, mes frères au cœur pur et sim- ple. Moi, Evelpius, je vous salue au nom du Saint-Esprit. » 22. 390 APPENDICE. rable d'épitaphes, et principalement celles de l'opulente et fervente communauté de Carthage ', nous font voir l'a- doption, devenue presque générale, du nouveau style. Il dure peu cependant. Dès le iv® siècle et avec la possibi- lité rendue aux chrétiens de parvenir aux honneurs, les épitaphes redeviennent verbeuses et élogieuses, on se soucie moins de symbolisme et l'incertitude sur l'origine de plusieurs textes reparaîtrait si, à partir de ce moment, la progression rapidement décroissante des titnli païens ne permettait de faire la part du paganisme très étroite aux inscriptions dont Fidentification reste à faire. Voici une inscription chrétienne dont le caractère peut faire hésiter un instant sur la véritable origine -; elle provient de Djemila : MEMORIAE L* TVRPILI VICTORINI MA RIANI EQ R' ADVOCATI OM NIVM LITTERARVM ET VIRTV 5 TVM VIRI QVI FVIT IN REBVS HVMANIS ANNIS XXXII CVM MAGNA LAVDE ACTVS ET DS CIPLINAE SVAE AVDENTl Mentionnons des épitaphes ne célébrant que le cursus honorum du mort : Aslius Vindicianus v{ir) c(larissi7nus) et fl{amen) p[er)p{etuus) ^. En Numidie trois inscriptions seulement peuvent être considérées avec quelque vrai- semblance comme antérieures à la paix de l'Église : une inscription de Ksar Sbai (ancienne Gadiaufala, au Sud- Est de Cirta)^ dédicace probablement chrétienne d'un tombeau élevé à Corinthiadus, Theodora et Chinitus, par 1. C.I.L., n. 13558-1^257. 2. R. GAGNAT, dans le Bull, du Comité (1892), p. 303 ; É. ESPERA\DIEU, dans la Revue de L'Art chrétien (1893), p. 136, n. 2. 3. C. L L., n. kbd. APPENDICE. 391 leurs parents Fideiis et Thallusa'; une inscription trouvée près de Tébessa, épitaphe de Curtia Saturnina « qui fut ici-bas pendant soixante ans », et qui avait donné à deux de ses fils les noms significatifs de Petrus et de Paulus^; enfin, la curieuse inscription de Marinianus, au musée de Philippeville. Cette dernière épitaphe est ainsi conçue : « Que la bonne âme de Marinianus soit rafraîchie par Dieu 3. » Dans la Maurétanie orientale, à Sétif, nous ren- controns l'épitaphe de Sertoria, qui est ornée d'un double symbole deux fois répété : la colombe et une palme *. L'autre inscription, découverte récemment à Taksebt, en Kabyhe, près de l'emplacement de Rusucurru, est l'épi- taphe d'un certain M(arcus) Jul(ius) Bassus à qui son frère Paul érigea un cippe {cupula) ^. Cette épitaphe est datée du 6 des ides de novembre, en l'année 260 de la province, soit 299 de notre ère. Formatio7i d'un nouveau type épigraphiqiie. — Nous exceptons des remarques qui vont suivre les textes mé- triques et les épitaphes hors type. Ces deux catégories de documents ont pour auteurs des parents, des amis, des versificateurs invités par le défunt ou par la famille de celui-ci à lui composer une épitaphe. Parfois même c'est le défunt lui-même qui l'a rédigée de son vivant^. Il est manifeste que, le plus souvent, ces rédactions procèdent de réminiscences ou de formulaires entièrement étran- gers à l'épigraphie '^. Nous ne nous occupons que des 1. C. I. L., n. ^807. 2. c. I. L., 16589 : Curtiae Saturninae quae hic fuit ann{is) LX, Maevius Faustus conjugi fidelissimae cum flliis fecit. — Maevii Octa- vianiis Fortunat{us) Petrus Paulus Saturninus. 3. C. I. L., n. 8191 : Bono ispirito Mariniani Deus refrigeret. U. C. 1. L., n. 86/i7. 5. S. GsELL, Inscript, inéd. de l'Algérie, dans le Bull. arch. du Comité, 1896, p. 217, n. 183 : M{arco) Jul{io) Basso Simpliciis) fil{io) Paulus fra[er) ejus d{e) p{ecunià) s{ua) cupulam fecit VI id{us) Nov {embres) P{rovinciae) cclx. 6. C'est le cas d'un orfèvre de Constauline (= Cirla), L. Praecilius Forlunatus. C. 1. L., n. 7156. 7. L'existence de ces manuels est démontrée, cf. E. Le Blant, Sur les Oraveurs des inscriptions antiques, in-S", Paris, 1859 ; R. Gagnât, Sur les 392 APPENDICE. textes du type ordinaire conformes au nouveau canon épigraphique. Les enseignements de saint Paul paraissent avoir exercé une certaine influence sur ce canon K Sa doctrine sur la félicité des âmes de ceux qui sont morts dans le Christ 2 contredisait formellement les perspectives mo- roses de l'Hadès païen. Dès lors, les fidèles se prirent à envisager la mort sous l'aspect de l'introduction dans la véritable vie et le bonheur sans fin ; le jour de la mort devint la date bénie, celle qu'on fêtait et dont on trans- mettait la mémoire. La mention du jour de la mort sur les épitaphes est un des critères les plus sûrs du chris- tianisme des inscriptions ; toutefois cette mention mit un temps assez long à se faire accepter. Nous la trouvons sur le marbre de Rasinia Secunda ^, qui mourut le 16 des calendes de novembre de l'année 238, et c'est la seule indication qu'on nous ait donnée sur elle. Cette épitaphe est en effet typique. Toutes les formules païennes con- cernant la durée de la vie, la constellation de la nais- sance, la condition sociale, la profession, ont déjà disparu. Sur l'épitaphe de Magna Crescentina ^ trouvée dans la même ville, et contemporaine de l'autre, le jour de la mort n'est pas inscrit. Sans sortir de Tipasa nous ren- controns d'autres textes qui témoignent de l'incertitude du nouveau type, tandis que l'ancien tombait pièce à pièce ^. manuels professionnels des graveurs d inscriptions romaines, dans la Bévue de Philologie (1889), p. 51-65 ; D. Câbrol et D. Leclercq , Mo- num. Eccl. liturg., t, I, p. cxiii-cxxxi. E. Le Blant, Manuel d'épigr. chi-ét., p. 60-lU. 1. H. Leclercq, Acliaïe, dans F. Cabrol, Dict. d'arch. chréL, t. I, coL 338 sq. ; cf. C. I. L., 10713; De Rossi, Bull, di arcli. crist. (1878), p. 161, pi. VllI, n. U. 2. I Thess., IV, 12-16. 3. Cf. supra, p. 51. U. Cf. supra, p. 38'4. 5. C. /. L., n. 9309; Ephem. epigr., t. VII, n. W9; S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'hist. (1894), t. XIV, p. 407, n. 2, 3. APPENDICE. 393 SAMAITA M O D I A ET IMMI SATVRNI MEMORIA AA'MAT M A T R I ER • DVLC FECERV 5 ISS I M A NT Celles des inscriptions funéraires où subsiste quelque vestige du formulaire païen et où le jour du décès ne figure pas comptent parmi les plus anciennes. Cette note chronologique ne souffre guère d'exceptions en Afrique. L'absence de toute mention de cette nature n'implique pas l'antiquité de l'inscription, comme nous le verrons plus loin, puisque le plus grand nombre des pierres dé- pourvues de toute date doit se classer à une basse épo- que; néanmoins il s'en trouve parmi elles qui appartien- nent à la période primitive de l'Eglise d'Afrique. Le style laconique de ces pierres rappelle celui qui fut en usage dans les catacombes romaines, d'où il semble que soient sorties les formules et les symboles employés dans les provinces '. Un groupe d'inscriptions de Car- thage que les fouilles de Damous-el-Karita ont beaucoup accru nous fait voir , parmi un grand nombre de for- mules des iv'^ et v® siècles, quelques exemplaires plus anciens, comme celui-ci 2 : ASTORTA , et cet autre : AVRELIA FILIA / SALLVSTIA IN PAGE f IN PAGE -P 1. C. Bayet, Z>e lilulis Atticae clwistianis, in-8°, Lutetiae, 1878, p. 55-59 ; E. Le Blant, Manuel, p. 29. 2. C I. L., n. 13550; lign. 1 : [K]astor\i]a {?), cf. C. I. I., n. 1181. S94 APPENDICE. C€ux-ci encore : ATHENAIS MAMME l' IN PAGE Parmi ces inscriptions de la première époque du chris- tianisme en Afrique, il s'en trouve qui ont gardé l'allure des tituli païens, malgré l'envahissement de la termino- logie nouvelle connue dans l'inscription suivante, qui fait allusion au « sommeil » des « frères » 3 ; IN MEMORIA • EORVM QVORVM CORPORA IN AC CVBITORIO HOC SEPVLTA SVNT ALCIMI CARITATIS IVLIANAE 5 ET ROGATAE MATRI VICTORIS PRESBYTE RI QVI HVNC LOCVM CVNCTIS FRATRIB • FECI « A la mémoire de ceux dont les corps ont été ense- velis dans cette sépulture. Alcimus, Caritas, Juliana et Rogata, mère du prêtre Victor, qui a aménagé cet endroit pour tous les frères. » Ces observations seraient incomplètes si elles laissaient penser que le type simplifié s'est maintenu chez les fidèles sans altérations. Il s'en faut de tout. On se lasse vite de cet anonymat du tombeau et la plupart de nos épitaphes du IV® siècle et des temps postérieurs reviennent sinon à ces formules prolixes qui donnent tant de prix aux tituli païens, du moins à des indications moins brèves. Nous devons en énumérer quelques-unes; elles démontrent la réaction qui se produisit contre les formules dont la mode n'avait régné que peu de temps. 1. C. I. L., n. 13^71. Un type du v® siècle avec formule archaïque dans P. Gauckler, dans le Buil. du Comité, 1901, p. 1^0, n. 67. 2. P. Gauckler, même recueil, 1892, p. 92, n. 7. 3. A. Berbrugger, dans la Revue africaine, t. I, p. 118; l. IV, p. ^162: Catalogue du musée d'Alger, p. 65, n. 165; L. Renier, Recueil, n. /i026; De Rossi, Roma sotterr., t. I, p. 106 ; C. I. L., n. 9586. APPENDICE. 395 Tria nomina : C. I. L., n. 55, 452, 748, 1090, 1202, 8647, 9716, 9718, 9733, 9793, 9810, 9866, 9871, 9877, 11900. S. GsELL, Recherches en Algérie, in-8^, Paris, 1893, p. 394. n. 627. La famille : paler familias, C. I. Z., n.9869; Novellus, Crescentis fîlius, P. Toussaint, dans le Bull, du Comité^ 1898, p. 205, n. 1. La patrie : C. I. L., n. 57 ^, 5262 2; L. Renier, Sur une inscription chrét. trouvée à Constantine, dans VAn- nuaire de la soc. arch. de la prov. de Co?îst., t. II (1854), p. 97 sq. et pi. VI, n. 1 ; C. /. L., n. 8638, 8639, 8642, 8648. A l'exception du n. 5262, tous ceux que nous citons dans ce paragraphe sont d'étrangers qui se défendent d'être Africains ; tel est du moins le sens que nous nous croyons fondé à donner aux nn. 8638, 8639, 8642, 8648. A Rusi- cade, nous trouvons : FI. Amanda civis Pan.{noniae?), C. I. L.y n. 8190; à Carthage : Albula, in pace. Liparitana, C. I. Z., n. 14123. La condition : clarissime, C. I. L., n. 450; illustre, n. 451, 11650; matrone, n. 870; vir honestus, n. 4762; ex praepositis equitum armigerorum juniorum fîlius Satur- nini viri perfectissimi ex comitibus, n. 9255; tribunus 7iumeri Primanorum, 924S; patronus, n. 10787; honesta femina, 11900; sénateur, n. 17414; clarissime, 19914; Salvo patrono, C, I. Z., n. 10787, 18705; ingenuus, dans le Bull, de la soc. des antiq. de France, 1898, p. 170-171, 206. La profession : médecin, C. L Z., n. 9693; flamen perpetuus, n. 10516, 11528; veteranus, n. 16655; magister liberalium lit ter arum, S. Gsell, dans le Bull, du Comité, 1896, p. 218, n. 184; avocat, R. CxVGNAT, dans le Bull, du 1. Celle inscriplion rappelle un Syrien d'Apamée qui a simplement employé la formule de son lieu d'origine, formule dont on connaît de nombreux exemples. 2. A la sixième ligne on lit le mot : Kartaginis. Est-ce un souvenir du lieu de naissance ou du lieu du décès? 396 APPENDICE. Comité, 1892, p. 303; miles, C. I. L., n. 5229; ex praepo- sitis equitum armigerorum juniorum, n. 9255; centurio, P. Blanchet, dans, Notw. arch. des 77iiss. scient., 1899, p. 112, n. 7; tiibnnus niimeri Pritnanonim, n. 9248. Le donateur du tombeau : C. I. L., n. 8643, 8646, 9869, 9870; Waille, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 58; Ibid., 1893, p. 134, n. 24; R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 329; L. Demaeght, J. Poinssot, dans le Bull, des antiq. a fric., 1882, p. 139, n. 47; Ibid., 1898, p. 336; I. ScHMiDT, dans Ephem. epigr., 1884, p. 485, n. 1056; p. 486, n. 1058 ;E. Espérandieu, dans la Revue de VArt chrét., 1893, p. 136, n. 3, 4; Apirius pat{er) una cum ucso{re), C. I. L., n. 9794; Lucianu{s) frater fecit, R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 329. La durée exacte de la vie ^ : C. 1. L., n. 672, 11077, 11081, 11122; Vercoutre, dans les Comptes rendus de VAcad.des inscr.^ 1887, p. 52; de Lespinasse Langeac, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 144; P. Gauckler, dans leBull. du Comité, 1901, p. 120, n. 1; p. 122, n. 4; Ibid., 1894, p. 255, n. 52; p. 256, n. 53, n. 55; Ibid., 1897, p. 431, n. 197; p. 433, n. 202; R. Gagnât, dans les Archiv. des miss, scient., 1888, p. 34, n. 19. Le « cursus honorum » : honores in civitatem suam.., P. Toussaint, dans le Bull, du Comité, 1898, p. 205, n. 1 ; agens tribunatum Rusguniis annos XII, C. I. L., n. 9248. Nous donnerons intégralement l'inscription suivante, que la plupart oublient de restituer à l'Afrique ^ : 1. Ce calcul témoigne que l'on avait noté l'instant de la naissance sur le journal spécial qui se tenait dans les familles. Cf. Le Clercq, Les Journaux cfiet les Bomains, p. 198. Ceci nous fait toucher aux origines de l'état civil, cf. Pardessus, dans les Mém. de CAcad. des inscr., t. XIII, p. 266 sq. ; mais ce qui nous intéresse particulièrement dans cet usage, c'est la constatation de la crédulité persistante à l'influence des planè- tes sur l'enfant, suivant l'état astronomique du monde au moment de sa naissance. De Rossi, Inscript. christ. Urb. Rom., t. 1, n. 172. 2. A Cordoue (Espagne), E. Huebner, dans le Corp. inscr. lai., t. II, u, 2110; H. DE Villefosse, dans les Archiv. des miss, scient., 187^, p. ^01. APPENDICE. 397 A ;k CO FL« HYGINO' V' C' COMITI ET • PRAESfDI • F • M • C • OB MERITA IVSTITIAE 5 EIVS TABVLAM PATRO NATVS POST DECVRSAM ADMINISTRAT! ONE M ORDO .TIPASENSIVM OPTVLIT Clerc : C. LL., n. 10637, 10640, 16839, 19671. Acolyte : C. I. Z., n. 13426. Lecteur : C. I. L., n. 55, 453, 13422-13425. Sous-diacre : C. /. Z., n. 452, 880, 13420-13421, 17445; P. Gauckler, dans le Bull, du Comité ^ 1897, p. 440, n. 224. Diacre : C. /. Z., n. 1389, 13415-13419, 14115, 18539; R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1889, p. 136, 4°. Ai'chidiacre : C. /. Z., n. ^Sa. Cf. n. 11117. Prêtre : C. I. Z., n. 2014, 2012, 9586, 9716, 9731, 13403, 13404, 13406-13412; Graillot-Gsell , dans les Mé- lang. d'arch, et d'hist., 1894, p. 24, n. 78. L. Duchesne, dans le Bull, delà soc. des antiq. de France, 1889, p. 94. Évêque : C. /. Z., n. 879, 2009, 2291 (cf. n. 17731), 8634, 9286, 9709, 11893, 11894, 13397, 13398, 13399, 13400, 13401, 13402; Fabre, dans le Bull. d'Oran, 1900, p. 399- 408; S. GsELL, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1900,, p. 141 ; 1901, p. 237; Héron de Villefosse, dans le Bull, du Comité, 1888, p. 356, n. 14; Toulotte, Géogr. de VAfr. chrét., Byzacène et Tripolitaine, p. 34; H. Ghardon, dans le Bull, du Comité, 1900, p. 145, pi. V. l'Afrique chrétienne. — i. 23 398 APPENDICE. Veuve : C. L L., n. 13427. Nonne : C. L L., n. 78, 10689; S. Gsell, dans le BuU. du Comité, 1896, p. 165, n. 25; S. Gsell, dans les Mél. cVarch. et dliist., 1895, p. 50, n. 9; [sac{?)]ra virgo, C. I.L., n. 1768, 13428, 13429. Une mention bien spéciale aux chrétiens est celle de l'heure de la mort. Nous la rencontrons sur une mosaï- que mutilée de Sfax ^ : TIS V DOR MIT IN PAGE D NONAS APR 5 ILES ' Des mentions chronologiques. — Bien que le plus grand nombre des marbres chrétiens soit dépourvu de note chronologique certaine et qu'on doive recourir pour les dater à l'étude critique de leur texte, ainsi que nous l'avons dit, on n'en possède pas moins les bases précieuses d'ap- préciation dans les tittdi datés. Ces dates appartiennent à des systèmes divers. Un des plus fréquemment em- ployés est V indiction ^, mode de supputation à peu près dépourvu de valeur chronologique quand il se montre isolément puisqu'il représente des cycles renouvelables d'une durée de quinze années chacun. L'indiction en usage sur les marbres commence ordinairement le 1^^ sep- tembre, de telle sorte que le consul entrant en charge le 1. G. Haisnezo et L. FÉMÉLIAUX, dans le BuU. du Comité, 1900, p. 152, n. 5. 2. C. I. L., n. 56, 57, cf. 11106; ^51, ^52, /i53, 460, 2018, 5263, 526^1, 5488, 5489,5491,7924, 10636, 10637, 10638, 10641, 11650, 11654, 11655,16656, 16657, 16661, 16663, 16665, 17414. P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1897, p. 436, n. 208; H. Chardon, dans même revue, 1900, p. 144, pi. V; p. 146; S. Gsell, dans même revue, 1896, p. 165, n. 26. APPENDICE. 399 pr janvier voit deux indictions et que chaque indiction correspond à deux consulats. Dans les marbres africains l'indiction est isolée de toute autre mention chronologique consulaire, royale ou provinciale ; il en résulte que cette supputation ne peut rendre presque aucun service K 11 existait d'autres modes de supputation. La chrono- logie consulaire dont les Africains ont fait peu usage ^ a été employée, comme on doit s'y attendre, sur quelques inscriptions dédicatoires 3. L'une d'entre elles réunit deux supputations différentes : la chronologie consulaire et la chronologie provinciale représentée par l'ère de Mauré- tanie* : IN • HOC • LOCO . SANCTO • DEPOSI TAE • SVNT • RELIQVIAE • SANCTI LAVRENTI • MARTI RIS °^^ III MN AVG • CONS • HERCVLANI • VC 5 DIE DOM N • DEDICANTE LAVRENTIO VVS • P • MOR • DOM • AN • P • CCCCXIII • AMEN 1. Les périodes indictales sont trop fréquentes pour correspondre à des variétés paléographiques. Notons que, vers le milieu du vi® siècle, on peut citer quelques indictions notées à partir du 1*=' janvier. Cf. De Rossi, Inscript, cfirist., 1. 1, p. c; G. Marini, Papiri diplomatici, in-fol., Roma, 1805, p. 261 A, ^08 b; enfin une épitaphe romaine de l'année 522 nous apprend que le onzième jour du mois d'aoCit de cette année, un cycle indictal de quinze touchait à sa fin. De Rossi, op. cit., 1. 1, n. 979. 2. C. I. L., n. 2389, ^799, 8630; H. DE Villefosse, dans les Arcliiv. des miss, scientif. (1874), p. 452, n, 127. Quelques inscriptions appartiennent à l'époque de la domination byzantine : C. I. L., n. 5352, 12035 ; Bosre- DON, dans Bec. de la soc. arcli. de Constantine, 1876, p. 376. Cf. deux épitaphes à date consulaire, C. I. L,, n. 11127, 11129, à Lepli Minus, en 427 et 429. 3. C. L /,., n. 2389, « au sud du Capitole, dans les ruines d'une basi- lique chrétienne », L. Renier, Recueil, n. 1518; C. I. L., n. 4799. 4. V. de Buck, Explication de deux épigraphes chrétiennes, etc., ou détermination de l'ère de la province de Maurétanie, dans la Collection de précis historiques, Bruxelles, 1854, p. 477. Cette dissertation a été inconnue de L. Renier, dans la Bévue archéoL, t. VIF, p. 369; de G. Henzen dans Orelli, Inscr. lat. sélect., n. 5338, et de C. Cavedoni dans Opuscolireligiosi di Modena, t. VI, p. 335; Piper, Die christl. Fes- trechnunçj, dans Evang. Kalendcr vom Jahre, 1855; A. Schwarze, op. cit., p. 89-90. 400 APPENDICE. Cette inscription nous permet d'établir la concordance entre l'ère chrétienne et l'ère de Maurétanie qui est en retard de 40 années sur celle-là ^ Le consulat d'Hercu- lanus correspond à l'année 452, dans laquelle le S'^jour du mois d'août tombait en effet un dimanche et cette même année est comptée comme étant la 413^ de l'ère provinciale. La dernière ligne peut offrir quelque obscu- rité : Dedicante Laurenlio v{iro) v{enerabili) s{acerdote) ^ p{ost) m{ortem) Domiini) a7i{no) p{7'ovinciae) il3. L. Renier conjecturait que le lapicide avait songé tout d'abord à supputer les années depuis la mort du Christ ; puis, chan- geant d'avis, il serait revenu à l'ère de Maurétanie, mais le P. de Buck a montré qu'il y avait dans cette formule un procédé spécial à l'Eglise d'Afrique. Celle-ci commen- çait l'année au 25 mars, jour qu'elle tenait pour l'anni- versaire de la mort du Seigneur ; il s'ensuit que là où ce comput était en pratique, l'année civile se trouvait frac- tionnée en deux sections, l'une ante pascha, l'autre posl pascha; par conséquent l'ère provinciale était scindée, elle aussi, en deux sections qui portaient les désignations de ante mortem Domini dans la période antérieure au 25 mars, et 2Jost mortem Domini dans la période qui suivait cette date. Ce qui pourrait surprendre, c'est que l'inscription de Sétif est, jusqu'à ce jour, la seule qui offre cette men- tion, bien que l'ère provinciale soit très fréquemment employée. La raison en est donnée par V. de Buck 3 et 1. MoMMSEN, Epigraphhclie analektcn, n. 20, clans Bericlilc der pliil. hist. CL der K. Sciclis. Ges. de Wissensch,, 1852, p. 313; L. Remer. dans la Bévue archéol., t. XI, p. ^^5; t. XV, p. 565; G. Henzen, op. cit., n. 5337; A. Berbrugger, dans la Bévue africaine, t. I, p. 22; G. Cave- DOM, op. cit., 322; Creully dans VAnnuaire de la soc. arch. de Cons- fana'ne, 1858-1859, p. 2 sq. De Rossi, Incr. ciwist.. t. I, p. vi; A. Poulle, De l'Ère maure tanienne et de l'époque de la division de la Maurétanie Césarienne en deux provinces, dans VAnn. de la soc. arcli. de Constantine, t. VI (1862), p. 261 sqq. Sur les ères d'Afrique depuis Bélisaire, cf. R. Gagnât, dans les Arch. des miss, scient., t. XII (1885), p. 13 sqq. Remarquons que l'ère de Maurétanie coïncide avec l'ère de l'Ascension qu'emploie seul l'auteur de la Chronique d'Alexandrie. 2. Pour l'explication et la discussion de ces sigles, cf. De Rossi, op. cit., t. 1, p. VII. 3. V. DE BUCK, op. cit. (185^), p. hll sq. ; (1856), p. 81-90, 105-111. Rappelons un autre exemple de ce calcul : le calendrier de Carthagc APPENDICE. 401 Rossi '. Le titulus fait mémoire des reliques de saint Lau- rent déposées dans un oratoire ou dans une basilique le 3^ jour du mois d'août, de sorte que si la dédicace de cet oratoire ou de cette basilique avait été célébrée au moyen de cette disposition, l'octave qu'il était d'usage de faire en pareille circonstance tombait le 10^ jour du mois d'août, jour de la fête de saint Laurent ^. La simple mention de l'ère de Maurétanie peut nous conduire à des constatations topographiques qui ne sont pas sans importance. C'est le cas pour une inscription découverte en 1895 à Kherbet-el-Ma-el-Abiod, à mi-che- min entre Aziz-ben-Tellis et Bordj-Mamra ^ ; cette ins- cription est de l'année 474 apr. J.-C. : IN HOC LOCO SVNT MEMO RIE SANG» MARTIRVM J^^ J0^ LAVRENTI • IPPOLITI • J^^ EVFIMIE J0^ MINNE ET DE CRVCE DNI DEPOSITE DIE III NO NAS FEBRARIAS X AN? CCCCXXXV « Ce document, écrit M. Gagnât, permet de rectifier le tracé de la frontière de Numidie vers l'Ouest. On admet- tait jusqu'ici que cette frontière, après avoir suivi l'Oued- Endja, passait entre Cuicul et Mons et descendait en ligne droite jusqu'au Chott-Beida (entre Perdices et Nova Sparsa). Nous voyons maintenant que la région voisine d' Aziz-ben-Tellis et de Bordj-Mamra était comprise dans la Maurétanie puisqu'on s'y servait pour la supputation des années de l'ère maurétanienne K » du vie siècle publié par Mabillon, Vêlera ancdecta, t. lil, p. 398-401, cf. supra, p. 258, note 2. 1. De Rossi, op. cit., p. vi-vii. 2. Le fait de cette dédicace est certain, grâce aux mots : dedicante Laurentio viro venerabili sacerdote. 3. R. Gagnât, Chronique d'épigrapliie africaine, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 319 sq. 4. Ibid. Cf. E. MiCHON, Nouvelles ampoules à culogies, dans les 402 APPENDICE. L'emploi de l'ère de Maurétanie nous conduit à une autre observation. Une inscription de Ternaten, localité ayant fait partie de Tancienne Maurétanie Césarienne, est ainsi libellée ^ : A I 0) M E M O R I A M ARCELLI RECE8 8IT AIE MART18 LV NA XXI'IDVS AVG V2TAB AP CCCCXLI Ligne 6 : CCCCXCI, lecture douteuse. Memoria Marcelli. Recessit die Martis luna XXI, idus Augustas, a{nno) p{rovinciae) CCCCXLI. Cette inscription eut l'heureuse fortune d'attirer l'at- tention de Ms"^" Duchesne ^ qui remarqua qu'en l'année 441 de l'ère maurétanienne (480 apr. J.-C), le jour du mois lunaire indiqué ici est non un mardi, mais un mer- credi, tandis qu'en l'année 491 (530 apr. J.-C), ce même jour tombe bien un mardi 13 août. Cette observation de- manderait l'adoption à la sixième ligne de la lecture CCCCXCI, au lieu de CCCCXLL « Mais en 530, la lune, au 13 août, n'avait encore que quatre ou cinq jours, sui- vant les cycles ; en tout cas, son âge réel comportait une différence de plus d'un demi-mois avec celui qui est in- diqué sur la pierre. De là, raison de douter. Si nous re- venons à l'année 480, nous constatons que cette année- là le 13 août était une lune xxi^, xxn^ ou xxiii^, suivant Mêm. de la Soc. des Antiq. de France, 1897, p. 299 ; Ch. Clermont- Gaweau, Le culte de saint Mennas en Maurétanie, dans Recueil d'ar- cliéol. orientale, t. II, p. 180-181. Cf. CI. L., n. 13^23; A. Toulotte, Le culte des saints Sébastien, Laurent, Hippolyte, etc., aux v^ et vP siè- cles dans les provinces africaines, dans Nuovo bull. di arch., 1902, p. 206, 208. 1. L. Demaeght, dans le Bull, trimestr. de géogr. et d'arcliéol., Oran, 1891, t. XI, p. M2. 2. L. Duchesne, IS^ote sur une inscription maw^étanienne de l'année 480, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 31^-1-316. APPENDICE. 403 les cycles.. Il y a donc très sensiblement concordance. Comme nous avons à choisir ici entre deux erreurs, il faut prendre la moindre. Que Ton se trompe d'un jour dans la semaine, que Ton prenne un mercredi pour un mardi, c'est ce qui arrive souvent, et à tout le monde. Mais que l'on se trompe de quinze jours dans l'âge de la lune, que Ton marque la pleine pour la nouvelle, ou le dernier quartier à la place du premier, c'est complète- ment impossible. Il faut donc s'en tenir à l'année 480 (provinciae CCCCXLI) ^ ». Les chrétiens du v^ siècle n'avaient pas de moyen plus ordinaire d'être fixés sur l'âge de la lune que les petits traités qui circulaient alors sous le nom de libri paschales, et dont plusieurs nous sont parvenus -. Parmi ceux-ci deux ont été rédigés en Afrique, le plus récent des deux à Carthage en 455; ce- pendant ni l'un ni l'autre ne satisfait aux données de l'inscription. Les deux autres computs, basés comme les africains sur le cycle de 84 ans, sont romains; « l'un d'eux fut en usage au iv° siècle et au commencement du V^ ; il donne au 13 août la lune xxiir, comme le deuxième de Carthage ; l'autre, dressé à Rome en 447. correspond exac- tement à notre inscription ; il a, au 13 avril, la Pâque avec la lune xvii, ce qui donne, pour le 13 août, lima XXI ^. La même solution se présente dans le Paschale de Victo- rinus d'Aquitaine, établi à Rome en 457 * ». Ainsi notre inscription nous révèle que, pendant une période de temps qui ne s'étend pas au delà de l'année 455, le pape saint Léon I*^"" ayant pris, comme nous le sa- vons par d'autres documents, la direction des Eglises de Maurétanie^ y introduisit le comput romain de 447. Une fois cet usage pascal établi dans les provinces alors déta- chées de la primatie de Carthage et demeurées romaines, il s'y maintint au moins jusqu'à l'année 480. Les inscriptions supputées d'après l'ère de Maurétanie 1. Ibid., p. 315. 2. B. Krusch, Studien zur chHsilich-mitlelallerlichen Chronologie^ der 84 jàlirige Ostercyclus und seine Qncllcn, iu-8°, Leipzig, 1880. 3. Ibid., p. 17, 62, 122, 18^, 187. U. L. DucHESNE, op. cit., p. 315 sq. 404 APPENDICE. sont de beaucoup les plus nombreuses en Afrique ^, bien qu'on n'ait guère fait usage de ce mode de supputation dans les provinces de Byzacène, de Proconsulaire et de Numidie et qu'on rencontre — exceptionnellement il est vrai — dans la Maurétanie Césarienne la supputation in- dictale ^. Elles s'échelonnent entre les dates extrêmes 238 et 593 et se répartissent de la manière suivante : 238, une; 261, une; 324, deux; 329, 331, 332,339,342, 345,349, 351, toutes à un exemplaire; 352, deux; 360, 365, 371, 377, 383, 384, toutes à un exemplaire ; 390, deux ; 394, un ^ ; au V® siècle : 405, quatre exemplaires ; 406, un , 408, deux ; 414, 415, 418, 419, 422, 429, 430, 433, 434, 440, 442, 444, 448, toutes à un exemplaire; 450, deux; 452, deux; 454, 457, 461, 467, 468, 469, 471, toutes à un exemplaire ; 474, deux; 475, 480, 483, 491 *, 493, 494, toutes à un exem- 1. C. I. L., n. 8630, 863^, 8637, 8638, 8639, 86Zi2, 86^^, 86^8, 86^9, 8708, 9271,9286, 9289, 9693, 9708, 9709, 9713, 9716, 9718, 9731, 9733, 9751, 9752, 9793, 9804, 9866, 9869, 9870, 9871, 9877, 9878, 10927. L. DUCHESN'E, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 314 sq. ; G. Boissier, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., séance du 12 mai 1899; Fabre, dans le Bull. dVran, 1900, p. 399-408; R. Cao'at, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 329. L. Demaeght-J. PoiNSSOT, dans' le Bull. trim. des antiq. afric, 1882, p. 137, n. 43; Ibid., p. 206, n. bl;Ibid., p. 207, n. 53; p. 271, n. 123; p. 272, n. 124. Ibid., 1884, p. 100, n. 345; p. 101, n. 346; PoULLE, dans le Rec. de la soc. arcli. de Constantine, l. XXVI (1890-91), p. 384, n. 79; p. 385, n. 80; p. 400, n. 92; S. Gsell, dans le Bull, du Comité, 1899, p. 459, n. 10 ; R. GAGNAT, dans le même recueil, 1895, p. 328 ; L. DEMAEGHT, dans le Bull. trim. des antiq. afric., 1884, p. 286, n. 575; p. 290, n. 581, 582, 583, 584; Ibid., 1885, p. 3, n. 672. A. HÉRON DE VlLLE- FOSSE, dans le même recueil, 1885, p. 189, n. 901, 902; p. 190, n. 903; p. 191, n. 904; Troupel, dans le Bull. d'Oran, V série, 1882, p. 124; GoYT, dans le Recueil de la soc. arcli. de Constantine, t. XXII, 1883, p. 148, n. 38; J. Schmidt, dans Ephemeris epigraphica, t. V, 1884, p, 485, n. 1056; R, Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 319. Ibid., 1892, p. 310, n. 39, 41, 42; p. 307, n. 28; A Héron de Villefosse, dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1878, p. 143, 147, 148; P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1892, p. 124, pi. XV; S. Gsell, dans les Mélang. d'arcli. et d'hist., 1895, p. 50, n. 9; p. 51, n. 10; p. 54, n. 17; G. Bro- CHiN, dans le Bull, du Comité, 1888, p. 429, pi. XIII; R. Gagnât dans le même recueil, 1889, p. 134 e; p. 135 d; L. Duchesne, dans le Bull, de la Soc. des Antiq. de France, 1889, p. 94. 2. H. Chardon, dans le Bull, du Comité, 1900, p. 144; pi. V, p. 146. 3. Une épitaphe de Sétif, publiée par S. Gsell, dans les Mél. d'arcli. et d'hist., 1895, p. 50, u. 9, porte une date incomplète : cccx 4. "Date douteuse. APPENDICE. 405 plaire, 495, deux ' ; au vi'^ siècle : 527, 536, 583, 593, toutes à un exemplaire. Une épitaphe d'Hippone donnerait lieu de croire qu'on tenta d'introduire en Afrique une ère dont la supputation partirait de l'année 534, date de la réocciipation de la pro- vince par les Byzantins. Les monnaies de Justinien, frap- pées à Carthage après la victoire de Decimum, adoptent en elfet une chronologie basée sur l'année 534 comme point de départ 2. © APRILTA FIDELIS VIXIT ANNOS LXXV RECESSIT IN PAGE SVB DIE III KAL SEPTE M B 5 ANNOXXIIII KARTAGINIS ^ L'épitaphe daterait donc de l'année 557-558. Une épitaphe en mosaïque de Lamta {■= Leptis Minus) présente un autre cas de supputation peu connue. Il pa- raît peu probable qu'il s'agisse de l'ère de Carthage dont nous venons de parler, ce qui en tout cas reporterait l'é- pitaphe au 26 juin 562-563. Mommsen * préfère compter l'année 24« de l'inscription, en prenant pour éponyme l'empereur Valentinien III, ce qui noiis reporte en l'an- née 452. Voici cette inscription ^ : 1. Plus deux épitaphes, C. I. L., u. 9716, 9866, dont on ne peut pré- ciser que le nombre de centaines. 2. Sabatier, Description générale des monnaies byzantines, in-S", Paris, 1862, t. I, p. 190. 3. Bureau de la Malle, cité par Hase, dans le Journal des savants, 1837, p. 705 ; L. Renier, dans la Revue archéol., 1850, t. VII, p. 372, et Recueil, n. 2895; C. /. L., n. 5262. II. Mommsen, dans Ephemeris epigrapliica, t. V, n. 1166. 5. HÉRON DE ViLLEF0SSE,dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1883, p. 189 ; R. Gagnât, ///« Rapport, dans les Arcli. des miss, scientif., 1885, t. XII, p. 113, n. 6; O. d'Espixa, dans la Revue africaine, 1885, t. XXIX, p. 377, n. 3; C. /. L., n. 11128. 23. 406 - APPENDICE, © B I L L A T I C A V IX I T A N N I S 5 X V I 1 I P L S M R EQVI E B I T IN PAGE 10 D 1 E V I KL • IVLI A S A N NO XX V I I I I [fleur] Un dernier mode de supputation dont on fit usage en Afrique est la chronologie royale. Nous n'en possédons qu'un petit nombre d'exemplaires, tous tardifs puisqu'ils se réfèrent aux temps de l'occupation du pays par les Vandales K Age des, diverses formules. — Il n'est pas impossible de reconquérir à la chronologie un certain nombre de textes épigraphiques non pourvus de date. Le caractère spora- dique des formules épigraphiques permet d'assigner gé- néralement des limites de temps et de lieu que l'on ne peut franchir sans avoir à noter des variations plus ou moins importantes. Les textes à date certaine permettant de déterminer les limites extrêmes dans lesquelles telle formule se rencontre dans une région, il devient possible, sans courir trop de chances d'erreurs, d'attribuer à la 1. c. I. L., n. 2013, 8379, 10516, 10706, 116^9. P. Gauckleb, dans le Bull, du Comité, 1901, p. 15^i, n. 99. APPENDICE. 407 même période chronologique les textes rédigés d'après le même formulaire, mais dépourvus de notation chrono- logique. Les relevés auxquels nous nous sommes livrés pour le paragraphe précédent nous autorisent à dégager quelques vestiges du formulaire épigraphique : HIC lAGET : années 405, 415, 440; hic est : 491 .(?); HIC MEMORIA EST : 454; MEMORIA ! 332, 345, 351, 365, 371, 383, 384, 390, 394, 414, 418, 422, 429, 430, 433, 434, 450, 452, 461, 471, 480, 493, 494, 583; precessit : 440; QVi precessit nos in page ' : 419, 429, 457, 468,469, 474, 475 ; QVI NOS PRECESSIT IN PACE DOMINICA : 345, 352, 390, 450, 493, 494; plvs minvs : 377, 405, 415, 429, 469, 491, 536; BONAE MEMORIAE : 457, 468, 474; MEMORIA PER- PETVA : 349; MEMORIAM FECIT I 352; HIC REQVIESCIT l 444, 475; reqvievit in pace : 422; discessit : 349, 371, 383, 394, 429, 430, 450, 452, 494; discessit in pace : 593; DISCESSIT IN PACE DOMINI '. 491; RECES- siT IN PACE : 444, 467; reddidit : 238; reddidit spi- RITVM : 434; DEPOSITIO : 360; deposita : 448; d. m. s. : 384, 493, 494; domvs eternalis : 536, 583, 593; eterna domvs ! 360; precatvr pro svis peccatis salvificetvr : 408; d. m. 419; obitvm fecervnt, L. Demaeght et J. Poinssot dans le Bull, des antiq. afric, 1882, p. 139, n. 47; p. 140, n. 48. Contrairement à ce qui arrive le plus ordinairement, nous voyons une formule se contracter au lieu de se dé- velopper ^. 1. Nous groupons sous cette rubrique quelques textes offrant des va- riantes sans importance. 2. D. Cabrol et D. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., t. I, p. cxxviir. Cf. De Rossi, Bull, di arcli. çrist., 1877, p. 33. 408 APPENDICE. Année 345 : precessit in p[ac]E dominical « 345 : IN PAGE DOMIN[ic«] PRECESSIT ^ « 429 : qui n]0S PRECESSIT IN PACE 3 « 440 : PRECESSIT* Il est possible que cette formule soit inspirée de la formule liturgique romaine : qui nos precessenmt in somno pacis, mais les inscriptions ne nous ont pas fourni la vérification documentaire de cette conjecture. Nous avons déjà eu l'occasion de remarquer l'influence romaine en Afrique. En voici un nouvel exemple. On sait que, dans la pensée des fidèles, l'agape commencée sur la terre s'a- chevait dans le ciel ; nous lisons ce vœu sur plusieurs tombes ^, dont l'une qui peut remonter au m® siècle offre des sigles abréviatifs que nous retrouvons identiques, sinon plus clairs encore, sur un marbre de Sétif du vi^ siècle. I Lie INI VS IVSTINAE M CALVARI IN PACE CONIVGI MERENTI VIXIT ANIS TRES IN r^t AGP ^ ^ AD AGP CVI MEMORIA FE GIT M ARIMANVS AVS CVM AIVTORE FILIO SVO AN P C(?)XXXVI1 C'est en même temps la confirmation de ce que nous avons dit "^ touchant le retard constant des provinces à adopter les formules et les symboles en usage à Rome. 1. C. I. L., n. 9793. 2. Ibid., n. 9794. 3. Ibid., n. 9751. U. Ibid., n. 8634. Cf. S. Cïprien, De mortalitate, c. 20 : Nobis saepe revelatum est ficaires nostros non esse lugendos accersione dominica de saeculo liberatos, cum sciamus non eos amitti sed praernitti, receden- tes praecedere... vivere apud Deum. 5. H. Leclercq, Agapes, dans D. Cabrol, Dict. d'arch. clirét., l. I. col. 843. 6. De Rossi, BuU. di arcli. C7^ist., 1882, p. 128. 7. C. I. L., n. 8637. La date probable est l'année 527 de notre ère. APPENDICE. 409 Les chiffres. — Notons d'abord l'emploi de re;ctar]jj.ov Pau, ancienne lettre grecque restée en usage pour indi- quer le chiffre 6 et qui présente des formes diverses. La plus fréquente est celle-ci : : 1. De Rossi, dans le BulL di arcli. crist., 1875, p. 171 ; 1876, pi. Ilf, n. 1; cf. p. 59; GOYT, dans le Rec. de la soc. de Const., 1876, p. 3i6; C. I. L., n. 8631. 2. C. I. L., n. 9585. 3. C. I.L.,n. 7156. U. C. I. Z., n. 13535. 5. J.-B. Saint-Gérand, dans le Bull, du Comité, 1892, p.^71-/i72 ; S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 189^, t. XIY, p. 391; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1894, p. 90. L'inscription mesure 5'",50 sur 2'»,60 et se trouve dans la nef majeure du côté de l'abside. Cet Alexandre était in- connu. 420 APPENDICE. ALEXANDER EPISC0PV[5 /JeGIBVS IPSIS ET ALTARIBVS NATVS AETATIBVS HONORIBVSQVE IN AECLESIA CATHOLICA FVNCTVS CASTITATIS CVSTOS KARITATI PACIQVE DICATVS CVIVS DOCTRINA FLORET INNVMERA PLEBS TIPASENSIS 5PAVPERVM AMATOR AELEMOSINAE DEDITVS OMNIS CVI NVMQVAM DEFVERE VNDE OPVS CAELESTE FECISSET HVIVS ANIMA REFRIGERAT CORPVS HIC PAGE QVIESCIT RESVRRECTIONEM EXPECTANS FVTVRAM DEMORTVISPRIMAM CONSORS VT FIAT SANCTIS IN POSSESSIONE REGNI CAELESTIS On sent dans cette pièce le rythme de l'hexamètre, mais la mesure du vers est rarement observée. Le 2^ vers rappelle la formule classique : omnibus honoribus in pa- tria functus ^ . Les vers 7-9 sont caractéristiques de l'épi- graphie et de la liturgie romaines, la mention de la resur- rectio prima est particulièrement remarquable à cette époque tardive puisqu'elle nous ramène aux croyances millénaristes alors bien délaissées en Afrique. Nous avons d'autres exemples plus marqués de l'in- fluence exercée sur la métrique africaine par les modèles romains ; l'inscription dédicatoire de la chapelle d'Alexan- dre est ainsi libellée - : HIC VBI TAM CLARIS LAVDANTVR MOENIA TECTIS CVLMINA QVOD NITENT SANCTAQVE ALTARIA CERNIS NON OPVS EST PROCERVM SETTANTI GLORIA FACTI ALEXANDRI RECTORIS OVAT PER SAECVLA NOMEN 5 CVIVS HONORIFICOS FAMA OSTENDENTE LABORES IVSTOS IN PVLCHRAM SEDEM GAVDENT LOCASSE PRIORES QVOS DIVTVRNA QVIES FALLEBAT POSSE VIDER! NVNC LVCE PRAEFVLGENT SVBNIXI ALTARE DECORO COLLECTAMQVE SVAM GAVDENT FLORERE CORONAM 1. Comptes rendus de iAcad. des inscr., 1892, n. 80, 111. 2. J.-B. Saint-Gérand, La basilique de Tipasa, dans le Bull, du Comité, 1892, p, ^72 sq. ; L, DucHESNE, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1892, séance des 18 mars et 28 juillet; De Rossi, Bull, diarcli. crist., 189^1, p. 91. APPENDICE. 421 10 ANIMO QVOD SOLLERS IMPLEVIT CVSTOS HONESTVS VNDIQrweJviSENDISTVDiOCRHiSTIANAAETASCIRCVMFVSAVENIT LIMINAQVE SANCTA PEDIBVS CONTINGERE LAETA OMNIS SACRA CANENS SACRAMENTO MANVS PORRIGERE GAVDENS Ce petit poème ne peut être assigné à une date certaine, mais il semble dériver de l'épigraphie damasienne ; par exemple au vers 4^, \eper saeculanomen est damasien, de même que dans la pièce précédente : legibus ipsi et alta- ribus 710 tus rappelle l'épigraphe relative à Damase : hiatus qui antistes Sedis apostolicae ^ Ces emprunts à l'épigra- phie romaine se retrouvent dans l'inscription métrique du tombeau de sainte Salsa, dans cette même ville de Ti- pasa 2 : . Mimera quae cernis quo sancta altaria fulgenl. [Bis optus l]aborq(îie) inest cura[que Pot]enti, Creditum [sibi qui gau]det perficei^e munus, 3I[artyr] hic est Salsa didcior nectare semper, Quae meruit coelo semper habitare beata. Reciprocum sa,7icto[gau'\dens [mu^nus imp er tire Pot entio^ [31]eritumq{ue) eius c{o)elorum regnopro[bavi]t. 1. Cf. De Rossi, Bull, diarcli.crist., 1883, p. 60; 1894, p. 91. Cf. Ibid., 1883, p. 61, 62, l'éloge d'Anastase II (498) dont il est dit : militiaeque Dei natus m o/'/îcù'*. Notre texte revient à dire qu'il appartenait à une fa- mille qui l'avait voué au sacerdoce. Signalons, outre les deux inscriptions d'Alexandre, celles d'Astania et de Basile dans la même basilique de Tipasa, celle qui rappelait sur la muraille le martyre et l'aumône. Cf. J.-B. SAI1VT-GÉRA.ND, op. Cit., 1892, p. 479-480 ; une autre encore tout à fait fragmentaire, C. I. L., n. 9313. 2. S. GSELL, dans les Mél. d'ardu et d'Iiist., t. XI, 1891, p. 181, fîg.; A. Geffroy, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1891, p. 193; Revuede VArt clir é lien, IS91, p. 506; DeRossi, Bull.diarcli. crist., 1891, p. 24; R, GAGNAT, dans la Revue arcliéoL, 1891, t. XYII, p. 416, n. 98; S. GsELL, Recherches arcliéol. en Algérie,]). 23, pi. V; Dessau, dans Archàologische Anteiger, 1900, p. 153; S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1901, t. XXI, p. 233 sq. Cf. 1894, t. XIV, p. 387. Si on admet que l'inscription est contemporaine de Potentius, il faut, à la dernière ligne, lire probabit au lieu de probavit. En Afrique, pas plus qu'ailleurs, on n'avait souci de conserver aux hémistiches la disposition qui permet de les reconnaître dès le premier coup d'oeil. La coupure des lignes dans l'inscription de Salsa dépend des dimensions du cadre, non de la lon- gueur du vers. 24 422 APPENDICE. Le deuxième vers est emprunté à une inscription ro- maine de Saint-Pierre-aux-Liens : Presbylcri tamen hic labor est et cura Philippi ^ Ce vers avait plu aux Africains, car nous allons le retrouver sur un autre marbre. Une série de sept frag- ments trouvés en 1876, à Aïn Ghorab, près de Tébessa, et provenant du cintre d'une porte, a permis de reproduire presque sans modification une inscription de Rome au- jourd'hui disparue et qui ne nous est connue que par un seul manuscrit, le Codex Palalinns ^. CEDE PRIVS NOMEN||[no]viTATI CEDE VEt||vSTAS REGlALITANl||[er t'JOTA DICAREIIl|| ET HAECPETRIPAVLTOV||[e SJEDES CRISTO|]lIBENTERESVRGIT VDIv[mY>[yterV}\[ta] MEN(/i)lC0[/9MSe.v/]||ETCVRAPR0BANTlfTISI Rapprochés et complétés, ces fragments rappellent le titre dédicatoire de Saint-Pierre-aux-Liens par le pape Sixte III (432-440). Le dernier vers : Presbyteri tamen hic opus est et cura probanfi est celui que nous venons de lire un peu modifié à Ti- pasa. 1. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1S91, p. 26, croit que Poteulius était mort quand ou rédigea l'cpigramme de Salsa, ce qui expliquerait le titre de Sanclus qu'on lui confère, à moins qu'on ne le lui eût attribué de son vivant en qualité d'évôque. Nous savons que le pape Léon le Grand a envoyé aux églises de Maurétanie un évêque nommé Potentius, vers l'année UUQ (S. Léon, Epist. Xïl; édit. Ballerini). Peut-être est-ce de lui qu'il est question. Nous l'ignorons; toutefois ce fait doit Otre rappro- ché de la réminiscence signalée avec un poème de Saint-Pierre-aux- Liens, où il fut placé sous le pontificat de Sixte III, prédécesseur de S. Léon. 2. Cod. Vaiic. Palat. 833, fol. 71 verso ; Gruter, p. 117^, u. 7 ; Marim dans Mai, Script, vct. nova coll., in-^°, Romae, 1831, t. V, p. 108, n. 1. Mo.vSACRATi, De catcnis s. Pétri, a expliqué les allusions historiques de ce Carmen, p. 17, et laSylloge de Verdun nous apprend qu'on le lisait: in occidentali parte ecclcsiae s. Pclri ad vincula. Cf. Bull, di arcli. crisl., 187^, p. 1/17; 1878, p. 16. APPENDICE. 423 Quelques débris épigraphiques de Maktar paraissent provenir d'un mausolée et présente un certain intérêt ^ : a) QVAE RES MORT il LIS V MISEROS QVE REDDV ANIMOS QVE TORQ b) III DESPICIENS El FORTVNA SAL here]T>ES IVGVSTIO COLONIGVS T Quae res mortahs u[rgenl vel L'r,,„.,.n Miser ôsque reddunt.^u Animôsque torq[uent,jL.v L'inscription dédicatoire de la chapelle d'Alexandre, à Tipasa, donne lieu à un autre ordre d'observations. Le vers onzième réunit deux hémistiches virgiliens : Undique visendi studio christiana aetas circumfusavenit. A Medoudja, près de Maktar, dans la Byzacène^ on avait inscrit sur un pressoir, au vi*^ siècle, les vers sui- vants 2 : Ç^ INTVS AQVE AVLCES- BIBOQVE «SEAILIA SAXA NIMFARVMQVE FLORENTI • FVNAATA «LABORES AEDO NIS DEI Nous trouvons ces vers dans V Enéide ^ : Infus aquae dulces, vivoque sedilia saxo Nympharum, quae Florenti fundata lahore Sunt ; [de Bonis Dei] \ 1. C. I. £., n. 676. Studemund dit au sujet de ces vers ; « Suspiceris fere semi-septcnarios iambicos subesse prisco more composilos. 2. P. Gauckler, dans le Bull, du Comité, 1899, p. clxix. 3. Aencid., l. I, vs. 167-169. ^1. Cf. De Dei data, R. Cag.xat, dans le Bull, du Comité, 1894, p. 359, n. 70; De donis Dei, R. Gagnât, dans le même recueil, 1900, p. cxxxiii ; 424 APPENDICE. La sylloge ('pigraphique. — L'existence de formulaires épigraphiques chez les païens et chez les chrétiens a été démontrée \ mais aucun de ces manuels à l'usage des lapicides ne nous est parvenu dans son entier, à peine peut-on ressaisir dans les marbres quelques lambeaux dont on ignore le plus souvent l'histoire littéraire. Ces types étaient destinés à faciliter le travail en un temps où on se livrait passionnément à la littérature et à la poésie ; aussi au premier rang des pièces composées à l'aide de modèles figurent les inscriptions métriques. Les monuments nous en fournissent des preuves irrécusa- bles ; nous en avons un autre témoignage dans les re- cueils ou sylloges épigraphiques où les pèlerins, les voya- geurs, les gens de goût ou les curieux réunissaient les inscriptions métriques les plus connues ou les plus agréablement tournées -. Ces anthologies rendent au- jourd'hui de grands services, comme autrefois d'ailleurs ^, mais des services d'un ordre différent. Le ms. de la Bi- bliothèque nationale : Cod. Parisinus Lai. 10318 (olim Suppl. Lat. 685) écrit en onciales, au vir siècle , contient une grande partie d'une de ces anthologies épigraphi- ques compilée à l'époque des Vandales, avant l'année 530, c'est ce que démontre la pièce la plus récente du recueil employée à célébrer les louanges des rois Thrasamund et Hildéric. C'est probablement le plus ancien recueil de ce genre et le type de beaucoup d'autres; il porte, du nom de Claude Saumaise qui le découvrit à Dijon, le nom De {donis) D[e]i et Christi, Epliem. epigr., 1892, t. YIII, p. 168, n. 5^2; Chrisle te tu{is) do{nis colunt), C. I. L., n. 5669. Cf. Fontamni, Discus w^genteus votivus vet. Christ., in-^°, Romae, 1727, p. 46-50; De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1877, p. 114. 1. E. Le Bla\t, Manuel d'épigrapliie chrétienne, in-12, Paris, 1869, p. 59sq.; R. Gagnât, Sur les manuels professionnels des graveurs d'ins- criptions romaines, dans la Revue de philologie, 1889, p. 50-65; D. Ca- BROL et D. Leclercq, Monum. Eccl. liturg., t. I, p. cxiii sq. 2. De Rossi, Inscript, christ, urb. Bomae, iu-fol., Roma, 1878, t. II : Séries codicum in quibus veteres inscriptiones christianae pracserliui urbis Bomae sive solae sive ethnicis admixtae descriptae sunt ayite sae- culum XVI. ?>. De Rossi, op. cit., t. II, pars I, p. 78, 112, 209, 253, 266, 275, 278, 290, relève autant de copies de l'épi taphe de saint Grégoire : Suscipe terra tuo... qui avait servi sans doute à d'autres personnes encore. d APPENDICE. 425 de « Anthologia Salmasiana » K Le titre véritable était: Epigrammaton libri XXIII. Une partie du livre XYIIl^ était consacrée aux monuments des rois vandales en Afrique ^; elle semble n'avoir pas été écrite de visu. Le livre XXIII contient une épigramme de Luxorius intitulée : Epitaphion Olympii^, ensuite des Versus foniis facti a Calbulo gram- matico et des Versus sanctae crucis du même auteur, qui paraît africain, mais non vandale ^ Enfin on lit cette dernière pièce ^ : Versus domni Pétri referendarii in basilica palatii sce Marias Qualiter mtacta processit virgine partus Utque pati voluit natus perquirere noli Ilaec null'i tractare licet sed credere tantum. L'identification du palaiium et de la basilica sanctae Mariae ne font pas de doute, étant donnée l'origine du manuscrit; il ne peut s'agir que de la basilique dédiée à la Vierge Marie par les Vandales ariens dans l'enceinte même du palais royal à Carthage ^. Rapprochons de cette inscription quelques fragments rappelant les années de tolérance pour la religion catho- 1. De Rossi, op. cit., t. II, p. 238; A. Riese, Anthologia latina,Car- mina in codd. scripta, in-8°, Leipzig, 1869, t. I, p. xii-xxxiii, décrit le manuscrit et fait son histoire ; il le croit originaire de Cluny. 2. Luxorius, In antas in salutatorium domini régis [se. Hilderici] (cf. Riese, carm. 203); Félix, Z>e thermis Atianarum [a Thrasamundo rege magnifiée extructis] {Ibid., carm. 210-21^); In antas [se. palatii Hilderici] {carm. 215). 3. C'était un venator de l'amphithéâtre, Riese, carm. 354. U. Même nom à Rome, C. I. L., t. "VI, n. 9920. 5. Riese, carm. 380; De Rossi, Inscr. clirist., t. II, p. 241, n. 6. Ces vers sont inscrits en lettres rouges dans le manuscrit auquel ils parais- sent avoir été ajoutés après son achèvement. Cf. De Rossi, BuK. di arch. crist,, 1879, p. 164, emprunt à une autre sylloge épigraphique. 6. Cette église fut dédiée à la Theotokos sous Justinien et demeura enclavée dans le palais royal devenu palais du palrice byzantin. Elle fut remaniée cependant de même que Damour-el-Karita qui porte encore aujourd'hui la trace des embellissements byzantins. Procope, De aedifi- dis (édit. de Bonn), p. 33; De bell. vand., p. 474; C. Diehl, Hist. de la domination byzantine en Afrique, in-8°, Paris, 1896, p. 420. 24. 426 APPENDICE. lique sous le règne d'Hildéric ; ces fragments ont été trouvés à Henschir Mertun, en Numidie ^ : b) MQVE PERSECVTIONEM PA C) VIT NC^HA ECLESIAM In nomine [domi]ni e[t salvaton s... etc.. temp]ore Do[- m]ini [Hilderici régis qui... l]o[nga]mqiie persecutio[nem pa[ca]vit... 1. De Rossi, La Capsella, p. lU ; C. I. L., n. 10706; E. Le Blamt, dans le Journal des Savants, 1882, p. 299. 2. Une charte lapidaire du VI^ siècle, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., t. XXII, 189-'i, p. 383 sq.; cf. A. DELATTRE,dans le Cos- mos, 15 avril 1893, p. 7^, et dans Les Missions catholiques, 189U. 1 Les chartes lapidaires. — L'épigraphie d'Afrique qui a i déjà donné la célèbre « inscription du Moissonneur » ? offre à l'antiquité chrétienne un monument presque aussi | précieux. Il s'agit d'un marbre engagé dans le dallage j de l'escalier du minaret de la grande mosquée de Kai- î rouan, et qui, malgré les mutilations qu'il a subies et la | fracture de la tablette sur ses quatre côtés, permet de % lire le texte suivant, rétabli et suppléé ingénieusement | par M^' Ch. Diehl 2. | eNTeseTHOCNONLlCeReec lOABBATeMAVÏ PReSBVTeRV NTeS MONACHI ABBATeiM SIBI SITA DATiONe Saiicîinus cni OReeSSe INIQVITATIBVS ALieNVMV ARVM MINISTRIS ADSOLENT FieRII INGODeM SANCTI MARTVRIS STePHAN GRINT DeLeCTATI INSVPER VeRO eXPRA NASTGRIO CONSTITVTAe VeL IPSIS entes, el hoc non lie ère e g in monaster]io abbatem aut presbuteru{m or dinar i, sedomnes t à APPENDICE. 427 melioris opinionis exisle]entes monachi abbatem sibi [eligant sine [gratia aut pccuniarum propo]sUa datione. Saiicîmus. En[ ]ore esse iniquitatibus alienum v[el sacrilegiis quae ab Aria- norum vel Donatist]arum ministris adsolent fierii[ ]in eodem sancti mariyris Stephani monasterio... ...fu]erint delectati. Insuper vero ex pr[aecepto regulae .... mo]nasterio constitutae vel ipsis[ ^ La paléographie de l'inscription et les faits qu'elle rap- porte concordent à faire attribuer la gravure de ce mar- bre au vi'^ siècle. A cette époque, en effet, l'institution monastique avait assez à souffrir, particulièrement en Afrique, de l'ingérence épiscopale, et c'est contre elle qu'est rédigée la charte lapidaire du monastère de Saint- Etienne. Les évêques prétendaient exercer un droit sur les moines et leur imposer des redevances et des cor- vées ^, ou bien ils se faisaient attribuer la nomination du supérieur lors de la vacance du siège abbatial ^. Un concile tenu à Carthage, en 525, donna raison aux moines dans leurs revendications contre le primat de Byzacène *. Un autre concile, tenu en 535 dans la même ville, statue que « les moines doivent être en la puissance de leurs abbés. Et si l'abbé vient à mourir, son successeur sera élu par le choix de la communauté, sans que l'évêque revendique le soin de diriger l'élection ou y intervienne en quoi que ce soit ^ ». Cet état de choses explique la charte que nous avons citée et dont les clauses se trouvent confir- mées par les dispositions législatives du Code Justinien et des Novelles en ce qui a trait à la simonie ^. Une autre 1. « Pour la restitution des lignes 2-,^, la forme est empruntée à la Novelle cxxiii, 34. Pour les lignes 3-4, cf. Novelle vi, 14. Pour les li- gnes 5-6 où la restitution est fort hypothétique, cf. Novelle xxxvii. Pour les lignes 8-9, cf. L.\bbe, Concilia, t. IV, p. 1649 et 1024-1025 où un ^auon du concile d'Arles de 455 dit : Laica vero omnis nionasterii con- (jregatio ad solam et libcram abbaiis proprii quem sibi ipsa elegerit ordinationem dispositionemqiie pertinent, régula, quae a fundatione monasterii dudum constiluta est in omnibus custodita. 2. Labbe, Concilia, t. IV, p. 1242-1243, 1646. — 3. Ibid., t. IV, p. 1785. —4. Ibid., t. IV, p. 1242-1249. — 5. Ibid., t. IV, p. 1785. — 6. Novelles vi, 1, 4; cxxiii, l;cxxxvi[, 2; Code Justinien, I, m, 41. Cf. S. Grégoire I", Epist, IV, xin. 428 APPENDICE. disposition non moins grave concerne l'orthodoxie du nouvel élu ^ Un autre fragment de l'inscription, ou^ en tout cas, un texte de la même époque trouvé dans la cour de la grande mosquée de Kairouan, est ainsi libellé ^ : ANieDiCI iirniamus I SOLVMINT ani edicl[um Conjfirinaiiius. I solum in l Les formules Sancimns, Confîrmamus « rappellent in- contestablement, écrit M. Diehl, les formules usuelles de la chancellerie byzantine, et en particulier la mention Legimus, que l'on voit, tracée au cinabre, au bas d'une lettre grecque récemment publiée par M. Omont ^ et dans laquelle on doit évidemment reconnaître une sous- cription impériale. Sans doute^ aucun acte émanant de la chancellerie de l'empire d'Orient ne nous a présenté jusqu'ici la formule Sancimns. Mais, d'une part, ainsi qu'on l'a fait justement remarquer, nous savons fort mal encore par quels mots s'exprimait la souscription offi- cielle destinée à authentiquer un acte '■* ; d'autre part, il 1. Novelles cxxiii, 3i; cxxxvii, 2. 2. « On trouve également, vers le vi« siècle, Legi, à la fin de certains actes {Novelles xxii et cv; Zacharie de Lixgenthal, Jus graeco-ro- manum, t. III, p. 10, 1^, 31, ^0; Procope, Anecdota, p. 'i^); maison discute sur la personne qui souscrit en ces termes. Dans certains cas, c'est incontestablement le questeur [Jus gr.-rom., t. III, p. 1^, 31), comme le veut Bruns {Die Vnterschriften in den rôm. Urkunden, dans les Abhandl. der Akademic, Berlin, 1876, p. 8^-85) ; mais Bruns généralise un peu trop peut-être; il y a des cas où le Legi paraît Ctre une sous- cription impériale (cf. Gardthausex, Griechiesche Palaeographie, p. 367, 369-370). 3. H. Omont, Lettre grecque sur papyrus émanée de la chancellerie de Constantinople, dans la Bévue archéoL, 1892, t. XIX. li. Gardthausen, op. cit., p. 367; cf. Bruns, op. cit., p. 80-81 sur les causes de cette incertitude. APPENDICE. 429 est incontestable que, dans le style de la chancellerie by- zantine du Yi® siècle, le mot sancimus est d'un usage constant. On le rencontre presque à chaque page dans les Novelles de Justinien et l'empereur parle quelque part, en termes exprès, des mesures quae nostra sanxit aeter- nitas K Bien plus, les actes émanant de l'initiative impé- riale, à côté des lois générales, à côté du rescrit {rescrip- tum ou avTiypacpr]), de la jiissio (/.ïXsuai;), la chancellerie byzantine connaît une catégorie d'actes spéciaux désignés sous le nom particulier de sanctio (Ostoç ou TrpayiJLaTf/.bç t6;:oç) 2. H n'est donc point surprenant qu'on ait employé ce terme comme signe de validation dans un acte soumis à la signature impériale, et, d'ailleurs, on comprendrait mal le soin qu'a mis le graveur à reproduire comme en une sorte de fac-similé, ces formules, si elles n'avaient pas eu, pour authentiquer l'acte, une valeur toute par- ticulière ^ ». La place donnée à la souscription ne saurait soulever de difficulté véritable, car l'empereur pouvait l'apposer où bon lui semblait, ainsi que nous le voyons dans un rescrit de l'empereur Léon P^, en date de 470 : Sacri adfatus, quoscunque nostrae mansue- tudinis in quacunque parte paginarum scripserit aucto- ritas. Il est possible que l'état fragmentaire du marbre ne permette jamais de décider si nous avons affaire à deux inscriptions ou à une seule; dans ce dernier cas, il est aisé de voir dans la sanction et la confirmation dont serait revêtu un même document des indications relatives à une série de dispositions concernant les pri- vilèges, ou, peut-être, la fondation du monastère de Saint- Étienne. Nous pouvons rattacher à la catégorie de textes qui fait l'objet de ce paragraphe l'inscription suivante, qui a été trouvée à Carthage et « semble provenir d'une ordon- nance impériale ou d'un jugement épiscopal réglemen- tant certaines questions de mariage ï '' : 1. Novelle xxxv. 2. Novelles lxvi, cxiii, clii, clxh. 3. C. DiEHL, op. cit., p. 389. U. A. Delattre, dans le Bull, du Comité, 1900, p. cxci. 430 APPENDICE. IISSIMORVM PATRIARCHARVM ET VNIViI iPA SANGTITATE VINDE CVM DIV DISCEPTAREl m M '^IMVS DISPOSITIONEM SANCTAE MFMORIA'^^^^^^ ^RE VEL PASCERE NEQVE PVBLICE NEQVE APVT SVO ^ ^.DINARVM NON ACCEDANT SET QVONIAM W,K HONORIFICENTIA COMMEMORARE ET ^SfMUS SED QVIA RES TAM GRAVISSIMA ^AE APPLLIATVR PROTOGAMIA ADEQVE ^.lONEM VENIRE AVSVS FVERIT QVI lO^VVMQVE MODO IVBANDOS ESSE PVTABERINT ^IS PROMISIT IPSE VQS EIDEM MERCEDI ^VE DIE NVPTIARUM QVARTA FERIA II Aï Ce fragment paraît dater de la première moitié du v*^ siècle. « 11 est difficile de ne pas mettre cette inscrip- tion en relation avec la question du mariage des Patriar- ches tant de fois soulevée par les Manichéens et autres hé- rétiques contre la doctrine catholique si vigoureusement défendue par S. Augustin ^ » La longèvilé des Africains. — 11 y a un réel intérêt, pour l'histoire de la persistance et de l'altération des usa- ges anciens, à savoir les conditions ordinaires de la durée de la vie à l'époque où l'on observe des changements profonds dans ces usages dont la transmission régulière exige la présence de générations se succédant les unes aux autres au sein d'une société tranquille. Les grands mouvements de peuples qui signalèrent le \^ et le vi*^ siè- cle n'eurent pas seulement pour résultat d'amonceler les ruines matérielles, ils procurèrent la disparition de tradi- tions séculaires et des institutions sociales qui en étaient sorties. La disparition trop rapide des générations com- promet cette éducation qui a besoin, pour pénétrer, de l'autorité et de la ténacité que possèdent les vieillards en les inculquant à ceux qui devront les transmettre à leur tour. Une durée de vie trop brève pendant plusieurs gé- nérations emporte des trésors de pratiques anciennes 1. TOLLOTTE, ibid., p. CXC.I. I .?. APPENDICE. 431 perdues à jamais ^ Les inscriptions nous permettent d'en- trevoir dans une certaine mesure le mal que firent à la société les conditions tragiques dans lesquelles se déve- loppa et dura l'Église d'Afrique -.On a reconnu qu'il y a avantage à tenter de dresser une table de la mortalité à l'aide des seules inscriptions chrétiennes « parce qu'elles sont relatives à une population mêlée de riches et de pauvres, tandis que les inscriptions païennes ne se rapportent pour la plupart qu'à des familles riches et par conséquent à des personnes que les statisticiens nom- ment des têtes choisies 3 ». Il faut cependant observer que l'apparition du sigle plvs minvs chez les fidèles indi- que peu de préoccupation pour donner l'âge exact ^ ; ils 1. Que l'on considère ce qui s'est passé en France de 1789 à 1815. On consomma en un quart de siècle un peu plus de deux générations ; de là Vliiatus entre l'ancien régime et la restauration et l'impossibilité oti l'on se trouva de le combler. 2. Levasseur, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscript., 1891, p. 98-100, recherches ingénieuses accompagnées de tables de survie. Nous avions entrepris cette recherche lorsque nous avons eu connais- sance de la dissertation de Foy, De quelques inscriptions tumulaires re cueillies en Algérie et des lumières qu^elles peuvent fournir sur la durée de la vie moyenne des liomains dans ce pays, dans l'Annuaire de la soc. d'arch. de Constantine, t. I, 1853, p. 137-1^3. R. Gagnât, Note sur VEpigraphie latine, dans le Bull, du Comité, 1891, p. 587, rendant compte d'un ouvrage de H. Seidel qui « ne contient rien de nouveau », ouvrage paru dans le Rapport annuel du Gymnase catholique royal de Sagan pour l'année 1890-1891 et contenant en « un vaste tableau comparatif le chiffre précis des personnes qui, dans chaque région de l'Afrique, ont suc- combé à un an, deux ans, trois ans et ainsi de suite jusqu'à cenf cinquante- cinq ans ». Les conclusions de ce travail sont en partie celles de Foy : la première est qu'on vivait fort longtemps en Afrique; la deuxième est que parfois on donne au défunt dans son épitaphe un âge ap- proximatif, systématiquement représenté par un multiple de 5. Cf. S. GSELL, Recherches arch. en Algérie, p. 298 pour Khamissa, et p. 359 pour Madaure. Devant une question si minutieusement étudiée nous n'avons pas jugé nécessaire de reprendre et de donner ici nos statistiques. 3. Nous avons fait observer ailleurs que ce sigle avait eu aussi la por- tée d'une réaction contre les superstitions païennes touchant l'état des constellations célestes au moment de la naissance. On recontre une fois : vixit nihil minus. R. Gagnât, dans le Bull, du Comité, 1896, p. 260, n. 1^8, et une fois aussi : vixit in Deo annis prope... S. Gsell, dans les Mél. d'arch. et d'hisU, 1895, t. XV, p. 51, n. 10. h. Dans le nombre des inscriptions dont nous faisons usage nous écar- tons toutes les lectures douteuses et les nombres incomplets par suite d'une cassure de la pierre. Notons l'âge des membres delà hiérarchie d'à- 432 APPENDICE. ont en outre souvent omis la mention de l'âge, parfois même l'appel : vixit annis est resté béant. Voici les ré- sultats que nous fournit la lecture de toutes les inscrip- tions chrétiennes d'Afrique ^ : PÉRIODES D'ANNÉES. NOMBRES D'INDIVIDUS. De 1 jour k 10 ans. 63 10 ans à 20 >• 27 20 .. à 30 .. 32 30 .. à 40 >. 25 40 .. à 50 .. 12 50 » à 60 .' 16 60 .. à 70 .' 19 70 .. à 80 .. 22 80 .. à 90 » 9 90 .. à 100 .. 2 ■ 100 .. à 110 .. 1 110 >. 1 Ces chiffres ne sont rien de plus qu'une proportion ; il ne faut pas y chercher une règle ; il est même douteux qu'on puisse établir d'après eux une moyenne de longé- vité; mais tels qu'ils sont et en écartant le premier nom- bre, qu'explique la mortalité infantile, ils nous font voir une population à peu près également répartie de la dixième à la quatre-vingtième année et il ne nous parait pas téméraire d'attribuer quelque chose de la résistance opposée par l'Église d'Afrique aux causes extérieures de dissolution à cette répartition sensiblement égale des gé- nérations aux iv^-Vi° siècles, époque de nos inscri tiens correspondant à la période la plus calamiteuse de l'Église et de la société romaine et chrétienne en Afrique. près les épitaphes : sous-diacre, 61 ans, C. I. L., u. ^52 ; 70 ans, Ibid., n. 880; diacre, 68 ans, Ibid., u. 1389; prêtre, 36 ans, Ibid., n. 20ia;32ans, Ibid., n. 2012; évèque, Ô2 ans, dont 12 dans l'épiscopat. Ibid., n. 2009; 60 ans, dont 18 dans l'épiscopat, R. Cagxat, dans le Bull, du Comité, 1895, n. 328. Le plus ordinairement, on ne mentionne que les années d'épiscopat toutes seules, C.I.L., n. 9286, 9709, 11893, 1189^. H. Char- don, dans le Bull, du Comité, 1900, p. I'i5, pi. V. I TABLE DES MATIÈRES Introduction xii LES PRELIMINAIRES DE L'HISTOIRE CHAPITRE PREMIER LES ÉLÉMENTS Description. — Géographie physique. — Climatologie. — Fertilité du sol. — Densité de la population. — Les autochtones et les créoles, l' « Africain ». — L'homme et le pays \ CHAPITRE II LES SOURCES Épigraphie. — Paléographie. — Archéologie monumentale. — Mobilier. — Instrumentum domesticum 20 CHAPITRE III LES ORIGINES Origine historique. — Légendes. —Prétentions à l'apostolicité. — Les synagogues. — La nécropole du Djebel-Khaoui. — Expan- sion rapide du christianisme. — Il pénètre chez les tribus indi- gènes. — Statistique. — Les areae et les premiers édifices du culte chrétien , 31 l'afrique chrétienne. — I. 25 434 TABLE DES MATIERES. CHAPITRE IV LES INSTITUTIONS Formation de la semaine et de l'année chrétiennes. — Fête du Seigneur. — Périodes privilégiées. — Les jours de « station ». — Le culte des morts. — La hiérarchie. — Le métropolitain de Carthage. — Les circonscriptions ecclésiastiques G3 CHAPITRE V LES DIALECTES Existence d'une littérature chrétienne primitive en Afrique. — Dialectes en usage. — Le grec ; influence du pape Victor. — Le punique. — Le libyque. — Le latin 88 L'HISTOIRE CHAPITRE PREMIER l'époque de tertullien (180-249) Les cultes païens en Afrique. — Attitude intransigeante du chris- tianisme à leur égard. — Calomnies répandues contre les fidèles. — Hostilité ouverte. Tactique des Églises pour obtenir la tolérance de l'État romain. — Les martyrs sciliitains (180). — Malveillance des proconsuls (197-198). — L'Apologétique de Tertullien. — Premiers martyrs. — La fuite pendant la persé- cution. — L'édit de Sévère (202?). — Le martyre des saintes Perpétue, Félicité et de leurs compagnons (203). — L'incident de Lambèse (211). — Proconsulat de Scapula Tertullus (212). — Le rôle et l'influence de Tertullien. — Son passage au monta- nisme 105 CHAPITRE II l'épiscopat de saint cyprien (249-258) Statistique religieuse de l'Afrique vers le iii« siècle. — Prospé- rité de l'Église de Carthage. — La persécution de Dèce (250). TABLE DES MATIERES. 435 — Les lapsi. — Les confesseurs — Les fugitifs. — Fuite de saint Cyprien. — Son retour et son rôle pendant la peste de Carthage. — Menaces de persécution. — Péril créé par le re- tour en masse des lapsi. — Les libelli indulgentiae. — Schisme de Felicissimus. — Le novatianisme. — Conflit entre l'Église d'Afrique et l'Église de Rome au sujet de la rebaptisation (2o5-2o7). — La persécution de Valérien (257). — Les évêques, prêtres et diacres condamnés aux mines. — Le caractère, l'œuvre et la mort de saint Cyprien (258). — Derniers épisodes de la persécution de Valérien, en Afrique 169 CHAPITRE III IDÉES ET USAGES Relâchement et insubordination du clergé. — La Bible africaine. — L'administration ecclésiastique. — Les archives. — Recueil d'actes des martyrs. — Le njartyrologe africain. — Le culte des saints. — Le culte du sang des martyrs. — Le culte de saint Cyprien. — Abus qu'il entraîne. — Les repas funéraires. — La dévotion à l'Église romaine. — Le loyalisme des chrétiens en Afrique, l'idée de patrie et la ruine de l'esprit municipal 235 CHAPITRE IV LE DONATISME (303-396) Préludes de la dernière persécution.— Les martyres d'AMtène.— Les « Traditeurs ». —Procès-verbal de tradition à Cirta. — Con- versions d'Arnobe et de Lactance. — Débuts du donatisme. — Violences des dissidents et modération plus ordinaire des or- thodoxes. — Liaisons du donatisme et des partis indigènes. — Sa ruine apparente en 349. — Les passions confessionnelles. — Politique de Julien. — Réapparition du donatisme. — Vio- lences. — Le soulèvement de Firmus. — Rogatistes et maximia- nistes. — La polémique et la littérature donatiste 312 Appendice 381 TYPOGRAPHIE FIKMIN-DIDOT ET C*«. — MESNIL (EURE). BBIGHAMV,0*<5,,«f|ÏÏ 7;^7 22311 0609 MÊiME LIBRAIRIE BibIiotI|èqae de renskignement de Thistoirâ ecclésiastique P olumes précédemment parus : Histoire des livres du Nouveau Testament, par M. l'abbé E. Jagqliek, professeur aux Facultés catholiques de Lyon. Tome premier. Troisième édition. Le Christianisme et l'Empire romain, de Néron à Théodose, par M. Paul Allard. Cinquième édition. Anciennes Littératures chrétiennes : I. La Litté- rature grecque, par Mgr Pierre Batiffol, recteur de rinslitut catholique de Toulouse. Troisième édition. Anciennes Littératures chrétiennes : II. La Litté- rature syriaque, par M. Kubens Du val, professeur au Collège de France. Deuxième édition. Le Grand Schisme d'Occident, par M. le clianoinc L. Salembier, professeur à la Faculté de théologie catho- lique de Lille, troisième édition. L'Eglise romaine et les Origines delà Renaissance, par M.Jean Guiraud, professeur à U Faculté u es leitres de Besançon. Troisième édition. . , ; / Chaque volume in-i'J. 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