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D'VN VOYAGE

FAIT EN LA TERRE

D V BRESIL, A V T K E-

ment dite Amé- rique.

Contenant la nauîgation* & chofes remar- quables ,veuè s fur merparlauEleur:Le compor tement deVillegagnon*en ce vais la. Les meurs & façons de viure efir anges des Saunages A- meriquains : auecvn colloque de leur langage* Enfemble la defer iptton de plufiem s Animaux \ Arbres* Herbes* & autres chofes fin gulieres, &du tout inconues par deçà* dont on verra les fommaires des chapitres au commencement du liure.

Non encores mis en lumiereypour les caufes contenues en la preface.

Le tout recueilli for les lieux par iean de

LERT natif de la Maroelle > terre

de fain S encan Duché' de

Bourgongne*

Seigneur , ie te celebreray entre tes peu- ples,& te diray Pfeaumes entre tes na- tions, ps e av. cviii.

HPowzAritoint Chuppin* M, D. LXXYluP

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A ULVSTRE ET PVIS-

S AN T SEIGNEVR, FRAN- ÇOIS, Comte de Colligny, Seigneur de Cha- ftiiIon,&c.

QO-N SIEVX^j parce que \ Vheureufi mémoire de celuy -par i le moyen duquel Dieu m a fuit j voir les chofis dont ïay bafti lit i pre Je rite Hiftoire-ime conuie d'en fhire recognoijfance, ce ri eft pas fans eau fi puis que luy auel^fuccedé queiepren la hardiejfe de vous la pre finter. Comme doneques mon inten- tion efi perpétuer ici la (ouuenance d'vn voyage fuit expreffément en V ^Amérique pour eft a- hlir le pur (eruice de Dieu, tant entre les Fran cols qui s* y eftoyent retire's, que par mt les S au-* uages habit ans en ce pays la : aujfi ay-ie eftimê eftre de mon deuoir: faire entendre a la pofleri- te\ combien la louange de celuy qui en fit la caufe & le motif doit eftreaiamais recom^ mandable. Et de fait ofant affeurer quilne Je trouuerapar toute Pat iquité quily ait iamais eu Capitaine Francois & Çhrefiien , qui tout a vne fuis ait eflendu le règne de Iefus Chriji Roy des l{ois , & Seigneur des Seigne urs> & les limites de fin 'Trince Soulier ain en pay s fi lointain, le tout confidere comme il appar- tient qui pourra dffel^ exalter vne fi fain-

a z

|

te& vrayement héroïque entrcprinfet Car. quoy qu aucuns difent-> veu le peu de temps que ces chofesont duré* & que ri y eft am a prefent nonplu* denouuelle de vraye 1{jligion que du nom de Francois pour y habit er^qu on ri en doit faire eftime:nonobftat telles allegations^ ce que tay dit ne Imjfe pas de demeurer tou/ïours tellement vray , que tout ainfi que lEuangile du fils de Dieu à eft é de nos tours annoncé en eefte quarte partie du monde dite Amérique, aujji eft- il très certain fi l'affaire euft efté aujjl bien pourfuiui quil auoit efté heureufemenf commencé ^ que Tvn & l'autre Règne ffiri- tuel 5 & temporel , y auoycnt fi bien prins pied denoftre temps, que plus de dix mille perfon- nés de la nation Franfoije y feroyent mainte- nant en au ffi pleine & feurepoffejfion pour no- ftre %jy<> que les Espagnols & Portugais y font au nom de s leur s*

Tartant finon quon voulut imputer aux zApoftres la deft rull ion des Eglifes qitils amyent premièrement dreffees : & la ruyne de V Empire T^omain aux braues guerriers qui y auoyent ioints tant de belles Prouinces^ aujjipar le femblable ceux eftans louables qui auoyent pofé les premier f fondemcs des chofes queiay dites en V Amérique •> il faut attri- buer la faute & la difcontinnation , tant a Uillegagnon qua ceux qui auec luy au lieu ( ainfi qu'ils en auoyent le commandement

&

& auoyent fait promeffe ) ctauancer tkuure mt quitté la f or tereffe que nous anions bafite* & le pay s quon àuoit nommé France Antar*- ilique aux Portugal qui fy font tresbisn ac- commodez • T ellement que pour cela ilnelair- ra pas d apparoir a iamais que feu d'heur eufe mémoire Cjafpard de Qolligny admirai de France voflre tresvertueux psre, ayant exe- cute' (on entre prmfe par ceux quil enuoya en T Amérique •> outre qu'il en auoit affuietti vne partie a la Couronne de France h fit encore ample preuue du %ele qu tl auoit que î Euan~ gïle fut non feulement annoncé ' p ar torn ce IR^yaume > mais auffi par tout le monde vni- Her Je U ^

Voila MonfîëUfïMmmé en premier lieu* voHsconfîderant feprefenter la perfonne de cefi exceliet: Seigneur ^duquel pour tant dalles gene reux la patrie fir a perpétuellement redeuahlet s ày publié ce mie petit labeur fotu vofire autori te <I oint que par ce moyen ce fer à à vous auquel Theuet aura non feulement a rèfpondre, de ce qit en general & autant quil a peupla con- damne'& calomnié Id'Cà&fe pour laquelle nom ffmés ce voyage en V Amérique , mais aujfi de ce qii'en particulier parlant de V ^Admirante France en fa Qofmogtaphie il a oféabbayer cmire la renoînmee^fonéfuï & de bonne odeur à tms gens de bien y de celuy qui en fut la «ttgtia "

* S

T>auantage Monfieur voflre confiance & magnanimité en la defence des Eglifis refor- mées de ce %oyaumc> fkifant iournellement re marquer combien heureufement vous fry ue\ les traces de celuy qui vous ayant fubflttué en [on Ueufoufienat ce fie mefme eau fi, y a efpandu iufques a (on propre fang : cela di-ie en fécond lieu m ayant occajtonlxenfemblepour recognoi fire aucunement le bon & honnefte accueil que vousmefifies enlaville de Berne, enlaquelle après ma deliurance du fie ge famélique de San terre ievous fus trouverai ay efié du tout induit de madrejfer droit a vous. Iefcay bien cepen- datqu* encores quehfmet de cefie htftoirefoit tel ', que ill vous venoit quelque s fois enuie d'e& ouir la lefture •> tl y a chofis ou vous pourries prendre plaifir y nemtmoiris pourtefgard du langage , rude & malpoli , ce riefioitfasaux cretlies âvnSeigneurfi bien infiruit des fm bas aage aux bonnes lettres que ie le deuois faire fonner. Mais majfeurant que par voflrenatu* relie debonnairetè-jeceuant ma bonne afeiïwn vous fufporter es ceJeffaut , ie ri ay point fuit de difficulté d'offrir & dédier ce que laypeu tant a lafiintle mémoire du père ^que pour tef moignage du treshumble feruice que ie de fire continuer aux eufans. Surquoy

<sJMonfieur ie prieray V Eternel quauec Meffieurs vos frères & ^Madame de Teli- anivoftrefeur (plantes portans fruits dignes du tronc d'où elles font iffues) quen vous tenant en

fafaintle

fiintte protection, il béni ft [& face proférer de plus en plus vos vertueufes & genereufes aftions. £e vingtième de Décembre 9 mil cinq cens foix 'ante & dixfept.

Voftre treshumble & aflfe&ionnc feruiteur, DE LERY-

^d lean De leryfurfon difcokrs Je ÏHiftoirede l'Amérique.

fhonwe cehii^la qui au tielmepoiirmeine

Et d'ici méfait voir ces tantbeaux momemem

leprife aufsi celuy qui Çcait des Elemens.

Et la force 3 & V effet ^ menfeigne leur peint,

4e, renter d celuy qui heurenfemem peine Four de terre tirer diners medicamens: Mais qui me met en m ces trois enfeignemem Emporte a mon aduisyne louange pleine.

Tel eft ce tien labeur^ encores plus beau

De Lery^qui nous peins vn monde toutnouued* Et fin ciel^fon eau3& terre }&fes fruits

Qui fans mouiller le pied nous trauerfes l'Afrique

Qmfans naufrage &> peur nous rends en £ J/lmen<fâe>

Deffous legouuermul de ta plume conduits

t* Damait itfj.

f\ Meletà M. De Lery fou jingulier amy*

Ici (mon de Lery) ta plume as Couronnée À de fer ire les mœurs, les polices &> loix: les S auuages façons des peuples & des Roys Du payS)inconeu à cegrandPtolomee.

Ifousfaifantveoir deqmy telle terre efl ornée. Les animaux dîners errants p~rmy lesbois ILcs combats très cruels^ les braues barnoh De cefle nation brufquement façonnée.

JN ons peignant >on retour du ciel ^4meriquain, Ou tu te vispreffé dîime rageufefaim Mais telle fdmhela* ne fit fi dure guerre Ni la faim de Iuda^ni celle d'ifrael Ou la mere commit l'acte énorme & cruel Que celle qu as ailleurs e fer he de Samerre,

Sonet*

^IeanVeLery^furfon hifiofre del* Amérique.

Malheur eft bon (dit- on) à quelque chofe. Ht des forfaits naifjent les bonnes Loix» J>e ce Lery5 Ion yoidà leftefois Vreuue certaine en tonhiftoire enclofe. *

Fureur3menfongey & la guerre difpofe y ' îllegagnon,ïheuet)& le Francois. ^/t retarder de ta plume la y oix y Et les dtfcours tant beaux quelle propofe.

Mai* ton labeur -^"vn courage initomté? Tous cesjffhrts en fin a furmonté: Et mieux paré deuant tous il fe range.

Comme cieuxjerre-yhommes faits dium T u nom fais y oir^ainfi party ntuers Yole ton liure g? y vue ta lauange.

PREFACE-

OVRCË qu'on fe pour- roit esbahir , qu'y ayantdix huit ans paffez que i'ay fait le voyage en l'Amérique? i'aye tant attendu de mettre celle hiitoire en lumière, i'ay eftimé en premier lieu eftre expedient de declarer les caufes qui m'en ont empefché.Du cô- mencement que ie fus de retour en Fran- ce , monftrant les mémoires que i'auois, laplufpartefcrits d'ancre de Brefil & en l'Amérique mefme, contenans les chofes notables par moy obferuees en voya ge : ioint les récits plus au long que ie fai fois de bouche à ceux qui s'en enque- royentj ie n'auois pas délibéré de pafler plus outre ni d'en faire autre mention. Toutesfois quelques vus de ceux auec lef quels i'enconferois fouuent, m'alcgans, qu'afin que tât de chofes qu'ils iugeoyet dignes de mémoire ne demeuraient en- feuelies,ie les deuois rédiger plus au ]6g & par ordre, à leurs prières & folicita- tions,dés l'an I563. enrayant fait vn affez ample difcours,qu^m'en allât du lieu ou i'eftois ie laiffay ^preftay à vn perfon nage:iladuint qu'ainfi quç ceux aufquels il Pauoit baillépour le m'aporterpaiïoyet à Lion leur eflant ofté à la porte de la vil- le,

PRÉFACE.

Ie,ilfut tellement efgaré que quelque di lieéce que le peuffe faire , impossible me fut de le recouurer. Partant faifanteftat de la perte de ce Hure , ayât quelque teps après retiré les brouillars que l'en auois laiffe à celuy qui le m'auoit tran lent , le fis tant, qu'excepté le Colloque du lang* «re des Sauuages qu'on verra au vingtiè- me Chapitre ( duquel moy n'y autre n'a- uoitcoppie)ie mis derechef le tout au net. Mais quand ie l'eus acheue , les con- fufions furuenans en France fur ceux de la Religion, moy eftant pour lors en la Charité fur Loire,afin d'euiter celle fu- rie quittant à grand hafte tous mes hures & papiers pour me fauuer à Sancerre : le

tout pillé incontinent après mon depart ce fecod recueil Ameriquain s'eftât ainli efuanoui, iefus pour la féconde fois pri- de mon labeur. Cependant comme ie faifois vn iour récit à vn notable Sei- «reur de la premiere perte que i'en auois faite à Lyon,luy nommant celuy auquel on m'auoit eferit qu'il auoit efté baillé, il en eut vn tel foin,que l'ayant finalement r,etiré,ainfi que l'an palTè. 1576". iepaffois en fa maifon il le me rendit.Voilacomme jufques à prefent ce que i'auois eferit de l'Amérique, m'eftanttoufiours efchappé des mains n'auoit peu venir en lumière. Mais pour en dire le vray , il y auoit

P R E F ACE*

qu'outre tout; cela ne fentant point en inoy les parties requife^ pour mettre à bon efacnt la main à la plume,ayant veu dés la mcfme année que ie reurns de ce pays là, qui fut 1558.1e liure intitulé Des Singularité* de l'Amérique, lequel mô- îieur de la Porte fuyuant les contes &me moires de frère André Fheuet,audit dref & difpofé, quoy que ie nignorafTe point ce que monfieur Fumée en; fa pre- face fur Thiftoire générale des Indes , a fort bierï remarqué: aflauoir que ce iiûré des Singularitez cil ringuHerement farci de mefongcs,fi rauâe;ur-fanspaiïer plus auant fe fut contenté possible euné-ie encorés rnaintcnantle tout fupprimé,

Mais quâd en ceftë pref€teanneei57y. Iifant la Cofmographieide Tbeuet i'ay; veu que luy (peniant po&iide que nous fuffîons tôtis morts ou que fi quelqu'vn reftok en vie il ne: luy oferoit côtredire) n'U pas feulement rcnouùdlé & augmen téfes premiers erreurs, mais qui plus eft fans autre occafion que t'enuic qu'il a euëde'mefdirc &cletrader dés Miniftres &pârconfequét de ceux qui en l'an 1556. les 'accompagnèrent pour aller trouuer Viliegagnon en la terre du Brefil , dont i'efto'is du nombre, aucc des digrefsions fau(les,pi^un nt-GS, & iniurieufes,nousa impofé des crimes , afih âù repouffer ces

impo-

F RE F A C£.

tnvp oftures>-?ay efté comme cotraint Re- mettre en lumière tout le difcours de no ftre voyage*Et atin,auant que paiîer plus outre , qu'on ne penfe pas que fans tref- iuftescaufes ic me pleigne de ce nouuéa'u Cofmographe , ie reciteray ici les calom nies qu il a mifes erjauant contre nous, ^ contenues au Tome fécond liurc vingt &vnchap. 2. feuil. $08. ^ p ^^

Au refte difï heuet auois oublié*, vous dire ^u dire , que peu detemps auparauant yauoit eu àe mentir, quelque feditio entre les F rancois aduenue par la diuifîon & partial 'it e\de quatre Minifires de la Religion nouvelle que Caluin y auoit en» uoyeXjpour planter fi finglante Euagile^le prin tipal âefquels eftoitvn mtniftrefeditieux nome %jchier, qui àuoït efté (forme & doUeur de Taris quelques années auparauatfon voyage. Ces trentilspredicahs ne tajehans quesérichir & attraper ce qriilspouiïoyent firent des ligues & mené s s fecrettes qui furent çapife que quel- ques vns des noftresfuret par eux tuez. Mais partie decesjeditieux eft ans pr in s furent exe- cute\& leurs corps donné pour pafture aux poiffons . Les autres Je fauuerent du nombre de] quels efioit ledit %ichier lequel bien to ft a- presfe vint rendre mtniftre a la Rochelle la on teftime quilfoit encores de préfet: les Sauuages irritez de telle tragédie peu ie fallut qu'ils nefe ruaffent fur nous & mifset a mort ce qui, reftoit. Voila les propres paroles deThçuetlef

quelles ie prie les le&eurs de bien noter? car comme ainfi foit qu'il ne nous ait ia- mais veu en rAmerique,ni nous fembla- blementluy , moins, comme il dit, y a-il efté en danger de fa vie à noftre oceafion, ie veux moftrer qu'il a efte' en ceft endroit aufsi affeuré menteur qu'impudent ca- lomniateur. Partant afin de preuenir ce que pofsible pour efchaper il voudioit dire,qu'il ne rapporte pas fon propos au temps qu'il cftoit en ce pais là, mais qu'il entend reciter vn fait aduenu depuis fon retour: ie luy demande en premier lieu fi cefte façon de parler tant exprefle dont il vfe : affauoir , Les Saunages irrite^ dételle "Trace aie , feu sen fallut qu'ils neferuaffent fur nom ,&mifent àmort le reflète peut au- trement entendre finon que par ce, nom, fe mettât du nombre, il vueille dire qu'il fut cnuelope' en fon pretédu danger?Tou tesfois s'il vouloit tergiuerfer dauantage pour nier que fon intention ait efté de faire acroire qu'il vit les Miniftrcs dont il parle en l'Amérique. Efcoutôs encores le lan<*a<re qu'il tient en vn autre endroit. Au refte (dit ce Cordelien// ïeuffe de* to m. 2 meuré Vlm long temps en ce fays la ïeuffe taf- liu.zi. r^/ a garner les âmes efgarees de ce pauure cha. 8 peufle\fîuflofl que mefludier à fouiller en ter- pa.925 re pour y chercher lesricheffes que nature y a cachées. Mais d autant que ie riefiois bien ver

féen

PREFACE

fc en leur langue & que les Miniflresque £al^ uiny auoit enuoyes pour plater fa nounelleEua gile entreprenoyet cefle charge enuieux de ma deliberation ie delaijfay cefle miene entreprifa Croyezlcporteur5ditquelqu5vn,quià bon droit femocque de telle manière de gens: parquoy fi ce bon Catholique Ro- main felon la reigle de faintFrançois dot il eft , n'a fait autre preuuede quiterlc monde que ce qu'il dit auoirmefprife les richejfes cachées dans les entrailles de la terre du Brefil: ni autre miracle que la conueif- fion des Sauuages Ameriquainshabitans en icelle dcfquels ilvouloit ( dit il) gagner les âmes fi les Minifires ne Ven eujfent empeft che^û eft en grand danger,apres querau- ray monftre qu'il n'en eft rien, de netfhe pas mis auCalendrier du Pape pour eftrs canonifé &reclamé après fa mort comme fieur faint Theuet. Afin doneques faire la preuue que tout ce qu'il dit ne font qu'autant de balliuernes, fans met- tre en confideration s'il eft vray fembla- ble que Theuet, qui en fes efents fait -de tout bois flefehes, comme on dit :, c'eft à dire ramaflfe à tors & à trauers tout ce quil peut pour allonger & colorer fes cotes, fe fût teu en fonliuredes Singula- ritez de 1' Ameriq.de parler des Miniftres s'il les euft veuz en ce pays là/& par plus forte raifon *'ils euflent commis, ce. dont

voyez les. i. 24.25. &.60, chap.

PREFACE

il les aceufe à préfet en fa Cofmogrâphie Imprimée feze ou dixfept ans apres.pui* que par fon propre tefmoignage il fe ver ra ence liuredes Singularitez, qu'en l'an* 1555. le dixième de Nouembre il arriûa. au cap de frie>& quatre iours après en la. riuiere de Ganabara en l'Amérique d'où il partit le dernier iour de Ianuier fuy- uant pour reuenir en France: & nous ce- >endant,comme ic monftreray en cefte tiftoire,narriuafmesencepays au Fort de Colligoy fitue' en la mefme riuiere, qu'au commencement de Mars. 1557. at- tendu di-ie qu'on voit clairement parla qu'il y auoit plus de treze moys que The uet n'y eftoit plus, cornent a-il efte' fi har di de dire qu'il nous y a veus?

Le foffé de près de 2000. lieues de mer entrcluy,déslôg tépsderetour à Paris, 8t nous qui eftiôs fous le Tropiq de Capri- corne,ne lepouuoit-ilgarentirPfifaifoit» mais il auoit enuiede pouffer & mentir ainfi Cofmographemét. Parquoy ce pre- mier pointprouue cotre luy toutee qu'il dit, au refte ne meriteroit aucune refpô- ce.Toutcsfois pour foudre toutes les ré- pliques qu'il pourroitauoir touchât la fe ditiô'dôt il cuide parlerâe di en premier lieu qu'il ne fe trouuera pas qu'il y en ait eu aucune au Fort de Colligny pêdâtque no9 y eftiôs:moins yeutil ynfculFrâçois

tué

PIE? ACE»

tué de noftre temps:Et partant Theuet veut encores dire, quequoy qu'il en fou il y eut vne coniuration des gens de Vil- Iegagnon contre luy en ce pays , en cas qu il nous la vucille imputer, ie ne veux derechef pour nous feruir d'Apologie & pour monftrer qu'elle eftoit aduenue a- uant que nous y fufsions arriuezquele propre tefmoignage de Villegagno. Par- tant combien que la lettre en latin qu'il cfcriuità M. lean Caluin refpondantà celle que nous luy portafmes defa part ait ia dés long temps ejfix imprimée en autre lieu> & que mefme fi quelqu'vn en doute l'original eferit dancre deBrefil qui eft encores en bonne main, face touf* jours foy de ce qui en eft , parce qu'elle feruira doublement à cefte matière, afla* noir,&pour refutèr,Theuet &pour cion fèrer quant & quant qu'elle religion Vil- îegagnon faifoit femblant de tenir lors le Tay encores ici inférée de mot à mot*

Teneur delà lettre de Ville- gagnon à Caluin.

le penfe qu'on ne feauroit declared par paroles combien m'ont refiouy vos lettres & les frères qui font venus aùec icelîes.Ils m'ôt trouue'reduit en tel point qu'il me falloit faire office de magiftrat&

PRE? ACE-.

quant & quant la charge de Miniftredc rEglife. Ce qui m'auoit mis en grande aneoiffccai- l'exemple du Roy Ozias me deftournoitd'vne telle manière de vmre Mais i'eftois côtraint de le faire , de peur nue nos ouurjers lefquels i'auow prisa loage & amenez par deçà, par la frequen tation de ceux delà nation ne vmlenta fe fouiller de leurs vices : ou par faute de CÔtinuer en l'exercice de la Religion to- i>anent en apoftafie : laquelle crainte^m'a efté oftee par la venue des frères . Il y a aufsi ceftaduantage, quefi dorefenauant il faut trauailler pour quelque arraire& encourir danger , ie n'auray faute de per fonnes qui meconfole't & aident de leur confeil: laquelle commodité m'auoit efte oftee par la crainte du dâger auquel nous fournies . Car les frères qui eftoyent ve- rnis de France par d^çaauecmoy ,cfta.ns

efmeus pour les difficulté* denosaft.n- res s'en eftoyent retirez en Egypte, cha- cun alléguant quelque exeufe . Ceuxqiu font demeurez eftoyent pauures ges lout freteux , & mercenaires , felon que pour lors ic les auois peu recouurer , def quels la conditio eftoi.t. telle que pluftoft il me falloir craindre d'eux ,que d'en auoir au- cun foul?gement . Or la çaufe de ceci eit qu'à rioftre-arriu.ee toutes fortes de ta - chéries & difficultez fe font drcnees.tel-

Icmcnt

FREFACS.

kmcnt que ie ne fcauois bonnement quel aduis prendre , ni par quel bout commen cer. Le pays eftoit du tout defert &en fri- che, il n'y auoit point de maifons ni de toi&s, ni aucune commodité de bled. Au contraire il y auoit des gens farouches Se fauuages, efioignez de toute courtoifîe& humanité, du tout diiïerens de nous en fa çon de faire & inftruétionrfans Religion ni aucune cognoifTance dhonneur ni de vertu,dc ce qui eft droit ou iniufteren for tequ'il me venoit en penfee , affauoirfî nous eftions tobez entre des belles por- tans la figure humaine. Il nous falloir pouruoir à toutes ces incommodités à bonefeient &en toute diiigence,&y trou lier remède pendant que les Nauires s'ap preftoyent au retour, de peur que ceux du pays pour Penuie qu'ils auoycnt de ce que nous auions apporté ne nous fur- prînfent au depourueu& miiîent à mort. Il y auoit dauantage le voifînage des Por tugalois, lefquels ne nous voulans point de bien,& n'ayans peu garder le pays que nous tenons maintenant , prennent fort mal à gré qu'on nous y ait receus,&nous portent vne haine mortelle. Parquoy ton tes ces chofes fe prefentoyent à nous en- femble: aflauoir qu'il nous falloir choi- fir vn lieu pour noflre retraite , le défri- cher & applanir, y mener de toutes parts

é z

PREFACE

delaprouifion & munition, drefferdeJ forts > baftirdes toi&s & logis pour la garde de noftre bagage , affembler d'a- lctourla matière &cftoffe,&par faute de belles la porter furies efpaules au haut xTvn coftau par des lieux forts de bois 6c tresempefehans . En outre d'autant que ceux du pays viuent au ioùr laiournee, ne fe foucians de labourer la terre , nous ne trouuions point de viures affemblez en vn certain lieu, mais il nous les falloit aller recueillir &querir bien loin ça &là> dont iladuenoit que noftre compagnie, petite comme elle eftoit , neceflairement s'efcartoit& diminuoit Acaufedeces difficultés mes amis qulm'auoyentfuyuà tenans nos affaires pour defefperecs co- rne i'ay défia demôftré,ont rebroufle che min:& de ma part aufsii'en ay eftéaucu- iiemêt efmeu. Mais d'autre cofté penfant à part moy , que i'auois afiuré mes amis, que ie me defpartois de France afin d'em ployerà Taduancementdu règne de Iefus Chrift le foin & peine que i'auois mis par ci deuant aux chofes de ce monde, ayant cogneu la vanité d'vnc telle eftude & vacation , i'ay eftimé que ie donnerois aux hommes à parler de moy &de me re- prendre,&que ie ferois tort à ma reputa- tion , fii'encftois deftourné par crainte de trauail ou de danger. Dauantage puis

qu'il

PREFACE

qu'il eftoît>qucftion de l'affaire de Chrift ie me fuis aÔuré qu'il m'afsifteroit 3 & a~ meneroit le tout à bonne & heurcufe if- fue. Parquoy i'ay prins courage, & entie- remet appliqué mo|i efprit pour amener àchefla choie laquelle i'auûis entreprife d'vne fi grande affe&iô pour 7 employer ma vie . Et m'a femblé que i'en pourrois venir à bout par ce moyê fi ie faifois foy de mon intention &deffein par vne bone vie & entiers, &fiie retirois la troupe des ouuriers que i'auois amenez de la co pagnie & acointance des infidèles . Eftat mon efprit adonné à cela , il m'a femblé que ce n'eft point fans laprouidence de Dieu que nous fommes enuelopez de ces affaires, mais que cela eft aduenu depeur qu'eftans gaftez par trop grande oifuieté nous ne vinfsions à lafeher la bride à nos appétits defordonnez & fretiilans. En au- près il me vient en mémoire qu'il n'y a rien fi haut & mal aifé qu'on ne puiflTç^fur monter en fe parforçantrpartàt qu'il faut mettre fon efpoir & fecours en patience & fermeté de courage & exercer ma fa- mille par trauail continuel 5c que la bote de Dieu afsiftera à vne telle affection &: entreprife. Parquoy nous-nous fommes tranfportez en vne lile efloignee de terre ferme d'enuiron deux lieues , & i'ay

c 5

PREFACE-

choifi lieu pour noftre demeure, afin que tout moyen de s'enfuir eftât oftérie peuf- fe retenir noftre troupe en fon deuoir, Se pource que les femmes ne viendroyent point vers nous fans leurs maris^ l'occa- fion de forfaire en ceft endroit fut retra- chee. Ce neâtmoins eft aduenu que vingt fix de nos mercenaires eftâs amorfez par leurs cupiditez charnelles ont confpiré de me faire mourir. Mais au iourafsigné pour rexccuuon5Pentreprife m'a efté re- uelee par vn des complices au mefrne in- fiant qu'ils venoyent en diligence pour în'accabler. Noirs auons euité vn tel dan- ger par ce moyemceft qu'ayant fait armer cinq de mes domeftiques, i'ay commencé d'aller droit contre eux.alors ces confpi- rateurs ont efté faifis de telle frayeur & cftonnement 5 que fans difficulté ni reft- fiance nous auons empoigné Se enprifor* quatre des principaux audeurs du co plot qui m'auoyent efté déclarez. Les au- tres cfpouuâtez de cela laiffans les armes fe font tenus cachez. Le lendemain nous en auons deflié vn âcs chaines, afin qu'en plus grande liberté if peu ft plaider fa eau fe , mais prenant la courfe il fe précipita dedls la mer & s'eftouffa. Les autres qui reftoyent eftans amenez pour eftrc exa- minez ainfiliez comme ils eftoyent ont de leur bon gré fans queftion déclaré ce

que

P REE A CE.

que nous auions entendu par celuyqui les auoit accufer. Vn d'iceux ayât' vh peu auparauat efté chaftié de moy pour auoif eu affaire aucc vne putain s'eft demoitre de plus mauuais vouloir,&a dit que le co mcnccmcnt de la conization eftoit venu de iuy,& qu'il auoit gagne par prefens Le père de la paillarde, -afin qu'il le tirait hors de ma puiffance fi ie le preffoy de le abftenirde la compagnie d'icelle. Ceftuy a efté pendu ôteftranglé pour tel for- faid: aux deux autres nous auons fait jrrace en forte neantmoins qu'eftans en- chaifnez ils labourent la terre : quant aux autres ie îfay point voulu m'mfor- mer de leur fauteafin que Payant cogneue & aûerec ie ne la laifïaffe impunie, ou fi i'envoulois faire iuftice, côme ainii foit que la troupe enfut coulpable,il n'en de- mouraft point pour paracheuer l'œuuré par nous entreprins. . Parquoy en difsi- mulàntle mefeontentemctque i'en auois nous leur auons pardonné la faute,. & à tous donné bon courage : ce neantmoins nous ne nous fonimcs point tellement afleurez d'eux que nous n'ayons en tou- te diligêce.enquis &fondéparles actions & deportemens d'vn chacun ce qu'il a- uoit au cœur. Et par ainfi ne les cfpar- "çnant point, mais moy-mefmes prc- feht les faifant travailler, non feulement

ê 4

PREFACE

nous auôs bouche Je chemin à leurs mau nais defTeins, mais aufsi en peu de temps auons bien muni & fortifié Hoftre liic tout à l'entour.Cependant felon la capa- cité de moncfprit ieneceffois point de tes admonnefter & de/tourner des vices, & les inftruire en la Religion Chreftien- ne , ayant pour ceft effet eftabli tous tes iours prières publiques foir & matin, & moyennant teldeuoir &pouruoyâce nous auons pafle le refte de Tannée en plus grand repos . Au refte nous auons eftédefiiurez d'vn tel foin par la venue de nos Nauires. Car i'ay trouué perfo nages dont non feulement ie n'ay que fai re de me craindre, mais aufsi aufqueîs ie mepuis fier de ma vie. Ayant telle com- modité en main , l'en choifi dix de toute la troupe, aufqueîs i'ayremis la puiffance & auctorité de commander,de façon que d'orefenauant rien ne fe face que par ad- uis deconfeil > tellement que û i'ordon- nois quelque chofe au preiudice de qucl- qu'vn il fat fans effet ni valeur s'il n'e- ftoit audorizé & ratifié par le confeii, Toutesfois ie me fuis referué vn pointy c'eftquela fentence eftant donnée s il me foitï oifible de faire grace au malfaiteur en forte que iepuiffe profiter à tous fans nuire àperfonne . Voila les moyens par lefquels i'ay délibéré de maintenir &def~

fendre

PR F. F AC E fendre noftre cftat & dignité. Noftre Sei- gneur Iefus Chrift vous vueillc deffen- dre de tout mal, auec vos compagnons^ vous fortifier par fon efprit , & prolon- ger voftre vie vn bien long temps pour Touurage de fon Eglife. le vous prie fa- hier affedueufement de ma part mes tref chers frères & fidèles, Cephas & de la Flèche. De Colligny en la France Autar- cique le dernier de mars T557.

Si vous efcriuez à Madame Renée de France noftre maiitrelTe, ie vous fuppîie la faluer treshumblement en mon nom.

Il 7 a encores vne autre claufe à la fin eferite de la propre main de Villegagnô, laquelle, par ce que ie l'alegueray contre luy mefme au fixieme chapitre de cede hiftoire afin d'obuier aux redites i!ay r.e- Pa-79* trâché en ce lieu. Mais quoy qu'ii en foit puis qu'il appert fi manifcftemét que rie plus par cefte lettre que cotre venté The uet gazouille en fa Cofmoçraphie Que nous auios efré audeurs a vne feditiq au Fort deColîgny(veu alors qu'elle aduint nous n'y eftions pas encores ) c'eft mer^ ueille neantmoins de ce qu'il ne fepeut faouler d'en parler. Car outre ce que def fus , cefte digrefsion îuy plaifttant que quâd il traite de la loyauté des Efcoffois

rTT~

PREFACE.

accommodant cefte bourde à Ton propos il en parle encores de cefte façon.

La fidélité defquels i'ay aujfî ccgneue en Tom.2, certam nombre de gentils- hommes & foldat s Iiu.io. mm accompagnons fur nos n autre s en ces fays cha. 6. iomtains de la France Antarlliquiipmr cer- to.665 taynes conjurations faites contre no fire compa- gnie de Francois normands ,lefquds pour entm dre la langue de ce peuple Saunage & Bar barer qui riontfrefcjues fomt déraison pour la bru- talité qui eft en eux auoyent intelligence •> pour nous {hire mourir tous auec deux 'Roitelets du pays aufquels ils auoyent fromis ce peu de biens que nous anions. Mais lefdits Efcojfois en eftas aduertis defcouurirent V entreprise aujeigneur de ViUegagnon t? à moy aujjï , duquel fait fit- rent tresbien chaftie\ces impofieursjjiffi bien que lesojiïiiniftres que Caluiny auoit enuoyez qui b eurent vn peuplm que leur fioul eft an s comprins de la conspiration.

Derechef Theuet entafîant matière fm* matières , s'embaraffant de plus en plus, nefcait qu'il veut dire en ceft endroit:car méfiant troisdiuer.s faits enfemble, dont Tvn faux & fuppoféparluy lequel i'ay ia refuté, & deux autres aduenus en dî- ners temps, tant s'en faut encores que les Efcoffois luy euiTent reticle la coiuiation dont il parle à prefent , qu'aucontraire, commevousauez entendu , luy eftant<lu nombre de ceux aufquels Villegagnon

repro-

PREFACE.

reprochent qu'ils s'en eftoyent retournez en Egypte,c'eft à dire (eftant vray fcmbla bleque tous luy auoyent fait promefle auant que fortir de France de fe renger à la religion reformée , laquelle il difoit à vn chacun vouloir eftabîir ou il alloit) à la Papauté , il ne fut non plus en ce fé- cond & vray danger, qu'au premier ima- ginaire & forgé en fon cerueau.

Touchant le troifieme,contenant qu'il y eut des feditieux compagnons de Ri- chier qui furent exécutez & leurs corps doriez pour pafture aux poiffonstie diauf ii que tant s'en faut que cela foit vray, de la façon que Theuetledit, qu'au contrai- re,ainfi qu'il fera veu au difeours de cefte hiftoire, combien que Villegagnon de- puis fa reuolte de la Religion nous fit vn très mauuais traitement , tant y a que ne fe fentant pas le plus fort, non feulement il ne fit mourir aucuns de noftre compa- gnie auant le partement du fieur du Pont noftre coudufteur & de Richier,auec lef quels ie rapaflfay la mer , mais aufsi ne nous ofant ni pouuant retenir par force, nous partifmes de cepays auec fon co- gë: frauduleux toutesfois, comme ie di- xay ailleurs, Vray eft,ainfi qu'il fera aufsi veu en lieu, que de cinq de noftre trou pe qui après le premier naufrage que nous cuidafmes faire enuironhuit iours

PREFACE.

après noftre ernbarquemen^s'en retour^ nerent dans vne Barque en la terre àcs Sauuages , il en fit voirement crucllemét & inhumainement précipiter trois en mer: no toutesfois pour aucune fedition qu'ils euflent entreprife , mais , comme l'hiftoire qui en eft au liuredes martirs de noftre temps le tefmoignc^pour la co- fefsion de l'Èuangile que Villegagnon auoit reiette.Dauantage commeTheuct> ou en s'abuiant,ou malicieufement dit qu'ils eftoyent Miniftres , aufsi encores en attribuant à Caluin l'cnuoy de quatre en ce pays là, commet-il vn autre double faute. Car en premier lieu les cflecrions & enuoy des Pafteurs en nos Eglifes fc faifans par l'ordre qui y eft eftabli : afTa- uoir par la voye des Confiftoires , & de plufieurs choifis & au&orifcz de tout le peuple , il n'y a homme entre nous qui, comme le Pape, de puifîaceabfoluepuif- fc faire telle chofe. Secondement quant au nombre, il ne fiftrouuera pas qu'il paf faft en ce temps , &: croy qu'il n'y en a point eu depuis , plus de deux Miniftres en l'Amérique, aflauoir Richier & Char- tier. Touttsfois fi fur ce dernier article, #c fur ecluy de la vocation de ceux qui fa rent noyez , Thcuct réplique que n'y regardant pas de fi près il appelé tous ceux qui eftoyent en noftre compagnie

miniftres

PREFACE

■miniftrcs : ieluy refpond , que tout ainiï qu'il fcait bien qu'en l'Eglife catholique Romaine tous ne font pas cordeliers co- me luy, qu'aufsi fans faire comparaifon* nous qui faifons profefsion delà Reli- gion CHreftienne & Euangelique,n,eftâs pas rats en paille, comme on dit,ne fom- mes pas tous Miniftres.Et au furplus par ce que Theuet ayant a(iifsi honorablemët qualifié^Richier du titre de Miniftre,que fauffement du nom de Séditieux (luy con cédant cependant qu'il a ayement quit- té fon do&oral Sorbonique ) fe pourroit fafcher^qu'cnrecompenfe en luy refpon^ dât ie ne luy baille autre titre que de Cor délier: ie fuis content pour le gratifier en cela,de le nommer encor, non feulement Amplement Cofmographe,mais quiplus eft ii general & vniuerfel^que comme s'il n'y auoit pas affez de chofes remarqua- bles en toute cefte machine ronde , ni en ce monde (duquel cependant ileferitec qui y eft & ce qui n'y eft pas ) il va encore outre cela rechercher des fariboles au Royaume de la lune pour remplir fes li- ures & augmenter les ceuures de contes de la Cigongne.Dequoy neantmoins co- rne Francois naturel ialoux de l'honneur demon Prince, îefuis tant plus marri, que non feulement celuy dont ie parle e- ftant enflé de ce titre deCofmographe de

'•- *^l

PREFACE,

Roy en tire argent & gages fi mal emplo- yez,mais qui pis eft qu'il falle par cemo- yen que des niayferies indignes d'eftrc couchées en vne fimple mifsiue foyent couuertes de l'autorité & nomRoyal.Au refte afin de faire fôner toutes les cardes qu'il a touchées, cobië que i'eftime indi- gne de refpôce ce que pour môftrer qu'il mefure tous les autres à l'aune & àla rei gle de S. François duquel les frères mi- neurs mettent & fourrent tout dans leurs befaces il a ietté à la trauerfe que les pre dicans , comme il parle,eftans arriuez en l'Amérique ne tafehans qu'à s'enrichir en attrapoyent ou ils en pouuoyét auoirr puis toutefois que cela,ainfi qu'on diteft ïciérnet & de gayeté de cœur attaquer Te fearmouche contre ceux qu'il n'a iamais veuen TAmeriq.ni receu d'eux defplaifir ailleurs , eftant du nombre des deffendâs il faut qu'en luy reiettant les pierres que il nous à voulu ruer en fon iardin, ie def couure quelque peu de {es autres frip- peries.

Premièrement, pour le cobattre touf- cha.24 î°urs ^e f°n pr°Pre bafton , que refpon- fol 21. dra-il furce qu'ayantdit du commence* ment en mots exprès en fon liuredes Sin li-u.21- Bulzritcz^qu il ne demeura ques-ioursauÇap cha. 4. de F rie , il a neantmoins eferit depuis en fo. 913 fa Cofmographie?^'*/ y feiourna quelques

moisi

£ R £ F A CL

moisi au moins au fmgulier il "euft dit vn mois , & puis la deflus faire accroire que les iours de ce pays durent vu peu plusd'vne fepinaine, il luy euft adiouûé foy qui euft vouiu : mais d'eftendre lefe- iour de trois iours à quelques mois fous correction , nous nauons point encores apprins que les iours , plus efgaux fous la Zone Torride 6c près des Tropiques qu'en hoftre climat -, pour cela fe tranf- inuent en mois.

Outre plus,péfant toujours esblouyr les yeux de ceux qui lifent Ces œures, no- nobstant que ci deffus par fon propre tef moignage i'aye môftré qu'il ne demeura en tout qii'enuiron dix fepmaines en l'A merique: aflauoir depuis le dixième No- uemb.re 1555» iu{*ques au dernier de Ian- uier fuyuant , durant lefquelles encores (comme i'ay entendu de ceux qui l'ont veu par delà ) en attendant que les Naui- res ou il reuint fuflet chargées, il ne bou- gea gueres de l'Ifle inhabitable ou fe fortifia Viilegagnon , fi eft ce qu'à l'ouyr d.ifcourir au long & au large vous diriez qu'il a, non feulement veu, ouy & remar que en propre perfonne , toutes les cou- ftumes & manières de faire de cefte mul- titude de diuers peuples fauuages qui ha bitet cefte quarte partie du monde, mais qu'aufsi il a arpenté toutes les contrées

n PREFACE

de l'Inde Occidetalerà quoy neantmoim pour beaucoup de raiions la vie de dix hommc^fie fuffiroit pas. Et de fait com- bien quêtant à caufe des lieux deferts & inaccefsiolcs, q pour la crainte des Mar gai as ennemis iurez de nofire nation , la terre defquels n'eft pas fort efloignee du lieu ou nous eftions , il n'y ait Truche- ment François , quoy qu'aucuns y ayent demeuré neuf ou dix ans , qui fe voulut vante r d'auoir efté quarante lieues auant fur les terres (le ne parle point des naui- gâtions lointaines furies riuages) tanty à que Theuet dit, auoir eft é foixame lieues Liu.2î ■& d } auant age auec des fauuages cheminans cha. 17 iours & mut s das des bois efftais & toffusfans pa.921 tamais amir trouué befles qui tafehaft à les c fencer . Ccqùeiecroy aufsi fermement quant à ce dernier point,affauoir qu'il ne fut pas lors en danger des beftes fauua- ges , comme ie m'aiTeurc que les efpines ni les rochers ne luy efgratinerent gue- xes levifage ni gafterent lespieds en ce voyage.

* Mais fur tout qui nes'esbahiroît de ce liu. il. (3u'ayant dit quelque partout/ fut plus cer 1 " " tain de ce qu'il a e fer it de la manière de viurë ' ' des Sauuages après juil euft apprins à parler Pa* 9U leur langage, en fait neantmoms ailleurs fi inauuaifepreuue.queP^qui en cefte lan- gue Brcfiiienne veut dire ouy, eft par luy

expofe

PREFACE,

expofe & vous aufsi? De façqn que come ie monftrerày ailleurs le bon & foiide iu gement que Theuet a eu en efcnuât que auant i'inuention du feu en ce pays là,iî y auoit delà fumée pour feicher les vian- des , aufsi alléguant ceci en ceft endroit pourefchantillon de fa fuffifance en Tin telligence du' langage des Sauuages y ie laiffe àiuger fi n'entendant pas c'eft Ad- uerbe afïîrmatif,qui n'eft que d'vne feule fyllabe il n'a pas aufsi bonne grace de fp vanter del'auoir apprins que celuy qui luy a reproché, qu'après auoir fréquenté quelques mois parmi deux ou trois peu- ples , il a remâché ce qu'il y a apprins de mots obfcurs & effroyables aura matière de rire quad il verra ce que iedi ici. Par- tant, fans vous en enquérir plus auât5f cz vous eïi Theuet de tout ce que -.cbnfufé- meht & fans ordre il vous gergonnera au vingt vnieme liurcdefa Cofmo graphie de la langue des Ameriquains,Ôc vous af- furez qu'en parlant de Mmr momen & Matrpochi il vous en baillera des plus, vertes & plus cornues.

Que dirons nous aufsi de ce que s'ef- earmoùchant fi fort en fa Cofmographie contreceux qui appelent cefte terre d'A- mérique^ Inde Occidentale, à laquelle il veut que le nom de France Antar&ique qu'il dit luy auôir premièrement impofe

ï

aumef melki. chap.5 pa.916

voyez en ce- fte hift pa.305

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îHEFACf.

Sing, demcurccombien qu'ailleurs il attribue chap. i cefte nomination à tous les François qui pag.2. arriuerent en ce pays làauecVillegagnô, lig.30. Ta toutesfoisluy mefmc enplufieurs en- droits nômeelndeAmerique.Sôme quoy qu'il ne foit pas d'acord auccfoy-mefme, tant y a qn'à voir les cenfurcs,corre<5tiôs & refutations qu'il fait des ceuures d'au- truy on diroit , que tous ont efté nourris dâs de bouteilles,& qu'il n'y a que le feul Theuet qui ait tout veu par le trou de fo chaperon de cordelier. M'affurant bien mefmc que fi en lifant cefte miéne biftoi- re il y voit quelques traits des chofes qu'il aura tellement quelletnct touchées, qu'incontinent,felon l'opinion qu'il a de luy,& fuyuant fon ftile accouftumé il di- ra:ha tu m'as defrobé cela en mes efcrits. Et de fait fi Belle Foreft , non feulement Cofmographe corne luy , mais qui outre cela à fa louange auoit couroné fon Hure des Singularités d'vne belle Ode, n'a peu ncâtmoins efchaper que par mefpris il ne l'ait appelé vne infinité de fois en fa Cofmographie,pauurePhiIofophc,pau- ure Tragique, pauure Comingeois,puis di-ie qu'il ne peut fouffrir qu'vn perfon- nage qui mefme au rcfteaufsi à propos que luy s'eftômaque fi fomient contrcles huguenots luy foit parangonné, que doy ie attêdre moy qui auec nu fojble plume

ay ofs

PREFACE

ay bfe toucher vn tel Colloffe? Tellemef bue m'eftantaduis, que come vn Goliath me maudiflat par fei dieux, ie le voye def iamôtcrfurfesErgots,ie ne doute point* quad il verra que ie luy ay vn peu ici def* couuert fa mercerie > qu'en baaillât pour rn'engloutir il ne fulmine àrencontre de moy & du petit labeur que ie mets en a- uant. Mais quad bien pour me venir com- battre il deuroit faire refïufc iter Qupnit bègue mec fes deux pieces d artillenesfur fes deux efpauîes toutes nues (corne d'v- rie façon ridicule , penfant faire accroire quece Sauuage farts crainte de sefeor- cher , ou pluftoft d'aUoir les efpauîes tou tes entières emportées du reculemét des pieces,tiroit encefteforteJlTa ainfifait peindre en faGofmographie)tant y à que *°JC outre la charge qu'en le repouffant ie luy ilu-2Ié ay ia faite , tncores deliberay ie , non feu Pa,95* lement del'attaquer ci après en partant* ïnais qui plus eft l'arTaillir fi viuement queie luyracleray, & reduiray à néant cefte fuperbe v i lle-h e n k y laquelle fantaftiquement il nous auoit baftieen l'air en l'Amérique . Mais en attendant vo/ez que ie face mes approches , & que puis ^ 5^"" qu'il eft aduerti, il fe prepare pour foufte e u nir^aillammeiit Tâffautoufe tendre, ie PaJOI# prieray les leâeurs qu'en fe reffouuenas 102,I°3 decequci'ay diteideffus que les impo-

i i

P RE-PACE»

ftures deTheuet contre nous ont efté cats {pen partie de me faire mettre cefte hi- ftoire de noftre voyage en lumière ils me exeufent fi en cefte preface 1 ayant cou- lïaiucu par fes propres efçrits , i'ay efté vn peu long à le rembarrer.

: Sembiablement & tout d'vn fil, ie prie que nul ne fe feandalize de ce que,comre e fi ie voulois refueiilerles moits, i'ay nar en cefte hiftoire quels furent les depor t.emehs de Villegagnon en l'Amérique, pendant que nous y eftions:car outre que cela, eft du fuiet que ie me fuis principa- lement propofé de traiter, aflfauoir mon- trer à quelle intention nous fifmes ce voyage,ie n'en ay pas dit à peu près de ce que i'cufïe fait s'il eûoit de ce têps en vie* Au furplus pour parler maintenant de mon fait,parce premièrement que la Re- ligion eft l'vn des principaux points qui fe puiffe & doyue remarquer entre les ho mes, nonobftât que bien au long ci après au 18. chap, ie declare quelle eft celle des 'Tououpnahaùults Sauuages Ameriquains felon que ie l'ay peu comprendre, toutcf fois d'autant que, comme il fera la veu,ie commence ce propos par vne difficulté dont ie ne me puis moy-mefme affez ef- merueiller , tant s'en faut que ie la puifle fi entièrement refoudre qu'on pourroit bien dçfirer,dés maintenât ie ne laifferay

d'en

PREFACE.

^en toucher quelque chofe.ïe diray doc qu'ecoies que ceux qui ont le mieux par- lé felon fens commun ayent non feule- ment dit: maisaufsi cogneu, qu'eftre ho- me,^ auoir ce fentiment, qu'il faut donc defpendredVn plus grand que foy, voire que toutes creatures font chofes telle- ment coniôintesl'vnèauec l'autre, que quelques différents quife foyer trouuez enla manière de feruirà Dieu, cela n'a peu renuerfer ce fondemet que l'homme natureîiemctdoit auoir quelque Religio vrayeou faufle/ieft ceneantmoins qu'a- près quedVn bon fens rafsis ils en ont ainûiuge', qu'ils n'our, pas aufsi difsimu- le', quandil eft queftionde comprendre à'bon efeient à qtioy fe renge plus volon tiers le naturel de Thôme en ce deuoirde lieligio qu'on apperçoit volôtiers eftre Vrayce que le Poète latin a dit aflauoir: jDwe V appétit bouillant en l homme Ejifon principal Tïimetifomme. "Aiii-fi pour appliquer, & faire cognoi- ftrepar cxëple,ces deux tefmoignages en nos Saunages Ameriquains, il eft certain en premier lieu , que nonobftant ce qui leur eft particulier il ne fe peut nier qu'eux eftans hommes naturels n'ayent aufsi cefte difp'ofition ^inclination coin mune à tous:affauoir.d'apprcheder quel- que chofe plus grade que l'homme, dont

PREFACE,

depend le bié & le mal, tel pour le moin* qu'ils fe l'imaginct. Et à cela fe rapporte l'honneur qu'ils font à ceux qu'iis nom- mcnt Caraïbes * dont nous parlerons en fon Iicu,lefquels ils cuidcnt en certaines faifons leur apporter le bon heur ouïe malheur. Mais quant au but qu'ils fe pro pofent pour leur contentement & fouue rain point d'honneur , qui cft, comme monftrcray parlant de leurs guerres #: ailleurs, la pourfuite & vengeance de leurs ennemisrreputans cela à grand gloî re tant en cefte vie qu'après icelle ( tout ainfi qu'en partie ont faitles anciens Ro mains) ils tiennent telle vengeance & vi- âoires pour leur principal bien: bref fe^ Jon qu'il lera veu en cefte hiftoire^ au re^- garddcce qu'on nomme Religion par*- ii)i les autres peuples, il fe peut dire tout Quuertement que non feulement ces pau lires Sajiuages n'en ontpqint, mais aufsi s'il y a nation qui fpit & viuefans Dieu au monde que fe font vrayemet eux.Tou tesfois en ce point font ils peut eftre moins condamnables : c'eft qu'en ad~ nouant & confeffant aucunement leur malheur & aueugliflement ( quoy qu'ils ne l'appréhendent pour s'y defplaire ni y chercher le remède quand mefme illeur eftprefentç) ils ne font femblant d'eftrç autre que ce qu'ils font,

Tou-

\

PREFACE.

Touchant les autres matières, les Com maires de tous les chapitres mis au com- mencement du liure monftreront allez quelles elles font: côme aufsi le premier chapitre declare la caufe qui nous meut de faire ce voyage en l'Amérique ._ Ainli i'aducrtiray qu'ayant feulemét mis cinq diuerfes figures d'hommes Saunages en celle premiere edition: à la féconde, fi le liure eft bien receu , nous en adioufteros plufieurs non feulement de forme humai ne & de chofes concernâtes les meurs & façons de viuredes Attieriquains , mais Vifsi d'animaux à quatre pieds, doifeaux poiflons,arbres,herbes,fruits,racines,&: autres chofes de ce pays là,qui non feule ment font rares mais aufsi du tout înco-

gneues par deçà.

Au refte, n'ignorant pas le dire com- mun : affauoir parce que les vieux & ceux qui ont efté loin, ne peuuent e- ftre reprins, qu'ils fe licentient & don- nent fouuent congé démentir: iediray la deffus cnvnmot, que tout ainfi que i'hay la menterie & les menteurs, que aufsi s'il s'en trouue queicû qui ne vueil- , le adioufter foy à plufieurs chofes voire- ment eftrangcs qui fe liront enceftelu- ftoire, qu'il fâche quel qu'il foit que îc ne fuis pas pour cela délibéré de le mener furies lieux pour les luy faire voir. Tel-

Ï4

1

-

PR'IFAC £♦

îement que ie ne m'en donneray nonplus de peine que ie fais de ce qu'ô m'a dit que aucuns doutent de ce que i' a y efc rit Se fait imprimer par ci deuant du fiege &de la famine de Sancerre: laquelle cependât (côme il fera veu ) ie puis affurer n'auoif encores efté fi afpre , biefr plus longue toutes fois y que celle que nou* endu- ra fines fur mer au voyage dont èftque- ftiô à noftre retour en Froncé. Car fi ceux' dont ie parle n'adiouftent foy à ce qui a efté fait & pratiqué au milieu' &au centré de ce Royaume de France;au veu & fceii deplirs de 5oo.perfôneis encores vittâtes> cornent croyront ils ce que-non feulemet; nC *5 fCUt voir qu'àpres:-de deux mille lieuê's loin du 'pays ou ils habitent , mais aufsi chofes fi efmerueillablcs,& non ia- mais cogneues ni efcrites des Anciens, qua peine l'expérience lés peut elle en- filer en l'entendement de ceux qui les ont veues?Et de fait ie n'auray point bon te de dire, que depuis que' i'ay efté en ce

pays d'Amérique auquel prefques tout ce qui fe voit , foit en la façon de viureMcs habitans,ouen la forme des animaux ,,&: en general en ce que la terre produit l e- ftant diflemblabledeceque nous auons en Europe, Afie,& Affriqucpeut bien e^ ftre appelé vn mode nouueau à noftre ef- gard> fans approuuer les fables qui fe Ii~

fait

V R EJF A CE»

fentes liures deplufieurs lefquels frfîâs aux rapports qu'on leur afait ou autre-* met, ont efcrit des chofes du tout fauffes, ie me fuis retra&é de l'opinion que i'ay autresfois eue de Pline &dc quelques au tres,defcriuàns lés pays eftramges, parce que isay veu des dhofes aufsi bigerres & prodigieufes qu'aucunes qu'on à tennes incroyables dont ils font mention.

Pourl'efgarddaftile & dulangage,co me i'ay ia touché ci deuam, confeffant mon incapacité enceft endroit, iefcay bié,pour n'auoir vfédephrafes ni de ter mes afîez propres & fignifians'pour bien reprefentèr & expliquer tant4rart de na- uigationjqu'autres diuerfes chofes dont faits mention queplufieurs ne s'en co tenteront pas: oinomément nos François qui ayans les oreilles tant délicates, £c ay màns tat les belles fleurs de Rhétorique n'admettent ni ne reçoyuet nuls eferits^ iirion auecmôts nouueaux &bien phida** rifez. Moins encores fatisferay-ieàteux qui eftiment tous liures , non feulement puériles, mais aufsi fterïles , fin on qu'ils foyent enrichis d'hiftoires o^d'exemplcs prins d'ailleurs. Car combien qu'à pro- pos i'en eufle peu appliquer plufieurs es matières que le traite,tât y a, qu'excepté Thiftorien des Indes Occidentales lequel ayant eferit beaucoup de chofes des In-

PREFACE.

diens du Peru & d'autres nations de ce pays , conforme à ce que ic di de nos^ Sauuages Ameriquains^i'allegue fouuét, îene me fuis que bien rarement ferui des autres . Et de fait à mon petit iugement* vnehiftoire, fanseftre tâtpareedes plu- mes dautruy, eftant aflez riche quâd elle cft replie de fon propre fuiet , outre que cela fait que pour le moins les leéteurs n'extrauagans point du but prétendu par Faudeur qu'ils ont en main, compte net mieux fon intentio, ic me rapporte à ceux qui lifent les liures,qui s'imprimët ïournellement,tant des guerres que d'au très chofes, fi la multitude des allcgatiôs des autres au&eurs , quoy qu'ils foyent adaptez aux matières dont il eft queftion ne les ennuyent pas. Surquoy cependant afin qu'on ne m'obie&e qu'ayant reprins ci deflfus Thèuetj&condamnant ici quel- ques autres ie commet neantmoins moy- mefme telles fautes: fiquelqu'vn trouue mauuais quad ci après ie parlcray des fa- çons défaire des Sauuages , comme fi ie rnevoulois faire valoir , i'vfe fi fouuent de cefte façon de parlenie visûe me trou uay, cela m'aduint & chofes femblables: ie di qu'outre ( ainfi que i'ay touché ) que ce font matières de propre fuiet que encores,commeondit>eftceparlerdefci enec: voire diray, de chofes que nul n'a

pofsible

JP R E F A Ç f.

pofsible iamais remarquées fi auant qu© moy,moins s'en trouuc il rien par efcrit. I'cntens toutesfois non pas de toute l'A- mérique en general..* mais feulement de l'endroit ou i'ay demeuré enuiron vn an: aflauoir fous le Tropique de Capricorne entre les Sauuages nommez Tomupinam- baouhs . Finalement i'affure ceux qui ay~ jnent mieux la vérité dite fimplemët,que lemenfongeorné & fardé de beau langa- ge,qu'ils trouueront en cefte hiftoire les ch^ofes que i'y propofe,non fculcmét vé- ritables, mais aufsi aucunes, pour auoir efté cachées àceux qui ont precede noftre fîecle,dignes d'admiration. Priant TEter liel au&eur &conferuateur de tout ceft vniuers..& de tant de belles creatures qui y font contenues que ce mien petit la- beur rçufsifle à la gloire de fon fgind £Iom3Amen.

SOMMAIRE DES CHAPÎ- tres de cefthiftoiredeT Amérique.

CHAP. I.

*Du motif & occasion qui mu* fit entrepren- dre ce voyage^ en la terre du B refiU pa<r.i. CHAP. IL Dexnoflre embarquemtt m port dHonf?ur s pays de Normandie : enfimble des tor mente s <> rencontres, prinfis de 7^ a Hires > & prem teres terres &Ifles que nom defcoùurifmes. pag. ç* CHAP. II L *De s HoniteS) ayîIbacoresyDorades, Mar- fouïns? Toiffons volansy & autres deplufieurs fortes y que, nom vif nés & prinfmes fus la Zo ne Te rride.pag* 2 4. . Y CHAP. I III.

De r Equator you ligne Equinottiale; en fi m Me des tempe fies, inconfiances des vents, plays inffley chaleurs* foifi & autres incommodité^ que nous eufmes y & endurafmes aux enuiront & fous icelle.paç. jj .

CHAP. V. Defcouuremmt & premiere veue que nous eufmesttant de T Inde Occidentale ou terre du Tîrefilque des Sauuao-es habit ans en icelle: a- uec tout ce qui nous aduint fur mer 3 iufques fous le Tropique de (fapriorne-paq-.^j.. CHAP. VI. De noflre defcente an Fort de Coliigni * en

la terre

ia terre du Brefil:du recueil que mus y fit Vil legagnon & de Jes comporterons tant au fait de la, B^ligion qu autres parties defongouuer fiement encepays là.pag*6i.

CHAP. VIL

Defiriptionde lariuiere de Cjanabam au- trement dite Genevre:de IJfle grfirt de Colli- gniy quifutbajli en ice Ile: enfemble des autres tfles qui font es enuirons.pag. ç 7 . CHAP. VIII.

Du natureUfbr ce Rature ^nudité ^dijpofit ion & paremens du corps 5 tant des hommes 5 que desjEmmes Saunages B rejiliens 5 habit ans en V Amérique centre lefquels ï ay fréquenté enui- ron vn an *pag. 108.

> CHAP. IX,

Desgrojfes racines, &gros mil dont Us San uagcs font farine, quils maget au lieu de p ami & de leur bruuage quils nomment Çaoum» pag.ijz*

CHAP. X.

Des z/4nimauX)Venaifins,gros LeXards? Serpens-* & autres befies monftrueufes de l^yt mertque. pag.ijo.

CHAP. XL

De la variété des oy féaux de £ '^Amérique, îom différents des nofir es: enfemble des gr off es QhauueJfouru^beiUeSy A^ufëhes> Moufchtl lons>& autres vermine* eflmnges de ce pays la pag.iâj.

V

CHAP. XÎI. jD' aucuns poijfonsplm communs entre les Sauuages de f Amérique : & de leur manière depcfcher.pa.i8 S*

CHAP. XIII. *Des Arbres i Herbes & Fruits exquis que produit la terre duBrefilpag. ÏÇ4. \ CHAP. XII II.

De la guerre, cobats>hardi<>jfes , & armes

des Saunages de V A merique .pa%. 2 / S

CHAP. XV/

Comment les ^AmeriquainS traitent leurs

prifinniersprins en guerre > & les ceremonies

quits obferuent tant a les tuer qu'à Ut manger

pag.zjï.

t6 ÇHAP. XVI.

Ce quon peut appeler %jhgion entre les Sauuages ^Ameriquains : des erreurs ou cer- tains abufeurs quits ont entre eux nommez, Caraïbes les détiennent: & de ta grande igno~ rance de Dieu ou ils font plongez .pag. zj$. CHAP. XVII.

*Du mariage s cPoligamie,& degre\decon~ fanguinité ', obferuet parles Saunages : & du traitement de leurs petits enfans. pag. 2^5. CHAP. XVIII.

Ce quon peut appeler loix & police ciuils entre les Saunage^ comment ils traitent &rè- coiuent humainement leurs amis qui les vont vifiter: & des grands pleur s que les fimmes font k leur arrinee & bien venue. pag. 303-

CHAP.

CHAP. XIX. Comment les Saunages fe traitent en bur» maladies\enfeble de leur Jepulture & fanerait les: & des grande pleurs qu'ils fine après leur* morts.pag.331.

CHAP, XX. Colloque de V entree & arrime en la terre du lïrefiUentreUs gem dupaysnornme\Tou oupinambaoults & Toupinenquin: en langage Sauuage& Francois.pag.341, CHAP. XXI. De noftre département de la terre du Bre- Jtl dite A meriqae : enfemble des naufrages & autres premiers perilsque nous efchapajrneffir mer h nofire retour. pag, 3j 7 .

CHAP. XXII. JDe r extreme fhmine,tormentes } & autres dangers d'où Dieu nom délivra en r/tpajfam en Vrance.pag. 39$*

h i s r o i \e

DTN VOYAGE, FAIT

EN LA TERRE DV BRE.

SIL, AVTUMENT di- te AMER I CXJ E.

Contenant la nauigation & chofes remar- quable s ^v eue s fur mer par fauteur. Le co for- tement de V 'illegagnon en ce pais la . Les meurs & façons de vmre efir anges des Sau- nages jimeriquains : auec vn colloque de leur langage. Enfemble la defcriptim de plufieurs ji~ni?naux<> Arbres^ Herbe s t & autres chofes finçulieres & du tout incogneues par deçà.

CHAP. I.

Du motif & occafioti qui nom fit entrepren- dre ce voyage en la terre du Brefil.

ÀVTANT que quel- ques Cofmographes , & au- ; très Hiftoriens de noftre tcps , ont ia efcrit par ci de- uant, de la lôgueur-Jargeur» beauté,& fertilité' de cefte quatrième par tie du monde,appelee Amerique5ou ter- re du Brefil : enfemble des Ifles proches & terres continentes à icelle? du tout in-

A

f m

HISTOIRE

™^**

intention du t*A*- i€i*r.

cogneues aux'anciens : mcfmes de phî- ficars nauigations qui s'y font faites de- puis enuiron odante ans qu'elle fut pre- mièrement defeonuerte : fans m'arrefter à traiter ceft argument au long ni en ge- neral , mon intention & mon fuiet fera de feulement declarer en cefte Hiftoire, ce que fay pratiqué, veu,ouy & obferué, tant fur mer/en allant & retournant, que parmi les Sauuages Ameriquains , entre lefquels i'ay fréquenté & demeure enui- ron vn an. Et afin que le tout foit mieux co^neu & entendu d'vn ehacun,commen çant par le motif qui nous fit entrepren- dre vn fi fafcheux & lointain voyage, ie diray brieuemét quelle en fut Poccafion. L'an M. D.LV.vn nomme Viilega- gnon Cheualierde Malte, autrement de Entrepri* pordre qu'on appelé de faint lean de le- ÎJglt rufalcm, fe fafchant en France, & mefmc ayant receu quelque mefeontentement en Bretagne, ou il fe tenoit pour lors, fît entendre en diuers endroits du Royau- me de France à plufieiirs notables perfon nages de toutes qualités , que dés long temps il auoit non feulement vne extre- me enuic de fe retirer en Quelque pays lointain, ou il peuft libremét & puremét feruir à Dieu felon la reformation de PE uangile,mais aufsi qu'il defiroit d'y pre- parer lieu à ceux qui s'y voudroyent re- tirer

D g L'A M E R I QV E. 5

tirer pour euiter les perfecutions qui eftoyent de ce temps la en France pour le fait delà religion.

Declaranten outre , tant de bouche à ceux qui eftoyent auprès de luy,q par les lettres qu'il enuoyoit à quelques particu liers, qu'ayant ouy parler & faire tant de bons récits à quelques vns , de la beauté, ,& fertilité de la partie en l'Amérique, ap pelée terre du Brefil , que pour s'y habi- tuer & effectuer fon defl'ein, il prendroit volontiers cefte route , & cefte brifee: &: de fait ayant fous ce beau prétexte & bel le couuerture gagné les cœurs de quel- ques grands Seigneurs delà religion re- formee,lefqucls pour la mefme affection qu'il difoit auoir,defiroyent trouucr tel- le retraite,entreiceux feu d'heureufe me moire Gafpard de Coligny Admirai de g^ard France,bien veu,&bien venu qu'il ^olt^l^y auprès du Roy Henry 1 1. lors regnant, de frame

luy ayant propofé que Villegagnon fai- c**fi de 1 ; / r r i . q © . . ct voyage

fantee voyagepourroit deicouurir beau

coup de richefles, & autres commoditez pour le profit du Royaume , luy fit don- ner deux beaux Nauires équipez & four nis d'artillerie & dix mille francs pour faire fon voyage.

Ainfi Villegagnon ayant auec cela af- feurance d'eftre accompagné dequelques perfonnages d'honneur (fous la pro-

^ m

^ HISTOIRE

mefle toutesfcis qu'il, leur fit auant que partir de France qu'il eftabliroit le pur feruice de Dieu il rcuderoit) après qu'il fe fut pourucu de Matelots & mef- mes d'artiians qu'il mena aucc luy , au mois de May audit an i555.il s'embarqua fur mer ou il eut plufieurs tourmentes & deftourbiers: mais en fin nonobstant tou tes dificultez en Nouembre fuyuant il paruint audit pays.

Arriué qu'il y fut il defcêdit &c fe pen- fa premièrement loger fur vn rocher à l'eniboucheure d'vn bras de mer, ou ri- uiere d'eau falee,nommee par les Sauua- ges (janabarai laquelle comme ie la def- criray en fon lieu demeure par les vingt trois degree au delà l'Equator , afïauoir droit fous le Tropique de Capricorne) mais les ondes de la mer l'en chafferent* Ainfi eftant contraint de fe retirer de la* il saduança enuiron vne lieue tirant fur les terres, & s'accommoda en vnelfle au parauant inhabitable , en laquelle ayant defehargé fonartillerie & fe£ autres meu blés, afin d'eftre en plus grande feurté tat contre les Sauuages que contre les Por- tugalois, qui voyagent & ont ia tant de forterefles en ce pays la^ilyfit commecer de baftir vn Fort.

Or de feignant toufîours de brufler de zèle d'auâcer le règne de Iefus Chrifr,

&le

-

de l'ameri qj e . 5

& le perfuadant tant qu'il pouuoit à fes vill( ^ gens , quand fes nauires furent chargées £«»**/«*> & preftes de reuenir en France il tfàmjtf Seneue° ô£ enuoya dans l'vnc d'iceli.e exprefle- mentvn homme à Geneue, requerât TE- glife & les Miniftres dudit lieu de luy ai- S

der &de le fecourir autât qu'il leur feroit pofsible en ce|te Tienne tant fainte entre prinfe. Mais fur tout, afin de pourfuyurc & aduancer en diligence Pceuure qu'il a- uoit entreprins & qu'il defiroit,difoit il,* de côtinuerde toutes fes forces, il prioit inftamment non feulement qu'on luy enuoyaft des Miniftres delà parole de Dieu: mais aufsi pour tant mieux refor- mer luy & {es gens, & mefmcs pour atti- rer les Sauuages à la cognoifïace de leur falut, que quelques nombres d'autres perfonnages bien inftruits en la Religiô chreftienne acçompagnaffent lefdits Mi- niftres pour le venir trouuer.

L'Eglife de Geneue doneques ayant receu Ces lettres & ouy (es nouuelles î -êV ditpremierement graces à Dieu de l'am- plification du règne de lefus Chriften vn fi lointain pays, mefmes en terre fl eftrange & parmi vnc nation laquelle J- ftoit du tout ignorante le vray Dieu.

Et pour fatisfaire à la requefte de Vil- legagnon , après que feu monfieurl'Ad- "miral auquel pour le mefme effe&ila-

A 2

6 HISTOIRE

uoit aufsi cfcrit , eut folicite par lettres Thilipp* Philippe de Corguilerey fieur du Pont tr^^C qui s'eftoit retiré près Geneue & qui cepte d'aï- auoit efté fon voifm en France près Cha-

lertrcuv.tr /-..,« n r -, U J 1

viiiega- ftillon (urLoing)d entreprendre le voya- gnon, ge pOUr conduire ceux qui fe voudroyét acheminer en cefte terre du Brefil vers Villegagnon: ledit fieur du Pont enc- ftât aufsi requis par l'Eglife S: Miniftrcs deGeneue,quoyq.u'il fut ia vieil &caduc, tant y a que pour la bonne affeclion que il auoit de s'employer à vn li bon ceuurc, poftpofant,8c mettât en arrière tous ces autres affaires,mefmcs laifïantfcs enfans & fa famille de fi loin, il s'accorda de fai- re ce qu'on requeroitdeluy.

Cela fait il fut queftion en iecôd lieu detrouuerdes Miniftrcs delà parole de Dieu . Partant après que du Pont & au- tres liens amis en eurent tenu propos a quelques Efcoliers qui pour lors eftu- dioyent en Théologie à Geneue : entre les autres Maiftrc Pierre Richicr,ia aagé pour lors de plus de cinquante ans , & Guillaume Chartierluy firent promeiTc qu'en cas que parla voye ordinaire de TEdife on cogneuft qu'ils fuffét propres à cefte charge, ils eftoyent prefts de s'y employer. Ainfi après que ces deux etirét cfteprefentez aux Miniftrcs dudit Genek lie, guiles ouyrent fur l'expofition dé-

cer-

de l'ameriqv e. 7

certains paflages de rEfcriturc'fainte,& n^d/;er& les exhortèrent au refte de leur deuoir, f >Wr

- . « c ficus nn

ils acceptèrent volontairement sratc le minier* conducteur Du Pont , de pafferlâ mer J^^ pour aller trouucr Villegagnô',afin d'an- ^Uercn .iionccr.rEuangile en r Amérique. l^eri\

Or reftoit il encores de trouuer d'ati-*"'* très personnages inftraits es principaux points de la Foy : mcfmes comme Ville- (raenon auoit mâde,des Artifans experts enleur art: mais parce que pour ne trom per perfonne, outre que du Pont decla- roit le long & fafcheux chemin qu'il co- uenoit faire: affaupir, enuiron cent cin- quante lieues par terre , & plus de deux mille lieues par mer -, il adiouftoit que eftât paruenu en cefte terre d'Amérique, f«w de

k 1 J' l'turc en

il fe faudroit contenter de manger d vne ^mirim certaine farine faite de racine au lieu de ^»e. pain, & quant au vin nulles nouuelles, car il n'y en croift point: bref,ainfi qu'en vnnouueau monde ( comme la lettre de Villegagnon chantoit) il faudroit îa vfer de façons de viure & de viandes du tout différentes de celles de noftre Europe: tous ceux di-ie qui aimas mieux la théo- rique que la pratique de ces chofes, n'ayans pas volonté de changer d'air , de endurer les flots de la meh la chaleur de la Zone Torride, ni de voir le Pole An-r tarclique,ne voulurêt point entrer en li- %

A 4

mvmn

8 HISTOIRE

ce ni s'enroller & embarquer en tel voya

Se-

1 outesfois après plufieurs femonces S: rccerches de tous coftez , ceux ci , ce fembieplus courageux que les autres, à Viom de frauoir ', Pierre Bordon , Mathieu ver- firent le neul^Iean du Bordel, Andre la Fon,Ni- W* colas Denis, lean Gardien, Martin Da- ^. ' uid,NicolasRauiquet,NieolasCarmeau laques Roufïeau , & moy lean de Lery qui (tant pour la bonne volôte que Dieu m'auoit donee dec lors de feruir à fa gloi re,que curieux de voir ce nouueau mon- de)fus de la partie: fe prefenterent pour accompagner du Pont, Richier& Char- tier: tellement que nous fuîmes quator- ze en nombre , qui pour faire ce voyage jpartifincs delà Cite' de Gcneue, le dixiè- me de Septembre en l'année 1556.

Nous tirafmes Se ail a fm es paflTer à Chaftiilon fur Loing , auquel lieu ayans troiiue MonfieurP Admirai , non feule- ment il nous encouragea de plus en plus de pourfuyure noftre entreprinfe , mais aufsiaucc promefie denous afsifterpour le fait de la marine , nous mettant beau- coup de raifons en auant il nous donna grande efperance que Dieu nous feroit la grace devoir les fruits de noftre la- beur. Nous nous achcminafmes de la à p Paris , la ou durant vn mois que nous y

fciotzr-

Ï>E L'A M E II I Q^V Ç. $

feioarnafmes, quelques Gentil s hommes & autres eftans aduertis pourquojr nous fai'fions ce voyage , s'adioigmrent aucç nous . Delà nous paffafmes à Rouen & tirans à.Honfleur port de mer qui nous eftoit afsignéau pays de Normandie, y faifans noz préparatifs & en attendant quenoz Nauires fufTent prefts à partir, nous y demeurafmes enuiron vn mojs.

CHAP. II.

Tjle noflre embarquement au port et H on~?

fleur pays de Normandieienfemble destormen tes •3rencontressprin0s de 2y autres^ premie- res terres & l(les que nous defcouurifïnes.

^\inii après que le fieur de Bois fejle Conte neueu de Villega- ?gnon \ qui eftoit auparauant |nous àHpnfleur5y eut fait et- iquip.er en guerre au^ defpps du Roy , trois beaux .vaiflfeaux: fournis qu'ils furent de viures &d'autres chofes neceffaircs pour le voyageje dix &neuf- jeme de Nouembre nous nous y embar- xjuafmcs.' Ledit fieur de Bois le Conte a~ uec enuiron o&ante perfonnes tant fol- dats que matelots eftant enl'vn des na- Lefieurd* uires appelle la petite Roberge,fut efleu ^p^vl noflre Yicc AdmiraMe m'embarquay en <* Mnér

1 ' rai. *

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'■ *~

10 HISTOIRE

vn autre vaiffeau nommé la grand Ro~ berge, ou nous eftiôs fix vingts en tout* & auions pour Capitaine le iïeur de fain te Marie dit FEfpincSc pour Maiftrc vn nommé lean humbertde Harflcur bon Pilote & homme bien expérimenté en la nauigation . Dans l'autre qui s'appeloit. Rofce^du nom de celuy qui lecodnifoit, en comprenât fix ieunes garçons que no9 rnenafmes pour apprédre le langage des Sauuages , & cinq leunes filles , aûçc vne femme pour les gouuerner Cqui furet les premieres femmes Françoifes menées en la terre du Brcfil, dot les Sauuages dudit Iieu,ainfi que nous verrons ci après, n en ayansiamais auparauant veu devcftues, furent bien esbahis àleur arrîuee) il y a- uoit enuiron nonanteperfonnes. Vain?™* A iiifi ce mefme iour qu'enuiron midi

ds part an s . /*• . . . A » t

dn-von. nous miimcs les voiles au vent, a la fortieduport dudit Honfleur,Ies canô- nades, trompettes, tabours, fifres, & au- tres triomphes accouftumez de faire aux Nauires de guerre qui vont voyager, ne rnaqueret point en noftrc endroit. Nous a lia fm es premièrement ancrera la Ra- de de Caulx qui cft vne lieue en mer par delà le Haure de grace: & la felon la cou flume des Mariniers qui veulent voya- ger en pays lointains, après que les Mai fives & Capitaines eurent fait reueuë &

eurent

D E L'A M ERIQJ E.

eurent feeu le nombre certain, tant des foldats que des Matelots5ayans comandc deleuer les ancres nous nous pennons dés le foir ietter en mer . Toutesfois 1c cabJcduNauireoui'cftois s'eftant rom- pu & l'ancre tiré à grande difficulté, cela fut caufe que nous ne peûfmes appareil- ler que iufques air lendemain.

Cedit iour doneques vingtième de Nouembrcqu'ayans abandonné la terre nous commençafmes ànauigcr fur cefte grade & impetueiife m£r Gcceane, nous defcouurifmes & coftoyafmes l'Angle- terre laquelle nous laifsions à dextre, & fufmes deflors prias d'vn flot de mer qui dura douze iours:durant lcfquels, outre que nous fufmes tous fort malades de la maladie accouftumee a ceux quivontfur mer,il n'y auoit celuy qui ne fut bien ef- poouanté de tel branflement . Et de fait ceux principalement qui n'auoyent ïâ- mais fenti l'air marin, ni dancé telle dan ce,voyans lamerainfi haute & efmeuë penfoyent à tous coup-s & à toutes mi- nutes que les vagues nous deuffent faire couler en fond: corne certainement c'eft chofe admirable de voirqu'vn vaiffeau de bois quelque fort & grand qu'il foit, puiffe ainfi refifter à la fureur & force de ce tant terrible clemét: car combien que les Nauires foyent baftis de gros bois

M HISTOIRE

bien lié , chcuillé , & bien godronne, & queçelpymefmcs auquel Pcftois, peuft . auoir euuiron dixhuit toifes de long, & trois & demie de largcqu'cft ce en corn- paraifô de ce gouffre & de teJJe largeur, profondeur & abifmes d'eau comme eft celle mer du Ponent ? Partant fans am- .Vart d€ Pllfier ce propos dauantage ie diray icy

iVn'Ti Cn Vn m0t ^U °n ne :fcauroit aflez prifer

T»Ï.'X"~ tant ^excellence de l'art de la nanigatio

en general qu'en particulier Pinuention

de PEguiUe marine , de laquelle néant-

moins comme aucuns tiennent , Vyf^e

n eft que depuis enuiron cent cinquante.

ans. Nous fuîmes doneques ainfi agirez

& nauigeafmes auec grandes difficult

lufques au troifieme iour après noftrc

embarquemêt qucDieu appaifa les flot*

& orages de la mer.

Le dimanche fuyuant ayans rencon- tre deux nauires rnarchans d'Angleter- re qui venoyent d'Efpagne , après que nos Matelots les étirent abordez & veu quUI y auoit à prendre dedans , peu s'en fallut qu ils ne les piliaflent . Et de fait fuyuat ce que fay dit que nos trois vaif- ieaux cftoyent bien fournis d' A rtillerie &■ d autres munitions de guerre nos nu riniers, s'en tenans fiers & forts, quand îes vaiffeaux plus foibles (ainfi que nous verrons tantoft) fetrouuoycnt deuant

eux

Ù E L'A M Eli QV E* t\

eux '•& à leur merci ils n'eftoyent pas à feu r te. j

Et puis cjùe cela viet à propos il faut que ie dife ici en paffat à ceûe premiere ciouiîuxaç

* i,.,vT. ,', , L .des mari -

rencontre deJSiauire que 1 a y veu prati- »;m y«r quer farmer ce qui fe fait aufsile plus mer- fouuent en terre: affauoir , que celuy a- yât les armes au poing qui cft le pi9 fort remporte , & donne la loy à fon compa- gnon . Vray eft que rnefsieurs les Mari- niers faifans caller le voile & ioindre les pauures Nauires marchans leur alleguet ordinairement qu'y ayant long temps qu'ils font fur mer fans qu'à caufe des têpeftes & calmes ils ayent peu aborder terre ni port, ils font en necefsite' de viuresdontilsprient d'eftre afsiftez en payant. Mais il fous ce prétexte ils peu uêt mettre le pied dans le bord de leurs voifins ,il ne faut pas demander fi pour empefeher le vaiffeau d'aller en fond, ils ledefehargent de tout ce qui leur fem- ble bon & beau. Que fi la deffus on leur remonftre ( comme de fait nous faifions fouuent) qu'il n'y a nul ordre de piller indiferemment autant les amis que les ennemis, la chanfon commune de nos foldats terreftres , qui en cas femblable pour toutes raifons difent que c'eftla. guerre & la coufturae, & qu'il fe faut ac commoder, ne manque point en leur endroit.

14 HISTOIRE

Mais outre cela ie diray ici , par ma- nière de preface,fur pluiîeurs exemples de ce que nous verrons ci a/res^queles Efpagnojs & encores plus les Portugais le vantans d'auoir les premiers defeou- uert la terre du Breiily/oire tout le con- tenu depuis le deftroit de Magelan, qui demeure par les cinquante degrés du co fié da Pole Antardique,iufques au Peru , & encores par deçal'Equator : &: par confequent maintenans qu'ils font ïeigneurs de tous cqs pais la , aleguans que les François qui y voyagent font vmrpateurs fur eux , s'ils les trouuenr fur mer à leur auantage, ils leur font vne telle guerre qu'ils en font venus lufques d'en auoir efeorchez tous vifs, & fait mourir d'autre mort cruelle . Les Fran- çois fouftenans le contraire & qu'ils ont leur part en ces pays nouuellement co~ gneuz , non feulement ne fe laiffent pas volontiers battre aux Efpagnois , moins aux Portugais (lefquels pour en parler fans affection ne les oferoyent aborder s'ils ne fe voyent en beaucoup plus grâd nombre de vaiffeaux) mais en fe defen- dans vaillamment rendent quelquefois la pareille à leurs ennemis.

Or pour retourner à noflre route la mer.s'eftant derechef enflée, elle fut fi rude Tcfpace de fix ou fept iours, quenô

4*-

D E L'A M C R I QJ E. 15

feulement ie vis par plufieurs foisentrer & fauter les vagues par de flu s leTilac de noftrcNauire,mais aufsi àcaufe de la roi deur des ondes le vaifleau eftoit esbranle de telle façon qu'il n'y auoit Mateiot,tat habile fuftVil, qui fe peuft tenir debout. Et certes cela eftoit voir l'expérience de ce que le Pfalmifte dit parlant de ceux?j*.€V*L qui vont fur mer. Car montans ainfi par manière de dire iufques au ciel , puis a- yans les fens défaillis chaneelans comme yurognes,defcedre iufques aux gouffres & iufques aux abifmcs , n'eft ce pas voir £«£**»- les merueilles de Dieu? il eft bië certain. /fX2 Partant fubfiftant ainfi au milieu du fe- .*>»*;/* pulchre , le peril s'approchant quelques ™yre* fur fois plus près que Fefpeflcur des aïs de- quoy les vaifleaux nauigables font faits: il femble que le Poète qui a dit que ceux qui vont fur mer ne font qu'à quatre doigts de la mort,les en efloigne encores trop.

Or celuy comme il eft dit au Pfcaume fus alegué qui fait le temps calme & tran quille quant il luy plaift,apres cefte tem- peftenous ayant enuoyéventà gré, nous paruinfmes d'iceluy iufques àla mer d'E- fpagne: & nous trouuafmes àla hauteur du Cap de faint Vincent le cinquième iour de Décembre. En ceft endroit nous rencontrafmes vnNauire d'Irlande dans

1.6 HISTOIRE

lequel nos Mariniers fous le prétexte fufditqueles vuiresnous failloyêt prin- drent fix ou fçpt pipes de vin d'Efpagnej des figues, des oranges, & autres chofes dont elle eftoit chargée.

Sept iours après nous aborda/mes au- près de trois Iilcsnômeespar les Pilotes Les îjies de Normandie* la Gracieufe,Lancelotc, ci? umes. ^ portc auanture,qui font des ifles For- tunées.Il y ena fept en nôbre àprefent come feftime toutes habitées par les E~ fpagnols: maisquoy qu'aucuns marquêt en leurs cartes ocenfeignent parleurs H- •ures que ces Ifles fortunées font lituees feulement par les onze degree au deçà de l'Equatorj&par confequent felon eux feroyent fous la zoneTorride,ie di pour y auoir veu prendre hauteur aucc l'Aftra labe que certainement elles demeurent par les vingt huit degrez tirant au Po- le Arctique. Et partant il faut confeffer qu'il y a erreur de dix & fept degrez des- quels tels auteurs en trompans eux &les autres les reculent trop de nous.

En ces endroits que nous mifmes nos Barques hors nos Nauires, vingt de nos Soldatz & Matelotz s'eftans mis dedans auec des Berches , Moufquetz & autres armes, penfans butiner en ces Ifles s'y en allerent,mais corne ils voulurent mettre pied en terre les Efpagnols qui lesr a-

uoyent

D E i! AMER I Q_V E I7

uoyèiît defcouucrts auparauant les ; rerri- barrereint Ti bien qu'ils n'eurent que lia- fte de fe retirer. Neantmoins ils tournè- rent & virèrent tant à Contour) qu'en fin a yiuis rencontré vne Carauelle de pef- c.hcurs ( Jefquels fi toft qu'ils les virent venir à eux fejaùttans en cerreleur quit- tèrent leur vaifïeau)s'en eftans faifis3non Seulement ilsy prindrent grande quan- tité de chiens de mer feesy des compas à iiauiguer & tout ce qui fe trouua dedans iufqu'aiix voiles qu'ils raporterent,rnais aufsi nepouuâs pis faire aux Efpagnols \% defqueîs ils fe vouloyent veriger5à grids xoups de haches 3 ils mirent en fond vne Barque & vn Bateau qui eftoit auprès» -Durant trois tours que nous demeu- râfmes auprès de ces Mes Fortunées y à çaufe que la mer eftoit fort calmcnous y prinfmes fi grande quantité de poiffoiis (t&t âuec des haims qu'auec des rcts)que $ipres que nous en eufmes mangé à noftre fouhait (craignans parce que nous n'a- nions pas Teau douce à noftre comman- demejit que cela ne nous alteraft trqp) nous fu fines contraints d'en rcietter plus de la nboitié en mer. Les efpeces 'eftoyent Dorades* Chiens de mer5&plufieurs au- tres dont nous ne fauions les nomsrtou- tesfois il y en auoit de ceux que les Mari niers appcllét Sardes 9 qui eft vne efpece

B

*

ï8 H I S T OHE

de poiffon ayant fi peu de corps qu'il fem blequelatefte & la queue foyent ioints enfemble-.ladite tefte eftant faite de la fa- <on dVn morrion à crefte. - i Le meccredi matin fixieme de Decern bre,que la mer s'efmeut derechef, les va- gues" remplirent fi foudainement laBar que qui eftoit amareeà noftreNauiredés le retour des Ides Fortunées , que non feulement elle fut fubmergee & perdue* mais aufsi deux Matelots qui eftoyent dedans furent en fi grand danger qu'a pei ne-en leur iettans haftiuement des corda ges les peufmes nous fauuer & tirer dâ$ le vaiffeaurEtau furplus diray pour cho- ie remarquable, que noftre cuifinier du- rant cefte tempeftedaquelle continua qua tre iours) ayant mis vn matin deflaler du lard dans vn grand vaiffeau de bois (qui. eftoit la moitié d'vn poinfon fcié par le milieu)ii y eut vn coup de mer qui de fon 'SvYcoub impetuofité fautant par deflus le Tillac de mer. emporta &la caque & ce qui eftoit de- dans,fans larenucrfcr,plusdelalôgueur d'vnc pique hors le Nauire, mais tout fond lin vne autre vague vint à Topofite laquelle de grande roideur reiettale tout fur le mcfmc Tillac : tellement que cela fat nous renuoyer noftre difné qui, com- me on«dit,s'en eftoit allé aual Peau.

Or dés le vendredi dixhuiticme dudit

mois

fcE t'AM ÈRIQJ E. I9

tnois, nous defcouurifmes la grand Ca- naricjde laquelle nous approchafnies af- iez près le dimanche fuyuanr.mais quoy que nous eufsions délibéré d'y prendre des refraifchiflemens tant y aqu'àcaufe L agra!2j du vent contraire il ne nous fut pas pof- Charte. fible d'y mettre pied à terre. Ceftvne bel Je Me habitée aufsi à piefent des Es- pagnols, en laquelle il croift force Canes dcfuccres&debons vins : &aurefieeft fi haute qu'elle fe peut voir de viiigt & cinq ou trentelieuê's. On l'appelle aufsi Je Pic deTanarifle, Srpcnfent aucûs que ce foit ce que les Anciens nommoyentlé mont d'Athlas dont on dit la mer Athîâ- tique, dequoy ie frie rapporte à ce qui en eft.

Ce mefme iour de dimanche nous def couurifmes vneCarauclle dePortugal5la quelle, parce qu'elle cftoit au de flous du vent de nous , voyans bien ceux qui e- ç*Y«uét ftoyent dedans qu'ils ne potirroyent re-«^*r/* fifterni fuir calans le voile fe vindrent1""** rendreà noftre Vice Admirai. Ainfitfos Capitaines qui dés long temps âupara- uantauoyent arrefté entr'eux de s'acco- rnoder (corne on parle auiourd'huyjd'vii Vaifleau de ceux qu'ils s'eftoyent touf- iours promis de prendre ou fur les Efpâ griolsou furies Portugais , afin de s en faifir & affeurer dauâtage mirent incon*

B s

HISTOIRE

tinant de nos gens dedans. Toutesfois à caufede quelques confiderations qu'ils curent enucrs le maiftre dlcelle,luy ayâs dit qu'en cas qu'il peuft foudainement trouuer vne Caravelle en ces endroits là, qu'on luy rédroit la fiëne: luy qui aimoit mieux la perce tomber fur fon voifin que fur luyjS^n mit en deuoir. Ainfi felon la requefte qu'il fit que pour effe&uer ceque il promcttoit •, on luy bailiaft vne de nos Barques armée de Moufquets auec vingt de nos Soldats, & vne partie de (es gens dedans, comme vray Pirate que fay o- pinion qu'il eftoit pour mieux ioiïer fon rolle & afin de n'eftrefi toft defcouuert, il sen alla bien loin deuant nosNaui-

res.

La~Ba.r ba- tte.

Ornons coftoyons lors la Barbarie, habitée des Mores , d'où nous n'eftions çuere. cflongnez de plus de deux lieues, îaquelleCcommc il fut foigneufement ob- ferué de pluficurs) eft vne terre fi plaine, voire fi fort baffe que tât que noftre veuë fe pouuoit eftédre,fans,voir aucunes tap-nes.ni autres obicts, il no9 eftoit aduis quenous eftâs plus hauts, la mer deuftin- côtinât tout fubmergerce pays là, & que nous & nos vaifleaux deufsions pafler par deffus . Et à la venté combien qu'au iugcmcntdcl'œilil femble qu'il foit ain- fi prefque fur tous les nuages de la mer,

fi cft-ce

DE L'AME-RIQTE. 21

fi eft-ce que cela fe remarquai! tp Jus par- ticulièrement en ceft endroit la 5 quand ie regardois dVn cofté ce grand û plat pays qui paroiffoit comme vne valee > & d'autre partla mer à l'oppofue fans e- flre lors autrement efmeuë, neantmoins en comparaifon faifant vne grande & ef- poùuantable montagne, en me fouuenât deceque dit PEfcriture à ce propos iep^e-I04- conteroploye cefle œuure de Dieu auec grande admiration.

Pour retourner à nos efcumeurs de mer , lefquels nous auoyent deuancez dans leurs Barques , le vingt & cinquiè- me de Décembre iour de Noel eux a- yans rencontré, & tiré quelques mouf- quetades fur vne Carauelle^'Efpagnols, la prenans par force ils ramenèrent vers C^aveUc nous. Orparce que non feulement c'e-r'"^' ftoitvn beau Vaiffcau , mais aufsi qu'il eftoit chargé de fel blanc , cela pleut fort à-nos Capitaines: & partant felon la coriclufion qu'ils auoyent faite dés long temps de s'en accommoder d'vn, nous Pe menafmes en la terre du Brefil vers Vil- Jegagnon. Vray eft qu'en tenant proni efle au Portugais qui auoit fait celle prinfe, mettant les Efpagnoîs .depoiTedez de leur Vaiffeaupefle méfie parmi fes gens dans fa Caraueîle y on la luy rendit. Toutesfbis née fuft en tel eftat qu'il eufe

B z

22

HïS.TOUE

mieux valu par manière de dire les met- tre tous en tôdtcar nos MariniersCcruels , qu'ils furet en ceft endroit) n ayans laiffe Z"mU non feulement morceau de bifcuit ni *****- d'autres viandes à fes pauures gens5mais qui pis eft leur ayans defchiré leurs voi les & mefme ofté leur petit bafteau (fans lequel ils ne pouuoyent approcher ni a- border en terre)il eft vray femblable que demoarans ainfi à la merci de l'eau , fi quelque barque ne furuint pour les fe- çourir,ou qu'ils furent en fi nfubmergez ou qu'ils moururent de faim.

Ce beau chef d'œuurc, au grand regret dep!ufieurs,fait eftans pouffez du vent dVEft Sueft,qui nous eftoit propice,nous nous reietafmes bien auant dans la haute mcr.Et pour le £iire court&n'eftre point ennuyeux en recitantparticulierernent& à part tant de prinfes de Carauellçs que nous fifmes en allant: de's ie lendemain & encores le vingt & neufieme dtiditmois . ' de Décembre fans nulle refiftance nous dcdL cnprinfmes deux autres. En la premiere Carpelles c|cfquelles5qui eftoit de Portugal^ caufe de quelque refpeft que nos Maiftres de Nauircs & Capitaines eurent à ceux qui eftoyent dedans ) au grand regret seantmoins de quelques vus de nos Ma- riniers & principalement de ceuxqui e- ftojêtdansla Carauelle Efpagnoleque

nous

d e l'a m er i ojxn 23

nous emmenions (lefquels acharnez au pillage tirèrent quelques coups de Fau- conneaux à l'encontre) après auoir parlé à eux onles laiffa aller fas leur rien ofter. En l'autre qui eftoit à yn Efpagnol il luy futprins du vin vdu bifeuit, & d'autres yiduailles . Mais fur tout ilregrettoit fort vne poulie qu'on luy ofta>car> difoit; il, quelque tourmete qu'il fitellepondqitk & faifoit tous les iours vn œuf dans fon: Vaifieau. ;i fcoCt

Le dimanche fuyuant nos Matelots, f lefquels pofsiblene fç^ôt pas aifçs que: ie raconte ici leurs courtoifies) ne dem^-n dâs que d'en auoir de toutes parts, après que celuy qui eftoit ^ijuietçn la gradHu ne euft crié felô la cou ftumeVoilcvoile, & que nous eufmes defcouuerts cinq Vaifleaux ( ie ne fcay fi c'eftoyent Cara- uelles ou grands Nauircs)eyx chàntaris défia le cantique deuant le triomphe les penfoyentbien tenir:mais parce qu'eftâs au deffus de nous,nous anions vent con- traire , nonobftant la violence qu'pn fit à nos Vaiffeaux (lefquels poiirl'afFèdion du butin en danger de nousfubmerger&: virer ce deffus deffous furent armez de toutes voiles) il ne nousfut pas ppfsible de les ioindre ni aborder . Et afin 9P,QÎ1 ne trouuepas eftrange ce que iay touche que brauâs ainfi fur la mer chacun myoi L

B 4 '

H

ST OiRE

otvdarloît'Ië voile 'déliant nous > iedifay qiré iesNormans eftans iaufsi belliqu'cu^l S Vaîlîalrïs ftriffllK^fllMfô^n qui fepùip ic:auibiird?liily;tîr:oîu'u,èk,f v<>yâgtlt Air TO cèan i encores que feOTÏ/nHrtKiwoniqfir trois Vaiffeaiix-, iïs-fefïèyérftvncâiitmî6lmii fl bien fournis d^ArïHlerîely-ayantdî^ huit pieces rbtitc,&:plus tie trente Ber cHê^S MbùfqueVs- de ftp en 8dl$$ ou 5f&l* fttm^8^d'autt'es mùnîtiôs dé^àerré que nos Capitaines & Soldats en tel équipa- gVîn^feét 'rtfolii^attkquer & çornba- t?e3¥rWeé '"V&Uiîc du Roy dëPortkrgaî iînou^Peufilteîs'ttrieôntree. ? *°?-$

^uïnt^ftiffoni^olàtà % '&' autres de plu fleurs ' jortes'qfe ïïotàvifïtiès &prïjïïzes fow %vne

Torrid ["'!': ' ;

'■'■,■..< I rr) [If! M ■;-.;■

ES lors nous cufmes la mer (i1 flore & lèvent fia grecque1 d'iccluy ho9fufnies poùffei: èc menez iuRjucs à ti ois ou rS^S^S^. quatre degree au deçà' de ia ligrfe E^uinoâ:iale.En,cesJ endroits nous prifmès Force Marfoûins , Dorades, AI-' bacor'éi y Bonites , ■& grande quantité de plufieufs ^titres fortes de poiffons'P'iè

quoy

DE L'ÀMERIQVE. 25

quoy qu'auparauarit i'euffe toufiours que les Mariniers nous contaflent des fariboles quand lis nous difoyent qu'il y aubit certaines efpeces de poiflons volas fiéft-ce que l'expérience memoftra lors qxVil eftoit airifi . Nous commençâmes donquesla,non feulement de voir fortir de la mer & s'efleuer en Pair , de grofïes V°JJ^ troupes de poiffons ( tout ainfi que fur terre on voit les Alouettes ou Eftour- iieaux)volans prefqueaufsi haut hors de reàuquVne piquer & quelque fois près de cent pas loin^mâïs aufsi il eftfouuent adtienu que quelques vns s'ahurtans con treles Mas denosNauires tombans de- dans, nous les prenions à la main. Ainfî felon que ie Tay confideré en vue infini- té que i'ay veuz &c tenus tant en allant iqu'en retournant r ce poiflon eft de for- me prefque corftrriele Haren : toutesfois vn peu plus long & plus rond : a des pe- tits barbillons fous la gorge , les ailles comme celles dVne Chaimefouris 8e prefques aufsi longues que tout le corps : & efl: de fort bon gouft & fauou- reux à manger . Au refte parce que ie n'en ay point veu au deçà du Tropi- que de Cancer î'ày opinion(fans toutes- fois que ie levucille autrement affermer) qu'aimans la chaleur ï&c fe tenans fous la Zona Torride i ils n'outrepaflent

"mt

Ûyjêaux l&arins.

'Ttomte

po-ijfon.

l6 HISTOIRE

point d' vne part ni d'autre du coflédes Poles. Il y a encores vne autre chofe que î'ay obferuee , c'eft que ni dans l'eau ni hors Teau ces panures poiffons volans ne font iamais à repos; car eftans dans la mer les Albacores &autres grands poif- fons les pourfuyuans pour les manger leur font vne continuelle guerre: .& fi pour euiter cela ils feveullent fauuer en l'air & au vol il y a certains oifeaux ma- rins qui les prennent & s'en repaîfTent.

Partat pour parler auffi de ces oyfeaux viuans deproyede cefte façon fur la mer, ils fot femblablemët fi priûez que fouue tesfois il s'en eft pofé fur les bords,cor- dages & matz de nos Nauires , lefquels fe iaifloyent prendre à la main . Et pour les defcrire auffi tels que pour en auoir mangé ie les a y veu dans & dehors: Pre- mieremét ils font de plumages & de cou- leurs gris comme efperuiers , mais com- bien quant à l'extérieur qu'ils paroif- fent aufsi gros que Corneilles fi eft ce que quand ils font plumez qu'il ne s'y trouue guère plus de chair qu'en vn paf- fereau : au refte ils nont qu'vn boyau & ont les pieds plats comme ceux de Canes Pour continuer à parler des autres poiffons dont i'ay fait mention ci deffus, la Bonite qui eft des meilleurs à manger qui fe purflent trouucr eft prefques de la

façon

D Ë L'A M E RI QVE. 27

facondes carpes communes, mais fansef cailles. Fen ay veuenfort grande quan- \ tité lefquelles l'cfpace d'enuiron fix fep- maines nont bouge d'alentour de nos Nauires , &eft vray femblable qu elles fuyuent amfi les Vaifleaux à caufe du Brets dont ils font frottez.

Quant aux Albacores combien qu'el- -**««" les foyent,affez femblables aux Bonites fi eft ce neantmoins(en ayant veu & man- gé ma part de telles qui auoyét bien cinq piedz de log &aufsi grofles que le corps d'vn horhme)qu'il n'y à point de compa- raifon de l'vne à l'autre quant à la gran- deur. Au furplus tant parce que ce poif- fon Albacore n'eft nullement vifqueux, ains au contraire s'efmie & a la chair auf fi friable que la Truite, n'ayant au refte qu'vne araifte en tout le corps ,& bie peu de tripaiUes,il le faut mettre ai* rang des meilleurs poiffons de la mer . Et de fait combien que nous (ainfi que tous les paf fagers qui font cçs longs voyages ) pour n'auoir les chofes propres à commande- ment n'y fifsions autre appareil qu'auec du fel feulement en mettre rôftir de gran des pieces & larges rouelles fur les char bons, fi le trouuions nous merueiîleufe- ment bon & fauoureux au gouft. Partant fi mefçieurs les frians,lefquels ne vou lâs point bazarder furmer,& toutesfois

"Dorade.

Marfatùs

28 H I S T OI RE

(comme on dit des chats fans mouiller leurs pattes)veulient bien mâger du poif ion en pouuoyent auoir fur terre aufsi aifément qu'ils ont d'autre marée, le fai- fant apprefter à la faucc d'Alemagne, ou en quelque autre forte, doutez vous que ils n'en lefchaffent bien leurs doigts ? di nommément fi on l'auoît à comman- démet fur terre, car ainfi que i'ay touche du poifibn volant, ic ne penfe pas que ces Albacores,ayant principalemet leurs repaires entreles deux Tropiques hc en la haute rher^ s'approchent fi près des ri- uages queles pefcheurs en puifient ap- porter fans eftre gaftez & corrompus.

La Dorade , laquelle à mon iugement eft ainfi appellee parce que la voyant das l'eau, elle fe nionftre iaune & reluit com- me fin or, quant à la figure approche au- cunernentAdu Saumon : neantmoins elle diffère en cela qu'elle eft comme enfon- cée fur le dos. Au refte pour en auoir ta- fté le tien que eëpoivfoh eft non feule- ment encores meilleur que tous les au- tres fus mentionnez , mais aufsi qu'en eau fallee ni en eau douce il ne s'en trou uera point de plus délicat.

Touchât les Marfoiaïns, il s'en trouue de deux fortes , tar Jes vns ont le groin prefques aufsi pointu que le bec d'vh Oye, & lès autres au contraire Font fi

rond

DE- Jl'AMER IQJ E. 29

rond &mou0u qu'il femble vne boule: & partant à caufe de la conformité que ces derniers ont auec les encapluchonnez, nous les apeliôs telles de moine: Quât au rcftedela forme de toutes les deux efpe- ces , i'enay veudecinq& de fix pieds de longrayat la queue fort large & fourchue &tous vnpertuis fur la terteyparounon feulement ils refpirent, mais aufsi iettét l'eau par la. Que û la mer commence de s;efmouuoir,vous les verrez paroiftre 3c fe monftrer fur l'eau , foufflans de telle façon que vous diriez que ce font porcs terreftres.Mais fur tout la nuit,qu'au mi lieu des ondes & des vagues qui les agi- tent ils rendent la mer comme verte > &c femblenteux mefmes eftre tous verts, c'efl vn plaifirque de les ouyr ronfler. Auflî les Mariniers les voyans nager &C fe tourmeter de cefte façon prefagent & s'afleurent de la tempefte prochaine : ce que i'ay veu fouuent aduenir. Et combié qu'en temps aflez modéré & la mer eftât feulement fl oriflante, ceft à dire,ayant le vent à fouhait, nous en vifsiôs/ quelques abondan- fois en fi grande abondance Que tout \cid* Mai l'entour de nous & tant que naître veuë fe pouuoit eftendre, il fembloit que la, mer fut toute de Marfoûins , ne fe laif- fans pas toutesfois fi aifément prendre que beaucoup d'autres fortes depoiflos

J fouins*

m

~ T

HISTOIRE

fouïm.

nous n'en auions pas pour cela toutes -les fois que nous eufsions bien voulu. Sur lequel propos afin de tant mieux con tenter le ledeurie veux bien encore de- , . clarer le moyen dont i'ayveu vfer aux

Marner e \ L -

de prèdre Matelots pour les auoir. L vn d entr eux hsMar- ie pius ftilé & façonné à teilepefche fe tenant au guet auprès du Mats du beau- pré,& furie deuant du Nauire, ayant en la main vn arpon de fer emmanché en v- ne perche delà grofleùr & longueur d'v~ ne demie picque & liez à quatre ou cinq braffes de cordeaux, quant il en voit ap- procher quelques troupes eft choififfant vn entre iceux il luyiette & darde ceft engin de telle roideur que s'il Pattaint a propos il ne faut point de l'enferrer. L'ayant ainfi frappé , il fille & lafchc corde, de laquelle cependant il retient le bout ferme, puis après que le Marfouïn (qui perdant fon fang dans Peau, & en fe débattant s'enferre de plus en plus ) cefi vn peu affoibli les autresMariniers pour aider à leur compagnon viennent auec vn crochet de fer qu'ils appellent gaffe ( aufsi emmâché en vne longue perche de bois ) & à force de bras le tirent dans le bord. En allât nous en prinfmes enuiron vingt & cinq de cefte forte.

Touchant le dedans & les parties inte rieures du Marfouïn après que comme

à vn

d e l'ameri QJTB. 0

àvnporceau,aulieu des quatre iambons^p4m^ onluy aleué les quatre fanoux , fendu -interù*. qu'il eft, les trippes (l'efchirie fi on veut) J^ & les coftes oftees, quand il eft ainfi ou- uert & pendu , vous diriez proprement que c'eit vn naturel porc terreftre : attfsi a il le foye de mefme gouft : vray eft que la chair frefche Tentant trop le doucea- ,

ftre n'en eft guère bonne. Quant au lard» tous ceux quei'ay veu auoyent commu- nément vn pouce de gras:& croy qu'il ne s'en trouue point qui pafle deux doigts. Partit qu'on ne s'abufeplus à ce que les marchans & poiflbnnieres , tant à Paris qu'ailleurs, appellent leur lard à pois de Carefme,qui a plus de quatre doigts def- pais,Marfouïn,car pour certain ce qu'ils vendent eft de la Balene. Au refte par- ce qu'il s'en eft trouué de petits dans le ventre de quelques vns de ceux que nous prinfmes ( lefquels nous fifmes ro- ftir comme couchons de laiét) fans m'ar- refter à ce que quelques vns pourroyent auoir efcrit au contraire, ie penfeplu- ftoft que les Marfouïns portent leur ven tree ainfi que les truyes,que non pas que ils multiplient par œufs comme font prefques toutes hs autres efpeces de poiffons. Dequoy cependât fi quelqu'vn me vouloit arguer me rapportât pluftoft de ce fait à ceux qui en ont veu l'expe-

J2 H IS T O I R E

rie'nce , qu'aveux qui ont feulement len les Jiur.es, tout ainfi que ie n'en veux faire ici autre deciiion , aufsi nul ne m'empefehera d'en croire ce que i'en ay veu, \tf*u»s. Nous pnnfmes femblablement beau- coup de Requiens , lefquels cftans dans la mer, quelque tçanquiîe de coye qu'elle foit, femblët eftre tous verts, Il s'en voit déplus de quatre pieds de long & gros àraduienâtrmais pour n'en eftre la chair guère boiin£, les Mariniers n'en mangêt qu a la necefsité, & par faute de meil- leurs poiffons .' Au demeurant ces Re- quiens ayans la peau rude & afpre corne vue lime, la telle plate & large & la gueu le aufsi fendue qu'vn loup, ou dogue d'Angleterre,ne font pas feulemêt mon- iagereux iti-ueux,mais auisi outre cela, pourauoir les dens tranchantes & fprt aiguës fi ..dan- gereux,'que s'ils empoignent vn homme par la iambe ou autre partie du corp.s,iIs emporterot la piece, ou ils le traifherqt en fond, Aufsi quâd les Matelots en têps de Calme fe bagnent dans la mer, ils les craignent fort:mefmes,quand nous en a- uiôsprins(ainfi que nous auôs fouuet fait auec des hameçons de fer aufsi gros que le doigt ) & qu'ils eftoyent fur le Tillac duNauire, il ne s'en falloit pas moins donner de garde , qu'on feroit fur terre

de quel-

çrtuek mer.

be L'a meèï qje, 33

de quelques mauuais chiens . N'eftans donques ces Requiens propres qu'à mal faire, quand nous lesauions bien tour- mentez , ou nous lesaflbmmions à grad£ coups de maffes, ou pour en auoir le paf fetemps , après leur auoir coupé les na- geoires , leur liant vn cercle à la queue nous- les mettions en nier.

Aufurplus, combien qu'il s'en faille ^ beaucoup que les Tortues de mer qui font fous cefte Zone Torride foyent fi prodigieufes, que tPvne feulede leur co- quille on puifîe couurir vne maifon lo- geable, ou faire vn vaiffeau nauîgable(co me Pline a efeript qu'il s'en trouue de tel tuf* lestantes coftes des Indes, qu'aux Iflese^-i05 de la mer rouge)fi eft-ce neantmoins que pour y en auoir mefuréde fi longues, Jar ges Si monftrueufes, qu'il n'eft pas facile dele faire croireà ceux qui ne ont point veu,ieneveux pas obmettre d'en faire mentiô. Entre les autres ie diray qu'vne., qui fut prinfe au Nauire de noftre Vice- Admiral, eftoitde telle grofïeur que qua tre vingts perfonnes qu'ils eftoyent dâ* ce Vaiffeau ( à la façô qu'on à accouftumé de viure fur mer en tel voyage) en difne- rent honneftement . La chair approche fort de celle de veau : & de fait lardée &roftieelle aprefquesîe mefmegouft. Touchant coquille ovale , qui eftoit

G

~

£4 HISTOIRE

deffus celle dont ie parle , ayant plus de deux pieds & demy de large , forte & ef- peiTe à Tequipolent, elle fut baillée au iieurdefainte Marie noftreCapitaine,le- quel la garda pour faire vue Targue. Voi ci fernblablernêt la manière comme ie les ay veu prendre . En beau temps & calme Faconde (car la mer efmeuë on les voit peu fou- fre7^re uent ) qu'elles montent & fe tiennent au

les Tortues _ ' £ '; . /i'V-ii 11

firmer, deffus de l'eau, le foleil leur ayant telle- ment efchauffé le dos & la coquille , que elles ne le peuuet pltfs endurer,afin de fe rcfraifchir,elles fe virent^ tournêt ordi nairemët le ventre en haut. Ce qu'apper- ceuans les Mariniers, s'approchans dans leur Barque le plus coyemët & plus pre» qu'ils peuuent,les accrochansentre deux coquilles auec fes gaffes de fer ( dont i'ay ia parlé ) à grand force , & quelques fois, tant que quatre ou cinq hommes peuuet tirer ils les mettet dans leurBateau. Voi- la ce que i'ay voulu dire fommairement, tant des Tortues que des poiffons que nous prinfmes pour lorstie parleray en- cores ci après des Dauphins, & mefme^ des Baleines &autres Monftres marins.

CHAP. II II.

De t *Equator<yOuligne Equinocliale: enfern** ble des Tepefies, inconftances des Vens> Pluyc

e>£ l'ami riqje. 35

infeBe,Chaleurs->foif-,& autres incommodité^ que nous eufmesy & endurafmes aux enuirons & fous icelle*

5our retourner ànoftrenaui- j/gationjnoftre bon vent nous Seftât failli à trois ou quatre Idegrez au deçà de PEquator* anon feulement nous eufmes vn temps fort fafcheux , entre niellé de pluye & calme > mais aufsi felon quela nauigation eftdifiîeile,voire tresdange- reufe auprès de cefte ligneEquinodiale, ïy ay veu,à caufe de l'inconftance des di- uers vens qui fouffloyent tous enfemble, îios trois Nauires,quoy quils fuffent af- fez pies Tvn de l'autre , & fans que ceux qui tenoyent les Timons & Gouuernails Experiece euflent peu faire autrement, chacun Vaif iefmc^' feau eftre pouffe de fon vent à part : de vents près façon que comme en triangle, Vvn allait f/*us à f Eft,l'autre au Nord,&fautre à l'Ocft: ^ vray eft que cela ne duroit pas beaucoup) car foudains'efleuoyent des tourbillôs, que les Mariniers de Normandie appel- lent grains, lefquels après nous auoir quelques fois arreftez tout court, au con- traire tout à Pinftant ternpeftoyét fi fort dans les voiles de nos Nauires , que c'eft merueille qu'ils ne nous ont virez cent fois les Hunes en bas, & la Guille en

C 2

-

$6 HISTOIRE

haut c'eft à dire, ce defïus deflous.

Au furplus la pluye qui tombe fous & es enuirons de cefte ligne 3 nonfeulemct put & fent fort mal, mais aufsi eft fi corl- tagieufe que fi elle tombe fur la chair il s'y leuera des puftules & groiTes vefsies:

*&«** & mefme tache & §afte Ies habillemens.

gitufe. Dauâtage le foleii y eft fi ardent , qu'ou- tre les chaleurs extremes & véhémentes que nous y endurios , encores parce que nous n'y auions pas l'eau douce n'y au-

Extremes tre bruuage à commandement 3 ni hors

chaleurs, jes deux petits repas , y eftions nous mer ueilleufemétpreffez de foif. De ma part & pour Pauoir effayé l'haleine & le four- fie m'en eftans prefque faillis, Pen ay per du le parler Pefpace de plus dVne heure. Que fi qu'elcun dit ladelfus mourans ain- de foif au milieu des eaux ( fans imiter Tantalus)il ne feroit pas pofsible en tel- le extrémité de boire ou pour le moins fe refrefehir la bouche de l'eaii de la mer: ie refpond que quelque recepte qu'on me peut alleguerde la faire paffer par de- dans de la cire , ou autrement Pallarnbi- quer ( ioint que les branflemens & tour-

Eaude mentes des VaiiTeauxfiotta'ns fur la mer

JueT^°f nt ^ont Pas ^ort Pr°pi'e> ni pour faire les boire. fourneaux ni pour garder les bouteilles de cafler)que ie croy (finon qu'on voulut ietter les trippes & les boyaux inconti- nent

DE L'A M E R I QJ E. j/

lient après qu'elle feroit dans le corps) qu'il n'eft queftion d'en goutter , moins d'en aualer.Neantmoins,comme on voit quant elle eft dans vn verre* elle eftaufsi claire,pure, & nette extérieurement que eau de fontaine ni de roche qui fe puifïe voir.Etau furplus (chofe dequoy ieme fuis efmerueillc &que ie laiffeà difputer aux Philofophes ) fi vous mettez trem- per dans l'eau de mer du lard , du haren ou autres chairs & poiffons tant falez puififent ils eftre, ils fe defifaleront mieux 8c pluftoft qu'ils ne ferôt en Peau douce. Or pour reprendre mon proposée co- ble de noftreaffliâion fous cefte Zone bruflâtefuttelle,quenoftre bifcuit(à cau^ fe des grades &çôtinuelle.s pluyes qui a- uoyét pénétré iufquesdas la Soute) eftat deflors gafté&moifi,n'en ayâs neâtmoins pas à demi noftre faoul de tel, non feuler- ment il nous le falloit ainfî mâger pour- ri, mais auisi fur peine de mourir dçpJmj faim,& fans en rien ietter,nous aualliôs autant de vers (dont il eftoit à demi) que nous faifions de miettes, Dauantagenos eaux douces eftoyent fi corrompues , 8c Eau douce femblablemët fi pleines de vers, que feu- r°rrïf>uc. lemêt en les tirant des vai fléaux en quoy on les tient fur mer, ilny auoit fi bon cœur qui n'en crachaft:mais encores, qui eftoit bien le pis , quant on la buuoit il

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38 HISTOIRE

falloit tenir la tafïe dVnemain & eau- fe de la puanteur , boucher ie nez de l'autre. Contre Us Que dites vous la deflus mefsieurs les Micau. délicats ? qui eftans vu peu preffez de chaut,apres vous eftre bië faits teftoner, ■& change de chemife aimez tantd'eftre à requoy dans vne chaire, ou fur vnlict verd en la belle fale fraifche ? & qui ne fauriez prendre vos repas fi la vaiflelle n'eft bien luyfànte,le verre bien fringue, les feruiettes bien blanches, ie pain bien chappie, la viande, quelque delicate que elle foit, bien proprement apreftee & feruie, &levin ou autre bruuage clair come vne Emeraude? voulez vous , vous âlierembarquer pour viure de telle façô? comme ie ne le vous confeille pas, & qu'il vous en prendra encores moins de ènuie quand vous aurez entendu ce qui nous auint à noftre retour, aufsi vous voudrois ie bien prier , quand on parle de la mer,& fur tout de tels voyages, n'en fâchas autre chofe que par les liures, ou feulement en ayant ouy parler à ceux qui n*en reuindrét iamais,vous nevouluffiex pas,cn ayat le derfus,vêdrc(côme on dit) vos coquilles à ceux qui ont efté à S.Mi- chel . Ccft à çlire , que vous defferifsiez vn peu & laifsifsicz difeourir ceux qui en endurans tels trauaux ont efté à la

pratique

D! L' A M E R I CLY E $9

pratique des chofes, Icfquelles, pour en parler à la vérité , ne fe peuuenc bien gliffer au cerueau ni en l'entendement des hommes finon ( ainfi que dit le pro- uerbe) qu'on ait mangé delà vache en- ragée.

Surquoy i'adioufteray, tât fur ceci que fur le premier propos que i'ay touché concernant la variété des Vents > Tem- peftes , Pluyes infedes. Chaleurs , & en fomme ce qui fe voit tant fur mer en ge- neral que principalemétfous l'Equator, que i'ay veu vn de nos Pilotes nôm| lean ^on «ri- de Meun , de Harfeur lequel , bien qu'il {*«/***

r 4 -o * l lettres.

ne Iceut ni A, ni B>auoit neantmoins par la longue experience auec fcs cartes 5 À- ftralabes, & Bafton de Iacob fi bien pro- fité en Part de la nauigation , qu'à tout coup il faifoit taire vn fcauant perfon- nage (que ie ne nommeray point ) lequ^^l eftant dâs noftre Nauire triomphoit tou tesfois de parler de la Théorique . Non pas que pour cela ie côdamne ou vueille blafmer en façon que ce foit les fciences qui s'acquièrent & apprennent es efcho- les,& par l'eftude des liuresrrien moins;, tant s'en faut que ce foit mon intention: mais bien requerroy-ie fans tant s'arre- fter à l'opinion dequique ce fuft', qu'on ne m'alleguaftiamais raifon contre l'ex- périence d'vrte chofe. le prie donc le le-

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40 HISTOIRE

cïeur de me fuporterfi en merefouueiîâfe de noftrepain pourri & de nos eaux pu- antes, & le comparant auec la bonne che re de ces grans cenfeurs , faifant cefte di- grefsion ie me fuis vn peu mis en colère contre eux . Au furplus plufieurs Mari- niers 3 à caufe des incornoditez fufdites, après auoir mangé tous leurs viures en ces endroits là, c'eft-à dire fous la Zone Torride , fans pouuoir paffer outre ont elle contraints de relafcher & retourner en arrière d'où ils eftoyent vepus.

Quant à nous, après que nous eufmes demeuré, viré , & tourné , enuironcinq feprnaines en telle mifere que vous aue£ ouy,eftans ainfi peu à peu à grandes dif- ficultés approche* de cefte ligne Equi- noétiaîe,Dieu ayât pitié de nous & nous: enu'oy.antle vent de Nord Nord'eft >le quatrième iour de Feuricr nous fufmes pouffez iufques droit deffous içelle. Elle eiT: appelée Equinoctiale , pource qu'en toutes faifons les iours "& les nuits y fôt toufiours efgaux. Et au furplus quant le Soleil eft droit en cefte ligne,ce qui auiét lf"*%f~_ deux fois l'année , aflauoirPvnheme de lepoHTCjuoy Mars & le treficrrie de Septébre,les iours; & les nuits font efgaux par tout le mode vniuerfel : tellement que ceuxqui habi- tent fous les deux Poles, Arâ:ique& An tarclique, participans feulemet ces deux

iours

U

ainji ap y elle e.

DE L'A ME R I Oy E 41

iours Pannee du iour & de la nuit, des le lendemain les vnsou les autres(chacun à ion tour; perdet .le Soleil de veuë pour demi an.

Ccdit iour doneques quatrième de Feurier,que nous paflafmes'leCehtre du monde, les Matelots fir et les ceremonies pareuxaccouftumees en ce tant fafcheux & dangereux paffage. Aflauoir,delier de cordes & plonger en mer , ou bien noir- cir & barbouiller le vifage auec vn vieux drappeau frotté au cul delà chaudière, ceux qui n'ôt iamais paflel'Equator pour les en faire fouuenir : toutesfois on fe peut racheter & exempter "de cela, corne ie fis, en leur payant le via

Ainfi fans interuale , nous finglafmcs noftre bon vent de Nord-Nordeft iufques à quatre degrez au delà de la, H- gne Equinodiale. Dés la nous commen- çâmes de voir lePoleÀ'htarftique lequel ^T ' les Mariniers de Normandie âppelent Jtntarai* PEftoile du Su:à Pentour de laquelle,cô- iHe- me ie remarquay dés lors, il y a certaines autres Eftoiles en croix qu'ils appeknt aufsi la croifee du SuXomme au fembla ble quelque autre a eferit , que les pre- Hift. ge, miers qui de noftre temps firët ce voyage ff*™* rapporterent,qu'il fe voit toufiours près ?i* ' d'iceluy Pole Antar&ique, ou midi , vne petite nuée blanche & «pâtres eftoilles

n m

42 HISTOIRE5

en croix,auec trois autres qui refTernblét à noftie Septentrion . Or il y auoit défia long temps que nous auions perdu de veuë le Tôle Ar&ique: & diray ici en paf fant non feulement,ainfi qu'aucuns pen- fent, & qu'il fembleaufsiparla Sphere qu'il fepuifle faire qu'on ne fcauroit voir Jes deux Poles quant on eft droit fous i'Equator, mais mefmes n'en pouuans voirnil'vnni l'autre, il faut eftre efloi- gne' d'enuiron deux degrez du cofte' du Nord ou du Su pour voir l'Arctique ou l'Antarctique.

Le trezieme dudit mois de Feurier que le temps eftoit fort beau & clair, nos Pilotes & Maiftres de Nauires ayans prinshauteur à TAftralabe^nous affeure- Sdeîtpow rent que nous auions leSoleil droit pour Zeni , & en la Zone û droite & directe fur la tefte , qu'il eftoit impofsible de plus. Et de fait, ainfî que moy & d'autres experimentafmes C quoy que nous plan- tilsions des dagues,coufteaux, poinfons & autres chofes fur le Tillac ) les rayons nous donnoyent tellement à plomb, que nous ne vifmes nul ombrage ce iour la ennoftre VaifTcau. Quant nous fufrnes par les douze degree , nous eufmes.tor- mente qui dura trois ou quatre iours. Et après cela ( tombans en l'autre extré- mité; la mer fuft fi tranquile & calme,

quenos

2. «ni,

D E L'A M E R I QV E. 4J

que nos Vaifleaux demeurans fix fur feau nous ne fufsions iamais bougez de , file temps ne fc fuft changé, & le ventefleué pour nous faire pafler

outre.

Or nous n'auions point encores ap-^w perçeus de Baleines en tout noftre voya- ge , mais en ces endroits nous en vifmes d'affez près pour les bien remarquer. En- tre autre il y en eut vne, laquelle fe le- uant près de noftre Nauire , me fit fi grand peur que véritablement iufques à ce que ielavis mouuoir iepenfois que ce fuft vn rocher contre lequel noftre Vaifleau s'allait hurter 6c brifer.Fobfer- uay quant elle fe voulut plonger, qu'elle leuaia tefte hors de la mer, & ietta en l'air par la bouche plus de deux pipes d'eau : & pifis en fe cachant , fit vn tel & fi horrible bouïllon,que îe craignois en- cores que nous attirans après foy ,nous ne fufsions engloutis dans ce gouffre. Et à la vérité corne dit le Pfalmifte , c'eft Pfcio* horreur de voir ces Monftres marins a6- s'esbatre & fe ioûer ainfi à leur aife par- mi la mer.

Nous vifmes aufsi des Dauphins let- ^An^im quels fuyuis depJufieursefpeces depoif-M^ fons,to'difpofez & arrégez ainfi quVne^^ uoupe & copagnie de Soldats marchans

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44 HISTOIRE

après leur Capitaine, paroiffoyent dans l'eau de couleur rougeaftre.il y en eut vn entre les autres lequel, comme s'il nous euft voulu chérir & careffer, tournoya 3c enuironna fix ou fept fois noftre Naui- re. Enrecompenfe dequoy nousfîfmes tout noftre effort pour le vouloir pren- dre , mais luy faifât toufiours dextremêt la retraite auec fa compagnie, il ne nous fut pas pofsible de Padioindre à nous.

C H A F. V.

Du defcruurement & premiere veuè que

nom eufmesitant de Vlnde Occident aie-, ou ter

re du B refila que des Saunages habit ans en icel

le: auec taut ce qui nom adutnt fur rneriufques

fous U Tropique de Capricorne.

PRES cela nous eufmes le vent d'Oueft qui nous eftoit propice, & tant nous dura que le vingtiîxierne iourdu ^ mois de Feurier, 1557. prins a la natiuite', enuiron huit heures du ma- tin nous eufmes la veue de Tlnde Occi- dentale terre du Brefil, quarte partie du monde, # incogneuë des anciens, autre- ment dite Amérique du nom de celuy qui premièrement la defcouurit enuiron l'an 1497. Il ne faut pas demander fi nous tuf

mes

.

de l'a meriqve.. 45

mesioyeux, & 'fi nous voyans fi proche du lieu ou nous prétendions, nous en rë- difmes graces à Dieu de bon courage. Et de fait y ayant près de quatre mois que nous bradions & flouons furmer,il nous cftoit aduis que nous y eftans exilez & confinez, nous ne deufsions iamais met- tre pied à terre. Ainfi après que nous euf mes apperceu tout à clair que c'eftoit ter referme que nous auions defcouuerte, ayanslevent propice & mis le cap droit deffus , dés le mefme iour nous vinfmes furgir & mouiller l'Ancre à vne demie lieue près d'vn lieu montueux & terre jj^p fort haute appelée Huuajfou par les Sau- l

uages.La,apresauoir mis la Barque hors{.cMwj^ du Nauire , & felon la couftume quad on tmux en arriue en ces pays la, tiré quelques coups ^m~ de Canons pour aduertir les habitans, nous vifmes Incontinant grand nombre d'hommes & de femmes Sauuages furie Viuage de la mer.Cependant (comme au- cuns de nos Mariniers , qui auoyent au- tresfois voyagé par delà recogneurent bien)c'eftoyent de la nation nômeeMar- M*r- faîas , alliée des portugais, & par confe- gâtas quent tellement ennemie des François, ennem% que s'ils nous euflfent tenus à leur aduan- dts Fran- tage, nous n'eufsions payé autre rançon '•*■ finon qu'après nous auoir affommez , & mis en pieces nous leur eufsions ferui de

herbvs tott- fiours Iterdoyans en l'aime- tique.

46 HISTOIRE

viandes. Nous commençafmes au/si lofs de voir premièrement, voire en ce mois de Feurier ( auquel à caufe du froid & de la gelée toutes chofes font fi referrees &: cachées par deçà & prefque par toute l' Europe au ventre delà terre)les forefts, bois , & herbes de celle contrée la aufsi verdoyantes que font celles de noftre Fra ce au mois de May ou de Iuin : ce qui fe voit tout le long de Tannée , & en toutes faifons en celle terre du Brefil.

Or nonobftant celle inimitiéde nos tJMargSas à rencontre des François, la- quelle eux & nous difsimulions tant que nouspouuions,noftre Cotremaiftre,qui fauoit vn peu gergonner leur langage, s'eftant mis dans noftre Barque auec qi el ques autres Matelots s'en alla contre Je riuage,ou en grofles troupes nous voyôs ces Sauuages aifemblez . Toutesfois nos ^ens ne fe flans en eux que bien à point, afin d'obuier au danger ou ils fe fufTent' permettre d'eftre 'Boucane^ c'eft à dire, - roftiz , ils n'approchèrent pas plus près de terre que la portée de leurs flefches. Ainfi leur monftrans de loin des cou- fteaux 9 des mirouers & autres bague- nauderics , & les appelans pour leur de- mander des viurcs , fi tort que quelques vnsquis'aprocherent le plus près qu'ils peurent,Peurent entedu, fans fe faire au- trement

rDE L'A M E H I QJ E. 47

trement prier plufieurs d'entr'eux en grande diligence nous en allèrent quérir Noftre Contremaiftre doncques à fou retour non feulement nous rapporta de la farine faite dVne^racine laquelle les f««w* Sauuages mangent au lieu de pain , dps r*?u™s&dts iambons,& de la chair d'vne certaine ef- $duua&*. pece de Sangliers^auec d'autres vi&uail- les & fruits à fuffifance tels que le pays les porte , mais aufsi pour nous les pre- fenter fix hommes & vne femme ne tiret point de difficulté de s'ébarquer & nous venir voir en noftre Nauire, Or parce .

_ f . x Premiers

que ce furent les premiers Sauuages que&MUUaSeg ic vis de près , ie vous laiffe à penfer fi ie y<w. &

r . *= "• *i dtftrttsfaf

les regarday & conteplay attentiuemet. ^teur Partant encores que ie referue à les def- crire & defpeindre au long en autre lieu plus propre , fi en veux ie dire dés main- tenant quelque choie en pàffant. Premiè- rement tant les hommes que la femme eftoyent aufsi entièrement nuds que quât ils fortirent du ventre de leur mere : ne- antmoins pour eftre plus bragards ils e- ftoyent peinturez & noircis .par' tout le corps. Les hommes au refte, à la façon 6c. comme la couronne dVn moyne, eftoyét tondus fort près fur le detiant de la tefte, mais fur le derrière portoyent les che- ueux longs: & toutesfois, ainfi que ceux qui portent leur perruque par deçà , vn

peu

48 HISTOIRE

peu roignez à Pétour du col. Au furplui ayans tous les leures de defïbus trouées &: percées, chacun y auoit vne pierre ver te bien proprement appliquée & comme: enchaflee,laquelle eftant de la largeur & rondeur d'vn tefton , ils oftoyent de re- mettoyent quant bon leur fembloit . Et combien qu'ils portent telles chofes en penfans eftre mieux parez, tant y a neât- moins quand cefte pierre eft oftee,&que cefte grande fente en la leure de defious leur fait comme vne fecôde bouche, cela les desfigure bien fort . La femme.ainfï que celles de par deçà , portoit les che- ueux longs : auoit la leure non fendue mais bien les oreilles percées & des pendans d'os blanc dans les trous. le re- futeray ci après Perreur de ceux qui nous ont voulu faire acroire que les Sauuages eftoyentveluSéOr auâtquede partir d'à- uec nous, les hommes & principalement deux ou trois vieillards qui fembloyent eftre des plus apparens de leur parroiffe (comme on parle par deça)alleguans que il y auoit en leur contrée du plus beau

Hufiiis bois de Brefil Hui fe Peufl: trouuer en

Sauuages tout le pays, promettons de nous aider à

TtraZl Ie couper & porter , & au refte nous af-

fifterde viures firent tout ce qu'ils peu-

rent pour nous perfuader décharger

noftre Nauire. Mais parce que cela cftoit

nous

de l'ameriqje. 49

nous appeller & faire finement mettre pied en terre, pour puis après (ainfique i'ay ia dit ) comme nos ennemis qu'ils e- ftoyent, nous mettre en pieces & noi^s manger,outre que nous têdions ailleurs3 nous n'auions garde de nous y arrefter.

Ainfi, après qu'auec graade admiratiô nos MargMas{\e((\i\Q\$ pour quelque cou fideration & dangereufe confequence, nous ne voulufmes fafcherni retenir)eu~ rent bien regardé noftre Artillerie, & tout ce qu'ils voulurent dans noftre Vaif feau,eftans prefts,& demandas de retour ner en terre vers leurs gens qui les atten- doyêttoufiours furie riuage^ ilfuft que- ftion deles contenter des viures qu'ils nous auoyeht apportez. Et d'autant que Nuj ^ra e ils n'ont nul vfage de monnoye , le paye- demon- ment que nous leur fifmes fut, des chemi ^e/ntrf les, elescoulteaux, des haims a peicher,^. des mirouers , & autre marchandife &: mercerie propre à trafiquer auee eux. Mais pour la fin & bon du ieu: tout ainft que ces bonnes gens, tous nuds àleur ar- riuee n'auoyent pas efté chiches de nous rnôftrer le cul & tout ce qu'ils portoyet, aufsi au départir qu'ils auoyét veftus les chemifes que nous leurauions baillées (n'ayans pas accouftuméd'auoir lingesni autres habillemês fur eux) quad fe vint à s'afloir en la Barque,craignans de les ga-

D

50 HISTOIRE

Ctuiiin fter en les trouflans iufques au nombril, vrayement & defcouurans ce que pluftoft il falloit

efirage & i i i / i

fauuage. cacherais voulurent en prenant congé de nous que nous vifsions encores leur der riere éc leurs fefl'es Ne voila pas d'hon- neftes officiers, & vne belle ciuilité pour des Ambafladeurs ? Car nonobftant le prouerbe fi commun, en la bouche de tous nos autres , que la chair nous eft plus proche &plus chère que la chemife, eux tout au contraire tant pour nous monftrer qu'ils n'en eftoyent pas la lo- gez , que pour vne grande magnificence en noftre3endroit , en nous monftrans le cul préférèrent leurs chemifes à leur peau.

Or après que nous-nous fufmes vn peu refraifchis en ce lieu , & que quoy que les viandes qu'ils nous auoyent ap- portées, nous femblafient eftrangesàce commencement, nous ne laissions pas toutesfoisjà caufedela necefsité, d'en bien manger, des le lendemain, qui eftoit vn iour de dimanche, nous leuafmes l'An cre & fifmes voiles. Ainfi coftoyans la ter re & tirans ou nous prétendions d'aller, nous n'eufméspas nauigue' neufou dix lieues que nous nous trouuafmes àl'en- Fmdes droit d'vn Fort des Portugais nommé ÎZZiï Par eux SPIRITVS SANCTVS titm'fim-\8c parles Sauuages mjlloab) lefquels **■ reco-

"^

DE t'A M E R I QJ É 5I

recognoifTans, tant noftre equipage que celuy de la Carauelle que nous emme- nions (laquelle aufsi ils iugerent bien que nous anions prinfe fur ceux de leur nation) nous tirèrent trois coups de Ca- nons : & nous femblablementpour leur refpondre trois à eux. Toutesfbis, parce que nous eftions trop loin pour la portée du Canon, ce fut fans offencer ni les vns ni tes autres.

Pourfuyuans doneques noftre route, & coftoyans toufiours la terre,nous paf- fafmesaupres d'vn lieu nomméTapermry, Tape- on à l'entrée de la terre ferme, & à Tern- rniru boucheure de la mer,ily a des petiteslfles & croy que les Sauuages , demeurans en ce lieu là, font amis & alliez des Fran- çois.

Vn peu plus auant,&par les vingt de- grès , habitent d'autres Sauuages nom- ^arai" mez Paraibes^n laterre defquels, comme ie remarquay:en partant , il fe voit de pe- tites montagnettes faites en pointe & en ferme de cheminées . Le premier iour de Mars nous eftions à la hauteur de ce que tes Mariniers appelent les petites Baffes, Lespetî: <feft#àdire, efeueils ou pointe de terre ^ ^/^ çntremefiee de petits rochers qui s'auan- cent en mer,lefquels,craignans que leurs vaiffeaux n'y touchent5ils euitent autant qu il leur eft pofsible*

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9

HISTOIRE

Qtïê-

tacas

Sauuagcs

viure tout bare & étrange.

A l'endroit de ces Bafles^nousdefcou-* urifmes & vifmes tout a clair, vne terre plaine laquelle, l'enuiro de quinze lieues de longueur , eft poffedee & habitée des O^-i^^Sauuages fi farouches & eftrà- ges, que corne ils ne peuuêt demeurer en /*#*<£« paix l'vn auec 1 autre,auisi ont ils guerre &ieur ouuerte& continuelle tant contre tous tc°n'edu leurs voifins 5 que généralement contre bar" tous les eftrangers.Que s'ils font preflejz &pourfuyuis de leurs ennemis (lefquels cependant ne les ont iamais fceu vein- cre ne dompter} ils courent fi vifte & vôt fi bien du pied , que non feulement ils e- uitenten cefte façon le danger de mort, mais mefmes quant ils vont à la chaffe, ils prennent à la courfe certaines belles Sauuages , efpeces de Cerfs & Biches . Au furplus, combien qu'ainfi que tous les autresBrefiliens ils aillenttout nuds^ fi eft ce neantmoins que contre lacou- ftume plus ordinaire des hommes de ces pays là, lefquels (comme i'ay ia dit & di- ray encores plus amplementjfe tondét le deuant delà tefte & rongnentleur perru que fur le derriere,eux portent leurs ché ueux longs & pendâs iufques aux feffes. Brief ces diablotins d'Ou-etacas demeu- ras inuincibles en ce petit pais, & au fur- plus comme chiens & loups mangeans la chair crue, mefmes leur langage n'eftant

point

de l'ameriqje. 53

point entendu de leurs voifins , doyuent cftre tenus &: mis , au rang des nations plus cruelles, barbares, &: redoutées qui fe puiflent trouuer en toute l'Inde Occi- dentale ou terre du Brefil. Au refte tout ainfî qu'ils n'ont, nine veullent auoir aucune acointance ni traffîque auec les François, Efpagnols,Portugalois, ni au- tres de ces pays d'outre mer, aufsi ne fea uent ils que c'eft des marchandifes de par deçà . Toutesfois,felon que i'ay en- tendu depuis de quclqûeTruchement de Normandie, quant leurs voyfms en ont, &qu'ils les en veullent accommoder,voi .

i r i «f Faconde

Ci la façon & la manière comme ils en permuter vfent.Le Margaïat^ Çara-ia^ ou Toùoupi-^". nambaoulticpii font trois nations qui leur e a~ font voifines ) ou autres Sauuages de ce cas pays là, fans fe fier ni aprocher de VOùe- tacacnluy môftrâtde loin vneferpe , vn coufteau, vn pigne , vn miroir , ou autre marchandife &mercerie qu'on porte par dela,luy fera entendre par figne s'il veut châger à quelque autre chofe. Que fi Tau tre de fa part s'y accorde, il luy môftrera au reciproque,de la plumafierie^des pier res vertes qu'ils mettent en leurs leures, ou autres chofes de ce qu'ils ont en leur pays. L'accord fait, ils conuiendrôt d'vn lieu à trois ou quatre cens pas delà, ou le premier ayant porté &mis fur vue pier-

D 3

>■ JP-

54 HISTOIRE

re ou bûche de bois la chofe qu'il voudra efchanger,fe reculera à cofté ou en arriè- re.L'O^-^c^lavenantprendre^apres a- uoir laiffé au mefine lieu ce qu'il auoit monftré , s'eflongnant fera aufsi place & permettra que le Margdiat , ou autre tel qu'il fera, la vienne querir:tellement que iufques à ils fe tiennent promeffe Vyn à l'autre. Mais chacun ayant fon change^ fi toft qu'il eft retourné & qu'il a parlé outre les limites ou il eftoit du commen- cement , les treues eftans rompues, c'eft lors à qui pourra auoir & attraper fon compagnon afin deluy ofter ce qu'il a:& ie vous laiffe à penfer fi le Courfier,de Naples , ou le Leurier d'Ouë-taca a l'ad- uantage , & s'il pourfuit de près & hafte bien d'aller fon homme » Partant finon que les boiteux , goûteux , ou autrement mal esf iambe^ de par deçà vouluffét per- dre leurs marchandifes,ie ne fuis pas d'a- u i s qu'ils aillent négocier ni permuter a- uecenx. Vrayeftque les Bafques, qu'on dit fembîablement auoir vn langage à part,& qui au refte font fi difpofts qu'ils font tenus pour les meilleurs laquais du monde, outre qu'on les pourroit paran- gonner en ces deux points auec nos Ou- etacas , encores pourroyent-ils iouer es barres aucc eux. Comme aufsi quclqu'vn a cfçnt j, qu'il y a vue certaine region en

la FIq-

DE LAM1RI QJT E 55

la Floride* prcs la riuiere des Palmes, ou Hj^ les hommes font fi forts , fi difpos & le- des In. çiers du pied, qu'ils acconfuyuent vnli.^c.46 Cerf, & courent tout vu iour fans fe re- pofer.

Nous paffafmes aufsi à la veue àcMaq- j[4aq- hé-> pays prochain du precedent, habité y% d'vn autre peuple , lequel , ainfi qu'il eft vray femblable , n'a pas fefte, comme on dit, ni n'a garde de s'endormir auprès de ces refueilles matin àOu-ètacas leur^ voi fins. En leur terre & fur le bord de la mer on voit vnegrofTe rochefaite en formed' v netour,laquelle quâd le Soleil frappe def ^ef'/^e fus , trefluit & eftïncelle fi très fort , que rami*. aucuns penfet que ce foit vne forte d'Ef- meraude:& de fait les François & Portu- galois qui voyagent la , l'appelent l'Ef- rneraude de Maq-hé. Toutesfois ainfi comme ils difent que le lieu ou elle eft, pour eftre enuironné d'vne infinité de pointes de roches à fleur d'eau qui fe iet- tent enuiron deux lieues en mer, ne peut eftre abordé auec les vaififeaux de cefte p„artlà, aufsi eft-il du tout inaccefsible ducofté delà terre.

Il y a aufsi trois petites Ides nomees les Mes de Maq-hé<> auprès defquelles nous ayâs mouillé l'Ancre & couché vne nuit-,

D 4

5<£ HISTOIRE

le lendemain faifant voiles pendons de ce iour arriuer auCap de Frieuoutesfois n'ayans que bien peu auancé nous euf- mes vent tellement contraire,qu'il fallut relafcher & retourner dou nous eftions partis le matin , ou nous demeurafmes à J'Ancre iufques au Jeudi au foir: mais c5 me vous entendrez , peu s'en fallut que nous n'y demeurifsions du tout . Car le mardi deuxième de Mars qui eftoit le iou'r qu'on dit Karefrne prenant , après que nos Matelots,felonIeurcouftume,fe furent refiouïs, il aduint qu'enuironles vnze heures du foir, & fur le point que nous commencions à repofer , la tempe- fte s'efleua fi foudaine , que le cable qui tenoit l'Ancre de noftre Nauire ne pou- uât fouftenir l'impetuofité des furieufes vagues, fut tout incontinent rompu. Par tant noftre VaifTeau tourmête' de ainfi a- gité des ondes, poufïé du cofté du riuage qu'il eftoit,eftant venu iufques à n'auoir Prochtda. que deux braffes&demied*eau(qui eftoit gerouno*s\Q moins qu'il en pouuoitauoir pourflo ter tout vuyde) peu s en fallut qu il ne fuft efchoûé,& qu'il ne touchaft terre. Et défait le Maiftre&le Pilote, lefqueîs faifoyent fonder à mefure que le Nfauire deriuoit , au lieu d'eftre les plus affeures! & donner courage aux autres , quand ils virent que nous en eftions venus iufques

làjcrie-

de l'ameriqVe. 57

là, crièrent deux ou trois fois, nous fom- mes perdus, nous fommes perdus. Tou- îesfois nos Matelots ayans en grande di- ligence ietté vn autre Ancre , que Dieu voulut qui tint ferme,cela empefcha que nous ne fufmes pas portez fur certains rochers d'vne de ces Ifles de Maq~hé->\ttî quels fans nulle doute & fans aucune ef- perance de nous pouuoir fauuer ( tant la mer eftoit haute ) euffent brifé entière- ment noftre vaiffeau. Ceft effroy & efton- nement dura eniiiron trois heures , du- rant lefquelles ne feruoit gueres de crier,bas bort,tiebort,hautla barre, va- dulo , haie la boline, lafche l'efeoute, car cela fe fait en plaine mer ouïes Ma-» riniers ne craignëtpas tât la tourmente, qu'ils font près de terre, comme nous en- flions lors. Le matin venu & la tourmete ceflee dautât,comme i'ay dit detiant, que nos eaux douces eftoyent corrompues, nous en eftans allé quérir de frefche en l'vne de ces Ifles inhabitables , trouuaf- mes non feulement la terre d'ïcelle cou- uerte d'eeufs & d'oifeauxde toutes îot^ oihkùipt tes, & cependant tous diffemblables des dvyfa*x

* x . r . . aux Isles de

noftres , mais aufsi pour lî'auoir pas ac- ]\£aq- couftumé de voir des hommes ils eftoyet y% fi priuez,que fe laiffans predre àla main, ou tuer à coups de baftons,nous en rem^ jplifmes noftre Barque, & en rempor*-

58 fiHTOiu

tafmes tant que nous voulufmes dans le Nauire Tellement, quoy que ce fuftle iour qu'on appelle les cendres , tant y a que nos Matelots, voire les plus Cato- liques Romains ayans prins bon appétit autrauail quiisauoyent eu la nuit pré- cédente,^ firent point de difficulté d'en mâger. Et certes aufsi, d'autât que celuy qui contre la doélrine del'Euâgiie a defe du certains iours l'vfage delà chair aux Chreftiens,n'a point encores empiété ce païs Ià,ou par confequetil n'eft nouuelle depratiquer les loix de telles abftinêces, il fcmble que le lieu ks difpenfoit affez. Le Jeudi que nous parti/mes d'au- près de ces trois Ifles nous eufmes le vent tain à fouhait,que des le lendemain enuiron les quatre heures du foir , nous arriuafmes au port & Havre des plus renommez pour la nauigation des Fran- çois en ce pays là, affauoir au Cap de tecapie Prie. Là,apresauoir mouille l'Ancrcle Capitainerie Maiftre du Nauire,& quel- ques vns de nous autres mifmespied à terre , ou furie riuage nous trouuafmes grand nombre de Sauuages nommez 7 ououpinambaoults alliez &confcdercz de 'Town, ftoftre nation : lefquels outre la carefle Saunage & bon accueil qu'ils nous firent, nous tanfl dirent des nouuelles de Villegagnon, dont nous fufmes fort ioyeux. En ce mef

me

de l'ameriqve. 59

me lieu, tant auec vne rets que nous a- uions qu'autrement auec des hameçons, nous pefchafmes grande quantité' de plu fieurs efpeces de poifTons tous diffem- blables à ceux de par deçà. Mais entre les autres, il y en auoit vn , pofsible le plus bigerre, difforme & monftrueux qu'il p eft pofsible d'en voir , lequel pour ceftem;y^»f«^ caufe i'ay bien voulu ici defcrire . Il e- ftoitprefquesaufsi gros qu'vn bouueau d'vnan, & auoit vn nez long d'enuiron cinq pieds , &: large de pied & demy,gai> nyde dents de cofté & d'autre aufsi pi- quantes & trenchantes qu'vne fcierde fa- çon que quand nous le vifmes fur terre remuer fi foudain ce maiftre nez, ce fut à nous de nous en donner garde , voire fur peine d'en eftre marqué, de crier Pvn à l'autre garde les iambes . Au refte la chair en eftoit fi dure , qu' encores que nous eufsious bon appétit , &: qu'on le fit bouillir plus de vingt & quatre heu res, fi n'en fceufmes nous iamais mâger. Au furplus ce fut que no9 vifmes auf fi premieremétdes Perroquetsjefquels, ainfi que i'obferuay deflors, côbie qu'ils *$%£, vollét fort haut &en troupes(come vous diriez les corneilles oupigeons en noftre France ) fi eft ce neantmoins qu'ils font toufiours par couples & ioints l'vn à Tau tre prefques à la façô de nosTorterelles.

6 O HISTOIRE

Oràcaufederenuiequenous auions d'eftre au lieu,ou nous pretendions,d'ou nous n'eftions plus qu'à vingtcinq ou trê te lieues, fans faire fi Jong feiour au Cap de Frie que nous eufsions defiré , ayans appareillé & mis voiles au vent,nous fin glafmes fi bien que le Dimanche feptie- me iour de Mars , iaifïans la haute mer à gauche du cofté de 1* Eft > nous entrafmes au bras de mer, ou riuiere d'eau falee la- Gmœ- quelle eft nommée ganœbaraçav les Sau^ bétra wages, & par les Portugais Geneufe,par **«w, ce comme on dit qu'ils la defcouurirent le premier iour de Ianuier qu'ils noment ainfi. Et d'autant,ainfi qu'il a ia efté tou- chéau premier chapitre de cefte hiftoi- re,& que ie deferiray encores ci après plus au long, que Villegagnon dés l'an precedent s'eftoit habitué en vne petite Ifiefituee en ce bras de mer: après que d'enuiron vn quart de lieue loin nous l'eufmes falué à coups de Canons , nous vinfmes furgir& ancrer tout auprès. Voi la eh fomme quelle fut noftre nauiga- tion , & ce qui nous aduint , & que nous vifmes en allant en la terre du Brefil.

CHAP. V L

De noftre défient eau Fort de Coligny en U terre du Brefil: Du recueil que nous y fit Ville-

gagnon

DE L'A M E R I QJ Hi 6t

tratmon-i & défis comportemensytant au fait de la %jligion> qu autres parties defongouuer~ nement en ce pays la. ;

' O S Natures doneques, eftan£ 'au Havre en cefte riuiere de Ganabam affez près de terre ferme 3 chacun .de nous ayant troufle & mis fon petit bagage dans les Barques , nous nous en aliafmes def- cendre en Tide & Fort appelé Coligny. -Defiinti

-i-> i r au Fort de

Et parce que nous voyans lors non lieu~^ lement deJiurez des perils & dangers dont nous auions tant de fois efte enui- ronnez fur mer , mais aufsi auoir eftefî heureufement conduits au port tant de- firé, la premiere chofe que nous fifmes après auoir mis pied à terre , fut de tous enfembleen rendre graces à Dieu* Cela fait nous aliafmes trouuer Villegagnon, lequel nous attendant en vneplace5ap res que tous l'vn après l'autre Peufmes fa- lué:Iuy defa part auec vn vifage ouuert, nous accolant & embraflant nous fit vn vuacCy^€: fort bon laccueil. Apres cela le Sieur du gagna». Pont noftre conduâeur, auec Richier & nf"£fit* Çhartier Mimftres deTEuagile^luy ayas rime, déclaré en brief la caufe principale qui nous auoitmeuz de faire ce voyage,& de paffer la mer auec grandes difficultés pour Taller trouuer: affauoir,fuyuantles

($i HISTOIRE

lettres qu'il auoit efcrites à Geneuc* que c'eftoit pour drefler vne Eglife refor mee felon la parole de Dieu en ce pays là,luy leur refpondant vfa de ces propres paroles. $$£* ^Quant a moy ( dit il ) ayant voïrem'ent nous tint des long temps de tout mon cœur defiré &!!»?*' tfHes chofes, ievous reçoy tres-volon- tiers à ces conditions: mefmes parce que ie veux que noftre Eglife ait le renom d'eftre la mieux reformeepar deflus tou- tes les autres , dés maintenant i'enten que les vices foyent reprimez , la fomp- tuofité des acouftremens reformée, & en fomme > tout ce qui nous pourroit empefeher de feruir à Dieu ofté du milieu de nous . Puis leuant hs yeux au ciel §£ ioignant les mains dit, Sei- gneur Dieu ie te rends graces de ce que tu m'as enuoyé ce que dés fi long temps t'ayfi ardemment demandé: & derechef s'adreffant à noftre compagnie dit , mes enfans (car ie veux eftre voftre père) com me Iefus Chrift en ce monde n'a rien fait pour luy , ains tout ce qu'il a fait à efté pour nous : aufsi (ayant cefte efperance que Dieu me prefeuèrera en vie iufques à ce que no9 foyons fortifiez en ce pais & que vo* vouspuifsiez pafler de moy)tout ce queie pretend faire ici eft tant pour vous que pour tous ceux qui y viendront

pour

' DE L'AMÉRIQUE. 6$

pour la mefme fin que vous y eftes venus. Car ie délibère d'y faire vne retraite aux pauures fidèles qui feront perfecutez en France, en Efpagne , ou ailleurs outre ymer , afin que fans crainte du Roy ni de l'Empereur* ni d'autres Potentats , ils puiflent purement feruir a Dieu felon fa volonté . Voila les premiers propos que Villegagnon nous tint ànoftre ar- riuee qui fut vn meccredi dixième de Mars 1557.

Apres cela ayant commandé que tous fcs gens s'affemblafTent aùec nous en vne petite file, qui eft au milieu de PIfle , le Miniftre ,Maiftre Pierre Richier , après Pinuocationdu nom de Dieu & le pfeau me cinquième , Aux paroles que ie veux dire &c.chanté,prenant aufsi pour texte ces verfets du Pfeaume vingt &: feptie- ****»"

1 1 / ' iv ^ prefche en

me « lay demande vne choie au Seigneur r>Ameri- Jaquelle ie requerray encores . Cell que ***•.' Phabite en la maifon du Seigneur tous les iours de ma vie &c. fit le premier prefche en ce fortdeColighy enPAmë- rique. Mais durant iceluy Villegagnon entendant expoier celte matière , ne cef- ces de viu fant deioindre les mains , de leuer lesle&a&T

. , « r . \ , r r . durant le

yeux au ciel, de taire de grands louipirs, çreftbe» & autres femblables contenances faifoit efmerueiller vn chacun de nous . Sur la fin après que les prières fglennelles

^4 HISTOIRE

(félonie formulaire accouftuméés Egli- fes reformées de-France vniour ordon- né en chacune femaine) furent faites, la compagnie fe départit. Toutesiois nous |L7«^T^ autres nouueaux venus demeurafmes 3c receufmes difnafmes ce iour la en la mefme falle,ou %ïndéîîe Zour toutes viandes nous eufmes , de la comment farine faite de racine* du poiffon boucané* m"tm c'eft à dire rofti à la manière des Sauua- ges , d'autres racines cuites aux cendres, & pour bruuage(n'y ayant en ceft Ifie fô-- taine ni puits , ni riuiere d'eau douce) de l'eau d*vne cifterne, ou pluftoft d'vn e£- goutde toute la pluie quï toboit en l'Iflç, laquelle eftoit aufsi verte , orde & fale qu'eft vn vieil fofîé tout couuert de Gre- nouilles. Vray eft qu'en comparaifon de celle fi puante & corrompue quei'aydit ci deuant que nous anions beuè au Na- uire, encore la trouuions nous bonne* Mais pour noftre dernier mets ( &: pour nous refraifchir)au partir de la, on nous mena tous porter des pierres, & de la ter- re au Fort de Coligny qui fecontinuoit: c'eft le bon traitement que Villegagnon nous fît le beau premier iour à noftre ar- riuec , Dauantage furie foir qu'il fuft queftio de trouuerlogisJe fieur du Pont & les deux Miniftres eftas accommodez en vne chambre telle quelle au milieu de rifle , pour gratifier à nous autres de la

Relis

;ion

DE L'A M E ît IQY E^ 6$

Religion, on nous bailla vnc petite mai- fonnette , qu'vn Sauuage efclaue de Vil- legagnon achcuoit de couurir d'herbe,& baftir à fa mode fur le bord de la mer , en !aquelle,à la façô des Ameriquains,nous pendifmes des linceux & licls de Coton en Pair pour nous coucher. Or de's lelen demain &les iours fuyuans,Villegagno> fans que la necefsité Ten contraignit , Se fans auoir efgard à ce que nous eftions tousfortaffoiblis du paflagedela mer,ni à la chaleur qu'il fait en ce pays : ioint le peu de nourriture (n'ayan-s chacun par jour pour toutes viandes , que deux go- belets de farine dure, faite des racines, dont i*ay parle *• d'vne partie de laquelle, auec de celle eau trouble de la cifterne fufdite, nous faifions de la boulie., & mâgions le refte tout fee) nous fit porter* la terre & les pierres^pour baftir. Font voire d'vne telle diligece, qu'eftans con- traints,auec ces incommodités & débi- litez,de tenir coup à la befôgne, defpuis le point du iour iufques à la nuit,il fem- bloitbien nous traiter vn peu plus ru- dement que le deuoir d'vn bon pere en- uers fesenfans (tel qu'il auoitdità.noftre arriuee nous vouloir eftre) ne portoit* Toutesfois tant pour l'enuie que nous auions que ce baftiment & retraite des fidèles, quil difoit vouloir faire en ce

66

HISTOIRE

pays fe paracheuaft , que parce qu£ JVlaiftre Pierre Richier noftre plus An- cien Miniftre, pour nous accourager da~ uantage difoit que nous auions trouue vn fécond faint Paul en Villegagnon (comme de fait , ien'ouy iamais homme mieux parler de la Religion & reforma- tion Chrcftienne qu'il faifoit pour lors), il n'y eut celuy, parnianiere de dire ,qui outre ks forces ne s'éployaft alcgrement Pefpace denuiron vn mois, pour faire ce meftier, lequel neantmoins nous n'auios pas a^eouftumé.Surquoyie puis, dire Vil legagnô ne s'eftrepeu plaindre iuftemêt> que tant qu'il fit profefsion de PEuan- gile en ce pays là, il ne tiraft de nous tout Fe feruice qu'il voulut le referue à par- ler ailleurs tant des racines, dont i'ay fait mention, que de la propriété delà farine que les Sauuages font cTicelles.

Ainfi pour retourner au principal,

des la premiere femaine que nous fuf-

mes arriuez, non feulement il con-

fentit, mais aufsi luy mefmeeftablit ceft

ordre : affauoir, qu'outre les prières pu-

uorir* bliques qui fe feroyent tous les foirs a-

Eçdefia- pres qU^0n auroit laiiîé la befongne,

{u paroles Miniftres prefeheroyent deux fois

vtlki*- je Dimanche, & tous les iours ouuriers

snm' vne heure durant : confentant aufsi au

refteque les Sacremens fulTent admini-

1 ftrez

..

DE L'AMERIQVE, 67

lirez felon la pure parole de Dieu5& que la discipline Ecclefïaftique fut pratiquée contre les defailians.

Suyuant doneques cefle police Eccle- lcuYdU- fiaftique, le Dimanche vingt &vnieraci^«c/«t de Mais que la fain te Ccne de noftreSei-/'r"w"7?~ gneur leius Chrilt fut célébrée, les ifli- l>re*enr*4 riiftres ayans aùparauant pieparé & cz.-mert<iHe* thechife tous ceux qui y deuoyent com- muniquer , parce qu'ils n'auoyent pas bonne opinion dVn certain lean Coin- ta qui fefaifoit appeler monlieui He- Cointaab- éior autresfois doâeur de Sorbonne, *Hrel? lequel auoit paiféla mer auec nous, i\WJme* fut prié par eux de faire confefsion de fa foy : ce qu'il fit & abiura publiquement lepapifnie.

Semblablement Villegagnon faifant toufïours du zelateur,apres le ferrnon a- Vi#na_ cheué s'eftât leué debout 3c alléguât que £»«»/*/- les Capitaines, Maiftres de Nauires,Ma-^^~ telots , & autres qui y ayant afsiftez n'a- uoyent encores fait profefsion delà Re- ligion , n'eftoyent pas capables d'vn tel miftere , les faifant fortir dehors ne vou- lut pas qu'ils vifîent adminiftrer le pain & le vin. Dauantage luymefrnes tant* comme il difoit , pour dédier fon Porta Dieu.que pour faire confefsion de fa foy en la face de l'Eglife,fe mettant à genoux prononça à haute voix deux Oraifons,

Jtis 2>

<J8

HISTOIRE

defquelles ayant eu copie , afin que cha- cun cognoiffe combien il eftoit malaifé de cognoiftre le cœur* l'intérieur de ceft homme, ie les a y ici inférées de mot à mot, fans y changer vne feule lettre. Veratfon ^\on Dieu ouure les yeux &la bouche gagnbnft de mon entendemet, adreiie les a. te faire

mont que confefsion , prières & adions de graces fi Pre/en , i r br

teràu des biens excellens que tu nous as faits*

Cène. DlEV T O V T P VISSANT Viuât &C

Immortel Père Eternel de ton fils lefus Chrift noftre Seigneur,qui par ta proui- dence auec ton fils gouuernes toutes cho {es au ciel &en terre, ainfi que par ta bon infinie tu as fait entendre à tes efleus defpuis la creation du monde , fpeciale- ment par ton fils, que tu as enuoyé en terre, par lequel tu te manifeftes , ayant dit à haute voix,Efcoutez le:&apres fon afcenfionpar ton S. Efprit efpandu fur les Àpoftres. le recognoy à ta fainte Ma- iefté ( en prefence de ton Eglife , plantée par ta grace en ce pays ) de cœur , que ie iVay iamais trouuéparlapreuue quei'ay faite , & par Peflay de mes forces & pru- dencc,frnon que tout le mien qui en peut fortir font pures ceuures de ténèbres, fa- piencede chair polue en zèle de vanité, tendât au feul but &vtilité de mon corps. Au moyen dequoy,ieprotefte & confeffe franchement , que fans la lumière de ton

faint

.J

DE L'AMERIQUE.' 6?

faint Efprit, ie ne fuis idoine finon à pecher:par ainfi me defpouillant de tou- te gloire , ie veux que Ion fâche de moy que s'il y a lumière , ou fcintille de vertu en Pœuure prinfe que tu as fait par moy, iela confeffeà toy feul , fource de tout bien. En cefte foy doncques, mon Dieu ie te tends graces de tout mon cœur,que il t'a pieu m'auoquer âçs affaires du mon de, entre lefqueis ieviuoyepar appétit d'ambition , t'ayant pieu par l'infpiratio de ton faint Efpritme mettre au lieu, ou en toute liberté iepuilfe te féru ir de tou tes mes forces & augmentation de ton faint Règne. Et ce faifan t apprefter heu & demeurance paifible à ceux qui font priuez de pouuoir inuoquer publique- ment ton Nom, pour te fan&ifier Se ado- rer en efprit &: vérité , recognoiftre ton fils noftre Seigneur Iefus , eftre l'vnique Mediateur,noftrevie&adrefTe,&;le feul mérite de noftre falut . Dauantage ie te remercie ô Dieu de toute bonté , que me ayant conduit en ce pays entre ignorans de ton Nom &de tagrandeunmais poffe dez de Satan, comme fon heritage, tu me ayes preferué de leur malice , combien que ie fufie deftitué de forces humaines: mais leur as donné terreur de nous , tel- lement qu'à la feule mention de nous ils tremblent de peur , & les as difpofez à

îlâifott cert parce quaes S an liages ex~ îraordina' rement fu rent ce fie meftne an mee af)ïi gc-z^ d'vne feurc yelîi. le liste ox-' tn empor- ta beau- coup & des plui man- uals garfvi

70 HISTOIRE

nous nourrir de leurs labeurs. Et pouf refréner leur brutale impetuo/îtc les as àfîhgesde très cruelles maladies , nous en prefei uant : tu as ofîé de la terre ceux qui nous eftoyent les plus dangereux, & réduit les autres en telles foibiefîes que ils ii'oféBt rien entreprendre fur nous. Au moyen dequoy ayons le loifirdepren dre racine en ce lieu , & pour la compa- gnie qu'il t'a pieu y amener fans deftour- bicr,tu y as eftably le regime d'vne Egli- fe,pour nous entretenir en vnité & crain te de ton fainâ Nom,afin de nous adrcf- fer à la vie éternelle.

Or Seigneur, puis qu'il t'a pieu efta- blir en nous ton Royaume , ie te fupplie par ton fils lefus Chrift lequel tu as vou- lu qu'il fufthoftiepour nous confirmer en ta- dile&ion, augmente tes graces & noftre foy,nous fanftifiant & illuminant par ton fainâ Efprit , & nous dédie tel- lement à ton feruice, que tout noftre eftudejfoit employé à ta gloire. Plaife toy aufsi noftre Seigneur & Père eften- dre ta bénédiction fur ce lieu de Coli- gni, & pays delà France Antarctique, poureftre inexpugnable retraite à ceux qui à bon efeient, & fans ypocrifie y au- ront recours, pour fededier auec nous à l'exaltation de ta gloire, & que fans trouble des hérétiques , te puifsions in-

uoquer

DE L'AMERIQUE. Jl

uoquer en vérité : fay aufsi que ton E- uangile règne en ce lieu y fortifiant tes feruiteurs de peur qtfiis ne trebufchent en l'erreur des Epicuriens, &: autres a- poftats : mais foyent conftans à perfe- uerer en la vraye adoration de ta Diui- nité felon ta fain&e Parole.

Qu'il te plaife aufsi ô Dieu de toute bonté" eftre Protecteur du Roy noftre Souuerain Seigneur felon la chair , de fa femme, de fa hgnee,& fon ConfeihMef- fire Gafpard de Coligny , fa femme & fa lignee,les conferuant en volonté de main tenir & fauorifer cefte tienne Eghfe , & vueille à moy ton treshumble efcla- ue donner prudence de me conduire de forte que ie ne fouruoye point du droit chemin & que ie puifîe refifter à tousles empefchemens que Satan me pourroit faire fans ton aide, que te cognoifiions perpétuellement pour no- ftre Dieu Mifericordicux, Iufte luge, & Confèruateur de toute chofes auec ton fils lefus Chnft regnant auec toy & ton faind Efprit, efpandu fur les A- poftres. Crée donc vn cœur droit en nous , mortifie nous à péché : nous régénérant en homme intérieur pour viure à iuftice,en affuiettiffant noftre chair pour la rendre idoine auxaâions»

E 4

yi HISTOIRE

deTameiiifpireepartoy, & que faifion* ta volonté en terre, comme les An- ges au ciel. Mais de peur que l'indigence decercher nos necefsitez , ne nous face tresbucher en pechépar desfiance de ta bonté, plaife toy pourueoir à noftre vie, & nous entretenir en fanté . Et ainfî que la viande terreftre parla chaleur defe- ftornachfe conuertit en fang & nourri- ture du corps, vueilles nourrir & fuftan- ter nos âmes de la chair &du fang de ton fils , iufques aie former en nous, & nous en luy: chafTant toute malice ( pafture de Satan ) y fubrogant au lieu d'icelle , cha- nte' ôcfoy^afin quefoyons cogneus de toy pour tes enfans , & quant nous t'au- rons offenfé, plaife toy Seigneur de Mi- fericorde, lauer nos pèches au fang de, ton fils, ayant fouuenance que nous fora mes conceus en iniquité, & que naturel- lemétparladefobeirTanccd'Adam.peché eft en nous. Au furplus cognois que no- ftre ame ne peut exécuter le faint defir de t'obeir par l'organe du corps im- parfait & rebelle.Par. aînfi plaife toy par le mérite de ton fils Iefus ne nous impu- ter point nos fautes, mais nous imputant le facrificc de fa mort & pafsion que par £oy auons fouffert auec luy, ayans efté antez en luy par la perception de fon .corps au miftercde l'Euchanftie. Sem- bla^

de l'a meriqje. 73

blablement fay nous la grace qu'à l'e- xéple de ton fils qui a prié pour ceux qui l'ont perfecuté,nous pardonnions à ceux qui nous ont offenfez, & au lieu de vengeance procurions leur bien com- me s'ils eftoyent nos amis . Et quand nous ferons folicitez delà mémoire des biens/plendeurs, popes, & honneurs de te monde , eftans au contraire abattis de pauureté &de pefanteur de la croix de to fils efquels il te plaife nous exercer pour nous rêdre obeiflans,de peur que engraïf fez en félicité mondaine , ne nous rebel- lions contre toy , fouftiens nous & nous adoucis l'aigreur des affligions, afin que elles ne fuffoquent la femence que tu as mife en nos cœurs. Nous te.prions aufsi Père celefte, nous garder des entreprifes de Satan, pai lefquelles il cercheànous defuoyenpreferue nous de cesminiftres & des Sauuages infenfez, au milieu def- quels il te plaift nous, côtenir & entrete- nir^ des apoftats « de la Religion chre- ftienne efpars parmi eux: mais plaife toy les rappeler àton'obeiflance,afin qu'ils fe conuertiflent , & que ton Euangile foit publié par toute la terre , & qu'en toute nation ton falut foit annoncé. Qui vis & règnes auec ton fils & le faint Efprit es llecles des fieçles Amen*

"CefloyeS certains truchemens de Norman die qui e- fias efpars parmy les Saunages auant que Villegagno allaften ce pays la ne fevoulurèt regerfouz^ luy à fon «rrmte.

74

HISTOIRE

à no fire Seigneur Je/Us Çhrifi^que

ledit ZJillegagnon proféra

tout dvm fuite.

IESVS CHRIST, fils de Dieu viuantcceternel,&confubftantiel,fj)Ien- <leur de la gloire de Dieu, fa viae ima^e, par lequel toutes chofcs ont efté hnes> qui ayant veu Je genre humain condam- néparrinfallible ingénient de Dieu ton père par la tranfgrefsion d'Adam, lequel homme pour iouyr de la vie & Royaume éternel, ayant cfté fait de Dieu d vne ter- re non poluë de femence virile, dont il peut tirer necefsité de pèche' , doue7 de toute vertu, enJiberté de franc arbitre de fe conferuer en fa perfe&ion : ce neantmoins" allcfchéparla fenfualitéde fa chair , folicité & efmcu parles dards enflammez de Satan, fe laiffa veincre, au moyen dequoy , encourut Tire de Dieu, donc cnfuyuoitTinfallible perdi- tion des humains , fans toy noftre Sei- gneur qui meu de ton immenfe & in- dicible charité t'csprcfenteà Dieu ton père, t'cftant tant humilié de daigner tefubftituer au lieu de Adam pour en- durer tous les Hots de la mer de l'indi- gnation de Dieu ton Pcre, pour noftre

pur-

DE L5A ME R I QV H 75

purgation . Et ainfi que Adam auoit efté fait déterre non corrompue . fans fe- mence virile, as elle' conceu du Saint Efput en vne Vierge, pour eftrc fait & formé en vraye chair comme celle de Adam fubiette à tentation & continuel- lement exercé pardeflus tous humains, fans péché s & finalement ayant voulu ariter en ton corps par toy , celuy A- dam & toute fa. pofterité , nourriffant leurs âmes de ta chair & de ton fang , tu as voulu fouffrir mort , afin que comme membres de ton corps, ils fe nourrirent en toy,& qu'ils plaifent à Dieu ton père, offrant ta mort en fatisfaétion de leurs offences comme fi c'eftoit leur propre corps . Et ainfi que le péché d'Adam e- ftoit deriué en fa pofterité , & par le péché la mort, tu as voulu, &: as impetré de Dieu ton Père , que ta iuftice fuft im- putée aux croyans , lefquels par la man-' ducation de ta chair &de ton fang , tu as fait vns auec toy, & transformez en toy comme nourris de ta chair & fubftan ce, leur vray pain pour viure éternelle- ment comme enfans de Iuftice & non plus d'ire. Or puis qifilfa pieu nous faire tant de bien , & qu'eftant afsis à la dextre de Dieu ton père, éternel- lement es ordonné noftre Intercefleur, & Souuerain Preftre , felon Tordre

yillega- gnonfait (a Cène,

de Ceint* & de Vil- legagnon touchant* la doctrine &les Sa- tremens.

76 HISTOIRE

de Melchifedec , aye pitié' de nous , con- ferue nous , fortifie & augmente noftre fby , offre à Dieu ton Père la confefsion que ie fay de cœur & de bouche, en pre- fence de ton Eglife mefanÛifiantpar ta Efprit comme tu as promis difant: le ne vous lairray point orphelins. Auance to Eglife en ce lieu , de forte qu'en toute paix tu y fois adore' purement.Qui vis &: règnes auec luy & le faind Efprit es fie- des des fiecles éternellement. Amen.

Ces deux prières finies Villcgagnon fe prefenta le premier à la table du Sei- gneur^ receut à genoux le pai a & le vin de la main du Miniftre.Cependât,&pour lefairecourt,felonqu'onapperceuoitai- fément que luy & Cointa (nonobftant comme il a efté veu qu'ils euflent renon- cé à la Papauté ) auoyent plus d'enuie de debatre & contefter , que d'apprendre & de profiter, aufsi ne demeurerent-ils pas long temps fans efmouuoir des difputcs touchant ladodrine. Mais principale- ment furie point delà Çene ? car quoy qu'ils reiettafîentla Tranfubftantiation de l'Eglife Romaine comme vne opi- nion fort lourde & abfurde, & qu'ils ne approuuaflent non plus laConfubftatia- tion y fi ne confentoyent-ils pas à ce que les Miniftres cnfcignzns que îeftis Chrift par la vertu ConCdnâ Efprit fe com-

niuni-

»

DE L'A MERIQVÊ* jj

munique du ciel en nourriture fpirituel- le à ceux qui reçoyuent les fignes en foy* maintenoyent par la parole de Dieu, que le corps du Seigneur n'eftoit ni enclos ne change' en iceux . Car difoyent Ville- ga<*non & Cointa , ces paroles: Ceci eft mon corps* Ceci eft mon fang, nefepeu- uent autren^ët prendre finon que lecorps & le fang de leius Chrift y foyent conte- nus.Si vous demandez commet donques veu que tu as dit qu'ils reiettoyentles deux fufdites opinions de la Tranfub- ftantiation & Confubftâtiation Tenten- doyent-ils? Certes comme ie n'en fcay rien aufsi croy-ie fermement que ne fai- foyent-ils pas eux mefmes : car quand on leur monftroit par d'autres paffages que ces paroles Ôclocutiôs font figurées^ c'eft à dire que FEfcriture a accouftumé dappeler & nommer les fignes des Sa- cremens du nom de la chofe llgnifiee,cô- bien qu'ils ne peuffent répliquer chofe qui eut apparêce du contraire, ils ne laif foyent pas pour cela de demeurer opi- niaftres : tellement que fans feauoir le moyen comme cela fe faifoit, non feule- ment ils vouloyent manger grofsiere- ment pluftoft que fpirïtuellemét la chair delefus Chrift, mais qui pis eft à la ma- nière desSauuages nommez Ou-etacas* defquels i'ay parle' par cideuantjils la

Le Mini- fire Char- tier pour- guoy r en- noyé en Framepar ViUega- gnon.

Lettres de

TJtttega- gnon a, Caluin.

78 HISTOIRE

vouloyent mafcher & aualer toute crue, Toutesfois , Villegagnon qui feignoit ne defirer rien plus 5 que d'eftre droi- tement enfeigné , afin de faire bonne mine renuoya en France Chartier Mi- niftre dans l'vndes Nauires ( lequel a- près qu'il fut chargé deBrefil , & autres marchandifes du pays , partit le qua- trième de Iuin pour sen reuenir) afin difoit il de feauoir & rapporter les o- pinions de nos dodeurs fur ce differeut de la Cène : & nommément edie de Maiftre lean Caluin à 1 aduis duouel di- foit il , il fe vouloitdu tout fubmettre, Etdefaitieluyay ouy fouuentefois îeï- terer ce propos. Monfieur Caluin eûVvn des feauants perfonnages qui ait efté de- puis les Apoftres: & îi'ay point leu de do- cteur qui ait mieux expofé ni traité Vef^ criture fainte plus purement à mon <*ré qu'i{ à fait. Aufsi pour monftrer qu'il le reueroit,non feulement en larefponce aux lettres que nous luy portafmes de fa part luy mâda-il bien au long de tout fon eftat en general , mais particulièrement (ainfi qu'il fe verra encores à la fin de To riginal de fa lettre en datte du dernier de Mars mil cinq cens cinquante fept la- quelle eft en bonne garde;il efcriuit d'an ciede Brcfil& de fa propre main ce qui s'enfuit.

radiou-

DE L' A M E R I QJ Ë 79

I'adioufleray le confeil que vous m'a- >* liez donné par vos lettres, m'eforçant » de tout mon pouuph de ne m'en def~ » uoyer tant peu que ce foif . Cai de fait ie *> fuis tout perfuadé qu'il n'y en peut a- >* uoir de plus faim, droit , ni plus entier. ** Pourtant aufsinous auons fait lire vos» lettres en l'aiîemblee de noftre confeil: >* & puis après enregistrer afin que s'il » aduient que nous nous deftournions du droit chemin, par la lcdure d'icelles ** nous foyons rappelez , & redreflfez d'vn » tel fourtioyement. 35

Mefmes vn nommé Nicolas Carmeau

qui futle porteur de fes lettres , & qui e-

{toit parti des le premier iour d'Auril

dans le Nauire de Rofee, me dit en

prenant congé de nous, que Villegagnon

luy auoit commandé dédire de bouche

àMonfieur Caluin, qu'afin deperpetuer

la mémoire du confeil qu'il luy auoit

baillé , il le feroit engrauer en cuyure :

comme aufsi il auoit baillé charge audit

Carmeau de luy ramener de France quel

que nôbre de personnes, tanthômes,fem

mes,qu'enfans, promettât qu'il défraye-

roit & payeroit tous les defpes que ceux

de la religion feroyent à Taller trouuer.

Mais auât que pafTer outre ie ne veux

pas obmettre de faire ici mention de dix

garçôs Sauuages aagez de neuf à dix ans

fhns Saw- nages en- Koye^ en Iranee.

Premiers mdriages folennife^ à la façon des Chré- tiens en CxAmeriq.

Su HISTOIRE

& au deffous (prins en guerre par les Sau nages amis des Frâçois,qui. les auoyétvê dus pour efclaues à Villegagno) lefquels après que le Miniftre Richier à la fin d'vnpr.efche leur eut impofé les mains, & que nous tous enfemble eufmes prié Dieu qu'il leur fift la grace d eftrelesprc mices de ce pauure peuple,pour eftre at- tiré à la cognoiflance de fon falut, furent embarquez dans les Nauires (qui comme i'ay dit j partirent dés le quatrième de Iuin) pour eftre amenez en France, ou cftans arriuez & prefentez au Roy Hen- ry fécond lors regnant, ilenfitpfefent à quelques grands Seigneurs: & entre au- tres il en donna vn à feu Monfieurde Paf fy, lequel ie recogneu chez luy à mon retour.

Au furplusle troifieme iour d'Avril, deux ieunes hommes , domeftiques de Villegagno efpouferét au prefche à la fa çô des Eglifes reformées, deux de fes ieu nés filles que nous auios menées deFrâce en ce pays là. Et en fais ici mention tant parce que non feulement ce furent les premieres nopees &mariages faits & fo- lennifez à la façon des Chreftiens en la terre de TAmeriqucmais aufsi parce que beaucoup de Sauuages , qui nous eftoyët venus voir furent plus eftonnez devoir des femmes veftues , dont ils n'auoyent

iamais

..

DE ÙMERIQJE.

àamaisveu auparauant) qu'ils ne furent esbahis,des ceremonies qui leur eftoyet aufsidutoutincogneues.Semblablemét Je dixfeptieme de may Cointa efpoufa vne autre ieune fille parente d>n nomme la Roquette de Rouen lequel ayant paffé la mer quant &nous , Pedant mort quel- que temps après que nous fufmes là.ar- riuez, laifla héritière fadite parente de la marchandife qu'il auoit portée , laquelte confiftoit en grande quantité de cou- jfleaux, peignes, mirouers,frifes, liaims à pefcher, & autres petites befôgnes pro- pres à trafiquer entre les Sauuages. €ela vint biê à point à Cointa, lequel fe feeut bien accommoder du tout. Les deux au- tres filles ( car comme il a efté veu en no- ftre embarquement, elles eftoyent cinq) furent aufsi incontinent aptes mariées à deux Truchemens de Normandie: telle- ment qu'il ne demeura plus entre nous femmes ni filles chreftiennes à marier.

Surquoy afin de ne taire nonplus ce qui eftoit louable que vituperable en Vil legagnon,ie diray en paffant, d'autat que certains Normans lefquels dés longteps auparauant qu'il fut en ce pays là, s'eftâs fauue* d'vnNauirequi auoit fait nau- frage,eftàs demeurez parmi les Sauuages viuans fans crainte de Dieu, ils pail- Jardoyent auec les femmes & filles (corn-

F

et HIS TO IRE

me Ten ay veu qui en auoyeiit des enfant ia aagez de quatre àcinq ans) tant di-ie pour reprimer cela, que pour obuier que nul de ceux qui fufoyent leur refidençe en Pille n en abufaft de celle façon: Vil - legation , par l'aduis du confeii , fit de- ^onm or- fence à peine de la vie que nul ayant ti- inTv tre de Chreftien , n'habitaft auec les femmes des bauuages . Il elt vray que l'ordonnance portoit , que fi quelques v- nes eftoyent appelées à la cognoiflance de Dieu, qu'après qu'elles feroyent bap- tifees , il feroit permis de les efpoufer. Mais tout ainfi, quelques rernonftrances que nous ayons parplufieurs fois faites à ce peuple barbare , qu il n'y en eut pas vnc qui laiflant fa vieille peau voulut ad uouer Iefus Chrift pour fon fauueur:auf fi tout le temps que ie demeuray , n'y eut il point de François qui en print à femme. Neantmoins comme celle loya- uoit doublement fon fondement fur la parole de Dieu , aufsi fut elle fi bien ob- feruee,quenon feulement pas vn feul, tant des ges de Villegagnô,que de noftre compagnie ne la tranfgreffa , mais aufsi, quoyquei'ayeentédu diredeluy au con traire depuis retour, afïauoir qu'eftât enTAmcriq. il fepoluoit auec les femes Sauuages, ie luy rendray ce tefmoignage qu'il n'en efloit point foupçonné de no- ftre

DE l'aMEUQJE. 8|

lire temps. Qui plus eft il auoit tellemtt en recommendation la pratique de fon ordonnance, que ncuft efté l'inftante re- quefte que quelques vns de ceux qu'il ai- mait le plus luy firent pour vn 1 ruche- ment, qui eftant aile en terre ferme auoit efté conuaincu d'auoir paillarde auec \ne de laquelle il auoit iaautresfois abufé,au lieu qu'il ne fut puni que de la cadene au pied , & mis au nombre des efelaues , il vouloit .qu'il fut pendu. Villegagnon dô- ques, felon que i'en ay cogneu,tant pour fon regard que pour les autres , eftoit à louer en ce point : & pleuft à Dieu pour l'aduancementde l'Eglife &pourle fruit que beaucoup de gens de bien en rece- uroyent maintenant,qu'il fe fuft aufsi bië porté en tous les autres.

Mais. mené qu'il eftoit au refte dVn e- fpritdecontradiftion,nefypouuantcon tenter de la fimplicité , que TEfcriturç fainte monftre aux vrais Chreftiens tou- chant l'adminiftration des Sacremens: ^ il aduint le iour de Penthecofte &$-fçirt!He liant , que nous fifmes la Cène, &&■*£*£% la féconde fois , luy alléguant que jaint les AUeg^ Cyprian, & faint Clement auoyentef £«* crit qu'en la celebration d'icelle il falloit^^, mettre de Peau au vin, non feulement il vouloit opiniaftrement,& par nécessi- té que cela fefift, mais aufsi affermoit 1 F %

Seconât

fa-

Pafage mal appli- qué par

Villegag.

84 HISTOIRE

& vouloit qu'on crcut que le pain con ere profi'toit autant au corps qu'à Tame. Dauantage qu'il falloit meflerdu fel dc de l'huile auec l'eau du baptefme. QuVn Mini ft re ne fepouuoit remarier en fé- condes noces : amenât le paffage de faint Paul à Timoth Que TEuefque foit mari dVne feule femme. Brief ne voulant plus defpendre d'autre confeil que du fieri propre, & fans fondement de ce qu'il di- foit en la parole de Dieu > il voulut lors- abfolument tout remuera fon appétit. Mais? afin que chacun foit aduerti com- ment il argumentoit inuinciblemet, d>n tre plufieurs fentences del'Efcriture que il mettoit en auant, prétendant prou- uer ce qu'il vouloit maintenir , i'en pro- poferay ici vne . Voici doneques ce que ie luy ouï vn iour dire à l'vn de fes gens. N'as tu iamais leu enl'Euangile du Lé- preux qui dit à Iefus Chrift, Seigneur tu veux tu me peux guérir: & qu'inconti- nent que Iefus luy eut dit, ie le veux fois net, il fut net. Ainfi(difoit ce bon expofi- teur)quâd IefusChriftàdit du pain, Ceci eft mo corps, il faut croire fans autre in- terpretation qu'il y eft enclos: & laiffos di re ces gês de Geneue:ne voila pas biê in- terpreter vn paffage par l'autre. Ceft cer tes aufsi bien rencontrer , que celuy qui allégua en vn Concile, que puis qu'il eft

eferit

,

DE L'A M E.R I QV F. 85

efcrit queDieu à créé l'homme à fon ima çe,qu il faut doncqucs auoir des images. Partant qu'on iuge maintenant par ceft échantillon fila Théologie de Villega- gnon qui a tant fait parler de luy^n'eftoit pas feriale ? & fi entendât ù bien l'Efcri- ture , comme il s'eft vante', il n'eftoit pas pour faire tefte en difpute, &clorre la bouche à Caluin , & à tous ceux qui le voudroyent maintenir ? Iepourrois ad- ioufter beaucoup d'autres propos aufsi ridicules que le precedent , que ie luy ay ouïtenir touchanteefte matière des Sa- cremens . Mais parce que quand il fut de retour en France , non feulement Petrws Richerius le defpeignit de toutes Ces couleurs , mais aufsi que d'autres après ' l'Eftrillerent , & Efpouffeterent fi ' bien & ^f» qu'il n'y fallut plus retourner, craignant./?"*/^ d'ennuyer les le&eurs , ie n'en diray îci^f/^ dauantage . En ce rnefme temps Cointa, tn Vtiiz- voulant aufsi monftrer fon feauoir , fe*,«g,,M mit a faire leçons publiques : mais ayant Leçons ie commencé l'Euangile felon faint lean C**»t*. (matière telle & aufsi haute que feauent ceux qui font profefsion de Théologie) il rencontroit le plus fouuét aufsi à pro- pos qu'on dit communément que magni ficat eft à matines : & toutesfôis c'eftoit le feul fuppoft deVillegagnon en ce pays là, pour impugnerla vraye doârinç de

F 3

86

HISTOIRE

l'Euâgile. Cornent doc? dira ici quelcun, Tom.iJi le Cordelier frère And-reTheuet quife ai.ch.8. plaint fi fort en faCofmographie que les Miniftres que Caluin auoit enuoyez en l'Ameriq. enuieux de fon bië& entrepre nans fur fa chafge,Pempefcherent de ga- gner les âmes efgarees du panure peuple Saunage > fe tàifoit-il lors > eftoit-il plus affeftionné enuers les Barbares, qu'àla defence del'Eglife Romaine, dont il fe fait fi bon pilier?La refponce à cede bour ïrfZgel. dede Theuet en ceft endroit fera , que tout ainfi que i'ay ia dit ailleurs , qu'il e- ftoit de retour en France auant que nous arriuifsions ence payslà,aufsi prie ie derechef les lecteurs de noter ici en paf- fant, que comme ien'ay fait ni ne feray aucune rrientiô de luy en tout le difeours prefent touchant les difputes que Ville- gagnon & Cointa eurent contre nous au Fort de Colligni en la terre du Brefîl, qu'au fsi n'y a il iamais veu les Miniftres dont il parle, ni eux femblablement luy. Partat que ce bon Catholique TheuetCle quel auoit lors vn fofle , de deux mille lieues de mer entre luy & nous pour em- pefcher que les Sauuagcs inoftre occa- sion ne fe ruaffent fur luy &lemi(Tcntà Cofna* mort , ainfi que contre vérité, d'autant To 2-. li. comme i'ay dit qu'il n'yeftoit pas de no- % .çh.i. jrj-rc tcnipS J] \o£i eferire) fafis repaiftre

le mon*

.

DE L'A ME R I QVÏ. 87

le monde de telles balliueines , allègue d'autre exemple de Ton zèle, que celuy qu'il dit auoir eu en la conueriîô des S au uaees fi les Miniftres ne leuffent empel- che , car cela eft faux. Or pour retourner à mon propos , incontinent après celte Cène de Penthecofte Villegagnon decla- rant auoir changé l'opinion qu'il diloit autresfois auoir eue de Caluin -, fans at- tendre fa refponce , qu'il auoit enuoye quérir en France , par le Mimftre Char- viiwg- tier,dit que c'eftoit vn mefchant &vn he- «J(*V, retique defuoyédela foy : &de fait del- f tr- iors nous monftrant vn fort mauuais vi-™^{ fage, mefmes adiouftât qu'il'vouloit que w. le prefche ne duraft plus que demie heu- re, depuis la fin de May il n'y afsifta que bien peu . Conclufion, la difsimulation de Villegagnon nous fut lors fi bien def- ££«£ couiierte ( qu'ainfi qu'on dit) nous co- gagmdt gneufmes adonc de quel bois il fe chàa*£*M foit.Que fi on demande maintenant quel &laiaufe le fut l'occafiô de cefte reuolte: quelques r,r^3- vns desnoftres tenoyent que le Cardi- nal de Lorraine & d'autres luy ayans ef- crit de France par le maiftre d'vnttaùire qui vint en ce temps au Cap de Fne trente lieues au deçà de l'Iiîe ou nous e- ftions,l'ayant reprins fort afp rement par leurs lettres, de ce qu'il auoit quitte la Religion CatholiqueRomaine, auoyent

F 4

88 HISTOIRE

caufé ce changemêt en luy.Et de fait ayat comme vn bourreau en fa confcience, il VglTSm ^cuim fi chagrin, que iurant à tout coup %conj\ien Je corps faint laques Cqui eftoit fon fer- KpZttZ. nicnt or<*inaire) qu'il romproit la tefte, 'dinaire. les bras , & les iambes au premier qui le fafcheroitvnulnes'ofoitplus trouuer de uant luy.Surquoy,puis qu'il vient à pro- pos, iereciteray la cruauté que ieluy vis exercer en ce temps la fur vn François Ç*m*<& nommé la Roche, lequel il tenoit à la chaîne. Ayant fait coucher ce pauure ho- me tout a plat contre terre , & par vn de fes Satalites à grand coups de baftos tant fait battre le ventre, qu'il perdoit pref- ques le vent & l'haleine , après qu'il fut âinfi meurtri d'vn cofté, ceft inhumain luy difoit: corps S. laques paillard tour- ne l'autre, tellement que le laiifant ainfî à demi mort, encore ne fallut il pas pour cela, que lepauure homme lairTaft de tra- uailicr de fon meftier, qui eftoît Me- nuiiicr. ^Scmblablcment les autres Fran- çois qu'il tenoit à la chaine pour, la mef- riie caufe que le fufdit la Roche, aflauoir, parce que à caufe du mauuais traitement qu'il leurfaifoit auât que nous fufsios en ce pays , ils auoyent confpiré entr'eux de le ietter en mer: cftans plus trauaillcz que s'ils cnlfent cfté aux galères , aucuns d'entr'eiïxcharpctiers deleur cftatTabâ-

donnais

cfcla,

de

D E L'AMERIQJ E. 89

donnans , aimèrent mieux s'aller rendre en terre fermeauec les Sauuages(lefquels les traitoyent plus humainement) que de demeurer auec luy.Dauantage trente ou quarante tant hommes que femmes Sau- uages Margot* lefquels les Toinupintm- ^m^ haoultsnos alliez auoyent prins prifon- étliff%f niers en guerre , Se les luy ayans vendus, les tenoit efeiaues, eftoyent encores trai- tez plus cruellement. Et de fait ieluy vis vne fois faire embraffer vne piece d'ar- tillerie à Tvn d'entr'eux nommé M ingant auquel pour vne chofe qui ne meritoit pas prefques qu'il fut tancé,ilfitneantmdins dégoûter & fondre du lard fortchaud fur les fefles: tellement que ces pauures gens difoyent fouuent en leur langage^fi nous eufsions penféque.T^i"-^/^j(ainfi appe- loyent ils Villegagnon) nous euft traitez de cefte façon , nous nous fufsions plu- ftoft faits manger à nos ennemis que de venir vers luy. Voila en paffant vn pe- tit mot de fon humanité r&ferois con- tent n'eftoit 5 comme il à eftétouché ci deffus , que quand nous eufmes mis pied à terre en fonlfle , il nous dit nommé- ment qu'il vouloir que la fuperfluité des habillemens fut reformée définir ici de parler de luy.

Il faut doneques que ie dife encores le. . bon exemple & la pratique qu'il monftra

£0 HISTOIRE

cnceft endroit. Ayant grande quantité tant de draps delaine(qu'il aimoit mieux laiffer pourrir dans [es coffres que d'en reueftir {es gens , vne partie defquels neantmoins eftoyent prefque tous nuds) que de foye : comme aufsi des camelots de toutes couleurs, il s'en fit faire fix ha- billemens à rechanger tous les iours de e > la femaine: affauoir,la cazaque & les

équipage r r jl

de voie- chauiics touiiours de meiines,de rouges, &*&"*> de iaunes,de tannez* de.blancs>de hleuz, & de verts:tellement que cela eftant aufi- û bien feant à fon aage & au degré & profefsion qu'il vouloit tenir qu'rn cha- cun peut iuger , aufsi cognoifisions nous à peu près à la couleur de l'habit qu'il auoit veftû,de quel humeur il feroit me^- nécefte iourneela : de façon que quand nous voyons le vert &le iaune en pays, nous pouuions bien dire qu'il n'y faifoit pas beau. Mais fur tout quand il eftoit paré d'vne longue robe de Camelot iau- rie bâdee de velours noir le faifant moût beau voir en tel equipage , les plus io- yeux de {es gens difoyent que c'eftoit lors vn vray enfant fans fouci . Partant celuy ou ceux qui comme vn Sauuage le firent peindre tout nud au deffus du ren-^ uerfement de la grand marmite euffent efté aduertis de cefte belle robe^il ne faut point douter que pour ioyaux & orne- ment

DE L'A ME RIQJE. 91

ment ils neluyeuffent aufsi bien IaifTee qu'ils firent fa croix & fon flageolet pen- dus à fon col.

Que fi quelqu'vn dit maintenant quç il n'y a point d'ordre que i'aye recerchc ces chofesde fi près, lefquelles à la vé- rité ie confeffe, principalement quant à ce dernier point3 ne valoir pas l'efcri- ré,ie refpond puis que Villegagnon a tant fait le Roland le Furieux contre ceux de la Religion reformée , nommé- ment depuis fon retour en France , leur ayant , di-ie , tourné le dos de celle fa- çon,il me femble qu'il meritoit que cha- euh feeut comment il s'eft porté en tou- tes les religions qu'il afuyuies.

Or finalement après que par le fieur uucAJim du Pont nous luy eufmes fait dire que puisquilauoit reiettél'Euangile , nous departif- n'eftàns point autrenrent^ fes fuiets, r^f™ n'entendions plus d'eftre à fon ferm- ée, moins voulions nous continuer de porter de la terre & des pierres eu fon Fort: luy nous penfant bien fort èftonner & nous faire mourir de faim, défendit la deffùs qu'on ne nous bail- lait plus hs deux gobelets de farine de racine que chacun de nous (ainfi que i'ay dit ci defius) auoit accouftumé d'auoir par iour Dequoy tant s'en

£2 HISTOIRE

fallut que nous fufsions fafches , qu'au contraire (outre ce que nous en auions plus pour vne ferpe, ou pour deux ou trois caufteattx que nous baillions aux Sauuages qui nous venoyent fouuet voir dans leurs petites Barques , ou bien ral- lions quérir vers eux 5 qu'il ne nous en euft feeu bailler en demi an) nous fufmcs fcien aifes par tel refus d'eftre entieremet tors de fa fuiettion . Cependant s'il euft efté le plus fort ,&qu vne partie de fes gens & des principaux n'euflent tenu no itre parti , il ne faut douter qu'il ne nous euft lors mal faitiios befôgnes.Et de fait pour tenter s'il en pourroit venir à bout, ainfîqu'vn nommé lean gardien &moy fufmes vn iourde retour de terre ferme (ou nous auions efté enuiro quinze iours parmi les Sauuages ) luy feignant ne rien fauoir du congé que nous auions deman- dé à monfïeur Barré fon Lieutenant auat que partir, Se prétendant par que nous eufsions tranfgrefieles ordonnâmes qu'il auoitfaites>que nul n'euft à fortir del'I- fle fans licence^non feulement nous vou- lut faire aprehender, mais aufsi comman doit que comme à fes efclaues on nous ViUtga- mjt ^ chacun vne chaine à la iambe.Et en

gntn ten! s r r .

le moyen humes en tant plus grand danger que le

nd™*r &eur ^ll P°nt noftre condu£teur( lequel

battes. attendu fa qualité s'abaiffoit trop fous

luy)

de l'ameriqje. 9$

luy ) au lieu de nous fupporter & de l'cnt pefcher,nous prioit que pour vn iour ou deux nous fouifrifsions cela,&: que quâd la colère de Villegagnon feroit parlée, il nous feroit deliurer . Mais tant à caufe que nous n'auions point enfreint l'ordo- nance,que parce principalemêt,ainfi que Tay dit,que nous luy auions declaré,puis qu'il nous auoit rompu la promefle qu'il nous auoit faite,nous n'entendions plus rien tenir de luy: iointles exemples de tant d'autres que nous voyons iournelle- ment deuant nos yeux eftre ii cruellemét traitez de luy , nous declarafmes tout à plat que nous ne l'endurerions pas. Par- tant luy oyant cefte refponce , & fâchant bien que nous eftions quinze ou feize de noftre compagnie fi bien vnis & liez d'a- mitie , que qui pouffoit l'vn frapoit l'au- tre 5 comme on dit, il ne nous auroit pas de force,il fila doux & fe deporta.Et cer- tes outre cela , ainfi que i'ay dit,les prin- cipaux de (es gens eftans de noftre reli- gion , & par confequent mal contens de luy à caufe de fa reuoIte,fi nous n'eufsiôs craint que monfieur l'Amiral qui l'auoit cnuoyé & qui ne le cognoiffoit pas enco- res tel qu'il eftoit deuenu,en euft efté marry, auec quelques autres refpeds que nous eufmes5il y en auoit qui empoignas cefte oçafion pour fe ruer fur luy,auoyét

94 HISTOIRE

grande enuie en le iettant en mer, de fai-* re manger de la chair & de fcs groffcs efpaules auxpoiffons. Trouuâs dôcques plus expedient de nous comporter dou- cement , encores que nous fusions touf- iours publiquement le prefche qu'il n'o- jfoit ou ne pouuoit empefcher, eft-ce,à fin qu'il ne nous troublaft & brouillait plus quand nous ferions la Cène, du de- puis nous la fifmes de nuit à fon defceu. Et parce qu'après la dernière Cène que nous fifmes en ce pays là, il ncnous refta qu'cnuiron vn verre de tout le vin que nous anions porte' de France* n'ayans moyen d'en recouurer d'ailleurs* $«ejthnjîh queftion fut efmeuë entre nous , alfa-

po£7Jtfi uolr » fi * ^aute <*e vin on *a pourroit ce- ttitïrer TeDrer auec d'autres bruuages. Quelques fansvm, vns alleguans entre autres paflages , que lefus Chrift en finftitution delà Cène, après l'adion ayant expreffémétdit à fes Apoftrcs , le ne boiray plus du fruift de la vigne &c.eftoyent d'opinion quelevin défaillant il vaudroit mieux s'abftenir du figne,que de le changer. Les autres au co traire difans que lefus Chrift quâd il in- stitua fa Cène eftant au pays de Iudee, a-* uoit parlé du bruuage quiyeftoit ordi- naire, s'il eufteftéenla terre des Sauua- ges,euft non feulemét aufsi fait mention du bruuage dont ils vfent au lieu de vin,

mais

.

D E L

AMBRIQJE 95

mais, qui plus eftoit > de leur farine de racine qu'ils mangent au lieu de pain» concluoyent qu ainfi tant que les fignes de pain & de vin fe pourroyent trou- uer , ils ne les voudroyent changer 9 qu'aufsi à défaut Vieeux ne feroyent ils point de difficulté de célébrer la Cè- ne auec les chofes plus communes qui feroyent au lieu de pain & de vin pour la nourriture des hommes dupais ou ils feroyent : tellement que com- me nous nen vinfmes pas iufques à cefte extrémité (quoy que la plufpart inclinait à cefte dernière opinion) aufsi cefte piatierc demeura indecife . Tou- tesfois tant s'en faut que cela engen- draft -aucune diuifion entre nous que pluftoft par la grace de Dieu, demeu- rafmes nous en telle vnion & concor- de, que iedefireroi s que tous ceux qui font auiourd'huy profefsion de la Re- ligion reformée marchaffent du mefme

pied. : , r

Or pour acheuer ce que l'auois a dire gj*$g touchant ViIlegagnon,il aduint fur la fin gagnm he du mois d'OÀobre , que luy deteftant de j£.^ .plus en plus & nous & lado&rine quer,r mj9m nous fuyuions>difant qu'il ne nous vou- *•". loitplus fouffrir ni endurer en fon Fort, ni en fon Ifle,nous commada d'en fortir. Il eft vray ainfi que i'ay touché ci deflus

90 HISTOIRE

que nous auions bien moyen de Yen chaf- fer luy mefme fi nous eufsions Voulu: mais tant pour luy ofter toute ocafion de fe plaindre de nous, que parce ( outre les yaifons fufdites)que la France eftant lors abruuée que nous eftions allez en ce pais , pour y viure felon la reformation de PEuangile, craignans de mettre quelque tache fur iceluy en obtemperans à Ville- gagnon,nous aimafmes mieux luy quiter la place . Et ainfi après que nous eufmes demeuré enuifon huit mois en ceftelfle &: Fort de Colligni , lequel nous auions aidé à baftir,nous nous retirafmes &paf fafrhes enterre ferme, ou en attendans qu'vn Nauire du Haure de grace quie- ftoit la venu pour charger duBrefilCau maiftre duquel , nous marchandafmes de nous repalTer en France) fuft preft à par- tir,nous demeurafmes deux mois. Nous nous accommodafmes fur le riuage de la mer à corté gauche en entrant dans ce- nous de- fte riuiere de Cjanabarazu lieu dit par les meurafmes pranr0is Ja briquetiere, lequel if eft qu'à fermede demie lieue du Fort, Et corne de la nous vùmmq. allions, venions, fréquentions, mangiôs, &: buuions parmi les Sauuages (lefquels fans comparaifon nous furent plus hu- mains que celuy qui fans luy auoir mef- fai,t ne nous peut fourfrirauecluy)aufsi eux de leur part nous apportans des vi-

ures &:

Lieu eu

DE ÙMERIQJE, £7

tires & autres chofes dont nous auions à epilogue faire nous y vcnoyent fouuêt vifiter. Or df u VJ€ l'ay fommairemet deicriten ce chapitre, Pinconftace & variation que i'ay cognuë en Villegagnon en matière de Religion: le traitement qu'il nous fit fous prétexte d'iceile: fes difputes & Poccafion qu'il prit pour fe deftournerdePEuangile: fcs gèftes & propos ordinaires' en ce pays là: f inhumanité dont il vfoit enuers fcs gës, & comme eftoit magiftralement équi- pé. Partant referuant à dire quand ie fe- rayennoftre embarquement pour le re- tour , tant le congé qu'il nous bailla, que la trahifon dont vfa enuers nous à no- ftre département delà terre des Sauna- ges , afin de traiter d'autres points , ie le faiflferay battre 8c tourmenter fes gens dans fon Fort, lequel auec le bras de mer ou il eft fitué, ie vay deferire en premier lieu.

CHAP. VII.

Deftription delà riuier e de ganabara, autremet dite cenev.Re: de PI fie & Fort de Colligny qui fut bafii en iceliei enfemble des autres I[les qui font eYenuirons*

G

HISTOIRE

O M M E ainfi foit que ce bras de mer &riuieiede {janabara appelée Genevrc parles Por- ti>galois (parce comme on dit qu ils la defcouurirent le premier iour de larmier ) laquelle derncuie par les vingt & trois degrez au delà de 1 Equi-* noâial,& droit fous le Tropique de Ca- pricorne,ait cftéi'vn des ports de mer en la terre du Brefl, plus frequëié de noftrc temps par les François, i'ay penfé n'eftrç hors de propos, d'e faire vne particulière & fommaire defeription. Sans doneques nVarrefter à ce que d'autres en ont voulu efcrire,ie di en premier lieu (ayat demeu & nauigué fur icelle cnuitô vnan^ que en s'auançant fur les terres elle a enuirô douze lieues de long , & en quelques en- droits fept ou huit de large : & quant au refle côbien que les môtagnes qui Tenui- ronnent de toutes parts , ne foyent pas fi Comparai fautes que celles qui bornent le grand Se

[on du Lac r . x . i i Â?

de geneue ipacieux lac cl eau douce de Geneue, auu uri- neantmoins, ayantainfi la terre fermede <janab*r* tous coftez, elle eft afîez femblableà îce- '~4me- jUy quant à fafituation.

Au refte quand on laifTe la grand mer pour y entrer , parce qu'il fauteoftoyer trois petitcslflcs inhabitables, cotre lef- quelles les Nauii es , fi elles ne font bien côduites font endurer d'heurter Sc/ebri

fer,

eni' ri que

BE L'AMERIQUE. 9^

ferj'emboucheure en eft affe* fafcheufe. Apres cela , il faut pafl'er par vn deftroit qui n'ayât pas demi quart de lieue de lar- ge eft limite du cofté gauche, en y entrât* cTvne montagne& Roche en forme pira- midale, laquelle n'eft pas feulement d'ef- merueillable & excefsiue hauteur , mais aufsi à la voir de loin on diroit qu'elle eft artificielle: &de fait parce qu'elle eft ron- de &: femble vne greffe tour , entre nous <~^4. François l'auions nommée le pot de beurf */«?•* re. Vn peu plus auant dans la riuieré il y e eurrei a vn rocher > qui peut auoir cent ou fix vingts pas de tour , que nous appelions '***'*>**'*** aufsi le Ratier, fur lequel Villegagnon à fon àrriueë s'y penfant fortifier auoit premièrement pofé fon Artillerie , mais le ftus & reft us de la mer Ten chafla. Vne ?'Ar;/J- lieuë plus outre > eft Tlflé ou nous dc~jie& Fort mentions , laquelle ainfiquè ivay ia ton- eti fe,t€no*è

* s «« n «-il- if ViUcrag?

che ailleurs , eitoit inhabitable au para- uant que Villegagnon fuft arriué en ce pays làrmais au refte n'ayant qu'enûiroa demie lieue Françoife de circuit , & e^ ftant fix fois plus longue que large , en- liironnee qu'elle eft de petits rochers à fleur d*eau, qui empefchçnt que les Vaif- feaux n'enpeuuent approcher plus près que la portée du Canon, elle eft merueiW leufement & naturellement forte . Et de fait n'y pouuât aborder^mefmes auec les

G z

IOO HISTOUE

f>etites Barques finon du collé du port, equel eft encore à Popped te de i auenue de la grand mer, (1 elle cuit efte' bien gar- dée^! neuf!: pas efix pofsible de la forcer ni de la furprendre. Au furplus y ayant deux montagnes aux deux bouts, Ville- gngnon fur chacune d'icelle fit faire vne maifonnette : comme nufsi fur vu rocher de cinquante ou foixa.nte pieds de haut3' qui eft au milieu dePIfle, il auoit fait ba- "frir fa maifon. De codé & d'autre de ce rocher, nous anions eiplané & fait quel- ques petites places efqueîles eftoyent ba- fries, tâtla faile ou Ion s'affembloit pour faire le prefche & pour mâger, qu'autres logis efquels (comprenant tous les gens, de Villegagnon.) eriuiron quatre vingts perfonnesqire nous étions, refidents en ce lieu ^logions & nous accommodiôs. Mais no.tezjqu'exceptéla maifon qui eft fur. la roche, ou il y a vn peu decharpen- terie,& quelques Bouleuards furlefquels l'Artillerie eûoit placée, lefquels font reueftus de telle quelle mafïonneric , que ce font tous logis, ou pluftoft loges, des- quels comme les Sauuages en ont elle les Architectes , aufsi les ont ils baftis à leur mode, afTauoir de bois rond, & cou- uerts d'herbes . Voila en peu de mots quel eftoit l'artifice du Fôrt.lequel Villc- gagnon penfant faire chofe agréable à

Gafpard*

L'A ME RIQVE. IOÏ

Gafpard de Côlligny Admirai de Frace, fans la faueur & afsiftancc, aufsi duquel, comme i'ay dit du commencemët,il n'eut iamais eu ni le moyen de faire le voyage, ni de baftir aucune forterefle en la terre du Brefil s nomma Côlligny en la France Antarctique. Mais en faifant femblant de perpétuer de ceft excellët Seigneur, duquel yoirement la mémoire fera à ia- mais honorable entre tous gens de bien, ie laifle a pêfer outre ce que Villegagno, contre la promelfe qu'il luy auoit faite auânt que partir de France, d'eftablirie pur feruice de Dieu en ce pays , fe re- uoltade la Religion, combien encore,en quitanteefte place aux Portugais, qiu en font itlaintenantpoflTefleiirs , il leur dôna occafion de faire leurs trophées & du de Colligni,& du nom de France Antar- ctique qu'on auoit impofé à ce pays là.

Sur lequel propos ie diray . que ie ne me puis aufsi a fies efmerueiller, de ce que Theiiet à fon retour de T Amérique, en Tannée 1557* voulant femblablement . complaire au Roy Henry fécond lors re- gnant , non feuleuent , en vne carte qu il fit faire de cefte riuiere de Ganabara & Fort de Colligni , fit pourtraire à cofte gauche d'icelle en terre ferme , vne ville qu'ilnômavi l'le n r rimais aufsi, euoy qu'il ait eu afféz de temps depuis 1 G }

IQ2 HISTOIRE

pour pçfer que c'eftoit vne moquerie, Yz ncâtmoins fait mettre derechefen fa Cof mographie. Car quad nous partifmes cefte terre du Brefil , qui fut plus d'vn an après Theuet, ie maintien qu'il n'y auoit aucune forme de bajljinens, moins villa- ge ni ville à rédroit ou il nous en à naar*- ViUeima- que & forge' vne, vrayement fantaftique. S:T/ Aufsi. ln mf fa* cftant en incertitude de ^«um^cequi deuoit précéder au nom de cefte flou*, ville imaginaire^ la manière de ceux qui difputét s'il faut dire bonet rouge ou rou ge bonet,rayâtnomee vill e-h e n r y en fa premiereCarte,&H enry-ville en la féconde 5 donne affe* à coniedurer que ce n'eft qu'imagination & chofe fup- pofeede tout ce qu'il en dit : tellement que fas crainte de l'equiuoque, le lecleur choifïffat lequel qu'il voudra de ces deux flôs,trouuera que c'eft toufiours tout vn, affauoir rien que de Iapeinture. Dequoy ie conclus neantmoins , que Theuet des lors, non feulement feiouaplus du nom du Roy Henry que ne fit Villegagnon de celuy deColigni,qu'il impofa àfon Fort, mais aufsi que par cefte reiteration , en- tant qu'en luy eft,ilprophane la mémoi- re de fon Prince.Et afin de preuenir tout ce qu'il pourroit répliquer la deffus ( luy nyant que le lieu qu'il pretend foit ce- luy que nous nommafmcs la Briqueterie

auquel

DE L'AMERIQJE. 103

auquel nos manouuriers battirent quel- ques maifonettes ie luy côfeffe bien qu'il y a vne montagne en ce pays 11 , laquelle les François, en foiuiea&cc de leur fouue- rain Seigneur,nômcrent le MontHenrjr, comme aufsi nous en appelions vn autre Corguiieiey , du fùrnom de Philippe de Corguiîerey fieur du Pot,qui nous auoit conduits par delà : mais s'il y à autant de ■d'ifertïice d vne montagne à vne ville,cô- ir.e on peut dire qu'vn clochier n eft pas vne vachcil s'enfuit,ou que T hcuct a eu la berlue quantil a marqué cede Ville H f n a y ou H e NR y V t l l e en les cartes ,ouqu il en a voulu faire accroire plus qu'il n en eft.Dequoy derechef, afin que nul ne penfe que l'en parle autremet qu'il ne faut, ie me rapporte à tous ceux qui ont fait ce voyage:& mefmes aux gês <le Villegagnon dont plufieurs font enco res en vie': aflauoir s'il y auoit appa- rence de ville ou on a voulu fituer celle que ie renuoye auec les fixions des Poè- tes . Partant ainfi que i'ay dit en la pre- face /puis que Theuet , fans occafion , a voulu attaquer l'efcarmouche , contre mes compagnôs &moy,finommémentil trouue cefte refutation en fes œuures de r Amérique de dure digeftion , d'autant qu'en me derfendât contre fes calomnies ie luy ay ici rafe vne ville, qu'il fâche que

G 4

io4 HISTOIRE /

ce ne font pas tous les erreurs queiyay

rcmarque*5lefquels, comme i'en fuis biê records s'il ne fe contente de ce peu que i'en touche en cette hiftoire, ieluy mon- lîreray par Je menu , le fuis marri tou- tesfois,qu'en interrompant mon propos i:aye tfté contraint de faire cefte longue uigrefsion en ceftendroit:mais pour les mfons fufdites,ceft adiré pourmon. ftrer à la vérité comme toutes chofes ont paffe- ie fais iuge les le&eurs fi l'ay eu tort ou non.

Pourdoncquespourfuyurece qui re- né a defcrire,tant de noftre riuiere de Ga nabara, que de ce qui y eft fitue'.-quatre ou ^^ecinq lieues plus auant que le Fort fus mentioné, il y à vne autre belle & fertile Me, laquelle contenât enuiron fix îieué's de tour, nous appelions la grande Me Et parce qu'en icelle il y a plufieurs vil- lages habite* des Sauuages nome* Ton- oupïnmnbaoults allie* des François,nous y allions ordinairemet dans nos Barques, quérir des farines ,& autres chofes nc- ceffaires.

Dauantage. il y a beaucoup d'autres pe tïtes lOcttes inhabitees.en cebras de mer, efqueJIcs entre autres chofes, il fe trouue degrofles & fort bonnes huitres : com- meaufsi ks Sauuages fe plongcans es ri- vages delà mer,rapportent\îe grottes

pierres

DE ÙMERIQJE ! ÏO5

pierres à l'entour defquelles , il y a vue infinité d'autres petites huitres , qu'ils nomment Lerip es, û bien attachées, voire £#Wç comme collées,, qu'il les en faut arracher ^7^. par force . Nous faifions ordinairement" bouillir de grandes pottees de ces Leri- pes , dans aucuns defquels en les ouurans & mangeans nous trouuions de petites perles.

Au refte cefte riuiere eft remplie de di <uerfes efpeces depoiffons, corne en pre- mier lieu ( ainfi que ie diray plus au long ci après ) de force bons Mulets , de Re- quiens , Rayes, Marfouïns > &c autres moyens &petit$, aucuns defquels ie dc£* criray aufsi plus amplement au chapitre des poiffons . Mais principalement ie ne veuxpas oublier de faire ici mention des horribles & efpouuâtables Balenes , lef- Bdmts, quelles monftrâs hors de l'eau leurs gra- des nageoires, en s'efgayans dâs cefte lar ge & profôde riuiere,s'approchoyet fou uent fi près de noftre Me, qu'à coups d'ar quebufes nous les pouuions atteindre* Toutesfois parce qu'elles ont la peau af- fez dure, & mefmes le lard tant efpais que ie ne croy pas que la balle peut pêne trer fi auant qu'elles en fuflent gueres of- fencees , elles ne laifïbyent pas de paffer outre : moins mouroyent elles pour cela Il y en eut vne pendant que nous eftions

tie-neurce

X0<? HISTOIRE

par delà, laquelle à dix ou dou2e lieues de noftre Fort tirant au Cap de Frie sc- ftant approchée trop près du bord,&na- yant pas afiez d'eau pour retourner en pleine mer, demeura efchoùee fee fur le riuage . Mais neantmoins nul n'en o- fant approch?r, auant qu'elle fut morte d'elle mefme, non feulement en fe deba- tant,elle faifoit trembler la terre bien loin autour d'elle* mais aufsi on oyoit le bruit & eftonnemêt le long du riuage de plus de deux lieuè's. Dauamagecombien que tant les Sauuages que ceux des no- ftres qui y voulurent aller, en rapportaf- fent tant qu'il leur en pleut, fi eft ce qu'il en demoura plus des deux tiers qui fut perdue & empuantie fur le lieu. Mefmes la chair frefche n'en eftant pas fort bône & nous n'en mangeans que bien peu de celle qui fut apportée en noftre Ifle^hors mis quelques pieces du gras , que nous faifions fondre pour nous feruir & efclai rer la nuit de l'huile qui en fortoit) la laif fant dehors nous n'en tenios non plus de conte que de fumiers. Toutesfois la lan- gue, qui eft le meilleur, fut falleedâs des barils, & enuoyee en France à Monfieur l'Admirai.

En fin ( ainfi que i'ay touché ) la terre ferme enuironnatde toutes parts ce bras de mer > il y a encores à l'extrémité & au

cul du

DE L'aMERIQVE- IO7

cul du fac , deux autres beaux fleuues Fkuum d'eau douce qui y entrent5dans lefquels, deaud*** auecd autres François ayant aufsi naui- gué dans desBarques près de vingt lieues auant fur les terrcs,i'ay efté en beaucoup de villages parmi les Sauuages qui habi- tent de cofté & d'autre. Voila en brief ce que i'ay remarqué en cefte 1 iuiere de Ge- nevre ou Çanalaraiàe la perte de laquel- le ie fuis tant plus marri , que fi elle euft efté bien gardée non feulement c'euft e- fté vne bonne & belle retraiterais aufsi vne grande commodité de nauiger en ce pays pour les François. A vingt huit ou trente lieues plus outre tirant à la ri- uiere de Plate &au deftroit de Magellan, il y a vn autre grand port & bras de mer appelle par les^ François, la riuiere des Vafes , en laquelle , femblablement çi| La riuiere voyageas en ce pays ils prennent port: ce qu'ils font aufsi au Hauredu Cap de Frie,anquel corne i'ay dit ci deuant nous mifmes premièrement pied à terre en la terre du Brefil.

CHAP- VIII.

^unatureUforce^flature,nudite\dijfo(iHon: & paremens du corpse ant des hommes que des

I08 H ISTOIRE

femmes Saunages *BrefiUensy hakïtans cnl*A- merique : entre lefquels tay fréquenté enuiron vnan.

*3DR Y A N T îufques ici recite, Sié5 tant ce que nous viimes iur -/jP^ *P^« nier en allant en la. terre du M W\ &i Brefi!, que côme toutes cho- « {es p afferent en rifle & Fort de Colligny ou fe tenoit Villcgagnon, pendât que nousy eftionsienfemble quel- le eftla riuiere nommée Ganabàra en l'A- mérique : puis que ie fuis entré fi allant en matière, auant que ie me rembarque pour retourner en France, ie veux aufsi difcourir tant de ce que i'ay obferué tou- chant la façon de viure des Sauuages,que des autres chofes fingulieres 8c inconues par deçà que i'ay veuës en leur pays.

En premier lieu doneques (afin que commençant par le principal iepourfuy- ue par ordre)îes Sauuages de l'Amérique habitans <n la terre du Brefil nommez *T oùoupinambaoults , auec lefquels i'ay de- meuré & fréquenté enuiron vn an,n'eftâs Stature point plus grands, plus gros, ou plus pe- &- dirPo- tits (Je ftature que nous fommes en PEu-

ftion des f x m n

£a»uagcs. rope,n ont le corps ni moitrueux,ni pro- digieux à noftreefgarchbien font-ils plus forts, plus robufics & replets , plus di- fpofts,moins fuiets à maladie: &mefmc il

n'y a

DE VaME^IQJE. ÏOJ

n'y a prefque point de boiteux , de man- chots,d'aueugles,de borgnes, cotrefaits, ni malefîciez entre eux. Dauantage com- bien que plufieursçaruiennent îufques à.Paage decent ou fix vingts ans (car ils feauêt bienainfi retenir & coter leurs zz^agedes ges par Lunes)peu y en a qui en leur vieil * - leife ayent les cheueu£ ni blancs ni gris. Chofes.qi i pourcertain môfti et non feu lement h bon air & bonne temperature de leur pay^, auquel corne Pay dit ailleurs fans gelées ni grandes froidures les bois & les champs font toufiours verdoya; s, mais aufsi { eux tous buuans yrayement à la fontaine de Iouence ) le peu de foin Lu.' s** & de fouci qu ils ont des chofes de ce môjf&'J** de. Et de fait,comme |e le monftr eray en- des chofa core plus amplement ci après -, tout %ï$0*€'m* n qu'ils ne puifent en façon que ce foit en ces fources fangeufes, ou pluftoft pefti- lential.es-, dont defcoulent tant de ruif- feaux qui nous rongent les os, fucçent la moueile, atténuent lecorps,& confumêt Tefpritrbrief nous empoifonnent & font mourir deuant nos iours : aflauoir, en la desfiance,en Pauarice qui en pfocede,aux procès & brouïlleries, en Penuie& ambi- tion, aufsi -rien de tout cela ne les tour- mente, moins les domine & pafsionne.

Quant à leur couleur naturelle,atten- du la region chaude ou ils habitent , n'e-

desSauua- get en ce- ntral.

Contre tettx qui

ejhment les

Saunages

Veins.

Hift.ge. desln.li. %. ch.79

riO HISTOIRE

ftans pas autrement noirs, ils font feule- ment bafanez, comme vous diriez Its £- fpagnols ou Prouençaux.

Au refte,chofe non moins eftrage que difîîcille a croire à ceux qui ne Font veu, tant hommes, femmes, qu'enfans, no feu lement fans cacher aucunes parties de leurs corps, mais aufsi fans en auoir nul le honte ni vergongne, demeurent & vôc couftumierement aufsi nuds qu'ils fortét du ventre de leur mere . Cependant tant s'en faut,comme aucuns penfent & d'au- tres le veulent faire accroire, qu'ils foyet velus ni couûers de leurs poils , qu'au contraire, n'eftans point naturellement plus pelus que nous fommes en ces pays par deçà , encores fi toft que le poil qui croift fur eux , commence à poindre & a fortir de quelque partie que ce foit,voire la barbe & iufques aux paupières & four cils des yeux (ce qui leur rend la veuë lou chc,bicle,efgarec &farouche)ouil eft ar- raché auec les ongles, ou depuis que les chreftiens y frequentêt auec des pincet- tes qu'ils leur doflnent:ce qu'on a aufsi eferit que font les habitas de PIfle de Cu mana auPeru. l'excepte feulement quat à nosToHoupinabaoultsles cheueux,lefquels encoresà tous les malles des leur icunes aages, depuis le fommet,&tout le deuant